‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 17 sur 39 · SCÈNES DE BAL · texte numérisé non relu

SCÈNES DE BAL

M. Dupré ne revint à Limoges que vers la fin de rhiver; ses voyages l'avaient mené plus loin qu'il ne Toaiait. Arthur Jeffrey, qui n'avait poussé qu'un cri d'enthousiasme en parcourant l'Italie, avait témoigné un si vif désir de connaître la Grèce que son compagnon s'était embarqué avec lui sur les flots de l'Adriatique, et encore avait-il fallu au retour prendre le plus long ponr revoir une dernière fois Naples, Rome et Florence. Le jeune homme n'avait pas, d'ailleurs, les mêmes motifs que M. Dupré pour être pressé de se retrouver à Limoges ; il n'y avait presque rien laissé de son cœur, il n'en avait emporté que l'image d'une sœur charmante. Mais M. Dupré, quoiqu'il regrettât d'être resté plus de six mois séparé de sa fille, n'était pas fâché au fond d'avoir ainsi prolongé pour elle le temps de la réflexion. Il déplorait plus amèrement que jamais la fatalité qui avait renversé ses premiers projets, car, durant ce voyage, il avait observé chez son^compagnon de nouvelles qualités qui s'étaient plutôt laissé deviner jusquelà et qui étaient maintenant en pleine floraison, le jeune homme dans Arthur Jeffrey ayant tout à fait succédé à l'enfant. Ce fut donc avec une certaine appréhension et

avec un reste d'espoir, que M. Dupré interrogea Luoie sur Tétat de son cœur; mais aux premiers mots qu'elle prononça il vit trop bien que ses sentiments n'avaient rien perdu de leur puissance.

Mme Dupré, qu'il voulut consulter une dernière fois, le confirma encore davantage dans cette opinion ; car, au lieu de reproduire les objections qu'elle avait faites en un autre temps, elle se contenta de lui déclarer qu'elle était résignée à tout par égard pour lui. Ce complet changement de front était encore l'ouvrage de Mme de Bussière, qui , n'ayant pas été sans s'inquiéter beaucoup de l'hostilité de plus en plus prononcée de son amie et des encouragements donnés au jeune Gabriel, avait eu recours, pour conjurer ce nouveau danger, à un expédient qui eût fait honneur au diplomate le plus consommé. Elle n'ignorait pas qu'une préoccupation personnelle et non moins grave que celle du mariage de Lucie s'était emparée du cœur de Mme Dupré. Celle-ci s'était plainte amèrement à elle que son époux, de loin comme de près, continuait à la traiter comme une étrangère, qu'il ne lui donnait jamais directement de ses nouvelles, que toutes ses lettres étaient adressées à sa fille. Mme de Bussière avait alors grossi à dessein ce que l'indifférence du mari avait de blessant pour la femme, ajoutant qu'elle avait songé plusieurs fois à les remettre bien ensemble, qu'elle y serait parvenue, si M. Dupré n'était parti brusquement, mais que ce serait le premier point qu'elle traiterait avec lui lors de son retour, et qu'elle en ferait même une condition expresse du mariage de leurs enfants. Mme Dupré avait senti à ces mots l'espérance engourdie renaître dans son sein; elle s'était dit que Mme de Bussière était justement l'auxi* liaire dont elle avait besoin, que la famille d'un autre jeune homme n'attacherait peut-être pas autant d'impor-

tance à ce détail, et, faisant un pas en arrière au moment où elle se préparait à en faire deux en avant, elle s'était tenue tout à coup sur la réserve avec Mme Trublet, et avait presque éconduit le tendre Gabriel, qui, de désespoir, était allé se remettre au lit.

