‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 18 sur 39 · UNE RESOLUTION ENERGIQUE · texte numérisé non relu

UNE RESOLUTION ENERGIQUE

Louis ne laissa rien soupçonner k sa mère des sentiments violents qui l'agitaient. Il lui parla comme à lordinaire, lorsqu'ils se retrouvèrent seuls dans la voiture de louage qui devait les ramener chez eux, car la nuit était froide et sombre et la pluie tombait à torrents. Il eut même Tair d'écouter avec intérêt toutes les réflexions de Mme de Bussière. Elle était enchantée de sa soirée et des attentions que tout le monde avait eues pour elle ; il y avait longtemps qu'elle ne s'était si bien amusée. Dans le cours de la conversation et sans se douter qu'elle abordait là un sujet brûlant , elle lui dit qu'elle avait joint ses instances à celles de M. Dupré pour déterminer Lucie k valser avec Arthur ; il lui ré-^ pondit simplement qu elle avait bien fait et que ce jeune homme valsait très-bien. On était arrivé à la petite porte du jardin. Us descendirent de voiture, et Mme de Bussière, ouvrant un parapluie, s'aventura avec précaution dans les allées détrempées pour gagner la maison. Louis la suivait. Quand ils furent montés chez eux :

c Bonsoir, mère, dit-il tout k coup.

— Embrasse-moi du moins, répondit-elle. Mais tes lèvres sont glacées, et tu es tout mouillé! Va vite le coucher, mon pauvre Louis. »

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Il prit le bougeoir que lui tendait la vieille Nardy et entra aussitôt dans sa chambre; mais, au lieu de se déshabiller pour se mettre au lit, il resta debout, immobile, la main appuyée sur un meuble. Une heure s'écoula ainsi. Toute espèce de bruit avait cessé à l'intérieur comme au dehors, on n'entendait plus que ses dents qui claquaient de froid et la pluie qui fouettait les vitres. Gomme ses jambes tremblaient sous lui et avaient peine à le soutenir, il se laissa enfin tomber sur une chaise. Une heure s'écoula encore. Le bout de bougie qui Téclairait s'étant tout à fait consumé, il demeura plongé dans une obscurité complète, mais il ne parut point s'en apercevoir, il conserva toujours la même immobilité, le même silence; seulement, à mesure qué la veille se prolongeait, ses dents claquaient plus vite et plus fort. Ce ne fut qu'aux premières lueurs du matlh qu'il releva la tête et qu'il regarda autour de lui d'un air plus indifférent que surpris. Sa figure était pftle et sinistre comme l'aube de ce triste jour. Il défit lentement ses habits et se coucha, non pour essayer de dormir, mais dans l'espoir de ne plus être distrait de ses pensées par une souffrance physique.

n se leva cependant pour déjeuner avec sa mère qui recula d'un pas en le voyant.

« Tu es malade? lui dit-elle.

— Non.

-^ Tu es malade! Ta peau est brûlante. Tu ferais mieux de te recoucher.

— Il faut que je sorte après déjeuner.

— Sortir ! Tu ne peux sortir dans l'état où te voilà; ce serait de la dernière imprudence.

— J'ai besoin de voir M. Dupré.

— Ahl c'est juste, il m'a dit hier qu'il voulait te parler au sujet du contrat. Si ce n'était pour une chose

de cette importance, je t'empêcherais bien de sortir. Mais promets-moi que tu ne tarderas pas à rentrer et que tu te coucheras aussitôt.

— Je te le promets.

— Et ne va pas surtout trancher du généreux ni l'opposer aux avantages qu'il voudra te faire; songe à tes intérêts qui sont aussi les miens.

— Sois tranquille. »

Il ne voulut prendre qu'une tasse de thé et sortit aussitôt après pour se rendre à l'hôtel du Périgord.

M. Dupré finissait de déjeuner avec Arthur dans un salon attenant à sa chambre. Celui-ci^ à qui il avait donné le mot, n'échangea avec Louis qu'une rapide poignée de main et se retira pour qu'ils pussent causer à leur aise.

c Je suis un peu en retard, dit M. Dupré ; ce jeune homme a été moins matinal que nous, s'étant livré toute la nuit à un exercice assez fatigant et qui n'est plus dans nos moyens. Mais nous allons rattraper le temps perdu et arrêter entre nous les principales clauses de notre contrat de mariage. Permettez-moi d'aller chercher là dedans un papier....

