MARIAGE DEFINITIF D HECTOR TRUMEAU
L automne était revenu avec sa couronne de sombre feuillage, son manteau d'or et de pourpre et son ibjrse symbolique. Les grappes transparentes pendaient encore aux vignes, les fruits de Tété brillaient encore sur les arbres des jardins; mais, dans la campa^e, les dernières gerbes avaient disparu, et les iiL'ufs attelés à la charrue remuaient péniblement le ^ol durci par une longue série de beaux jours. •
Louis de Bussière n'était point sensible, comme les années précédentes, au charme de celle saison. Soit que l'âge lui eût déjà donné quelque chose de plus sérieux, soit que les tristes réflexions auxquelles il se li- ^^ait depuis quelques mois eussent assombri son caractère, toujours est-il qu'il ne songeait plus à admirer la nature en se promenant seul à travers champs. Il ne se rendait pas non plus chez sa jolie fiancée avec le même plaisir, avec le même empressement que par le passé. Plusieurs causes avaient contribué à lui faire paraître ces visites moins agréables: d'abord Tliostilité de plus en plus marquée de Mme Dupré, puis les apparitions trop souvent répétées de Gabriel Trublet dans la maison. Mme Dupré s'était dit que, sans s*écarter des in-
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slruclions que lui avait données son mari, il lui était bien permis de condescendre au désir de Mme Trublet qui lui avait demandé en grâce de recevoir quelquefois Gabriel. Elle avait calculé, de plus, que Lucie serait ainsi à même d'établir une comparaison entre les deux prétendants, comparaison qui pourrait enfin tourner à l'avantage de celui qui avait ses deux jambes. Louis avait été tenté de prier poliment Gabriel de ne plus repasser le seuil de la porte ; mais Lucie ayant deviné ses intentions, le supplia de n'en rien faire, et, comme il était seul avec elle en ce moment et qu'il lui laissait voir ses craintes, elle le regarda avec un élonnenaent si naïf et le rassura d'une manière si charmante, que, sans se rendre à ses raisons,, il fut obligé de lui promettre qu'il prendrait patience.
Les choses en étaient là , lorsqu'un malin, au moment où Louis finissait de déjeuner, la Nardy vint 1 avertir qu'un officier qu'elle n'avait jamais vu demandait à lui parler et l'attendait dans le salon. Il s'y rendit aftssitùt, et ce ne fut pas sans un mouvement de joie mêlé de surprise qu'il reconnut son ancien camarade Hector Trumeaiv
« Quoi 1 c'est vous? s*écria-t-il en l'embrassant. Eli! quel bon vent vous amène à Limoges?
— Le vent de l'amitié et celui du régiment, répondit ilegmatiquement Hector, car nous sommes ici en garnison depuis hier?
— Est-ce possible ? Quelle chance !
— Ainsi, vous êtes bien aise de me voir?
— Assurément. ,
— Je puis donc compter que vous ne prendrez pas de la poudre d'escampette pour m'échapper subito, comme h Brescia. Savez -vous que la comtesse a trouvé que vous lui aviez brûlé un peu lestement la politesse , et
que la petite baronne (je n'ignore plus que notre gardemalade était une baronne déguisée), que la petite Beppa, si vous aimez mieux, a versé de tels torrents de larmes que j'en ai été attendri moi-même? Ces Italiennes sont terribles, quand elles nous aiment! J'étais loin, du reste, de vous croire capable d'opérer de tels ravages, quoique je fusse aussi loin de partager l'opinion de la comtesse qui prétendait que vous n'étiez plus bon à rien. Parole d'honneur! J'avais beau prendre votre défense, elle revenait toujours à sonidée, elle ne voulait pas comprendre qu'avec une jambe de moins.... Les femmes sont étonnantes, parole d'honneur! Mais vous ne me faites pas votre compliment, Bussière. Tel que vous me voyez, mon petit, je suis aujourd'hui chef de bataillon.
^ Commandant! déjà ! Vous êtes heureux.
— Et cela vous fait de la peine ?
— Cela me fait du plaisir pour vous, Trumeau, mais de la peine pour moi.
— C'est juste, mon pauvre vieux; je ne réfléchis pas que tout est fini pour vous, et qu'il est cruel, quand on s'est battu, de ne plus pouvoir se battre. On m'a dit cependant qu'il y a dans la cavalerie un officier qui a une jambe 4© moins et qui est toujours le premier en selle. Qui sait? Vous pourrez peut-être reprendre du service. Je me souviens d'avoir vu moi-même à la Grande-Chaumière de Paris un particulier qui n'avait qu'une jambe comme vous, et qui n'en dansait pas moins le plus folâtrement du monde. Mais qu'est-ce que je vous disais donc? Ah! nous parlions de la comtesse.