Qu'on juge de ce qu'éprouva la mère de Louis après tant et de si cruelles alternatives^ lorsque M. Dupré vint enfin lui annoncer que le mariage se ferait quand elle voudrait! Elle se contint pourtant dans sa joie comme elle s'était contenue dans ses angoisses; elle n'exprima qu'une satisfaction convenable, et, fidèle à la promesse qu'elle avait faite, elle n'hésita point à lui dire qu'elle verrait avec plaisir que l'union des enfants fût précédée de la réconciliation des parents. £lle insinua même adroitement que Mme Dupré le désirait au fond du cœur, et elle ajouta qu'elle trouvait elle-même ce désir fort légitime. Mais M. Dupré se mit à rire.

c Occupons -nous d'abord de nos enfants, madame, lui dit-il, c'est le plus pressé ; le reste ne regarde que ma femme et moi. Nous ne sommes nullement brouillés, et si je ne vais pas m'installer chez elle, c'est que je ne la crois pas assez grandement logée pour me recevoir. Lorsqu'elle aura marié sa fille, lorsqu'elle sera un peu plus au large, je me déciderai peut-être à lui demander asile. Mais encore une fois, chère madame, ne songeons pour le moment qu'à nos enfants. »

Cette réponse , rapportée à Mme Dupré , fut loin de la satisfaire. Elle se trouvait, quant à elle, assez grandement logée pour recevoir son mari, et elle ne négligea, depuis, aucune occasion de le lui faire comprendre. Par malheur, M. Dupré s'obstina à faire la sourde oreille.

On pourrait croire que la joie profonde que ressentit Mme de Bussière en voyant le mariage de son fils as-

sure fut partagée par le capitaine; il n'en fut rien tou* tefois. Louis reçut avec calme , sinon avec froideur, les communications de M. Dupré ; il ne laissa rien échapper des transports auxquels on était en droit de s'attendre.

M. Dupré remarqua cette réserve sans y attacher d'importance, et n'y pensa plus un quart d'heure après. II ne pouvait se douter, en effet , du cours qu'avaient pris en son absence les idées de son futur gendre; il ne pouvait deviner le sourd travail qui s'était opéré dans cette âme troublée. Nous savons quelles réflexions avaient inspirées à Louis les fréquents retours qu'il fatsaît sur lui-méine; à ces réflexions étaient venues s'en joindre d'autres non moins pénibles. On l'avait perfidement complimenté sur son mariage, on lui avait répété à l'envi qu'il faisait une superbe affaire, que Mlle Dupré était jeune, belle et riche, qu'il était sans fortune, sans position, sans avenir, et qu'il lui devrait tont. Le monde a parfois un terrible instinct de cruauté ! Car ce n'étaient pas seulement les amis, les connaissances de Louis qui prenaient plaisir à l'humilier ainsi indirectement; non, c'étaient encore des étrangers, des indifférents, des gens avec lesquels il échangeait en passant quelques rares paroles. Ces gens se seraient tus , d'ailleurs, que Mme Dupré aurait bien su à elle seule l'exaspérer par ses allusions indélicates. Tout en n'opposant plus d'obstacle aux vœux des deux amants, elle ne laissait jamais échapper l'occasion de rappeler à l'ombrageux capitaine combien l'alliance qu'il allait contracter était avantageuse pour lui. Il n'y avait pas enfin jusqu'à l'orgueilleuse satisfaction de sa propre mère qui ne l'irritât en secret, et qui ne versât une goutte de poison dans cette coupe d'amour qui s'était tout à coup changée pour lui en calice. Il se disait que c'était sa mère qui l'avait aidé

à mener à bonne fin celte affaire lucrative, qu'elle allait avoir part an profit comme elle avait eu pari à la peine, et qu il était trop juste qu'elle s'en réjouît. Il avait alors comme des frissons de honte, il se seniait d'avance comme torturé par son bonheur même, il éprouvait comme de vagues velléités de s'y dérober par la fuite.

