‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 14 sur 39 · UN£ PASSION MALHEUREUSE · texte numérisé non relu

UN£ PASSION MALHEUREUSE

Lorsque M. Dapré fht parti , lorsque Lucie eat été consignée dans sa chambre en fiile insoumise , lorsque le silence de la réflexion eut succédé au bruit de la lutte, Mme Dupré commença à regretter de s'être laissé emporter aussi loin. D'abord, elle n'avait rien gagné à se fâcher : sa fille n'avait point reculé d'un pas> et son mari avait dû être piqué au vif par certaines paroles un peu fortes qui lui étaient échappées. Or, Mme Dupré était possédée plus que jamais du désir de se réconcilier complètement avec M. Dupré , et la froideur marquée de celui-ci avait irrité ce désir au lieu de l'éteindre. Quant à lui, il semblait s'accommoder très-bien de la vie en partie double qu'il menait à Li* moges depuis environ deux mois; il ne se gônait pas pour venir voir sa fille autant qu'il le voulait, et leurs rapports n'auraient pu être ni plus libres ni plus fréquents s'ils avaient vécu sous le même toit. Ce n'était pas pourtant Tavis de Mme Dupré. Nous ne lui ferons pas l'injure de croire que les preuves multipliées qu'elle acquérait chaque jour de la fortune de M. Dupré fussent l'unique cause des sentiments bienveillants qu'elle nourrissait à son égard; nous pouvons même dire

qu'elle 86 trouvait assez riche comme elle était, et qu'ayant, en somme, peu de besoins, elle devait avoir de même peu d'ambition , quoique celle-ci soit bien rarement proportionnée à ceux --là. Mais, enfin, elle était contrariée d'une séparation qui ne lui semblait pas naturelle et quf", en se prolongeant, prêtait à rire b ses dépens. Elle se reprocha donc d'avoir encore diminué les chances de paix, et résolut, pour rentrer en grâce, de parler la première à son mari des vues qu'il pouvait avoir eues sur le jeune Américain. Elle se jetait dans un mal pour en éviter un pire, et s'en voulait k eUemême d'tm excès de condescendance dont elle ne se serait jamais crue capable, lorsque le hasard, qui se plaît quelquefois à arranger nos affaires, vint lui présenter une nouvelle combinaison, pour laquelle elle se Oatta d'obtenir sans peine l'agrément de M. Dupré.

n me faut ici entrer dans quelques détails sur l'alûotu* que -Lucie avait inspiré au Jeune Trublet. Cet amour avait littéralement ravagé Tâme de Gabriel , ou plutôt Gabriel s*était aperçu pour la première fois qu'il avait une âme. 11 avait rompu avec son actrice, il n'avait f>oint songé à se rendre à Paris pour les courses du printemps, il avait négligé le cercle et les amis, il avait réfléchi, oui, réfléchi pendant plusieurs jours; et, ayant reconnu qu'il n'y avait plus pour lui de bonheur possible que dans la possession de ce qu'il aimait, il avait fini par avouer k sa mère l'état bizarre et inquiétant dans lequel il se trouvait. Mme Trublet en avait ri et avait répondu qu'il était fou. Mais, comme Gabriel s'était mis alors à pleurer comme un veau et à jurer sei grands dieux qu'il mourrait si on ne lui donnait pour femme Mlle Dupré, Mme Trublet avait pris sa voix la plus aigre (vous devez vous rappeler que cette dame a deux voix, l'une douée comme un roucoulement

de colombe, l'autre éclatante comme une trompette) et lui avait formellement déclaré qu'elle ne consentirait jamais à une pareille mésalliance. Aux yeux de Mme Tniblet, un roi qui épousait une bergère se mésalliait beaucoup moins qu'un millionnaire qui épousait une fille pauvre. Le petit Trublet n'était pas endurant; l'amour avait bien pu lui faire prendre pour un moment un ton plaintif, mais la colère lui inspira des discours qui n'étaient rien moins que respectueux. Il criait, au besoin, aussi haut que sa mère; il se mit à beugler, à trépigner, à s'arracher les cheveux et à se donner des coups de poing. Mme Trublet, voyant bien qu'elle aurait le dessous en ce genre d'exercice, prit le parti de se laisser tomber sur un fauteuil et de feindre un évanouissement. Gabriel lui dit alors qu'il n'était point dupe de toutes ces singeries-là, et qu'elle pouvait revenir à elle comme elle voulait, qu'il ne s'en mêlerait pas. Mme Trublet resta immobile et muette. Mais le père Trublet étant rentré en cet instant pour déjeuner, elle se dressa conune une panthère en fureur, s'élança audevant de lui, et, le saisissant au collet, lui raconta, sur un diapason qui excédait, à coup sûr, le diapason normal, les projets extravagants qu'avait osé concevoir leur fils. Celui-ci la laissa dire :

Car, comment arrêter ce torrent dans son cours?

et, quand elle s'arrêta d'elle-même, épuisée et sans voix, il reprit les faits en sous-œuvre et les raconta à sa manière à l'auteur de ses jours. Le père Trublet, qui était l'honmie le plus accommodant du monde quand il s'agissait de satisfaire les passions de Gabriel , n'eut pas de peine à convenir avec lui qu'il n'y avait rien à dire contre la petite Dupré. Mme Trublet, rassemblant le peu de force et le peu de voix qui lui restaient, s'écria

<ju elle se tuerait si Gabriel l'épousait. Gabriel riposta à cela qu'il se tuerait de même s'il ne Tépousait pas. L'honnête M. Troblet se vit donc ainsi tout à coup dans Taffrense alternative de perdre sa femme ou de perdre son fils.