— Eh bien, oii en êtes-vous avec elle ? Vous me paraissiez, Ik-bas, très-décidé à l'épouser.
-* H est vrai qu'il en a été fortement question. Puis
Tordre de départ est arrivé , je me suis arraché de ses bras et je lui ai promis de lui écrire. Mais, en touchant le sol de la France, mon goût pour les Françaises s'est soudain réveillé. Le soldat français se doit tout entier à son pays. D'ailleurs, la comtesse est charmante assurément; riche, nous n'en pouvons douter; noble, elle compte des rois parmi ses aïeux ; mais elle a un petit défaut dont je ne m'étais pas trop aperçu d'abord : elle est un peu mûre. C'est une femme qui doit avoir au moins.... trente-cinq ans.
— L'appréciation est galante. Allons, je vois que vous Taimez toujours.
— Passionnément. Me croyez-vous un volage de votre espèce? Cependant, en débarquant à Toulon, j ai rencontré sur le port une certaine veuve qui m'a jeté son bouquet.... Elle logeait justement dans le même hutel que moi, porte k porte, et, si un nouvel ordre de départ n'était survenu, ma fidélité aurait été furieusement battue en brèche. C'était un beau corps de femme, une Marseillaise avec un peu d'accent; mais l'accent ne me déplaît pas. Nous avions déjà parlé mariage ; nos adieux ont été très- tendres, et je lui ai promis de lui écrire. Du reste, mon cher Bussière, je vous avoue que je suis bien revenu de mes injustes préjugés à mon égard, et tel que je suis, malgré ma balafre, je me crois plus capable que vous, tout joU que vous êtes, de subjuguer le beau sexe, généralement parlant. J'ai le fil, comme on dit. Puis il y a dans ma personne un je ne sais quoi dont je ne me rends pas bien compte moi-même, qui attire les femmes — oui, vous avez beau vous friser la moustache en souriant — qui les attire et qui les fascine. Tout à l'heure encore , pendant que je traversais votre jardin, une jeune femme m'ayant aperçu est accourue 11 moi, m'a regardé avec un intérêt marqué, et,
si je n'avais pas été si pressé de vous voir, je ne me serais pas contenté de la saluer gracieusement, j'aurais entamé la conversation , et je suis sûr que j'aurais été Men reçu.
— Il n'y a pas là de quoi vous vanter, mon cher Trumeau, je vous assure. C'est une pauvre femme qui attend son mari, im brave capitaine parli comme nous pour la guerre d'Italie, mais parti pour ne pas revenir. Elle espère toujours néanmoins, et dès qu'elle voit un oniforme, comme ses idées, d'ailleurs, sont un peu dérangées...
— Est-ce que vous voulez insinuer par là qu'une femme doit avoir les idées dérangées pour me trouver à son goût?
— Me préserve le ciel d'une pareille insinualioij ! Sans parler de votre comtesse de Brescia, qui était une femme d'un jugement mûr, je me rappelle ime superbe créature qui avait bien toute sa raison et qui l'a perdue pour vous.
— Laquelle donc ?
— La belle marchande de tabac de Lorient.
— Virginie ! Ah ! quel souvenir vous réveillez là, Bnssière ! Je lui avais aussi promis de lui écrire.
— Je vous en prie. Trumeau, ne vous attendrissez pas, et parlez-moi plutôt de nos amis du régiment.
— Mais je l'ai quitté, le régiment ; on m'a fait passer dans un autre, et je n'en sais pas plus que vous^sur le compte de nos amis. Il en est resté quelques-uns làbas, resté pour tout de bon, vous m'entendez ; ceux-ci ont fait leur chemin comme moi, ceux-là ont perdu quelque chose comme vous. Le mari do Mme Chamblain vient d'être nommé général de division. Mme Chamblain elle-même, que j'ai revue à Gênes, m'a dit de
VOUS donner de sa part une bonne poignée de main. Mais h propos, dites donc, vous êtes marié, j'espère ?
— Pas encore.
— Et c'est toujours de la même personne que vous êtes amoureux ?
— Oui.
— Je gage que je serai encore marié.... définitivement, avant vous?
— Peut-être. Mais vous songez donc à vous marier?
