‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 15 sur 39 · RÉGÉNÉRATION DE MADEMOISELLE CÉLINE · texte numérisé non relu

RÉGÉNÉRATION DE MADEMOISELLE CÉLINE

L'été touchait à son terme. M. Dupré annonça un matin à sa femme que, désirant visiter l'Italie, il allait s'éloigner avec son jeune compagnon et qu'il ne serait de retour à Limoges que vers le milieu de l'hiver.

Mme Dupré reçut cette communication avec une sorte

(le stupeur; elle fut obligée de lui demander si elle avait bien entendu. Quand elle fut convaincue qu'elle ne se trompait pas, elle ne put s'empêcher de dire qu'elle était fort étonnée que son mari songeât h s'éloi- JL'Qer dans de telles circonstances et lorsque sa présence à Limoges était plus que jamais indispensable. M. Dupré lui répondit qu'il pensait, au contraire, qu'il n'avait rien à y faire pour le quart d'heure, et que, voulant laisser k Lucie toute la liberté de la réflexion, il était certain qu'elle se trouverait plus libre quand il ne serait plus là. H priait, du reste, Mme Dupré de faire toujours bon accueil au capitaine et de lui permettre de venir chez elle aussi souvent qu'il le jugerait à propos, car on ne pouvait se dispenser de lui donner quelques facilités pour faire sa cour. Il était de la dernière importance, suivant M. Dupré, de n'apporter aucun obstacle, apparent du moins, aux entrevues des deux jeunes gens : contrarier un pareil amour, c'était en quelque sorte le fortifier. Tel n'était point pourtant l'avis de Mme Dupré, et elle allait déclarer qu'elle n'était point disposée à prendre de tels ménagements, lorsque M. Dupré ayant insinué qu'il comptait lui parler, à son retour, de certains projets d'avenir qu'il n'avait pas encore suffisamment mûris, elle se calma comme par enchante « ment, entra dans toutes ses idées et finit par s'engager à se conduire de tout point comme il le désirait.

M. Dupré apprit en même temps au capitaine son prochain départ et la faveur qu'il avait obtenue pour lui, et lui recommanda seulement de ne point abuser de la permission et de ne se présenter chez ces dames que trois ou quatre fois par semaine. Louis ne put se défendre d'un mouvement de joie à l'idée qu'il n'y rencontrerait plus Arthur Jeffrey. Mais Mme Dupré, qui avait été contenue jusque-là par la présence de son

mari, reçut le capitaine moins bien encore qu'à Tordinaire et lui lança, dès le premier jour, quelques mois qui le blessèrent. II prévit qu'il allait être soumis à de nouvelles épreuves, qu'il aurait besoin , pour en triompher, de toute sa patience et de tout son amour, et ces réflexions eurent bien vite empoisonné le plaisir que lui avait causé Téloignement de son rival imaginaire.

Mais nous ne pouvons plus difl'érer de nous transporter chez M. Voland, dont la santé inspire quelque temps à sa famille et à ses amis les plus légitimes alarmes. Je crois vous avoir dit qu'au moment du retour de Louis il se sentait déjà souffrant. Petit à petit, au malaise général dont il se plaignait avaient succédé des symptômes plus inquiétants. Il avait été obligé de garder le lit, on avait appelé le médecin, et celui-ci, qui était un de ses plus anciens amis, frappé lui-même des prompts ravages d'une maladie dont il ne pouvait encore préciser le caractère, avait cru, dès le début, ne pas devoir cacher à Mme Yoland et à sa fille tout ce que la situation avait de grave. Cette révélation fut pour ces dames un véritable coup de foudre. Mais, au lieu d*en être accablée comme sa mère, Céline se releva plus forte et prête à ne reculer devant rien pour préserver des jours si chers. Elle avait toujours porté à son père l'affection la plus tendre et la plus respectueuse : le respect dans le cœur des enfants est le meilleur gardien de l'amour. Elle s'installa donc à son chevet, passa toutes les nuits auprès de lui, et usa, pour le bien commun, de l'injuste autorité qu'elle avait acquise sur sa mère en forçant celle-ci à s'éloigner du lit du malade, à prendre le repos dont elle avait besoin. La vieille servante aussi réclamait des ménagements. Céline lui vint en aide, même pour les soins les plus pénibles, et ne se ménagea qu'autant qu'il le fallut pour conserver

sa propre santé, si nécessaire à toute la maison. Du reste, elle ne désespéra jamais un moment de sauver son père. Même aux heures où le danger paraissait le plus grand, ses yeux se reportaient au delà du présent, vers un avenir qui lui promettait la guérison si ardemment implorée, et cette confiance invincible lui communiqua une force morale qu'elle n'aurait pas eue peutéire avec un plus juste sentiment de la réalité.