La tempête continua de gronder pendant quelques jours dans l 'intérieur des Trublet. Gabriel, ne pouvant parvenir à fléchir sa mère, prit le parti de tomber malade et de garder la chambre, ce qui mit le père Trublet an désespoir. Nous ne saurions dire précisément si la maladie de Gabriel était sérieuse; le fait est qu'il était assez épris pour qu'elle ne fût pas uniquement un caicul de sa part, et André Ghénier, dans sa divine élégie in Jeune malade, nous a montré jusqu'où, en semblable occasion, l'amour, le fatal amour, peut étendre ses ravages. Seulement, Mme Trublet n'était nullement disposée à jouer le rôle de la mère consolante et secourable. Les choses en étaient là, lorsque le bruit du retoar inattendu de M. Dupré se répandit par la ville. Mme Trublet ne voulut point d'abord ajouter foi aux millions qu'on lui prétait; mais certains détails plus précis ayant peu à peu ébranlé son incrédulité, elle en toQcha deux mots k son mari, et le pria de prendre ^ous main quelques renseignements positifs. U se trouva justement qu'un des principaux correspondants de M. Tmblet était aussi celui de M. Dupré. On obtint donc sur ce dernier tous les renseignements qu'on vou- ''Jt, et le résultat, quoiqu'un peu tardif, à cause du emps qu'on fut obligé de perdre pour l'échange des lettres, le résultat fut on ne peut plus favorable à l'amour de Gabriel. Mme Trublet se rendit un matin dans la chambre de son fils, lui dit qu'elle avait pitié de l'état où elle le voyait, et que, s'il voulait lui promettre d'être raisonnable et de se conduire plus décemment, elle

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irait elle^mâme le lendemain demander pour lui à Mme Dupré la main de sa fille. Gabriel se serait jeté avec effusion dans ses bras 8*il n'eût été tenu au courant par son père de ce qui se passait et des lettres qu'on échangeait avec TAmérique ; il se contenta de la remercier d'un air grognon et lui dit qu'elle ferait mieux d'y aller le jour même plutôt que d'attendre au lendemain.

^^ Qui sait si elle voudra de moi maintenant qu'elle est aussi riche que nous? ajouta-t-il en allumant une cigarette dont il envoyait sans façon la fumée au nez de sa mère. Je ne suis pas dupe de tes belles phrases; tu m'aurais laissé crever si tu n'avais appris que son père peut lui donner une belle dot. Mais aujourd'hui Je n'ai plus autant de chance d'être accepté ; on me l'aurait accordée tout de suite il y a un mois. Puis papa m'a dit ce matin , sans songer au mal qu'il me faisait , que Louis de Bussière est de retour.

**^ Qu'est-ce 'que cela fait, cher enfant? répliqua la dame avec son roucoulement le plus doux. Grois-tn qu'on nous ferait l'injure d'hésiter un moment entre toi et le fils de Mme Bussière? D'ailleurs, ce pauvre garçon n'est plus guère mariable à l'heure qu'il est ; il est revenu dans un état épouvantable, et on dit que c'est affreux de le voir marcher. Tout ira bien^ j'en réponds. Voyons, mon amour, donnez. un baiser à votre mère.

— Laisse-moi donc tranquille 1

— Ce n'est pas gentil , Gabriel.

-— Rapporte-moi une bonne réponse ., et je t'embrasserai tant que tu voudras, » reprit le gracieux personnage en se retournant du côté de la muraille.

Mme Trublet, qui se piquait d'élégance, ayant mis une robe et un chapeau qu'elle venait de recevoir de

Paris, M présenta vers les quatre heures chez Mme Dupré. C'était justement le lendemain de la première estreTUB de ceUe*ci avec le capitaine. Lucie, qull était argent de distraire, venait de sortir en voiture avec son père et Arthur Jeffrey pour faire une promenade hors de la ville. Mme Dupré se confondit en compliments et en révérences, et remercia Mme Trublet de Thonneur qu'elle daignait lui faire ; car, si ces deux dames se connaissaient pour s'être rencontrées souvent dans des maisons tierces, elle n'avaient jamais été Tune chez l'autre. H y avait, en effet, entre elles une incommeu'*' sorable distance. Les Trublet occupaient h Limoges une de ces positions eiceptionnelles qui vous élèvent de eent coudées au-dessus du vulgaire ; ils avaient pris dans l'opinion publique une importance dont il serait difficile de se faire une idée. Il y a , dans la plupart des villes de province, certaines familles qu'on pour^ rait appeler familles régnantes, et qui brillent comme des constellations de premier ordre au milieu du fretin des étoiles. Ces familles ont ordinairement la convie^ tion de leur force et de leur valeur. Quelle que soit leur origine, le grand-père eût- il été chaudronnier ou maçon, elles s'imaginent qu'un sang tout particulier coule dans lenrs veines, qu'on devient sacré dès qu'on leur appar* tient, et qu'il n'y a que des demi-dieux qui soient di<« gnes de s'allier à elles. Les égards qu'on leur prodigue de tontes parts ne contribuent pas peu à entretenir cette illusion. Elles finiraient par aspirer à la tyrannie, n'était le besoin d'égalité qui nous dévore en France. Qu'importe ! elles ont Teffectif du pouvoir, si elles n'en ont point les insignes , et au plaisir de faire la pluie et le beau temps dans la cité se joint pour elles la dou* cear d'exciter autant d'envie que d'admiration , deux passions qui marchent rarement l'une sans l'autre.

Mme Trublet, satisfaite de l'effet qu elle produisait, ne tarda point à aborder le véritable objet de sa visite. Elle commença par s'exprimer sur le compte de Lucie en termes mesurés. C'était certainement, dit-elle , une jeune personne très-bien élevée, modeste, soumise et qui jouait fort agréablement du piano. Elle était jolie, de plus. Seulement, elle ne concevait pas, elle Mme Trublet, comment une enfant de cet âge avait pu inspirer une passion insensée à un jeune homme comme Gabriel, et c'était pourtant le cas, elle était forcée d'en convenir.