— J'y ai toujours songé, -et si je rencontrais à Limoges une jeune personne unissant à la naissance et à la fortune toutes les qualités physiques, intellectuelles et morales, je crois, parole d'honneur, que je m'enlimousinerais. Cette campagne m'a vieilli de dix ans. Vous ne voudriez pas croire que j'y ai gagné des rhimiatismes? Parole d'honneur! Mais, comme en fait déjeunes personnes je suis difficile en diable, je ferai peut-être mieux d'attendre, pour m'établir, que je sois nommé colonel, ce qui ne peut guère tarder. »
Nous ne suivrons pas davantage nos deux militaires dans cette conversation, qui se prolongea assez longtemps encore. Louis voulut présenter son ami à Mme de Bussière qui frissonna en le voyant, et qui ne put s'empêcher de remercier Dieu mentalement que son fils n'eût point été blessé au visage. Elle fut pourtant très-aimable pour le commandant, et l'iuvita à venir diner avec eux le lendemain. Hector ayant accepté, Lottis leva la séance et lui proposa de le conduire au cercle, oîi il lui ferait faire connaissance avec quelques jeunes gens de la ville, et entre autres avec Alfred Dumarsais. Ils sortirent ensemble, bras dessus, bras dessous. Il n'y avait pas grande affinité entre leurs deux natures ; leurs instincts et leurs sentiments étaient certes bien différents; mais ce n'est poinWen vain qu'on a
partage les mêmes périls, ce n'est point en vain qu'on a combattu côte à côte et qu'on est tombé sur le même champ de bataille. De la camaraderie militaire était née entre eux une amitié solide , que des services mutuels avaient encore resserrée. Ils sentaient pour la première fois la force de ce lien. Le commandant Trumeau ne se rendait pas bien compte du plaisir qu'il éprouvait à revoir le capitaine de Bussière; mais le capitaine de Bussière s'expliquait très-bien pourquoi il était heureux de revoir le commandant Trumeau, quoiqu'il songeât cependant avec mélancolie que le bras sur lequel il s'appuyait en marchant était celui de son premier et de son dernier compagnon d'armes.
Lesjetmes gens du cercle, qui se trouvaient justement ce jour-là réunis en assez grand nombre, accueillireat nos deux amis avec enthousiasme. Le commandant Trumeau leur sembla superbe avec son coup de sabre au milieu du Tisage. Conformément à la loi moderne, qui a remplacé le beau par le laid dans l'admiration des hommes, ils le proclamèrent le vrai type du héros, et lui firent une ovation à laquelle ils daignèrent pourtant associer le capitaine de Bussière.
Celui qui se montra le plus chaud fut Alfred Dumarsais. Il échangea plusieurs poignées de main avec le commandant, lui déclara qu'il était enchanté de sa rondeur, lui demanda quelques explications sur les affaires d'Italie , et finit par l'emmener chez lui avec le capitaine pour leur faire goûter de nouveaux cigares qu'on venait de lui expédier directement de la Havane.
Huit jours après cette première entrevue, Hector Trumeau et Alfred Dumarsais étaient devenus des inséparables. C'était au bras d'Hector qu'Alfred aimait à se rendre au Champ de Juillet, c'était à côté d'Hector qu'il voulait se promener dans sa nouvelle voiture ;
Hector raccompagnait au spectacle, Hector montait avec lui à cheval, Hector avait été présenté par lui dans toutes les maisons où Ja table était bonne.