— Gela ne presse pas, monsieur, » fit observer Louis en le retenant.

M. Dupré s'arrêta, le considéra avec surprise, et s'apercevant enfin du bouleversement de son visage :

« Qu'avez-vousî reprit-il ; est-ce que vous êtes a)uffrantî

— Non, mais ce n'est pas du contrat que je veux vous parler.

— Parlez de ce qui vous conviendra, mon cher Louis, dit M. Dupré en se rasseyant.

— Vous êtes sûr, monsieur, qu'on ne peut nous entendre?

— Très-sûr ; mais, pour plus de sûreté, je vais fermer la porte de l'antichambre. Yoilàqui est fait. Maintenant il n'y a entre votre bouche et mon oreille que ToreiUe de Dieu. Qu'y a-t-il pour votre service, mon cher associé? >

Louis se tenait immobile et les yeux baissés. Une montagne lui eût paru plus légère à soulever que les paroles qu'il roulait dans son cœur. Bien qu'il eût pris une énergique et irrévocable résolution, la force lui manquait au moment de l'accomplir, et il s'arrêtait sur le bord d'un abîme qu'il avait déjà franchi en pensée.

« Vous avez été bon pour moi, monsieur, dit-il enfin ; vous ne m'avez jamais fait sentir une seule fois la supériorité que vous donne la fortune, vous ne m'avez jamais rappelé une seule fois la situation exceptionnelle qui m'a été faite par le sort de la guerre. Vous m* avez accepté pour gendre dans des conditions oii la plupart des pères m'auraient refusé, sans qu'on pût les en blâmer peut-être. Je vous en garderai une reconnaissance étemelle. Et vous avez eu d'autant plus de mérite à vous conduire ainsi envers moi, qu'en arrivant à Limoges vous aviez d'autres vues pour l'avenir de votre fille.

— Comment! Que voulez- vous dire?

— Ce jeune homme que vous avez amené de si loin était .l'époux que vous lui destiniez. Ne le niez pas. A quoi bon? Mme Dupré me l'a donné plusieurs fois à entendre, et, d'ailleurs, je l'avais tout de suite deviné. . — £h bien, je serai franc avec vous, Louis; j'avais fait ce rêve en effet, avant de revoir laFrance. J'ai dû y renoncer, et je ne vous cache pas que j'en fus d'abord contrarié, affligé même. Mais aujourd'hui que je vous connais, aujourd'hui je ne regrette rien.

— Est-il bien vrai, monsieur? M'en donneriez-vous votre parole? Ne prendriez-vous pas votre parti plus aisément encore si, par suite d une circonstance imprévue, vous pouviez revenir à vos premiers desseins?

— Que signifie celte insistance? Est-ce une épreuve h laquelle vous me soumettez? Si c'est une épreuve, monsieur de Bussière, je vous déclare qu'elle me choque et qu'elle m'offense. ■

M. Dupré s'exprimait avec beaucoup de vivacité. Le rouge lui était tout à coup monté au»visage, il fixait sur Louis des yeux ardents; mais il démêla peu à peu sur ses traits une telle expression d'angoisse et de souffrance, qu'il changea aussitôt de ton et que, lui prenant affectueusement la main:

« Je me trompe, dit-il. Vous avez quelque soupçon, quelque doute que vous voulez que j'éclaircisse. Parlez, vous ne devez pas avoir d'arrière -pensée avec moi.

— Ah! s'écria le jeune homme d'une voix brisée, que vous me rendez douloureux l'aveu que je dois vous faire ! C'était si simple et si naturel pourtant que vous fussiez offensé de ce que j'ai dit I Vous me faites une si grande faveur à tous les points de vue en m'accordant la main de votre fille, que vous auriez bien le droit d'être susceptible et de ne me rien passer. Tout aulre, h votre place, m'aurait déjà puni par ces seuls mots: « Tout est rompu. »

Il se fit un silence profond, M. Dupré commençant à se demander avec stupéfaction si Louis cherchait effectivement un prétexte pour rompre, et Louis voulant être compris de M. Dupré avant de s'être expliqué. Ils s'étaient arrêtés en quelque sorte l'un en face de Tau* tre, ne pouvant plus éviter le choc et n'osant faire un pas de plus. Mais M. Dupré avait l'avantage; il avait

le droit d'attendre et il attendit. Ce fut donc le fils de Mme de Bussière qui reprit le premier la parole.