Elle entra, k ce propos, dans quelques détails intéressants. Il y avait un mois que Gabriel s'obstinait à ne point bouger de son lit; il ne permettait même pas qu'on fit sa chambre, qu'on ouvrit ses fenêtres pour donner de l'air; il menaçait ses parents d'attenter à ses jours si on ne consentait à lui laisser épouser Lucie. Ses parents s'étaient donc vus obligés d'y consentir. Lk-dessus elle roucoula sa demande d'une voix plaintive et comme si ses paroles eussent été autant de perles précieuses qu'elle laissait tomber dans l'oreille de Mme Pupré.

Celle-ci, du reste, les recueillait comme telles, et ses regards brillants, ses narines gonflées, ses joues enflammées témoignaient assez combien une recherche semblable chatouillait agréablement sa vanité de mère. Elle remercia Mme Trublet de l'honneur qu'on faisait à sa fille, elle donna à entendre que Lucie ne pouvait manquer d'y être fort sensible, et se garda de dire un seul mot des engagements pris envers Louis de Bussière; mais elle déclara qu'elle se devait à elle-même de consulter d'abord M. Dupré. A ce nom, Mme Trublet toussa, se moucha d'un air embarrassé et finit par lui demander en confidence pourquoi son mari n'était

pas venu habiter avec elle. Mme Dupré se troubla comme nne jeune fille, et lui avoua, également en confi* dence, qne c'était uniquement parce qu'elle ne pouvait le recevoir avec le jeune homme qui l'accompagnait. Mme Trublet demanda ce que c'était que ce jeune homme. Mme Dupré lui apprit que c'était un tout jeune garçon, presque un enfant. Ces divers points une fois éclairds^ ces deux dames causèrent entre elles comme deux souverains qui concluent un traité d'al* liance sans s'inquiéter beaucoup des difficultés d'exécution que leurs plans pourront rencontrer. On aborda la question de la dot. Mme Dupré avait entendu dire h ^OQ mari qu'il pourrait donner à sa fille, sans se gêner, deux ou trois cent mille francs. Mme Trublet eut la bonté de trouver que c'était suffisant. On se sépara enfin dans un enchantement réciproque, et Mme Dupré ^yant promis à Mme Trublet d'aller la voir sous peu de jours, la mère de Gabriel put dire en rentrant à son Hls, sans trop de présomption, que sa démarche avait pleinement réussi et que, si la chose n'était pas encore faite, à coup sûr elle se ferait.

Gabriel, passant subitement de l'excès du désespoir an comble de la joie, permit à sa mère de l'embrasser, ^ leva, s'habilla pour la première fois depuis un niois, et se rendit au cercle où il eut la bonne fortune de rencontrer son ami Ghobert, avec lequel il causa Irès-intimement pendant plus d'une heure.

Lorsque M. Dupré revint de la promenade avec Lucie, Mme Dupré le pria de lui accorder quelques moments d'entretien particulier. M. Dupré en parut surpris, vu ce qui s'était passé la veille, mais il consentit pourtant à entrer dans la chambre de sa femme, car ce fut dans sa chambre qu'elle l'introduisit. Elle lui apprit ^aos préambule la demande de Mme Trublet, comptant

âl4 UNE JAMBE DE MOINS.

bien qu'il eu serait aussi ébloui qu'elle l'avait été ellemême. M. Dupré, en effet, à cette révélation inattendue, ne put se défendre d'un petit mouvement d'orgueil; il était encore assez de son pays pour subir le prestige que le nom seul des Trublet exerçait sur l'imagination limousine. Cependant il répondit à sa femme qu'elle connaissait sa manière de voir et qu'il prétendait ne contrarier en rien l'inclination de sa fille. «Mme Dupré répliqua qu'elle comprenait fort bien qu'il s'exprimât de cette façon devant Lucie, mais que, maintenant qu'ils étaient seuls tous deux, il devait convenir qu'il serait cruel de donner une jeune personne comme elle, el qu'il se proposait de doter richement, à un jeune homme infirme et sans fortune* C'étaient les mêmes choses qu'elle avait dites la veille; seulement elle les disait mainte* nant d'un ton beaucoup plus doux et , par conséquent, plus persuasif. M. Dupré avoua qu'il eût préféré pour plus d'un motif que le cœur de sa fille fût resté libre, et il convint que l'alliance des Trublet eût été incontes* tablement plus avantageuse. Mme Dupré, satisfaite de cette première concession, lui demanda avec un redou* blementde douceur de ne rien précipiter, se vantant, si on lui en laissait le temps, d'éteindre peu à peu dans le cœur de Lucie up amour qu'elle avait elle-même allumé. Il lui dit alors qu'il le souhaitait, mais qu'il ne l'espérait pas; puis il se hâta d'ajouter qu'il ne nuirait en rien , pour sa part, au jeune capitaine, et qu'il con^ tinuerait d'être poli avec lui. Elle s'écria là-dessus que c'était trop juste. Bref, leur conversation tournait à l'accord parfait, ils étaient près de s*entendre sur le sujet qui devait les diviser le plus, ils allaient peut<^tre entamer une autre question toute personnelle, lorsque la Jeanneton vint frapper maladroitement à la porte pour prévenir sa maîtresse que le diner était servi.

Mme Dnpré fat tellement irritée de ce qu'elle appela son impertîneace, qu'elle lui aurait donné 8ur-le-*champ son congé sans l'intervention de Lucie.

NUAGES A l'hORIZOK.