Sans doute on aura lieu de s'étonner qu'une si grande et si prompte intimité se fût établie entre deux hommes qui avaient vécu jusqu'alors complètement étrangers Tun à l'autre, et entre lesquels il était facile de constater des différences sensibles de goûts, d'humeur et d'âge. Alfred Dumarsais avait trop d'esprit pour ne s'être point aperçu tout d'abord que le commandant Trumeau n'en avait pas ; il avait été trop bien élevé pour n'avoir pas reconnu ensuite que l'éducation d'Hector avait dû être terriblement négligée. L'extrême confiance qu'ils avaient tous deux en eux-mêmes était plus propre à les diviser qu'à maintenir entre eux une constante harmonie. Peut-être, toutefois, que les opinions que professait Hector sur la fragilité des femmes et sur l'incontestable supériorité des hommes lui avaient fait prêter une oreilla crédule aux vanteries du bel Alfred, et que celui-ci, tout en n'ajoutant aucune foi aux prouesses que lui racontait de son côté le susdit Hector, avait été bien aise de trouver un auditeur attentif et bienveillant. Alfred Dumarsais commençait à perdre un peu de son prestige aux yeux des Limousins ; ses amis et connaissances changeaient volontiers de conversation ou lui tournaient le dos lorsqu'il entamait le chapitre de ses conquêtes. Mais, quelque plaisir qu'on goûte à parler librement de soi dans les termes les plus flatteurs, ce seul motif ne justifie pas suffisanmieut la liaison d'Hector avec Alfred, et je suis forcé, pour l'expliquer, de pénétrer un peu plus avant dans le C(cur de ce der* nier et de vous dire.... Hélas! voudrez-vous me croire? Vous avez dû remarquer quelquefois, soit au théâtre, suit dans une réunion, soit dans une promcuade, cer-
taines femmes qui ne sont plus prëcisëment jeunes, mais cpi s'efforcent de l'être , qui sont artistement parées, qui ont des couleurs charmantes et qui portent de belles boucles de cheveux bruns ou blonds. Elles sont ordinairement accompagnées d'une autre femme presque vieille , dont la mise est négligée et dont le teint jaune fait ressortir Téclat de leur teint. C'est ce qu'on appelle un repoussoir. Le repoussoir joue un rôle important dans l'art et dans la vie. Demandez aux peintres, demandez aux dames, demandez aux plus jeunes et aux plus belles, qui ne dédaignent pas de s'en servir; demandez surtout aux autres. Eh bien, Alfred Dumarsais qui n*aimait plus tant à se montrer en public avec Louis de Bussière , parce qu'il avait eu plus d'une occasion d'observer que la bonne mine de celui-ci faisait quelque tort à la sienne , Alfred Dumarsais ayant. reconnu, d'un autre côté, qu'Hector Trumeau était fort laid et paraissait avoir plutôt quarante ans que trente-deux qu'il avait réellement, Alfred Dumarsais, dis-je, calcula aussitôt qu'une liaison intime avec le commandant lui procurerait tous les bénéfices d'un agréable contraste. De là toutes ses avances, de là toutes ses concessions, de là tout le plaisir qu'il continuait de trouver dans la compagnie d'Hector. Et c'est ainsi que ce cher Alfred, sans s'en douter le moins du monde, était passé subitement à l'état de vieille coquette.
Or, UQ matin que les deux nouveaux amis , montés dans un cabriolet qu'Alfred conduisait lui-même , avaient dirigé leur promenade du côté de la route de Hordeaux (Alfred, depuis quelque temps affectionnait cette roule-là, qui du reste est fort belle, bordée qu'elle est par la Vienne aux eaux transparentes , où se reflètent comme dans un miroir les coteaux de l'autre rive), ils rencontrèrent une jeune personne à cheval qu'ac-
compagnait seulement un domestique. Alfred reconnut Mlle de Torilly, dont cette route était aussi depuis quelque temps la promenade favorite. Il lui fît un salut des plus gracieux; elle y répondit par un signe de tête amical en regardant fixement Hector qu'elle ne connaissait pas. L'apparition fut courte, car Mlle de Torilly retourliait vers la ville, tandis que nos deux.... (permettezmoi de dire nos deux jeunes gens) tandis que nos deux Jeunes gens lui tournaient le dos. Si courte qu'elle fut toutefois, cette apparition produisit un grand effet sur le commandant. Il se leva pour la suivre des yeux, il déclara que c'était un beau corps de femme, il demanda avec empressement k Alfred comment se nommait cette remarquable personne. Alfred ne se fît pas prier pour le lui dire, et s'étendit avec complaisance sur les charmes de Mlle .Aménaïde , mais d'un ton moitié léger, moitié sérieux, qui provoquait des explications qu'U aurait bien voulu qu'on lui arrachât. Malheureusement Hector était en ce moment dans un tout autre courant d'idées; il ne tenait plus en place, il s'efforçait d'apercevoir encore Mlle de Torilly, quoiqu'elle eût disparu depuis longtemps.
« Savez-vous, mon cher, dit-il à son compagnon, savez-vous qu'il y a de belles choses dans votre Limousin , des choses qu'on ne voit pas ailleurs? Cette femme-là ferait rentrer sous terre toutes les femmes que j'ai vues en Italie. C'est Vénus elle-même! Elle doit avoir au moins cinq pieds. Et vous dites que c'est une jeune personne?
— Une jeune personne-... à marier.
— Et quelle est sa position sociale?