< Je n'ai pas besoin de vous exprimer, dit-il, les sentiments que j'ai pour Lucie; vous en connaissez trop laforce, et c'est parce que vous avez vu combien mon amour était profond et sincère que vous avez repoussé les objections que la raison n'a point manqué de vous faire contre moi. J'ai été bien heureux le jour où vous m'avez dit : « Elle est à vous; » je ne crois pas que jamais maintenant je puisse éprouver rien de pareil. C'est que, voyez-vous^ je l'avais aimée lorsqu'elle était encore tonte petite, mon amour était déjà vieux, quoiqu'elle fût bien jeune. Puis en Italie j'avais eu de telles angoisses au moment de mon malheur, je m'étais trouvé tout à coup si indigne d'elle, que la constance qu elle me garda m'enchaîna encore à elle par des liens plus étroits. A ma tendresse se mêla dès lors je ne sais quel secret respect; je me dis qu'il ne s'agissait plus seulement de l'obtenir, d'assurer mon bonheur, mais que j/étais aussi responsable du sien. Je commençai à faire un retour sur moi-même, à me demander ce qne je lui apporterais en échange de tout ce dont elle allait me combler, en échange de sa beauté, de sa jeunesse, de sa fortune. Hélas I je n'avais plus même la perspective d'un avenir brillant, d'un nom illustre; mon caractère était aigri, j*étais sombre, inquiet, taciturne.... Que devins-je, monsieur, quand je m'aperçus que Lucie avait déjà à souffrir du changement qui s'était opéré en moi! Suis-je naturellement jaloux? L'infirmité dont je suis affligé a-t-elle fait naître en moi ce sentiment? Toujours est-il que je n'ai pu me défendre de certains mouvements qui m'ont effrayé. Les actions les plus innocentes n'ont plus bientôt trouvé grftce à mes yeux; tout a fourni matière à mes soupçons.

Mais c*est hier surtout, à ce bal, en la voyant se livrer de tout cœur à un plaisir qui m'est interdit, c'est hier que j'ai supporté un supplice qui dépasse la mesure de mon courage. Je ne sais comment j'ai trouvé la force de vous quitter le sourire aux lèvres. En la voyant dans les bras de ce jeune homme, je m'étais dit comme les autres: c Yoilà Tépoux qui lui convient, l'époux que a son père lui a choisi, l'époux qu'elle devrait choisir « elle-même. » Ce n'était pas sans d'affreux déchirements que je m'étais dit cela. J'ai passé le reste de la nuit à réfléchir. Yoilà pourquoi je suis un peu pâle ce matin. Mais je me suis bien convaincu que, si j*épousais Lucie, j'agirais en égoïste, que je consulterais mon intérêt et non le sien, que je sacrifierais au bonheur d uu moment le repos de toute notre vie. Enfin, monsieur, quelque invraisemblable et absurde que cela puisse paraître, je viens vous rendre la parole que vous m'avez donnée, moins parce que je crains de ne pas être heureux avec votre fille que parce que votre fille ne saurait plus être heureuse avec moi. »

Si l'amour-propre de M. Dupré avait été froissé un instant h la pensée qu'on pût ainsi renoncer librement à Lucie, les paroles du capitaine et surtout l'accent avec lequel elles furent prononcées le louchèrent profondément et lui firent sentir tout ce qu'une pareille conduite avait de généreux et de délicat. Aussi, tout en se réjouissant au fond, et peut-être à son insu, de voir s'élever cet obstacle inattendu à une union qu'il n'avait jamais que tolérée, il crut devoir présenter quelques objections et s'opposer au sacrifice que Louis voulait faire. Il lui dit donc, mais assez mollement, que les choses étaient trop avancées pour qu'il lui fût permis de reculer, qu'il s'exagérait, d'ailleurs, les désavantages de sa position, que ses scrupules étaient excessifs,