Il n'avait pas encore songé à ce qu'il allait faire , à quoi il pouvait employer sa jeunesse. Il aurait rougi de rester inaclif , et à plus forte raison maintenant que son amour-propre l'avertissait qu'il aurait l'air de vivre aux dépens de sa femme. U s'ouvrit là-dessus à M. Dupré. Celui-ci approuva ses scrupules, et, reconnaissant qu'un homme ne doit cesser de travailler de la tête ou du corps que quand les forces lui manquent, il s'engagea à lui fournir les moyens de s'occuper et lui fit part du projet qu'il avait formé d'établir à Limoges une nouvelle fabrique de porcelaine, qui serait destinée surtout à approvisionner TAmérique. Ce n'était pas uniquement dans un but de spéculation que M. Dupré revenait maintenant à une entreprise qui l'avait ruiné quinze ou >ingt ans auparavant. Maître de la situation par la fortune qu'il avait acquise, il était bien aise de prouver à bcs concitoyens qu'il n'avait jamais été un songe-creux, et qu'il pouvait réussir par son habileté là où il avait échoué par la faute des circonstances. Les hommes, si détachés qu'ils soient de leur pays, comptent toujours avec l'opinion qu'on peut y avoir de leur caractère. Louis savait dessiner, il avait le goût des choses d'art : il pouvait donc apporter à l'entreprise un concours efficace, et les habitudes de discipline qu'il avait contractées au service lui viendraient encore en aide dans ses rapports avec les ouvriers. Il fut décidé qu'on s'occuperait tout de suite de l'achat d'un terrain. Mais un riche porcelainier qui se retirait des affaires leur ayant pro-

i70 UNE JAMBE DE MOINS.

posé son établissement , ils traitèrent avec lui, et au bout de huit jours ils fabriquaient déjà pour leur propre compte. M. Dupré, en voyant à Tœuvre son nouvel associé, ne put s'empêcher de lui témoigner sa satisfaction, et lui donna des marques de confiance qui auraient dû dissiper tous les nuages. Cependant Louis retombait toujours, lorsqu'il était seul, dans les mêmes accès de mélancolie.

Mais voilà que notre récit nous entraîne dans une région où nous ne comptions guère aller, dans une région officielle : nous devons nous rendre au bal de la préfecture. Les salons sont pleins de fleurs et de lumières, l'orchestre éclate en notes joyeuses ; les hauts fonctionnaires, en grande tenue, circulent ayant à leurs bras des femmes belles comme des anges et parées conmie des reines. Rassurez-vous I Je ne veux vous décrire ni ces dames ni ces messieurs. D'ailleurs, en masse tout cela est charmant, et nous serions peut-être moins satisfaits si nous examinions chaque groupe en détail.

Cherchons si, parmi ces figures étrangères , nous distinguerons quelques figures de connaissance. Voici d'abord tout un groupe qui nous est familier. Trois dames sont assises à côté Tune de l'autre sur les banquettea qu'on a disposées dans la galerie. La première, qui est habillée d'une robe de soie grise avec des dentelles noires, a dans toute sa personne un air de supériorité qui impose; la seconde, toute reluisante de bijoux, vêtue de soie vert pomme avec des flots de ruban cerise, ' est plus jeune et plus agréable peut-être, mais il y a en elle quelque chose de plus vulgaire ; enfin la troisième est une toute jeune fille en robe blanche avec des marguerites dans les cheveux, et dont Texquise beauté est encore relevée par l'expression d'une joie naïve, car elle

vient de danser et elle aime la danse. Ces trois dames bont Mme de Bussière , Mme Dupré et Lucie. Deux messieurs s avancent vers elles. L'un est M. Dupré, et l'autre le capitaine de Bussière qui a quitté l'uniforme et qui.... Est-ce une illusion? Devons -nous en croire nos yeux? Ses deux pieds sont si merveilleusement identique, si pareillement libres dans leurs mouvements, qu'il est presque impossible de deviner celui qu'il a perdu. Le mal est réparé, du moins pour la vue. Grâce ^ un mécanisme ingénieux , Louis de Bussière peut défier maintenant la maligne compassion du monde; il marche avec une aisance parfaite et sans qu'on s'aperçoive de rien. Seulement il ne danse pas encore.

