PREUVES D AMOUR PERDUES
C'est une opinion assez généralement répandue, malgré lavis contraire de la Faculté, qu'on meurt quelquefois d'amour. Les femmes, les jeunes filles surtout, lorsqu'elles se voient abandonnées et trompées dans leurs plus chères espérances, peuvent en concevoir un chagrin capable de miner leur vie et de les conduire avant riieure au tombeau. Les hommes résistent mieux, sans doute, quoiqu'il y ait plus d'un exemple qu'un amour contrarié ait produit sur eux cet effet destrucleur; mais enfin ils sonC plus forts, plus maîtres de leurs passions, plus habiles peut-être à se distraire ^d'une grande douleur. Je n'avance là rien, du reste, qui puisse être contesté. Il est certain qu'en établissant une statistique exacte, on trouverait dans le nombre des victimes la proportion d*au moins trois femmes contre un seul homme. Mais comme cette statistique rife serait pas facile à établir, j'aime mieux, messieurs, pour prouver mon dire, \'ôus rappeler une petite faiblesse qui nous est commune à tous : c'est la complaisance que nous mettons à croire que notre abandon peut causer la mort. Les femmes le savent bien, et elles en profitent pour nous crier, pour nous pleurer sur
lotts les tons leur éternel : c J'en mourrai. » Notre amour-propre est leur complice, et nous n'aurions même que fort peu d'amour-propre, qu[un reste de tendresse aidant, nous tomberions encore dans le piège. J'ai entendu Thomme le plus modeste me dire d'un air navré et avec une conviction qui ne laissait rien à déî^i^er 4 « Elle en mourra! » On excusera donc notre héros, si, quelque éloigné qu'il fût de s'en faire accroire, cédant toutefois à un mouvement de crainte qui n'était pas sans fondement, il se trouva comme ébranlé par la perspective inquiétante que sa mère se complut à dérouler devant lui. Et maintenant, que mes lectrices me pardonnent, et surtout qu'elles n'aillent pas s'imaginer qu'en m'arrêtant sur ce détail et en consignant tout ce qu'il m'a inspiré, j'ai pu porter le moindre préjudice à leurs ressources secrètes ou à leurs moyens d'action. Non, non, en celte matière la vérité ne nuit h. personne et n'éclaire personne ; les hommes qui m'auront lu n'en trembleront pas moins au moment conveuable pour les jours de leur maîtresse, et moi-même qui fais ces belles réflexions, si une femme dont j'étais aimé me disait qu'elle va mourir si je la quitte, je m'a- . lannerais et je tremblerais comme eux, pourvu cependant que des circonstances antérieures pussent justiGer cette menace et que le danger de mort fût au moins vraisemblable.
Lucie, lorsque son père lui eut fait part de l'étrange cdhversation qu'il venait d'avoir avec Louis, et je peux affirmer qu'il s'y prit avec toutes les précautions qu'exigeait la chose, Lucie ne parla point du tout de mourir^ mais elle éprouva une de ces commotions qui donnent à notre âme comme un avant-goût de la mort. Gepen-^ dant, quelque accablée qu]elle fût de ce coup de foudre, elle écouta avec une attention avide les raisoQs que
Louis avait alléguées pour rompre, raisons qui lui semblèrent insensées et outrageantes pour elle ; puis elle devina qu'iln'avait pas tout dit. Elle se rappela les divers incidents du bal ; elle se reprocha comme un crime d'avoir valsé avec Arthur, ayant promis à Louis qu'elle ne danserait plus de toute la soirée. Il était ja« loux, elle n'en pouvait plus doutef , et, avec sa pénétration de femme, elle comprit que, puisqu'il était jaloux, il devait l'aimer plus que jamais. Passant donc tout à coup de l'accablement morne & toute l'énergie de l'amour qui espère, elle se jeta en pleurant dans les bras de M. Dupré, lui dit qu'il était impossible que cette rupture fût sérieuse, et le supplia, dans les termes les plus pathétiques, d'aller trouver Louis et de lui demander grftce pour elle. M. Dupré, effrayé de celte explosion de tendresse ingénue, allait le lui promettre, lorsque Mme Dupré, indignée qu'on eût eu l'air de refuser sa fille, déclara que ce serait le comble de l'avilissement. M. Dupré eut beau lui faire des signes, la colère l'empêcha de les comprendre. Il en résulta encore entre eux une altercation des plus vives, quoiqu'au fond ils fussent d'accord, et Lucie, qui, dans l'état où elle était, n'avait pas besoin de nouvelles émotions, eut une nolente attaque de nerfs , dont, contrairement à ce qui arrive d'ordinaire , elle n'avait point du tout calculé l'effet.