— Sa position sociale est excellente. Mlle de Torilly appartient à l'une des plus anciennes familles du pays; elle a des oncles et des tantes qui sont restés garçons
et dont elle est lanique héritière. Il est à craindre seulement qu'on ne lui donne pas une dot bien considérable, car ses oncles et ses tantes ne veulent se dessaisir de rien, et son père et sa mère, qu'elle a eu le bonheur de perdre, ne lui ont pas laissé un sou vaillant. N'importe I Elle sera fort riche un jour, pour peu qu'elle ait de patience. De plus, elle parle plusieurs langues, elle monte à cheval comme la reine Pentbésilée, et elle fait des armes avec toute la grâce qui caractérise un maître d'escrime,
— Vous plaisantez?
— Nullement.
— Parole d'honneur?
— Parole d'honneur.
— Mais alors c'est une merveille au moral comme au physique, une vraie merveille. Je vous dirai entre nous, mon cher, que je m'étais toujours proposé de me^ marier le plus tard possible, et que, si j'ai changé d'avis, c'est que, depuis un au, toutes les femmes que je rencontre me demandent de les épouser. Je ne suis pas beau, je vous l'accorde, mais je plais généralement aux femmes. £h bien, c'est ennuyeux de ne pas pouvoir leur répondre : je ne suis plus libre, car cela coupe court k tout. Or, le mariage avec une belle blonde comme celle que je viens de voir n'a rien de bien efl'arouchant, et puisqu'elle a des oncles riches, ils pourront bien faire quelques petits sacrifices en ma faveur. Vous me direz que je m'enflamme bien vite ? C'est qu'elle ' m'a regardé, en passant, voyez-vous, d'une façon toute particulière, et je suis même certain que ce premier regard m'a été favorable, car elle a souri.
— Permettez-moi, mon cher commandant, de relever une petite erreur. Mlle Aménaïde a tourné, en effet, les yeux de notre côté, mais c'est moi qu'elle a regardé, et c'est à moi quelle a souri.
256 UNE JxVMBE DE MOINS.
— Vous vous tromper.
— Voilà qui est fort ! Je la rencontre toutes les fois que je viens me promener par ici; elle me salue et me sourit toujours le plus gracieusement du monde; et vous prétendez , lorsqu'elle vous voit pour la première fois....
— Je ne sais ce qui se passe lorsque vous êtes seul et que vous la rencontrez ; mais je prétends qu'aujourd'hui son regard et son sourire se sont adressés directement et uniquement à moi.
— Je me vois forcé, mon cher commandant, de vous avouer que cette jeune personne est au nombre des trente-cinq ou quarante qui s'estimeraient heureuses de m'âccorder leur main,
— Elle vous l'a dit?
— Non.
— Elle vous l'a écrit 1
— Encore moins.
— Savez-vous , mon cher monsieur Dumarsais , que vous vous en faites terriblement accroire ?
— Hein? Plaît-il î Vous trouvez? En ce cas, mon cher monsieur Trumeau, je ne pensais pas que ce fût à vous de me le dire. »
Alfred fouetta vigoureusement son cheval, et les deux amis achevèrent silencieusement leurs cigares. Ou reprit bientôt le chemin de la ville, on se sépara assez froidement, et cette amitié extraordinaire s'éteignit comme un feu d'artifice sous une pluie d'orage. Alfred Dumarsais se promit bien de ne plus s'encanailler avec ce malotru d'Hector Trumeau, et Hector Trumeau jura également de ne plus mettre les pieds chez ce vieux fat d'Alfred Dumarsais.
Mais ce n'était point assez pour la vengeance du commandant; il brûlait de confondre l'outrecuidance
(le son imprudent rival en lui prouvant qu'une femme De pouvait hésiter entre eux. Il avait été fasciné , d'ailleurs, par les charmes blonds de Mlle de Torilly. Il ordonna donc qu'on lui amenât tous les matins son cheval de bataille y et se rendit trois jours de suite à la même heure sur la route de Bordeaux. Ce ne fut que le troisiènie jour qu'il aperçut enfin la taille élancée et le chapeau aux plumes de coq de la jeune amazone^ que suivait un vieux domestique à une distance respectueuse. Hector courut à sa rencontre^ ralentit peu à peu l'allure de son coursier, et lui fit, en passant, un gracieux salut auquel elle daigna répondre assez poliment. Encouragé par ce succès, il repassa près d'elle au bout de cinq minnt^. Nouveau salut, nouvelle réponse, accompagnée eette fois d'un sourire. Si Hector avait toutes les ardeurs de l'amour, il n'en avait certes point les timidités. Ayant reconnu le sourire qu'on lui avait bel et bien décoché lors de la première entrevue, il tourna bride et vint se planter devant Mlle Âménaïde, qui, tout émue et tout ébahie, arrêta soudain son cheval. Le vieux domestique , non moins surpris, arrêta aussi le sien, niais toujours à une distance respectueuse. Ce fut alors que le commandant Trumeau tint à l'héritière des Torilly le petit discours suivant qui' paraîtra, assurément, bien audacieux k la plupart de mes lectrices, mais qui ne manquait pas cependant d'ime certaine adresse , jsinon dans la forme, du moins dans le fond.