< Vous vous amusez bien ? dit-il à voix basse à la jeune fille.

— Oh I oui, » répond-elle avec vivacité.

U se tait. Elle lève les yeux sur lui, et remarque qu'il ue la regarde plus, qu'il est distrait et soucieux.

c Qu'avez-vous? lui demande-t-elle. Est-ce que cela vous contrarie de me voir danser?

— Nullement.

— Vous n'êtes pas sincère, monsieur. Avouez que cela vous contrarie.

— Quelle idée ! Non, je suis Irès-heureux de votre joie; mais je regrette de ne pouvoir danser avec vous.

— Eh bien, je ne danserai plus ce soir avec d'autres.

— Vous plaisantez !

— Non, monsieur.

— Je ne veux pas vous priver d'un plaisir que vous aimez....

-* Ce sera pour moi un plaisir plus grand de parlii'f^er votre privation. »

Ce dialogue a été échangé entre eux d'autant plus iacilement que Mme Dupré s'est levée pour causer avec

son mari qu'elle veut absolument séduire, et pour qui elle a fait des frais de toilette dont je n'ai pu vous donner qu'une assez faible idée. Il lui faut cependant cesser de s'occuper de lui pour répondre au bonsoir que vient leur dire, Mlle Céline Voland.

Mlle Céline, en robe de gaze, des fleurs au corsage, des fleurs dans les cheveux, se promène un moment, avant de danser, au bras de son cavalier, et ce cavalier est M. Alfred Dumarsais lui-même , M. Alfred Dumarsais qui semble, je ne dirai pas rajeuni, mais revivifié en quelque sorte par Tindicible joie qu'il éprouve de se montrer en public avec sa victime de prédilection. Il se dit, d'ailleurs, que cette pauvre Céline doit être bien heureuse, et comme il est bon prince ce soir-là, il est heureux, lui, du bonheur qu'il procure. Il serait cruellement déçu s'il pouvait lire au fond du cœur de celle qu'il croit toujours fasciner, car Céline est parfaitement calme et apprécie à sa juste valeur une bonne fortune qu'elle eût savourée il y a quelques mois avec délices. C'est qu elle a persévéré dans la sage résolution qu'elle a prise, c'est qu'elle est tout à fait convaincue maintenant que M. Alfred Dumarsais ne l'épousera jamais. Aussi elle est d'autant plus charmante qu'elle est libre de toute préoccupation, qu'elle ne fait aucun effort pour plaire. Du reste, la toilette de bal lui est favorable. Elle a de fort jolis bras , de fort belles épaules.... Je vous jure qu'elle ferait une très-gracieuse et très-séduisante jeune femme, et c'est là sans doute ce que se dit Alfred, car il est distrait, il est ému, l'aimable célibataire, il est ému.... de l'émotion qu'il est certain d'inspirer.

Mais par quel miracle Mlle Céline se trouve-t-elle au bal de la préfecture ? Elle ne voulait point y venir par raison, quoique pendant dix ans c'eût été son rêve; il a fallu que son père l'exigeât. M. Voland, complètement

rétabli, a voula la récompenser par quelques plaisirs mondains de toutes les preuves de dévouement qu'elle lui a données. Mme Voland a préféré rester chez elle, sous prétexte d'indisposition, en réalité pour s'épargner des frais de toilette. Ils ne sont pas riches, les braves gens! puis ils continuent de faire des économies; ils n'oQt pas renoncé à l'espoir d'établir Céline. Â mesure que Mlle Voland se détachait de l'idée du mariage, M. et Mme Voland s'y raccrochaient de plus belle , et dans cette soirée, au milieu de tout ce monde, si l'excellent père examine avec intérêt tous les jeunes gens qu'il rencontre, c'est qu'il cherche encore un mari pour 5a fille.

< £st-ce que tu ne danses pas? dit Céline à Lucie.

— Non, mademoiselle : je suis fatiguée.