M. Dupré l'enleva dans ses bras et la porta jusqu'à sa chambre, où Mme Dupré s*empressa de la déshabiller. Dès qu'elle fut couchée, ils s'assirent devant son lit à côté l'un de l'autre, l'assurèrent tendrement qu'ils travailleraient de tout leur pouvoir à la satisfaire, à écarter le malheur qu'elle redoutait, et, im peu de calme succédant & toutes ces agitations aggravées encore par les fatigues Je la nuit précédente, la belle enfant
UNE JÂMfiE DE MOINS. 299
s'endormit sons les yenx de ses parents, ayant retrouvé toute sa confiance et souriant à Tespoir de revoir bientôt son fiancé.
M. et Mme Dupré la contemplèrent quelque temps en silence. Le charmant tableau qu*ils avaient sous les yeux était, certes, bien propre à disposer le mari à la réconciliation si ardemment souhaitée par la femme. Malheureusement les premiers mots qui furent prononcés gâtèrent tout. Quand M. Dupré fut bien sûr que sa fille était endormie :
« Il sera urgent de l'éloigner pour quelque temps de Limoges, dit-il à voix basse. Si vous voulez me la confier, madame, je la conduirai en Amérique, et je vous la ramènerai dans six mois distraite, et par conséquent guérie. »
Mme Dupré ne répondit rien, la colère et Pindignatidn lui ayant coupé la parole. M. Dupré attribua son silence à la crainte qu'elle avait sans doute de réveiller leur fille; mais voici à peu près ce que l'épouse vindicative se disait au fond de son cœur :
c Mme de Bussière m'a trompée en prétendant qu'il avait l'intention de se remettre avec moi dès qu'il aurait marié Lucie; il ne songe pas à moi, il n'y a jamais songé, la vie conjugale n'est pas ce qu'il lui faut. Il aura laissé là-bas quelque créature qu'il est pressé de revoir^ et, si je l'écoutais, &i je lui confiais ma fille, il se moquerait de moi et l'emmènerait d'ici pour toujours. C'est un monstre d'ingratitude et de duplicité. Combien je regrette les ménagements que j ai gardés, les attentions que j'ai eues pour lui en pure perte! Mais il n'est pas trop tard, je reviens à mes anciens projets, je marierai ma fille à Limoges, et je me don* nerai un gendre de mon goût et bien planté sur ses deux pieds. •
Grâce à ces désirs de vengeance qui avaient besoin de se répandre en paroles, la rupture du mariage ne pouvait longtemps demeurer secrète. Le lendemain, tout le monde en était instruit. La dame aux deux voix, la charmante Mme Trublet lapprit une des premières dans une maison où elle était en visite, et au moment même où elle déblatérait contre les Dupré. On ne manqua point de remarquer qu'elle s'était arrêtée aus* sitôt et n'avait plus ouvert la bouche. Il y a des personnes qui calculent très -vite ce qu'un changement de front peut leur rapporter : Mme Trublet était du nombre. L*espoir d'établir convenablement Gabriel rentra donc soudain dans son cœur. Mais de quelle joie, de quel orgueil ne se sentit-elle pas gonflée, lorsque, quelques jours après, Mme Dupré elle-même vint la voir et lui fit ce qu'on appelle des avances polies! Par malheur, Gabriel était absent; il s'était décidé à entreprendre le voyage de Paris pour essayer de se distraire. On lui expédia une dépêche électrique. Il revint, ce tendre lion, il revint avec une collection de cravates et de gilets qui devait le rendre mille fois plus séduisant encore, et sa mère l'ayant mené en triomphe chez Mme Dupré, il revit cette Lucie qui avait occasionné de si grands ravages dans son existence, et il put croire que les portes du ciel allaient s'ouvrir pour lui, car elle Taccueillit à merveille. La pauvre enfant, qui continuait à espérer contre l'évidence, se fit coquette à force d'amour, se flattant que la jalousie ramènerait près d'elle celui que la jalousie avait éloigné. Le bruit de son mariage avec Gabriel reprit ainsi quelque consistance. Mme de Bussière en profita pour faire observer & Louis que Lucie ne pouvait consetitir à une telle union que par dépit et qu'il serait seul responsable en somme d'un coup de tête qui rendrait cette jeune fille