Sans doute les agitations constantes au milieu desquelles elle vivait maintenant, les peines de tout genre qu'elle prenait , les insomnies et les fatigues qu'elle J^upportait, n'avaient pas* été sans causer quelques perturbations dans son organisation physique ; mais Tactivité du corps lui avait procuré le repos de l'esprit. Pour la première fois depuis dix ans elle était restée quinze jours sans penser au mariage. Tous les soucis, toutes les irritations, toutes les hontes qui étaient nées en elle de cette idée fixe avaient soudain disparu ; elle avait tout à fait oublié le bel Alfred qui n'eQ avait pas moins passé régulièrement tous les jours devant ses fenêtres, levant chaque fois la tête et s'arrêtant souvent pour demander des nouvelles de M. Voland. Un jour, entre antres, il avait parlé à Mme Voland elle-même, et celle-ci était accourue, oubliant ses graves préoccupations, raconter tout bas sa bonne fortune à Céline, mais Céline l'avait à peine écoutée. C'est que son âme, longtemps malade, s'était assainie et fortifiée; c'est qu'elle avait trouvé un aliment pour cette flamme intérieure qui la dévorait, un alimenta qui lui avait manqué jusqu'alors, un grand devoir à accomplir. Il y a de ces âmes qu'un vague besoin de dévouement tourmente et qui se débattent douloureusement dans le calme d'une vie douce et facile. Leurs qualités mêmes se convertissent en défauts; elles s'indignent de végéter inutiles et

se vengenl de cette inutilité forcëe sur ce qui les en- * toure. Céline eût été une admirable sœur de charité. Toutes ses aspirations au mariage avaient pris leur source dans le désir, noble en soi, qu'elle avait éprouvé toute jeune, d'aimer et de se dévouer. Sans doute ce désir s'était peu à peu compliqué de sentiments moins délicats et moins purs; mais, tout en souhaitant avec ardeur qu'un parti se présentât pour elle, elle avait toujours plutôt songé au bonheur qu'elle procurerait qu'à celui qu'elle serait en droit d'attendre, et le mariage ne lui avait jamais semblé un état plus heureux que le célibat, que parce qu'il autorisait, selon elle, la tendresse et l'abnégation sans bornes. Se consacrer tout entière h l'homme qui l'aurait choisie, tel avait été, depuis dix ans, l'unique objet de tous ses vœux. Elle ressentait donc je ne sais quelle surprise émue en reconnaissant que ce bonheur qu'elle avait rêvé se réalisait pour elle dans des conditions toutes différentes, et qu'elle trouvait d'ineffables délices à prodiguer à son père un dévouement qu'il ne lui avait pas été donné de prodiguer h un mari. Plus la tâche qu'elle s'était imposée devenait rude et difficile, plus elle lui plaisait. Les exigences et les caprices d'un malade, aigri par de longues souffrances, la trouvaient douce et résignée. M. Voland, qui s'était accoutumé à ses soins, ne tolérait qu'avec impatience ceux d'une autre personne, même ceux de sa femme, et Céline ne pouvait plus s'éloigner de lui un moment. On l'admirait, on la plaignait de ce qui lui semblait à elle un dédommagement et une récompense. £lle eût été parfaitement heureuse en dépit de la responsabilité qui pesait sur elle et de cette réclusion forcée dans la plus belle saison de l'année, si, comme un nuage sombre dans un ciel limpide, le remords de tous les mauvais procédés qu'elle avait eus envers sa mère n'était

venu à la fin troubler la sérénité dont elle jouissait. Elle ne pouvait s'empêcher de rougir en se rappelant les discussions folles, les reproches injustes, les caprices bizarres auxquels elle s'était laissé tant de fois entraîner, et perdant à cette pensée la confiance qui l'avait soute- . nue jusque-là, elle se demandait avec effroi si le ciel ne Toudrait point la punir en lui enlevant son père.