— Déjà ? Quel est ce caprice? s'écrie assez aigrement Mme Dupré.

— Je désire qu'on la laisse libre , fait observer M. Dupré.

— Fais comme tu voudras, ma fille, » reprend aussitôt Mme Dupré avec douceur.

Quoique les cavaliers ne soient pas plus nombreux dans les bals de Limoges que dans ceux de Paris , trois on quatre jeunes gens s'approchent successivement de Lucie pour l'inviter à danser. Elle les refuse tous. Â chaque refus, Louis sent comme une bouffée d'air pur • qui vient rafraîchir son front au milieu de celte atmosphère embrasée. U s'éloigne un peu , il affecte d'examiner les danseurs ; ses regards semblent envahir un large espace et ne saisissent, n'embrassent réellement que la personne de Lucie. Mais qu'y a-t-il? Ses traits prennent tout à coup une expression étrange; il observe Lucie sans plus songer à dissimuler son ardente contemplation : c'est qu'il a cru remarquer sur cette char*

mante figure une vague expression d'envie et de regret. Et, en effet, la pauvre enfant aime la danse avec passion, et liiaintenant que son fiancé n'est plus près d'elle, maintenant qu'elle entendcette musique joyeuse et qu'elle voit ces couples enlaces passer et repasser devant elle, le cœur lui bat, la tête lui tourne, elle a peine à rester en place, elle voudrait se mêler à la ronde du plaisir. Oh I si elle pouvait se douter du mal qu'elle cause innocemment, elle fermerait les yeux , elle fuirait, elle renoncerait pour jamais aux bals et aux fêtes 1 Mais elle s'abandonne d'autant plus imprudemment à l'impression qu'elle subit, qu'elle-même ne s'en rend pas compte , et aux dernières mesures de l'orchestre son malaise se dissipe, elle reprend naturellement son calme et candide sourire. Alors Louis se rapproche d'elle , dissimulant sous un air dégagé la nouvelle angoisse de son cœur, et il lui dit avec un sourire étudié :

« Vraiment, c'est un trop rude sacrifice que je vous impose, j'aurais honte de le prolonger; il faut danser, cette fois.

— Non, monsieur, je veux vous prouver que j'ai plus d'empire sur moi que vous ne pensez. D'ailleurs, ajoule-t-elle gracieusement, j*ai dansé tout à l'heure, j'ai dansé en idée avec vous, et je me suis bien amusée.

— Ahl répond-il d'une voix tremblante , je ne Taurais pas cru. >

Mais Lucie ne s'aperçoit pas de l'émotion qui le domine, car M. Voland, qui arrive près d'eux, prend amicalement le bras du jeune homme et l'entraîne vers un des salons qui sont au bout de la galerie.

n n'y a que des joueiirs dans ce salon; il est donc aussi paisible que la galerie est bruyante. M. Yoland s'assied dans un petit coin sombre et fait signe au fils de Mme derBussière de s'asseoir à côté de lui.

«J'ai un service à vous demander, dit -il en lui parlant k l'oreille. Vons êtes le meilleur ami de M. Alfred Dumarsais : sayez-vous quels sont ses projets d'avenir?

— Je l'ignore complètement.

— Nous avons cru dans le temps, Mme Yoland et moi, qu'il pensait en secret à notre fille. Il ne s'est jamais ouvert à vous là-dessus?

— Je me suis aperçu en mainte occasion qu'il fait le plus grand cas de Mlle Céline, et j'ai cru moi-même....

— Mais s'en est-il expliqué avec vous ?

— Mon Dieu ! mon cher monsieur Voland , je vois bien qu'il faut vous parler en toute franchise. Ma conviction est que, si Alfred a jamais songé sérieusement à quelqu'un , c*e%t à mademoiselle votre fille ; mais il est d'un caractère indécis, il a peur d'enchaîner sa liberté, et c'est pourquoi il recule sans cesse devant le but auquel il semble viser.