« Mademoiselle, lui dit-il donc, je reviens d'Italie où je n'ai rien vu d'aussi beau que vous. Est-il vrai , comme le prétend un certain Alfred Dumarsais, que vous n'avez d'yeux que pour lui , et que, s'il ne vous demande en mariage, Vous êtes déterminée à mourir fille? >
Si la première phrase fit rougir Aménaïde de confu- 368 17
sion et peul-tiro de plaisir, la seconde la fît pâlir d mdignation et de fureur. Elle pensait beaucoup, en effet, a Alfred, elle lui avait même fdit certaines avances sur lesquelles il ne s'était point trompé ; mais elle se mit à le haïr en un clin d'œil cent fois plus qu'elle ne Tavait aimé en toute sa vie. Elle répondit à Hector :
« M. Alfred Dumarsais est un impertinent qui croit que toutes les jeunes filles sont folles de lui. Quant à moi, je le méprise de toute mon âme, et j'aimerais mieux mourir que de Tépouser.
— Vous m'autorisez alors, mademoiselle, reprit in- SLidieusement Hector, vous m'autorisez à faire une démarche auprès de votre honorable famille t »
La conclusion était prompte et quelque peu présomptueuse. Aménalde toisa Hector d'un regard fort dédaigneux ; mais, comme il se flattait de connaître les femmes, il ne se découragea point. Elle lui dit enfin :
« Les demandes en mariage ne se font pas sur les grands chemins. Je ne vous connais pas, monsieur, laissez-moi passer. >
Là-dessus elle allongea à son cheval deux coups de cravache et partit au galop, suivie du vieux domestique, qui eut beaucoup de peine à se maintenir à la distance respectueuse obligée.
Le lendemain même, vers le soir, les deux vieux messieurs de Torilly et la vieille demoiselle de Torilly , leur sœur, réunis dans leur salon, riaient fort d'un incident qui était venu égayer leur vie monotone et dont ils parlaient à voix basse, lorsque Mlle Aménaïde, qui était d'ordinaire assez distraite et i^ faisait guère attention à ce qu'ils disaient, leur demanda de quoi il était question. Le plus jeune de ses oncles lui apprit qu'elle avait été demandée le matin en mariage par un X)fficier de la garnison. Mlle Aménaïde, à cette révélation soudaine, ne
partagea point Thilarité générale; mais ,son oncle ayant ajouté que cet officier s'appelait Trumeau, le comman* dant Trumeau, on crut qu'elle allait éclater. Elle n'en fit rien toutefois et se contenta de répondre qu'elle n'avait pas, comme ses oncles, le préjugé du nom. Là-dessus la vieille demoiselle de Torilly jugea à propos de Tinter* rompre et s'écria qu'il était bien dommage que sa nièce eût été élevée par un fou. C'était le père de la jeune personne qu'on désignait ainsi dans la famille , et il est vrai qu'Aménaïde 'lui devait tout ce qu'elle était au moral comme au physique ; mais il était mort juste au moment où il aurait pu jouir de son ouvrage.
Je ne pourrais dire si le commandant Trumeau possédait réellement dans la physionomie ce je ne sais quoi qui loi gagnait le coeur des belles , mais il est de fait que, malgré ses petits yeux sans cils, ses cheveux roux, et Ténormé balafre qui, partant du front et lui traversant le nez, lui coupait la joue droite en deux parties égales, il n'avait point pourtant semblé trop désagréable à la charmante Aménaïde. Elle avait même trouvé que sa blessure et les deux grandes moustaches de couleur douteuse qui lui descendaient jusque sur la poitrine loi prêtaient quelque chose de singulièrement martial. De plus, comme Hector avait le buste très-long et les jambes très-courtes, il avait eu tout avantage à se présentef devant eUe k cheval. Je dois ajouter encore, pour l'intelligence de ce qui va suivre, qu'Aménaïde, à cause des prétentions de ses oncles qui ne trouvaient aucun parti assez noble pour elle; se voyait menacée de rester fille et qu'elle n'en avait nullement envie, non qu'en 'jeune personne romanesque elle crût que mariage était synonyme de bonheur, mais elle le croyait, du moins, synonyme d'affranchissement.