Il n'y a pas au monde^ a dit un ami de rbumanité, de spectacle plus agréable que celui d^un homme heureax : nous ne pouvons donc choisir un meilleur moment pour rejoindre notre héros. De retour chez lui^ après sa première visite à sa fiancée, il aurait voulu s'abandonner sans contrainte à toute la joie qu'il ressentait; mais Mme de Bussière, pour s'associer à cette joie, avait été trop frappée du changement significatif qu'elle avait remarqué dans la conduite de Mme Dupré à leur égard. Quoiqu'elle n'en eût rien témoigné, Louis avait deviné ses Craintes. Il aurait pu la rassurer, en lui apprenant la preuve charmante que Lucie lui avait donnée de sa tendresse; il préféra toutefois se taire làdessus, n se contenta de rappeler l'accueil sympathique qn'il avait reçu de M. Dupré, et chercha à faire passer dans l'âme inquiète de sa mère la confiance absolue qn'il avait enfin retrouvée. •

« Tu ne m'avais pas écrit qu'elle était embellie à ce point, lui dit-il à voix basse quand ils furent seuls le

soir dans le jardin. Chère enfant ! Oh l elle est maintenant aussi nécessaire à ma vie que ce bon air qui nous arrive tout imprégné des parfums des champs. Elle n'a pas même paru s'apercevoir qu'il y a quelque chose de changé en moi ; elle s'était sans doute accoutumée d'avance à me voir avec ma pauvre jambe tronquée. Ne soupire pas ainsi ! Tu finiras par t'y accoutumer de même, ou plutôt, tu ne t'apercevras plus de rien, lorsqu'on m'aura envoyé de Paris une belle jambe au mollet bien ferme avec un pied presque aussi flexible que celui-ci, et tu diras alors comme les autres : « Où est donc celle qu'il a perdue à Solferino? »

Le lendemain, Louis sortit encore avec sa mère ; il attendit le jour suivant pour aller voir seul M. Dupré à son hôtel. Mme de Bussière lui recommanda bien de ne point entrer, en passant, chez Lucie : il ne fallait pas être indiscret. N'ayant point trouvé M. Dupré et résistant à l'impérieux aimant ^ui l'attirait d'un autre côté, Louis se dirigea vers la maison d'Alfred Dumarsais.

Le bel Alfred était sur le point de sortir, et dans cette tenue irréprochable qui a déjà fait l'objet de notre admiration. C'était l'heure de sa promenade quotidienne, c'était l'heure où plus d'une jeune personne l'attendait derrière la vitre, contente de le voir passer. Il fut contrarié de la visite du capitaine. Il n'aimait pas à rester au logis lorsqu'il était ainsi sous les armes ; il craignait toujours qu'un mouvement maladroit ne fit faire un pli à ses habits, ne gâtât le col de sa chemise^ ne dérangeât une mèche de ses cheveux ou un poU de sa moustache. Puis il était sanglé et serré comme dans un corset : ce n'était point commode pour s'asseoir et causer à cœur ouvert avec un ami. Il aurait bien proposé à Louis de l'accompagner dans sa promenade; mais il avait justement quelque chose de confidentiel à lui dire, un avis sérieux

à lui donner. Il le pria donc de vouloir bien l'excuser an moment, et revint au bout d'un quart d'heure, sans col, sans cravate, et enveloppé dans sa robe de chambre, c Mon cher bon, dit-il alors, tu m'as confié en arrivant ici que tu étais toujours daûs l'intention d'épouser la petite Dupré (pardon 1 c'est la grande que je devrais dire) ; eh bien, tu feras sagement de te hâter de conclure. Ce n'est pas seulement parce qu'elle est riche aujourd'hui et que certains amateurs commencent à flairer sa dot, que je te donne ce conseil ; non, il y a un danger plus réel ou du moins plus immédiat. Quelqu'un est amoureux de ta Lucie, mais amoureux à en perdre le boire et le manger ; je n'ajoute pas l'esprit, car de ce côté il n'a rien à perdre ; et ce quelqu'un est.... Devine! Je te le donne en cent. Mais non, tu chercherais en vain, tu ne trouverais jamais. C'est notre charmant, notre aimable, notre intéressant Gabriel Trublet. Il y avait à peu près six semaines qu'il avait complètement disparu de la scène du monde ; on ne l'apercevait plus û au cercle, ni dans les rues, ni ailleurs. Nous nous étions dit qu'il était sans doute à Paris et nous ne pensions guère à lui, lorsque hier, dans l'après-midi, il arrive au cercle, s'empare de Chobert et lui raconte qu'il est amoureux fou de Mlle Dupré. Ici je te fais grâce de toutes ses phrases et de tous ses transports qui étaient bien divertissants, je t'assure, en passant par la bouche de Chobert. Ce qu'il faut que je t'apprenne sans retard, c'est que le petit Gabriel a dit à son confident que Mme Trublet avait demandé pour lui la main de Lucie et que Mme Dupré avait fait une réponse des plus favorables.

— Quoi ! s'écria Louis en p&lissant, Mme Dupré?...

— Écoute donc l Mme Dupré est du pays, elle sait la valeur qu'un Trublet a ^ur la place. Sans doute Gabriel

SI 8 UNE JàMBË de moins.

n'est pas un Adonis, mais il n*6St pas trop laid non plus ; c'est un garçon bien planté, comme on dit, et qui peut faire un gendre tout comme un autre. La petite te préférera encore à lui^ j'en suis certain. Mais enfin ne t'endors pas sur tes lauriers, presse la conclusion et assure-toi cette jolie retraite. Il y a péril en la demeure. Si tu n'étais pas venu, j'aurais été te voir ce soir, tant il me tardait de t'apprendre cette fâcheuse nouvelle. >