qne sa jalousie s'éteindrait d'elle-même une fois qu'Arthur ne serait plus près d'eux. Louis sentit avec amertume que, tout en parlant ainsi, le père de Lucie s'habituait déjà à l'idée de la rupture. II vit avec quelle facilité allait s'accomplir une résolution qui avait demandé de sa part un tel effort de courage ; il eut encore la douleur d'être obligé de répéter plusieurs fois ce qui lui avait tant coûté à dire, car M. Dupré redoublait d'instances à mesure qu'il le voyait plus affermi dans son dessein, et il alla même jusqu'à lui parler de l'amour de sa fille, du chagrin qu'elle ne pourrait manquer de ressentir. N'était-il pas à craindre que dans le premier moment son imagination en fût frapp<?e et qu'elle s'abandonnât à un désespoir dont les suites pourraient être funestes? A cette pensée M. Dupré eut un véritable mouvement de sincérité en suppliant une dernière fois Louis de laisser plutôt les choses suivre leur cours. Mais celui-ci l'interrompant:

« Je crois, dit -il, qu'elle a pour moi une tendre af* fection, moins profonde, moins complète que celle que j'ai pour elle, mais aussi pure, aussi désintéressée. Quant à la peine que je vais lui causer, je pense, j'espère même que cette peine sera vive ; mais elle est bien jeune, un avenir riant s'étend devant elle, un long avenir! Vous la consolerez, elle m'oubliera. Seulement j'ai une prière à vous adresser: promettez-moi qu'un jour, lorsqu'il n'y aura plus d'inconvénient à lui dire la vérité, vous lui expliquerez les vrais motifs qui m'ont déterminé à renoncer à elle. Je ne voudrais pas qu elle cessât de m'estimer pour jamais. Aujourd'hui peut-être elle n'apprécierait pas ces motifs; mais plus tard au moins elle me rendra justice et elle reconnaîtra que c'est en refusant sa main que j'ai prouvé que j'en <^lais di^o.

— Qael fils j'aurais eu en vous, s'écria M, Dupré lisiblement ému, et quels regrets vous me préparez peuf-être I Vous me conveniez pour gendre sous tous les rapports, du moins sous les rapports essentiels. Je suis sûr de vous. Puis-je être aussi sûr d'un autre, et surtout d'un tout jeune homme dont le caractère est à peine dessiné? Le hasard avait peut-être mieux travaillé pour moi que je n'aurais fait moi-même. Mais cette discussion ne s'est déjà que trop prolongée; je sens que votre résolution est irrévocable et que je passerais péniblement et inutilement mon temps à peser davantage les raisons qui vous l'ont fait prendre. Je n'ajouterai donc plus qu'un mot. Vous m'avez adresst' une prière; je veux vous en adresser une aussi. Je verrais avec peine que nous devinssions étrangers Vun à l'autre du jour au lendemain, parce que, pour des motifs discutables sans doute, mais honorables à coup sûr, les liens que nous étions près de serrer se trouvent ainsi brusquement dénoués. Promettez-moi, Louis, de rester notre ami et de continuer à vous occuper de la fabrique que nous avons établie ensemble.

— Vous pouvez compter sur moi^ monsieur, tant que mon concours vous sera utile.

— Merci, » dit M. Dupré en serrant fortement la main du jeune homme.

Ils se séparèrent sans échanger d'autres adieux. Louis de Bussière, quoiqu'il vint de mettre un abime entre le bonheur et lui, respirait plus librement et se sentait comme soutenu, comme fortifié par la consommation du sacrifice. Seulement il frissonnait malgré lui toutes les fois que , de l'instant présent , sa pensée se reportait vers les jours qui allaient suivre : il était effrayé de trouver déjà l'avenir si vide.

Sa mère l'attendait, je ne dirai pas avec appréhen-

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sion (il y avait longtemps qu'elle était certaine qne le loariage ne pouvait plus manquer), mais avec cette impatience qu'on éprouve de savoir consacré paf une formalité quelconque un événement qu'on a pressé et qu'on presse encore de tous ses vœux. Elle courut audevant de son fils, et, l'interrogeant du regard, elle lui dit simplement :

« Eh bien? »

Elle ne songeait plus, en faisant cette question, à rindisposition de Ix)uis; elle ne songeait qu'au contrat dont il venait, selon elle, d'arrêter les principaux articles.