Elle ne parut donc point trop contrariée, lorsque le
surlendemaiD, élant retournée avec son vieux domestique sur la route de Bordeaux, elle vit de nouveau venir à elle le commandant Trumeau toujours à cheval. Elle Taccueillit avec un certain embarras pudique. Comme il lui apprit la démarche qu'il avait faite auprès de ses oncles et le refus qu'il avait essuyé, elle crut devoir le prévenir qu'on ne lavait pas consultée. Une longue conversation s'engagea qui les conduisit assez loin, quoiqu'ils n'allassent pas vite , ayant mis leurs chevaux au pas. De propos en propos , l'aventureux Hector en vint à prier la belle de lui permettre de l'enlever, et, comme elle se récriait, il lui prouva que c'était le moyen le plus prompt et le plus infaillible de se lier k jamais l'un à l'autre. Elle objecta alors les difficultés de l'entreprise. Il répondit que rien n'était plus facile, qu'on n'avait qu'à aller tout droit devant soi , et, ce disant, il mit son cheval au galop\ Celui d'Aménaïde partit de même, en dépit de quelques efforts qu'elle tenta pour le retenir. Ils firent ainsi deux lieues environ, accompagnés par le vieux domestique qui, docile aux inslruo tiens qu il avait reçues, continuait à les suivre h une distance respectueuse, mais qui, peu habitué à ces temps de galop prolongés, perdit l'équilibre et tomba au beau milieu de la route sans que sa maltresse sen aperçût. Les deux fuyards poursuivirent donc leur course, Âménaïde se plaignant de la violence qui lui était faite , Hector la rassurant d*une voix essoufflée. Le jour commençait à baisser^ lorsqu'ils arrivèrent dans la petite viUe d'Âixe.
Aménaïde, qui n'en pouvait plus et qui, sans doute, ' avait réfléchi, consentit à s arrêter devant ime simple auberge et à descendre de cheval pour prendre quelques moments de repos. Elle consentit encore à entrer dans la salle commune, à s'asseoir sur une chaise et à boire
un verre d'eau sucrée ; mais, quelques instances que fit son compagnon, quelque nécessité qu'il y eût de s'entendre et de s'expliquer, elle refusa absolument de se retirer avec lui dans un salon particulier. Il est probable pourtant qu'elle n'avait pu se faire encore une idée bien nette de la personne du commandant lorsqu'il était à pied, car elle était très-émue , il faisait presque nuit, et la salle où ils étaient devait être sombre même en plein jour. De plus, Hector s'était empressé de s'asseoira côté d'elle, et il jouissait, assis, des mêmes avantages qu'à cheval. Quoi qu'il en soit, après une demi-heure de conversation très-vive, après bien des supplications d'une part et bien des refus de l'autre, Mlle de Torilly exigea impérieusement que son ravisseur remontât à cheval et retournât à Limoges pour apprendre à ses oncles qu'elle était en sûreté et qu'elle rentrerait chez eux aussitôt qu'ils auraient consenti à son mariage. Hector eut beau lui objecter qu'il était fatigué, qu'il n'arriverait que fort tard à Limoges, qu'il valait mieu;i de toute façon, pour assurer le succès de l'affaire, remettre ces. formalités au lendemain matin : la fière Aménaïde fut inflexible. Elle poussa la rigueur jusqu'à menacer le commandant de remonter elle-même à cheval et de rentrer au bercail toute seule et sans poser de conditions. II fallut bien en passer par oîi elle voulut.
Les deux vieux messieurs de Torilly et la vieille demoiselle de Torilly étaient plongés dans la consternation, lorsque, vers les dix heures du soir, le commandant vint frapper à leur porte. Ils avaient appris par le vieux domestique qui était rentré fort tard et tout brisé de sa chute, que Mlle Aménaïde était partie au grand galop avec un officier. Hector leur dit , avec une franchise toute militaire, que l'honneur de leur nièce avait besoin
d'une réparation et qu'il était prêt h la leur donner, pourvu toutefois qu'ils s'engageassent à la doter conYenablement. Les deux vieux messieurs de Torilly se consultèrent à voix basse en tremblant, et, comme il s'agissait de la gloire de leur nom, ils promirent de donner soixante mille francs à leur nièce , si elle revenait chez eux le lendemain, et cent mille, si on la leur rendait le soir même. Hector répondit que cela suffisait. Dès qu'il fut parti, les deux vieux messieurs de Torilly se lamentèrent à qui mieux mieux sur la honte qui leur était réservée de s'allier à un Trumeau, et la vieille demoiselle de Torilly jura avec énergie qu'elle laisserait tout son bien à une communauté religieuse.