La conversation n'en resta pas là, mais ce fut Alfred qui en fit seul les frais. H n'avait pu dissimuler tout à fait la secrète satisfaction que lui inspirait tout échec arrivé à plus jeune que lui. On Se venge ainsi de vieillir. Louis, qui, dans sa droiture de cœur, trouvait ce sentiment ignoble, se demandait s'il devait fermer les yeux ou donner à l'ex-jeune homme une leçon de délicatesse; mais il pensa à leur vieille amitié et il se tut. Il se contenta de le prier, en partant, de ne point dire un mot de tout cela à Mme de Bussière, qui pourrait s'en alarmer, et, pour toutes représailles, il affecta de le remercier de son méchant avis conmie d'un service rendu*

Plusieurs jours se passèrent. M. et Mme Dupré so^ tirent enfin avec leur fille pour rendre à Mme de Bussière et à Louis la visite qu'ils leur devaient. C'était la première fois que Mme Dupré se montrait en public au bras de son mari depuis qu'il était de retour à Limoges; elle en était toute radieuse, et rien n'eût mau'* que à son bonheur, si elle eût. pu diriger leur course d'un autre côté, car elle était toujours dans les dispo*sitions les plus hostiles à l'égard du capitaine. Elle avait acquis la preuve, durant ces quelques jours, que les offres les plus brillantes, et même celles de Mme Trublet, ne pourraient jamais rien sur le cœur de sa fille. Mais elle ne s'était point rendue pour cela,

et ayant obtenu de M. Bupré la promesse qu'on ne brosqueraît rien^ ella se disait que c'était déjà avoir gagné quelque chose que d'avoir gagné du temps.

Louis, qui s'amusait à jardiner, les aperçut de loin et courut à leur rencontre. Sans doute il n'avait pas très-bonne grâce à courir avec sa jambe de bois; M. et Mme Dupré en firent à part eux la remarque, mais Texpression de joie qui animait son visage avait quelque chose de si franc et de si communicatif, que M. Dupré ne put s'empêcher de lui faire l'accueil le plus cordial. Quant à Lucie, elle avait trouvé qu'il courait bien vite, elle avait eu peur de le voir tomber.

H les conduisit vers un berceau de clématite où sa mère était assise , et celle-ci leur proposa de monter chez elle, mais ils préférèrent s'asseoir aussi sous le berceau pour jouir de cette fraîcheur qui contrastait avec l'air chaud des rues qu'ils venaient de traverser. Mme Dupré affecta d'élre très -polie. Cette nuance n*échappa point à Mme de Bussière , qui fit semblant de ne pas s'en apercevoir. Le capitaine et M. Dupré soutinrent presque seuls la conversation. Ce dernier paraissait écouter le jeune homme avec un véritable plaisir, et il était facile de préjuger que la sympathie qui les unissait déjà ne ferait que s'accroître à mesure qu'ils se connaîtraient mieux. Mais quand on eut approfondi ce qu'on n'avait qu'effleuré lors de la première entrevue , quand on eut suffisamment reparcouru en idée les champs de bataille de Magenta et de Solferino, Mme de Bussière, saisissant l'instant favorable et prenant un ton libre et dégagé :

« Çà, dit-elle, il ne s'agit pas seulement de causer bataille,- il faut aussi songer aux choses sérieuses. Vous m'excuserez, chère amie, ajouta- t-elle en s'adressant à lanière de Lucie, je vais vous laisser un moment avec

mon fils ; il est urgent que j échange quelques mots en particulier avec M. Dupré. >

Celui-ci s'empressa de lui offrir son bras, et ils traversèrent d'un pas rapide une petite allée afin de fuir le soleil et de gagner Tombre, Voici en quels termes s'exprima alors Mme de Bussière :

« Mon cher monsieur Dupré, je crois ne vous apprendre rien de nouveau en vous disant que mon fils aime depuis longtemps votre fille, et vous ne devez point ignorer non plus que Lucie le voit d'un assez bon œil. Cet amour est notre ouvrage à Mme Dupré et à moi ; nous n'avons rien négligé pour unir nos enfants. Il faut avouer que nous n'avons pas eu beaucoup de peine; ils se seraient aimés également, si nous ne nous en étions pas mêlées. J'avais dans le temps témoigné le désir que votre femme vous écrivît à ce sujet; elle a jugé plus prudent d'attendre, mais nous voici arrivés à l'extrême limiie, et jq^me suis décidée à vous demander franchement moi-même si vous approuvez les sentiments de votre fille. »

Ces paroles, toutes simples qu'elles étaient, avaient été pesées et méditées à l'avance. Mme de Bussière ne péchait point par un excès de franchise ; nous avons vu, au contraire, qu'elle était capable de beaucoup de dissimulation et de calcul. Sachant bien que son fils n'approuverait pas toutes les ruses auxquelles elle pouvait avoir recours pour arriver à son but, elle avait résolu d'agir seule de son côté pour lui assurer une victoire qui faisait l'objet de leurs communs désirs. £lle s'était bien rendu compte du caractère de M. Dupré ; elle avait vu la bobne impression qu'avait faite sur lui la seule vue du jeune homme, et elle s'était dit qu'à l'occasion il aurait plus de délicatesse et de générosité que sa femme. Elle venait donc d'accomplir, avec toutes les

apparences de l'irréflexion , une démarche à laquelle elle avait songé toute la matinée, car elle avait prévu que les Dupré ne pouvaient tarder k venir la voir. Le résultat fut tel qu'elle l'espérait. M. Dupré fut contrarié sans doute d'être pris à l'improviste ; mais, comme il avait en effet de la délicatesse et de la générosité dans le caractère, il n'hésita pas à s'engager, et répondit à Mme de Bussière:

< Je ne vous cache pas, madame, que je fus affligé d'apprendre, lors de mon retour, que ma fille, à peine âgée de seize ans, avait déjà disposé de son cœur et de son avenir. Mais depuis que j'ai pu juger par moimême de la force de ses sentiments, depuis surtout que je connais votre fils, j'ai pris mon parti et me suis résigné à laisser les choses suivre leur cours. »