Au moment où nous revoyons Mlle Céline, elle est assise sur une chaise basse au pied du lit de M. Yoland qui repose, du moins autant que nous pouvons en juger par son immobilité. Sa fille n'est point pourtant du même avis que nous. Immobile comme lui, retenant son baleine, elle observe d'un œil inquiet cette figure pale et décomposée; elle se demande si c'est le bon sonuneil réparateur qu'on appelle en vain depuis si longtemps, ou si ce n'est encore que l'affaissement de la souffrance. Peu à peu son visage s'éclaircit, son regard rayonne : elle vient d'acquérir la certitude que son père est bien réellement endormi. Soit que le sentiment de la piété filiale conmiunique à ses traits je ne sais quelle grâce immatérielle, soit que nous soyons nous -même mieux disposé pour elle que nous ne 1 avons été jusqu'ici, jamais elle ne s'est encore présentée à nous sous un aspect aussi avantageux. Sans doute sa mise est modeste, une simple robe de toile brune usée en plus d'un endroit ; ses beaux cheveux blonds ne sont point arrangés avec art connue il y a deux mois; ses joues ont pâli, elle a perdu quelque peu de cet aimable embonpoint qui faisait l'orgueil de sa mère. N'importe ! telle qu'elle est maintenant, elle plairait moins peutêtre à M. Alfred Dumarsais, mais à nous elle nous plaît davantage. Nous la trouvons même* rajeunie, nous ne lui donnerions pas beaucoup plus de vingt-cinq ans. Mais voilà qu'elle tressaille ,' qu'elle tourne les yeux

avec inquiétude du côté de la rue et qu'elle les reporte sur son père : c'est qu'une voiture qui passe ébranle le pavé, et qu'elle a peur que le bruit ne réveille le cher dormeur. Non, le bruit diminue, M. Voland ne bouge pas, et son sommeil devient de plus en plus profond. Le médecin a dit le matin que, s'il pouvait dormir, il ne tarderait point à entrer en convalescence. Céline regarde à la pendule ; il y a déjk plus d'une heure qu'il repose, et elle savoure elle-même ce sommeil comme un breuvage délicieux après une course haletante. Tout à coup sa mère paraît à la porte de la chambre. Céline l'arrête du geste, met vivement le doigt sur ses lèvres, ferme les yeux en lui désignant son père, et finit par joindre les mains avec un vif sentiment de reconnaissance . Mme Voland la comprend, joint les mains comme elle, et leurs muettes actions de grâces s'exhalent, confondues, vers le ciel.

Trois heures s'écoulent, trois heures comptées et bénies minute par minute. Le malade sort enfin de sa torpeur, mais reposé, rafraîchi, croyant vivre d'une vie nouvelle et comme échappé, par miracle, des ombres de la mbrt. Il tend la main à sa fille, k son ange gardien qui veillait sur lui. Céline a peine alors à retenir ses larmes, et, quand le médecin se présente pour la visite du soir, elle fait un pas au-devant de lui et dit avec toute l'effusion de sa joie, mais à voix basse :

« Mon père est sauvé, monsieur, il a dormi trois heures! »

Le vieux médecin examine le malade, et les observations qu'il fait lui-même lui confirment la bonne nouvelle. Céline le voit au sourire qui lui échappe. Elle le suit néanmoins lorsqu'il quitte la chambre, car elle veut encore l'interroger et lui demander ses instructions pour la nuit.

« Mes instructions, ma chère enfant I lui dit le vieillard qni a été le confident de ses angoisses, le témoin de son dévouement; mes instructions pour cette nuit ne seront pas longues. Je vous ordonne de vous coucher/

— Ordonnez-lui d'abord de dîner, reprend Mme Volant en fondant en larmes; Voilà qu'il est sept heures et elle n*a rien pris depuis ce malin, car elle n'a pas voulu quitter son père une minute pendant qu'il dormait. »

Je ne me propose point de vous faire assister pas à pas à la convalescence de M. Voland; il suffit de vous avoir montré quelle révolution salutaire s'est opérée tout à coup chez Mlle Céline, et je ne doute pas qu'en considération de ses mérites présents, vous ne lui ayez déjà pardonné les travers que j'ai été forcé, à plusieurs reprises, de vous faire observer en elle. Ces travers, du reste, lui sont communs avec beaucoup de jeunes personnes de son âge. La plupart même sont tellement aigries qu'elles ne veulent plus racheter les torts dont elles se sentent coupables, et qu'elles laissent échapper volontairement l'occasion offerte de se régénérer. Nous devons donc lui savoir encore plus de gré de la conduite qu'elle a tenue. Cela dit, nous la laisserons vaquer à des devoirs dont elle s'acquitte si bien et achever une cure qui n'exige plus maintenant que de la patience. Le spectacle de la chambra d'un malade n'a rien en soi de bien récréatif; la guérison arrive lentement, et ses progrès insensibles n'ont d'inférêt que pour des yeux amis. Je ne puis pourtant m'éloigner de cet appartement sans vous peindre une dernière scène qui, j'en suis certain, conciliera définitivement toutes vos sympathies à Mlle Céline.