— Il faudrait pourtant qu'on sût à quoi s'en tenir. Vous êtes un brave garçon, Louis, et je vous ai toujours regardé comme un fils : c'est pourquoi je m'ouvre à vous avec confiance. J'ai le plus grand désir de marier ma fille; je ne mourrai tranquille que si je parviens à rétablir convenablement. Elle s'est résignée à vieillir auprès de nous, mais moi je ne puis m'accoutumer à l'idée que je la laisserais sans appui s'il m'arrivait malheur. On ne connaît pas la moitié de toutes les qualités qu'elle possède. Si vous saviez ce qu'elle a été pour moi pendant ma maladie ! Et quand je vois des jeunes gens se plaire à végéter tristement en célibataires ou bien épouser des péronnelles qui ont quelque fortune et qui les feront damner le reste de leurs jours, il me prend des mouvements de rage contre la sottise et l'aveuglement des hommes. C'est que vraiment nous ne serions

pas difficiles du tout : quelque honnête garçon qui ne serait pas riche et qui n'aurait pas de trop hautes prétentions, quelque officier, par exemple, comme ce pauvre capitaine Breton. Ah ! en voilà un qui m'aurait plu pour gendre ! Mais, pour en venir au service que j'attends de vous, je vous prie d'amener M. Dmnarsais à vous dire franchement quelles sont ses intentions. J'ai peur qu'en ayant l'air ainsi de rechercher ma fille i! n'effarouche d'autres partis qui pourraient se présenter. Tout le monde croit qu'il doit l'épouser; il ne néglige rien pour en donner l'idée. Ce soir encore , il est toujours auprès d'elle, il l'a invitée trois fois à danser, et il l'a promenée à travers les salons, au lieu de la faire asseoir à côté de votre mère, comme je l'en avais prié : c'est ce que j'appelle afficher une jeune personne.

— J'en ai fait la réflexion comme vous. Il est évident qu'Alfred a poussé trop loin les choses, à moins qu'il ne veuille réellement épouser Mlle Céline. Je lui en parlerai tout à l'heure.

— Prenez garde d'aller trop vite, de le blesser. Faites-lui comprendre seulement le préjudice que la conduite qu'il tient peut causer à ma fille.

— Soyez tranquille, je lui poserai nettement la question. •

— Sans l'indisposer contre nous toutefois! Je vous autorise à lui confier que c'est moi qui vous ai chargé de lui demander quelles sont ses intentions définitives.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur. Aussi bien ce n'est pas d'aujourd'hui que je bl&me le manège d'Alfred à l'égard de Mlle Yoland. 11 faut que nous en ayons le coeur net. Restez dans ce salon ; je vais rentrer dans le bal et me mettre en quête du personnage. »

M. Yoland serre furtivement la main du jeune honmie.

Gelai-ci s'éloigne au pins vite, gêné qu'il est d'avoir été témoin de la confusion d'un vieillard qu'il aime et qa'il respecte. H cherche des yeux le bel Alfred, et l'aperçoit bientôt sortant de la galerie et s'éventant avec son mouchoir.

« n n'y a pas moyen de tenir là dedans, dit-il à Louis : c'est une vraie fournaise. Retournons dans le salon d'où ta viens.

— Non , répond vivement Louis en l'entraînant du coté opposé, nous serons mieux par ici. »

Il ne croyait pas si bien dire; le petit salon où ils entrent est vide en effet, et Louis s'empresse d'en fermer la porte.

c Délicieuse solitude ! s'écrie Alfred en se jetant sur une ottomane. Décidément le bal est malsain : je m'en priverai lorsque je serai marié.

— J'espère que tu consulteras d'abord le goût de ta femme, reprend Louis charmé que la conversation prenne cette direction ; et, d'ailleurs, je te connais, tu De seras pas fâché de faire admirer ses épaules, pour peu qu'elles ressemblent à celles de Mlle Yoland.