Mme de Bussière se sentit soulagée d'un poids fmmense et se crut tout à fait maîtresse de la situation. Mais il était écrit dans le livre de la divine justice que ses craintes, à peine apaisées, devaient aussitôt, renai* tre. Elle ne respira qu'un moment. M. Dupré, trouvant peut-être qu'il était allé trop loin pour une première ouverture, se hâta d'ajouter:

• Cependant, chère madame de Bussière, à cause du changement survenu dans la position de votre fils, je demanderai à Lucie de prendre encore six mois pour réfléchir, et, si, dans six mois, ses intentions sont toujours les mêmes, ce que je crois probable, eh bien, j'apposerai de grand cœur ma signature au bas du contrat. >

Il était impossible de ménager davantage la susceptibihté d'une mère en lui rappelant indirectement uu détail pénible. Pourtant Mme de Bussière eut un très* saillement nerveux sur lequel il lui fut aisé de faire prendre le change & son interlocuteur, qui n'y vit qu'un

mouvement de tendresse, tandis que ce n*était qu'un mouvement d'effroi : elle savait tout ce qu'elle avait à redouter du temps. Elle crut pouvoir hasarder quelques mots sur Timpatience légitime des deux jeunes gens, elle dit qu'un délai de six mois était bien long au point où en étaient les choses. Mais le père de Lucie prit un air plus sérieux et répondit qu'il se devait h lui-même de persister à exiger ce délai.

f Ouiy oui, interrompit^ellQ en affectant une gaieté qui était bien loin de son cœur, je vous accorde les six mois et je vous remercie d'accepter mon fils pour gen* dre. Vous plaidez la cause de la raison, moi celle de l'amour, je dois nécessairement baisser pavillon devant vous. Mais ne prolongeons pas davantage cette grave conférence, et allons rejoindre i^os amoureux. »

Ils retournèrent sous le berceau, mais le capitaine et Lucie ^'y étaient plus. Mme Jeandrin, la propriétaire, ayant reconnu de loin Mme Dupré, était venue sa lamenter auprès d'elle sur l'état de sa fille, qui était à la veille d'accoucher, et toujours sans nouvelles de son mari. Louis, qui parlait en ce moment à Lucie d'une petite fleur bleue qu'il avait découverte sur le mur du jardin, lui proposa d'aller la voir, et ils laissèrent Mme Dupré seule avec Mme Jeandrin.

Lucie se récria d'admiration : c'était une jolie touffe de ns m* oubliez pas ; mais elle trouva que la fleur était d'un bleu plus foncé et surtout beaucoup plus grande que celle qui pousse dans les bois. Gomme elle se haussait sur la pointe des pieds pour mieux l'examiner, Louis s'imagina qu'elle en avait envie et se mit en devoir de grimper au mur pour la cueillir. C'était bien aisé, dit-il, en s'aidant du treillage. Lucie effrayée le supplia de n'en rien faire, et comme il persistait, elle le saisit par le bras pour le retenir ; puis, lui désignant

nu joli bouton de rose qui était à leur portée : « Gueillez-moi cette rose, dit-elle.

»Vous ne me croyez donc bon maintenant qu'aux entreprises faciles? s'écria-t-il en lui prenant la main. Sachez que, pour vous plaire, il n'y a pas d'obstacle que je ne me sente encore capable de surmonter. Si vous vouliez le permettre, en moins de deux minutes je serais là-haut et je vous rapporterais ces fleurs.

*— Je ne le permets pas, » répondit-elle.

n se tut. Elle cueillit elle-même le bouton désigné, Toffrit à Louis, et, voyant qu'il regardait encore les ne m^oubliez pas, elle le lui passa dans la boutonnière de sa tunique.

< Aussi bonne que belle ! s murmura-t-il en essayant de Tembrasser.

Elle s'échappa vivement, puis, s'apercevant qu'il courait pour la rejoindre, elle revint aussitôt:

« Je n'aime pas que vous couriez, dit-elle, cela doit vous faire mal.

—Non pas.

— Si. Je vous défends de courir, même pour venir an-devant de moi. Mais je crois que maman m'appelle. Est-ce que nous nous verrons demain ?

—Oui, j'irai chez vous dans l'après-midi.

— Vous ne nous trouverez pas, nous devons ^^ndre des visites. Nous serons chez Mme Voland sur les trois heures.

— J'y serai.

— Âh 1 j'oubliais. Je vais tous les matins faire une promenade k cheval avec papa ; je tâcherai demain matin que nous passions par ici.

— A quelle heure?

—A sept heures.

—J'y serai, chère Lucie!...

— Lucie! Lucie! Où es-tu donc? » criait de loin Mme Dupré.

Us l'aperçurent qui venait à eux avec M. Dupré et Mme de Bussière.

« Vous voyez qu'elle n'est pas perdue, dit celie-ci en souriant.

— N'importe! Ce n'est pas convenable, reprit assez aigrement Mme Dupré. Vous n'êtes plus une eniiant, Lucie, et je vous prie de ne plus vous éloigner de moi à l'avenir, lorsque nous serons quelque part. >

La jeune fille devint toute rouge, et le capitaine, au contraire, pâlit légèrement. M. Dupré se hâta de tourner la chose en plaisanterie ; on fit le tour du jardio, et il ne se passa plus rien dans le reste de la visite qui soit digne d'être raconté.