Il «'arrêta court, les yeux fixes, la bouche entr 'ouverte, voulant et n'osant répondre. Il pensa au coup qu'il allait porter au cœur de sa mère ; mais il comprit aussi qu'un délai plus ou moins long ne remédierait à rien, et, rassemblant ce qui lui restait de force, il dit d'une voix brève :

c Tout est rompu. >

Mme de Bussière le regarda d'un air incrédule ; puis, s'efforçant de sourire;

« C'est une plaisanterie, dit-elle, une affaire aussi grave ne se rompt pas comme cela. Il sera survenu quelque contestation entre M. Dupré et toi; tu es susceptible, lui aussi, vous vous êtes fâchés. Mais je me chaiige de tout arranger. Je mets mon chapeau et je cours chez Mme Dupré.

— C'est inutile, ma bonne mère, reprit Louis; il n est survenu aucune contestation entre M. Dupré et moi, nous nous sommes même parfaitement entendus. C'est moi qui, de mon plein gré, ai rompu le mariage.

-* Toi? C'est impossible. Encore une fois, Louis, tu veux plaisanter, > dit Mme de Bussière qui était devenue aÎTreusement pâle.

II lui raconta alors les scrupules auxquels il était en proie depuis longtemps, les tourments secrets qui l'avaient Averti, qui l'avaient éclairé , et enfin la résolution qu'il avait prise cette nuit même et qu'il venait d'exécuter.

« Mais c'est insensé I s'écria avec énergie Mme de Bussière ; mais tu ne pourras persévérer, quand tu seras de sang-froid, dans une résolution qui t'a été inspirée par le délire I Tu avais la fièvre ce matin, tu l'as encore; tu es malade, Louis, tu es très-malade. J'ai eu tort de te laisser sortir. Mais pouvais- je prévoir cela? Pouvais-je m'imaginer que de pareilles idées entreraient jamais dans ta tête? Pouvais-je croire que tu prendrais tout à coup, sans me consulter, une détermination aussi extravagante?

— Tu traites d'extravagant ce qui est, au fond, trèsraisonnable.

— Raisonnable ! Non, Louis, tu ne dis pas ce que tu penses. Est-il raisonnable de sacrifier bonheur, position, avenir, à des doutes qui ne sont nullement fondés, à des délicatesses dont personne au monde ne te saura gré? Tu n'as pas réfléchi, mon fils. Tu sais bien, d'ailleurs, qu'il ne s'est rien passé d'irrépaj*able, que nous n'aurons qu'un mot à dire pour renouer avec les Dupré, et c'est ce qui te donne ce sang-froid que je ne pourrais m'expliquer sans cela. Mais si nous devions échouer au port, si nous devions manquer définitivement, par ta faute, ce but si ardenrnuent poursuivi et que nous avons failli manquer tant de fois!... Tiens! je n'ose pas y penser. Après le malheur qui nous est arrivé, ce mariage est la seule porte qui nous soit encore ouverte pour rentrer dans le mouvement de la vie, dans la carrière de la considération et des honneurs. Sans fortune aujourd'hui, tune peux rien. La fortune,

la dot de Lucie est la fiche de consolation que nous jette le sort. Et tu y renoncerais de gaieté de cœurl Tu ne le peux pluSy Louis, tu es engage, non-seulement en-' vers Lucie, mais envers toi-même et envers' moi. Oui, envers moi ! Tu me dois bien quelque chose pour toute la tendresse que je t'ai vouée, pour tous les sacrifices que je me suis imposés pour toi. Si ce mariage ne se fait pas, je suis destinée à vieillir dans la tristesse, dans les privations, dans la misère' peut-être. Nos revenus sont insuffisants, tu le sais bien, nos besoips augmentent tous les jours. Quels moyens prendras-tu, que feras-tu pour nous procurer ce qui nous manque? Tu obtiendras quelque place chétive, puis tu te marieras; mais, avec tes idées, tu épouseras quelque jeune fille pauvre qui t'apportera en dot des prétentions, des exigences,*le désir de briller comme elles Font toutes aujourd'hui. Puis viendront les enfants 1 II faudra alors pour eux me priver même du nécessaire. Mais je n'irai pas jusque-là, et, si, au lieu de nous élever, nous devons descendre encore du rang que nous occupons, je préfère mille fois mourir, et j'espère qu'au moins ce vœu-là seia exaucé. »

Elle se tut. Louis l'écoutait et la contemplait avec un étonn^nent croissant: sa mère venait, pour la première fois, de se révéler tout entière à lui. Il voulut aussi se faire connaître tout entier à elle.