Le commandant remonta à cheval et reprit an galop la route d'Âixe. Il n'était pas accoutumé à ce genre d'exercice et il était littéralement éreinté, lorsqu'on arrivant à l'auberge, et comme il se mettait en devoir de descendre, il aperçut Taimable Aménaïde qui déjà était en selle et toute prèle à repartir. Elle s'était effrayée à l'idée de passer la nuit dans une auberge inconnue, et elle avait résolu de retourner seule à Limoges. Quelle ne fut donc pas sa joie en reconnaissant Hector! Elle lui cria qu'il était inutile de descendre et qu'il allait l'accompagner et la reconduire chez ses oncles. Vainement lui expliqua-t-il que tout était arrangé, vainement réclama-t-il encore quelques instants de repos : l'aimable Aménaïde se montra tout aussi inflexible que la première fois et piqua des deux. Le moyen de ne pas la suivre? Mais, après ce quatrième voyage, le pauvre Hector était plus harassé , plus brisé , plus épuisé qu'après les batailles de Magenta et de Solferino. Il y gagna une courbature qui le retint trois jours dans son lit, mais qui, en définitive, lui assura une femme chai^ mante et une jolie dot.
UNE JâMBB DE- MOIKS. 263
Que vous dirai-je de plus? Le mariage du commandant Trumeau avec Mlle Âménaide de Torilly fut célébré en grande pompe au bout de six semaines et ne laissa pas de surprendre et d'émerveiller l'aristocratie limousine. L'expédition d'Aixe fut racontée, commentée et singulièrement embellie. On conseilla aux demoii selles à marier d'aller faire un petit voyage à Âixe; lu gracieuse Mme Tniblet eut la cruauté de proposer en riant à Céline de l'y conduire dans sa voiture. Mais la personne à laquelle la nouvelle de ce mariage inattendu causa la plus vive impression fut assurément Alfred Dumarsais. II n'avait pas voulu d'abord y ajouter foi. Quand il netfut plus possible de douter, il éprouva un dépit tel qu'il fut tenté de se mettre sérieusement sur les rangs et de supplanter Hector. Il apprit seulement alors tous les détails de l'affaire, l'inconcevable passion que le commandant avait inspirée, Tenlèvement et tout ce qui s'en était suivi. Son amour-propre fut crueUe* ment blessé. Mais que devint-il lorsqu'il sut qu'on disaiKen ville qu'U était au désespoir et qu'il ne s'était brouillé avec le commandant que parce qu'il avait trouvé en lui un rival heureux! En vain essaya-t-il d'affecter une sérénité parfaite, on remarqua qu'il avait mauvaise mine, on lui demanda avec malice des nouvelles de sa santé. Il n'osait donner tout haut les explications qui auraient sauvegardé son amour-propre, il craignait d'exciter la colère d'Hector, il craignait que ce farouche traineur de sabre ne l'envoyât provoquer en duel. Il dévora donc sa honte en silence, espérant qu'avec le temps on rendrait plus de justice à son mérite. Mais le coup était porté, sa réputation ne s'en releva point, et ce fut à partir du mariage de Mlle de Torilly qu'on commença à le ranger dans la catégorie des vieux garrons incorrigibles ou des pécheurs endurcis. Les jeunes
personnes ne baissèrent plus les yeux à son approche, les mères de famille le regardèrent ironiquement; ses amis, ses admirateurs, ses complaisants même le traitèrent en puissance déchue. Il eut la douleur de ne plus entendre dire qu'on le mariait avec Mlle une telle, et, quelques-unes des vingt-quatre ou des trente-cmq s'étant établies successivement, il ne put, avec toute la bonne volonté du monde, recompléter sa liste. H baissait enfin à ses propres yeux. Il en conçut un si violent chagrin qu'il prit soudain le seul parti qui lui restât pour se tirer d'affaire, celui d'épouser une bonne fois Céline Yoland; et, craignant le retour de ses fatales hésitations, ne voulant plus, pour ainsi dire, s'en remettre à lui-mémè, il envoya chercher son vieux docteur pour le prier d'aller faire la demande. Mais celui-ci se méprit malheureusement sur le motif du message, et, voyant Alfred pâle, agité, les yeux ardents, lui trouvant, de plus, la peau sèche et brûlante, il lui dit :
< Il faut soigner cela, mon cher monsieur Dumarsais, et, dès que vous serez couché, je vous ferai ma petite ordonnance. >
Le vieux garçon effrayé se coucha en effet, et ne songea plus pour le moment qu'à se guérir.