Le lendemain avant sept heures, Louis était à la petite porte du jardin, n'osant sortir, mais prêtant To* reille toutes les fois qu'il entendait quelque bruit qui ressemblait au pas d'un cheval. Il craignait, en se montrant, de trahir l'espèce de rendez-vous que Lucie lui avait donné ; il avait cette pudeur délicate qui nous porte à faire un mystère des plus innocents témoignages d'affection de l'objet aimé. Son attente ne fut pas longue. Des pas de chevaux retentirent sur le pavé. Comme la porte était à claire-voie, il n'avait pas eu besoin de l'ouvrir pour plonger dans la rue, et il se mit, afin de se donner une contenance, à rattacher quelques brins de chèvrefeuille qui masquaient l'entrée. U vit d'abord passer au grand trot M. Dupré, puis il la vit, elle, sa chère Lucie, montée sur un joli cheval dont elle venait, à dessein, de ralentir le pas, vêtue d'une élégante amazone et coiffée d'un petit chapeau sur lequel brillaient quelques plumes sombres. Elle l'aperçut et lui sourit. Vous savez peut-être comme on savoure de

tels sourires ! Mais tout à coup Louis se trouble, re- ^'arde comme s'il doutait de ses yeux, et ouvre la porte pour se convaincre qu'il ne se trompe pas, II n'a vu qu'elle d'abord ; pouvait-il avoir des yeux pour autre chose! Mais Lucie n'est pas seule; un cavalier, jeune, beau, élancé comme elle, monté sur un cbeval semblable au sien, galope à ses côtés et lui parle, et se relOTime. C'est Arthur Jeffrey. Il a reconnu le capitaine qu'il salue du geste et qu'il montre k sa compa gne. Tout cela s'est passé en un clin d'œil, bien entendu. Arthur et Lucie sont déjà loin, pressés qu'ils sont de rejoindre M. Dupré, et ils disparaissent tous les trois au bout de quelques instants.

Cependant Louis est resté immobile sur le seuil de la porte; il les regarde encore après qu'ils ont disparu, et sa figure prend peu k peu une expression bizarre et presque dure que nous ne lui connaissions pas jusqu'ici. Un sentiment nouveau, plus fort, plus irrésistible que tous ceux qu'il a jamais éprouvés, vient tout à coup de surgir dans son cœur. Il a peine h respirer, il souffre horriblement ; il souffrait moins à Solferino, lorsque, renversé sur le champ de bataille, il se disait qu'il allait mourir peut-être et qu'il n'aurait plus la «iouceur d'embrasser sa mère ni de revoir sa fiancée.-

Dans l'après-midi , Louis, fidèle au second rendez- TOUS que Lucie lui avait donné, sonnait vers deux heures et demie à la porte des Voland; mais la vieille Mariette, qui vint lui ouvrir, liji apprit d'un air effaré qu'on ne pouvait recevoir personne, que M. Voland était très- Jiialade, Faut-il l'avouer? malgré l'amitié qu'il portait h cette famille, il ne songea d'abord qu'à l'occasion manquée de voir Lucie, Il ne put même se persuader tout de suite qu'il devait en prendre son parti, il insista madiinalement pour entrer, et il fallut que la Mariette le 368 l'i

priât de la laisser vaquer à ses occupations et lui fermât presque la porte au nez. Il avait à peine écoulé les ' explications qu'elle lui avait données ; il ne songeait qu'au moyen de voir Lucie , il avait besoin de la voir. C'est pourquoi , contrairement à ce dont ils étaient convenus la veille, il se rendit chez Mme Dupré, et, ne trouvant personne, il osa demander à la Jeanneton quelles visites ces dames devaient faire, par quelles rues elles devaient passer. La Jeanneton lui donna tous les renseignements qu'elle put, renseignements malheureusement très -vagues. Louis arpenta en vain les rues indiquées. Il revint au bout d'une heure pour voir si ces dames étaient rentrées, et, comme la servante assez surprise lui répondait que non, il lui glissa dans la main une pièce d'or et la pria de ne point dire à Mme Dupré qu'il était venu deux fois ; puis il s*en retourna chez lui, la tête basse.

Mme de Bussière fut frappée de sa tristesse; jamais elle ne lui avait vu une figure aussi sombre. Mais, au lieu de lui demander une explication franche comme eût fait une mère plus tendre que prudente, elle préféra l'observer et acquérir par elle-même la certitude que quelque chose d'extraordinaire le préoccupait. Pendant le* dîner il parut plus morne encore, mangea en silence et s'impatienta plusieurs fois contre la vieille Nardy qui, ne sachant ce que cela voulait dire, le regardait d'un air inquiet. Lorsque la table fut desservie, Mme de Bussière envoya sa bonne faire une commission qui devait la retenir dehors pendant une heure, et dès qu elle fut seule avec son fils :

« Qu'est-ce que tuas donc, mon Louis? lui demandât-elle tout à coup d'une voix caressante.

— Je n'ai rien, fit-il en tirant de sa poche un por lucigares comme s'il se disposait à aller fumer*

— Reste, reprit la mère, lu as quelque chose que tu ue me dis pas. A qui ie couderais- tu plus sûrement qu'à moi?

— Mais, encore uuq fois , je n*ai rien à te confier, lit-il avec effort. Je n'ai pas vu Lucie aujourd'hui, cela lii'a contrarié; mais je serai plus heureux demain. Non, M j'ailair un peu soucieux, c'est que j'ai souffert, vois- 'n, j'ai souffert de ma jambe. Dame ! je ne suis plus le liitme qu'autrefois. Cette mutilation sur laquelle j'avais ii Lien pris mon parti et qui t'avait tant désolée , ma [invre mère, je conunence à la sentir douloureusement.

— Mon pauvre Louis !

— Ce matin j'ai vu passer.... Ce matin, pendant que je rattachais quelques branches de chèvrefeuille près ïie la porte d'entrée, j'ai regardé par hasard dans la rue et j'ai vu.... C'est bien bête ce que je vais te dire!... i ai vu les poules du voisin qui picoraient deci delà, et il y en avait une, une des plus belles, qui boitait. Je Lai pu m'empécher de trouver moi-même que son inlinnité lui prêtait je ne sais quoi de piteux et de ridicule qui la ravalait au-dessous des poules les plus laides etlespluschétives.