— N'est-ce pas qu'elles sont superbes? Ah! tu les as remarquées comme moi ! Elle a aussi des bras charmants! D'honneur, elle ne m'a jamais paru plus attrayante, et, comme j'ai la tête montée ce soir, je lui ai presque fait une déclaration.

— Pas possible?

— Presque, presque, entendons-nous. J'ai été vingt fois, depuis un an, sur le point de la demander en mariage. Je fais le premier pas, je ne puis jamais me décider à faire le second. C'est que c'est si bon, mon bon, de rester son maître I

— Tu as tort, Alfred. Je te répète pour la millième fois que Céline est la femme qui te convient.

— Ah ! tu en parles biea à ton aise, toi qui vas épouser une enfant de seize ans. Céline, malg^ ses appas, a trente ans sonnés.

— En as-tu vingt î

— Les hommes n'ont pas d'âge.

— Incorrigible l

— Çà, sais-tu que tu es un heureux gaillard? Cette petite Lucie est décidément une perle de beauté.

— Parlons de Céline.

— Parlons de Lucie. Son père est encore plus riche qu'on ne croyait : c'est une perle précieuse. On parle de cinq cent mille francs de dot. Est-ce vrai? n'exagèret-on pas?

— Je t'ai déjà dit que sa richesse est le seul défaut qu'elle ait à mes yeux : il n'est pas généreux de me le rappeler.

— Bah ! bah ! laisse-moi donc ! je connais cette ritournelle. Toujours est-il que tu ne l'épouserais pas si elle n'avait rien.

— Es-tu agaçant ce soir 1

— C'est toi qui es agacé.

— Enfin laissons cela. Veux-lu, oui ou non, épouser CéUne?

— C'est une ouverture que tu es chargé de me faire?

— Non.

— Si.

— Et quand cela serait?

— Je te répondrais ce que j'ai déjà répondu à toutes les ouvertures de ce genre qui m'ont été faites.

— Tu refuses?

— Je ne dis pas cela.

— Écoute, Alfred. Tu n'es pas méchant, et pourtant le jeu que tu joues avec les Voland est cruel jusqu'à la barbarie. Tu t'es efforcé jusqu'ici, par tous les moyens

po6sibles, d'entretenir chezenz des espérances qui sont ton ouvrage en somme. Ta conduite de ce soir met le comble à tes torts. M. Yoland m'a dit lui-même que tu compromettais sa fille, et qu'il te priait de mettre un terme à tes assiduités, si tu ne te décidais pas enfin à le& rendre légitimes.

— Oh 1 qu'il soit tranquille alors ! Je n'accorderai plus la moindre attention aux grâces de mademoiselle sa fille.

— Je te préviens, Alfred, que la dernière heure est arrivée, que tu n'as plus un jour à perdre, qu'il se présente quelqu'un pour elle.

— Qui?

— Un de mes camarades du régiment.

— Quelque nouveau Trumeau que tu veux me lâcher dans les jambes ! Oui, oui, lu as compté là-dessus pour m'effrayer. Mais tu dois savoir pourtant que, si je n'ai point épousé Mlle de Torilly, c'est parce que je n'ai pas voulu ; on est venu m'en supplier encore la veille de la signature du contrat. Quant à Céline, c'est autre chose : elle aurait signé, que je n'aurais qu'à dire un mot pour l'entraîner à ma suite au bout du monde.

— Oh! que je voudrais qu'elle pût t'entendre!

— Gela serait bon dans une comédie.

— Mais enfin, que dirai-je à M. Yoland?

— Tout ce que tu voudras, parbleu I »

Mais pendant que cette conversation isolée se prolonge et est prêle à dégénérer en dispute, une scène se passe dans un coin de la galerie, une scène fans importance apparente et qui doit néanmoins exercer une in* fluence décisive sur la destinée des principaux acteurs de notre drame.