« Ma mère, lui dit-il avec un calme qui la domina, je ferai en sorte de t'épargner les chagrins que tu prévois pour l'avenir. Tu ne me crois plus bon à grand'chose : je te prouverai le contraire , je m'enrichirai, puisque aujourd'hui la richesse est le dernier mot des mères comme des fils. Seulement je ne m'enrichirai que par des moyens honorables. Il y a longtemps que je soupçonnais que la dot de Lucie était à tes yeux son

plus grand mérite, et cette pensée me gâtait mon bonheur même. Sois tranquille: si je me marie un jour, et si celle que j'épouse est pauvre, tu ne t'en ressentiras pas, tu. n'en souffriras pas. Je me ferai un plaisir comme un devoir d'embellir les dernières années de ta vie, autant qu'il sera en moi, et dès ce moment, je t'abandonne tout ce qui me revient de la succession de mon père. Mais jamais, je le répète, même pour ton bonheur, môme pour t'accorder des jouissances de luxe dont il m'est si pénible de te voir privée, jamais je ne commettrai aucune action qui répugne à ma délicatesse ou & mon honneur. »

Mme de Bussière, qui avait réfléchi, regrettait déjà amèrement d'avoir été franche un instant avec son fils, de s'être écartée de cette réserve et de celte prudence dont elle avait toujours retiré de si grands avantages. Elle comprit aussi de quelle force de volonté Louis était capable. Cependant elle ne se découragea point ; elle avait trop longtemps caressé l'espoir de ce mariage pour céder à un premier choc, si violent qu'il fût, et, voyant qu'elle ne pouvait lutter en face, elle résolut de prendre ses armes habituelles et de regagner parla ruse le terrain qu'elle avait perdu. La dissimulation était devenue en elle comme une seconde nature ; Mme de Bussière aurait eu peine quelquefois à distinguer elle* même ses sentiments réels de ses sentiments factices. Elle passa donc facilement de la colère qui lui était nuisible à l'attendrissement dont elle avait besoin, et, ce fut avec l'accent d'une émotion sincère qu'elle dit à son fils : I

« Pardontte-ùioi, Louis, j'ai été mal inspirée en essayant de dissimuler avec toi. Va, tous ces calculs sont bien loin de mon cœur ! Si j'ai mis en avant mes propres intérêts, c'est que j'étais certaine que tu y pren-

drais plus garde qu'aux tiens; je voulais te décider à faire pour moi un effort que tu n'aurais pas fait pour toi-même. Allons, tout est fini, je me résigne, quelque douleur que j'en éprouve, car je ne te cache pas qu'il m'était'bien doux de penser que tu allais jouir de l'indépendance que donne la fortune. Puis je me disais que cette fortune n'était, pour ainsi dire, qu'une avance que les Dupré te faisaient ; tu les en aurais plus tard dédommagés au centuple. Oui , tu les aurais dédommagés du bonheur de leur fille, puisque c'est son bonheur qu'ils assuraient en te nommant leur gendre. Allons, allons, n'y pensons plus; ne pensons plus à cette Lucie qui t'aime si tendrement, qui a tout bravé pour toi.... Mais, dis-moi, Louis, as-tu bien envisagé toutes les conséquences du parti que tu viens de prendre?

— Oui, ma mère.

— Ah! tu as songé au désespoir de cette jeune fille?

— J'y ai songé.

— Ce sera pour elle im coup dont elle ne pourra jamais se relever. Je la connais , elle en mourra. Es-tu donc seul à ignorer jusqu'à quel point elle t'aime?

— Ne me dis pas cela! » s*écria le pauvre garçon en fondant en larmes.

Ce cri , ces larmes prouvèrent à Mme de Bussière qu'elle avait frappé juste ; son es])oir, un instant abattu, se redressa plus vivace. Elle reconnut que c'était là le côté faible de l'ennemi, elle#it quel avantage elle en pouvait tirer, et elle arrêta sur-le-champ son plan d'attaque.

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