— C'est-à-dire que tu te crois inférieur maintenant aox jeunes gens les plus disgraciés de la nature? Cela ti a pas le sens commun, mon cher enfant, et je t'enç3?e à revenir à des idées plus raisonnables. Je m'étais abandonnée, moi aussi, dans le premier moment, à de feheuses impressions, parce que je ne pouvais juger ^^ choses par moi-même ; tu m'as rassurée alors, et je ^cfassure aujourd'hui.

-;-Non, non, tu ne me dis pas ce que tu penses. ^rois-iu que je n'ai pas deviné ce qui s'est passé dans l'jncœur lorsque lu m'as revu? Ton premier regard

m'a condamné. J'aurais dû ne point me faire illusion plus longtemps ; j'aurais dû peut-être renoncer à de.< rêves.... Y renoncer, ce n'est plus possible ; j'aime Lucie cent fois plus que je ne Taimais , je l'aime comme un malheureux insensé, et, ce malin, lorsqu'elle a passé là, dans la rue, devant moi.... J'ai oublié de te dire que je lai entrevue ce matin une minute ; elle passait à cheval avec son père. Eh bien, quand après cela j'ai reporté mes yeux sur le pauvre volatile boiteux dont je . te parlais tout à l'heure, quand j'ai réfléchi que je n'avais plus même deux pieds comme lui, j'ai senti un désespoir inexprimable s'emparer de tout mon être et je me suis demandé avec plus d'amertume que jamais si j'étais encore digne d'elle. »

Mme de Bussière Técoutait avec une surprise muette; elle voyait bien les ravages qui s'étaient faits tout à coup dans l'âme de son fils, mais elle n'en pouvait voir la véritable cause. Celte cause devait rester secrète. Il aurait voulu que sa mère la devinât, il n'avait pas le courage de la lui avouer. La jalousie a honte d'ellemême, surtout lorsqu'elle se développe dans une âme élevée. Louis s'en trouvait amoindri à ses propres yeux, et c'est ce qui avait provoqué ces réflexions amères sur son infirmité, quoiqu'il soit probable', d'un autre côté, que, sans cette infirmité, ces sentiments jaloux ne lui fussent jamais venus. Mme de Bussière n'aurait pas eu de peine à dissiper ses soupçons , s'il les lui avait coufiés; mais croyant n'avoir aflaire qu'à l'amour-propre blessé, elle s'eflbrça encore de lui prouver qu'il n'avait rien perdu, ou du moins très-peu de chose de ses avantages extérieurs. Elle alla même si loin dans ce sens qu'il s'aperçut trop bien qu'elle n'était pas sincère, et que l'interrompant brusquement :

« Tu ne me persuaderas pas ,• lui dit-il ; le premier

Sût venu , avec ses deux jambes, paraîtrait encore préférable à moi, du moins à des filles sans cœur comme il y CD a tant. Je ne parle pas de Lucie, je sais jusqu'où elle pousse l'abnégation et la générosité, je sais qu'elle m'aime pour moi, qu'elle a pitié de moi.... Si je n'étais pas aimé ainsi, ma mère, il est probable que je ne me marierais pas , ou je ferais un mariage de raison ; j'épouserais une femme qui aurait aussi quelque désa\antage, soit de rang, soit de fortune, à se faire pardon- Der, afin que nous eussions besoin l'un envers l'autre d'une indulgence mutuelle. Par exemple, je voyais hier tlans le jardin cette pauvre petite Mme Breton. Voilà une femme toute jeune et qui est à la veille de mettre au jour un enfant orphelin, car son mari est bien mort, elle seule en peut encore douter : eh bien, je me disais que ce serait une œuvre méritoire que de servir d'appui à ces deux êtres-là.

— A quoi vas-tu songer, mon pauvre ami? Je ne sais, en vérité, où tu vas chercher des idées pareilles.* Epouser Mme Breton , épouser Léonie Jeandrin ! En ^apposant même. que tu ne pusses épouser Lucie, je te connais trop pour croire que tu voudrais m'af- ^ser, me désespérer en contractant une pareille mésalliance.

— Une mésalliance ! Je ne vois pas en quoi je me mésallierais si j'épousais Mme Breton. Son mari était un brave officier, capitaine comme moi, décoré comme nioi, et qui est mort conmie j'aurais mieux fait de mou* rir peut-être. Pardonne, ma bonne mère, je suis un ^Dgrat. Je ne pense pas à Mme Breton. Pauvre femme ! Elle n a rien pour séduire et plaire : voilà pourquoi je ^e parle d'elle. Tu m'as dit cependant que son mari l'aimait à l'adoration, ce qui prouve bien que l'amour ^'«^t pas tout enlier dans les yeux , et qu'on regarde

quelquefois avec le cœur. Moi , il faut qu'on me regarde ainsi. »

Ses yeux étaient remplis de larmes, il finit par éclater en sanglots comme un enfant. Mme de Bussière seBtit combien il était important de raffermir au plus tàt cette ftme ébranlée. Elle entreprit une fois de plus de lui prouver toute la tendresse que Lucie avait pour lui, et comme en pareille matière elle n'avait qu'à gagner à se montrer sincère, elle recueillit aussi les bénéfices de la sincérité, elle trouva des paroles qui le calmèrent. II resta longtemps encore auprès d'elle, il lui parla avec plus d'abandon, il lui raconta en détail les divers incidents de la journée; mais dans tout le cours de l'entretien, à. la fin comme au début, et même en s'étendant avec complaisance sur le bonheur qu'il avait eu de voir le matin passer Lucie , il ne prononça pas une seule fois le nom d'Arthur Jeffrey.

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