Une semaine s'est écoulée. M. Voland commence à ïc lever et à passer une heure ou deux assis dans le sa-

que tu aurais droit de me faire I Mais, maintenant que je m'en accuse, il faut me pardonner, maman. Quand je suis seule avec mon père et qu'il me remercie des soins que j'ai pour lui, je me dis qu'il me mépriserait, qu'il me maudirait peut-être, s'il savait toutes les contrariétés que j'ai pris plaisir à te causer. Mais c'est surtout lorsque je suis avec toi, dans ce salon, que tout cela me revient le plus affreusement en mémoire. Que de fois, k cette place même où nous sonunes, ai-je répondu par un mot dur ou par un silence insolent aux questions que tu me faisais ! que de fois ai-je refusé, par malice pure, de t'accompagner dans ime promenade que tu me proposais, comme aujourd'hui, dans l'espoir (le me distraire 1

— Je t'écoute attentivement, ma chère Céline, et je comprends enfin ce que tu veux dire ; mais tu attaclies beaucoup trop d'importance à des misères. Nous sommes toujours ensemble, nous causons, on élève quelquefois la voix plus qu'il^ivfaut, ce n'est pas un crime. Lorsque tu ne me réponds pas, cela me fait de la peine, parce que je vois que tu n'es pas de bonne humeur; mais je n'y pense plus un quart d'heure après. Si je suis fâchée, au fond, que tu refuses de m'accompagner à la promenade, c'est que je sais que rexercice t est salutaire; je suis paresseuse, il ne me déplaît pas de rester à la maison. Tu vois donc bien que tu n'as pas d'excuses à me faire, et, quant aux petits torts de tous les jours que nous pouvons avoir l'une envers lautre, il faut une indulgence réciproque, ma chère amie; je n'en suis pas plus exemple que toi.

— Ah ! c'en est trgp, s'écrie Géhne en tombant à genoux et en laissant échapper toutes les larmes qui l'oppressent; pardonne-moi, pardonne-moi!

— Tu me fais ^mal, Céline, reprend Mme Vulaud

♦'mue; voilà le premier tort sérieux que je te reconnaisse. Cela m'humilie de penser que tu aies de toi une lelle opinion, que tu ne te rendes pas justice. Je te réjw^terai encore, malgré toi, qu'il n'y a pas dans tout Limoges une jeune personne qui te vaille, et, si le ciel est joste, M. Dumarsais ouvrira enfin les yeux, et tu seras sa femme avant qu'il soit un an.

—Oh! ma bonne mère, dit alors Céline en se rele- \aiit, j'ai une instante prière à te faire: ne me parle plus jamais de mariage. Je désire qu'il ne soit plus question entre nous de M. Dumarsais ni d'aucun autre ; c'est on sujet que nous avons épuisé. Je suis revenue de mes folles idées, j'accepte la destinée qui m'est faite, et je resterai vieille fille avec joie pour ro.e consacrer tout entière à mes excellents parents.

—Mais qu'est-ce que tu as donc" aujourd'hui, Céline? Je ne te reconnais plus. Tu te marieras, c'est moi qui te le promets, et ton père m'a dit l'autre jour.. . Mais j'ai peur qu'il ne nous entende I »

Céline sourit avec indulgence à cette illusion qu'elle a si longtemps partagée ; elle serre une dernière fois la main de sa mère en lui demandant pardon de nouveau, et, comme le malade vient de faire un léger mouveœent, elles s'empressent toutes deux de courir auprès délai.

Mais pendant que se passaient dans l'intérieur de la famille Voland les divers incidents qne nous venons de raconter, une réaction s'accomplissait au dehors dans l'opinion publique en faveur de Mlle Céline. On l'avait reléguée depuis longtemps déjà dans la triste catégorie tlos vieilles filles; on n'ignorait pas, grâce aux indiscrélions de l'aimable Mme Trublet, les sentiments qu'elle nourrissait pour Alfred Dumarsais; on ne se privait l^ui d'en faire, à l'occasion, des gorges chaudes, et, la

médisance brodant sur tout cela, la réputation de la pauvre fille était déchirée à belles dents. En quelques jours tout avait changé. On ne parlait plus de Mlle Voland que pour Tadmirer; son dévouement pour son père était l'objet de toutes les conversations, toutes les mères la proposaient en exemple à leurs filles. Le vieux médecin de M. Yoland n'avait pas peu contribué k ce résultat. Il aurait voulu, lui aussi, marier la fille de son ami; il n'avait point attendu pour cela que Céline lui eût révélé le plus beau côté d'elle-même ; il y avait longtemps qu'il s'était dit, en homme d'expérience, que la fille fantasque pouvait devenir une femme charmante. II avait parlé d'elle dans ce sens en différents endroits; il en reparla de plus belle et se mit derechef en campagne. Efforts inutiles! On ajoutait foi à ce qu'il disait, on s'extasiait sur le mérite de sa protégée; mais personne n'était séduit, personne ne se présentait. C'est en vain qu'en désespoir de cause il insinua que les Voland étaient plus riches qu'on ne pensait, et qu'ils pourraient bien donner quarante mille francs à leur fille: il ne recueillit rien non plus de cette insinuation hasardée.