Lucie est toujours assise près de sa mère et de

Mme de Bussière. Elle a tenu bon en l'absence comme en la présence de son fiancé, elle a éconduit impitoyablement tous les danseurs. Mais voici que l'orchestre fait entendre les premières mesures d'une valse plus molle, plus entraînante que toutes celles qu'on a jouées jusqu'ici. Un jeune homme s'avance. Nous aurions peine à le reconnaître, si ses traits fins et délicats n'étaient gravés dans notre mémoire. C'est Arthur Jeffrey. Du reste, il n*a plus rien d'un enfant ; sa poitrine est large, une mt)ustache dorée ombrage ses lèvres, de légers favoris encadrent ses joues. Nous ne l'avons pas encore remarqué, car, depuis qu'il est arrivé, il danse, il partage pour le bal la passion de Lucie, et il vient lui rappeler qu'elle a promis de valser avec lui vers la fin de la soirée, quoiqu'elle ne valse pas ordinairement. Mais Lucie, qui le considère comme un frère, lui déclare sans façon qu'elle ne peut tenir sa promesse et qu'elle ne valsera pas. Arthur se récrie. Il y a plus d'une heure qu'elle se repose ; puis cette valse est si jolie! N'importe, Lude ne se rend pas. Alors M. Dupré joint ses instances à celles du jeune homme , et Mme Dupré et d'autres personnes qui se trouvent là font chorus, et Mme de Bussière elle-même dit que son fils serait bien aise de voir valser Lucie avec Arthur. La jeune fille, émue, ébranlée, jette les yeux autour d'elle pour chercher son fiancé; elle se sent conmie fascinée*, elle se lève par un mouvement machinal. Arthur, qui tenait déjà sa main, l'attire à lui, l'entoure de son bras, et, en un clin d œil, nos deux jeunes gens sont déjà bien loin, tout entiers au plaisir qui les emporte et oublieux de tout le reste.

Louis, qui venait de quitter Alfred, s'était arrêté au bout de la galerie, car, quelque pressé qu'il fût de rejoindre sa fiancée, il n'y avait pas moyen d'aller plus

avant, tant les valseurs étaient nombreux. Ses yeux s'étaient portés aussitôt du côté où il croyait qu'était encore la jeune fille, et il n'accordait qu'un regard distrait et impatient aux couples qui passaient en tournoyant devant lui, quand tout à coup il croit reconnaître.... Est-ce bien elle, est-ce Lucie qui s'abandonne ainsi aux bras du plus intrépide, du plus élégant, du plus charmant valseur de ce bal? Mais ils ont disparu. Une minute s'écoule, la plus cruelle minute qu'il ait jamais passée. Et pourtant il n'est sûr de rien encore, il peut s'être trompé. Non, les voilà, c'est bien elle, c'est bien lui ! lis l'efOeurent en passant, et ils ne le voient pas, ils ne s'arrêtent pas, ils ne pensent pas seulement qu'il les regarde. Comme ils sont étroitement enlacés, conune ils se. bercent avec volupté dans ce Qiouvement et dans cette harmonie! Ules suit maintenant sans les perdre de vue une seconde; ses yeux percent tous les obstacles qu'ils rencontrent pour ^'attacher à ces deux jeunes fronts. Mais bien des couples s'arrêtent, les rangs s'éclaircissent. Lucie et Arthur ne prendront-ils pas enfin un moment de repos? Non, ils sont infatigables, ils poursuivent leur course rapide, ils craindraient de perdre une mesure de cette valse enchanteresse. Voyez! Tout le monde a fini, chaque danseuse s'appuie immobile sur le bras de son cavalier : eux seuls continuent de valser, et on fait cercle autour d'eux, et on les observe, 'et on les admire, et Louis entend dire de tous côtés qu'ils semblent faits lun pour lautre, et il se le dit à lui-même 1 Mais ce n'est pas tout , une de ces harpies en robes blanches qui font tapisserie dans les bals, murmure derrière lui à l'oreille d'une amie, assez haut pour qu'il l'entende :

« Avouez, ma chère, avouez que ce blondin serait bien mieux son fait qu'im infirme 1 »

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