Il voyait bien de temps en temps Alfred Dumarsais dont il était le médecin et qui ne manquait jamais de lui demander des nouvelles .de M. Voland ou de le mettre au moins sur la voie; mais il savait trop le jeu auquel se complaisait l'ex-jeune homme, il le jugeait trop égoïste, il counaiss^it trop^^dn Alfred, en un mot, pour s'imaginer qu'il pût jamais sacrifier son indépendance à d'autre considération' qn'à celle d'un surcroit de fortune et de. bien-être. Il ne le connaissait pas pourtant aussi bien qu'il s'en flattait. 0 cœur humain, on est sujet à s'égarer lorsqu'on croit avoir sondé la profondeur de tes abîmes; tu te ris des calcul! les plus

si^rs, tu déjoues les prévisions les plus sages ! Certes, le docteur se croyait bien fin quand il se disait à part lui qu'Alfred Damarsais se moquerait toujours de Céline comme il s'était moqué de tant d'autres : eh bien, il se trompait, Alfred Dumarsais était peut-étre le seul homme de tout Limoges qui écoutât avec un véritable, iotérét les détails que donnait le docteur sur la maladie de M. Voland. C'est que ces détails lui inspiraient sur lai-même des réflexions de plus d'une espèce. Il s'avouait avec un secret effroi qu'il n'était plus à la fleur de Tâge; il se disait que sa santé, quoique robuste encore, commençait à s'altérer, qu'il était sujet à de plus fréquentes indispositions et qu'il lui faudrait bientôt des soins tout particuliers. La servante et le domestique qu'il avait près de lui laissaient beaucoup à désirer sous ce rapport. Il trouvait leurs attentions mercenaires, leurs services intéressés. Une personne jeune encore, point exigeante, habituée à se dévouer, qui l'entoure* nit des soins les plus intelligents et les plus délicats, n'était-elle pas le complément nécessaire de son existence, et ne devait-il pas se décider à saisir un bonheur qui s'offrait à lui depuis dix ans? Céline ne serait plus simplement pour lui une épouse, une compagne ; ce serait une servante aimable et empressée, une garderaalade attentive et éprouvée. Il était certain, de plus, qu'il n'aurait point de grands frais à faire pour elle, qu'elle serait touchée de la moindre marque de tendresse r qu'elle se croirait trop payée de tout par une Ijonne parole ou par un sourire.

Il était dans ces dispositions de cœur ou d'esprit, lorsqu'un matin, se sentant souffrant, il fit appeler le docteur qui lui apprit justement que M. Voland était wuvé, et que ce miracle était l'œuvre de Céline. A peine le docteur fut-il parti qu'Alfred arrêta dans sa pensée

qu'il demanderait la main de la fille aussitôt que le père serait complètement rétabli. Mais se trouvant mieux après son diner, et étant sorti pour aller faire le toiir du Champ de Juillet, il se dit en passant, comme d'habitude, devant leur maison :

c Ma foi 1 je serais bien sot de me presser: je n'ai jamais été plus dispos, plus jeune que ce soir. La petite Pemot a baissé les yeux tout à l'heure lorsque son père m'a salué, ce qui m'a prouvé une fois de plus que je n'ai encore rien pei*du de mes avantages extérieurs. Mlle Céline a trente ans; je suis décidément encore uu peu trop vert pour elle. Allons, allons, fouissons un an de plus de notre indépendance, ne nous hâtons pas trop de trancher toutes les- espérances en herbe et d'arriver ainsi au dénoûment bourgeois. Si, dans un an, Mlle Céline est toujours libre, ce qui est plus que probable; si la sympathie qu'elle m'inspire ne fait que croître au lieu de diminuer, eh bien, je ferai peut-être la folie de demander sa main, et je ne crois pas qu'elle aura la cruauté de me la refuser. »

Et, satisfait de cette décision, Alfred alluma un cigare, prodigua ses plus doux sourires h toutes les jeunes personnes à marier qu'il rencontra, et alla finir sa soirée au cercle.

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