éternellement malheureuse. H n'avait pas attendu ces réflexions pour se reprocher à lui-même ce résultat imprévu du sacrifice qu'il s'était imposé ; la perspective du mariage de Lucie avec Gabriel lui était encore plus pénible peut-être que tout le reste. Mme de Bussiëre s'aperçut de la- douleur de son fils avec une sorte de joie farouche et ne négligea rien pour l'irriter et pour achever ainsi de vaincre une résistance qu'elle croyait déjà presque épuisée. Mais elle se trompait en cela; Louis s'était encore affermi dans sa résolution au lieu de fléchir, et, quoiqu'il souffrit cruellement, il se disait, en songeant à la légèreté apparente de la jeune fille, qu'il avait eu raison de reculer devant un bonheur qui leur eût préparé à tous deux des tourments sans dignité et qui lui eût imposé à lui-même une trop lourde reconnaissance. La conduite de M. Dupré à son égard n'affaiblit point ses impressions, au contraire. Celui-ci, malgré ce qu'il avait dit à sa fille, n'avait fait aucune démarche auprès de Louis qu'il voyait presque tous les jours à la fabrique. L'amitié qu'il continuait de lui témoigner, même avec une nuance plus marquée de cordialité, acheva de convaincre notre héros qu'il ne s'était pas trompé et qu'il avait été, en rompant, au-devant des vœux secrets du père de Lucie.
Cependant la jeune fille, désespérée de voir que son i^ulacre d'infidélité ne produisait pas l'effet qu'elle en attendait, eut recours à un moyen suprême pour ramener Louis. Oubliant dans sa douleur tout ce que lui avait dit sa mère sur le danger d'écrire aux hommes, elle se leva au milieu de la nuit, et, à la clarté de sa veilleuse, traça, d'une main tremblante, ces quelques lignes qui n'exprimaient que bien faiblement encore les tourments auxquels elle était en proie :
c Je suis bien fâchée contre vous, lui disait-elle, et
vous êtes bien méchant pour moi. Je ne vous vois plus, je ne vois plus votre mère. Quoi que mon père puisse dire, je ne puis pas croire que tout est rompu. Vous avez résisté à ses prières, mais je suis sûre que vous ne résisteriez pas aux miennes, si je pouvais vous parler. J'ai eu tort de valser, je le reconnais. Aussi je vous promets de ne plus valser de ma vie; mais venez, il est grand temps que vous veniez, Louis. Si vous ne venez pas demain, je croirai que vous ne m'aimez plus, que vous ne m'avez jamais aimée, et je serai si malheureuse que je ferai tout ce que maman voudra. »
Cette lettre où se laissaient deviner, sous des expressions presque enfantines, la violence et la sincérité de la passion, cette précieuse lettre fut confiée furtivement et sans explication à la Jeanneton, qui promit de la porter à qui de droit, quoiqu'il n'y eût point d'adresse. Il est probable que la fermeté de Louis n'eût pas tenu contre cette dernière preuve d'un amour si charmant et si vrai ; et, si j'en juge par moi-même, je crois qu'il n'aurait pu se défendre d'en remercier au moins Lucie par un mot. La correspondance, une fois entamée, n'en fût point demeurée là; il est certain qu'au troisième ou au quatrième billet on eût exprimé le désir de se revoir, et quand on s'aime à ce point, le moyen de se revoir sans se raccommoder? Mais il était éc][it sans doute que le généreux sacrifice de Louis s'accomplirait dans toute sa rigueur. Mme Dupré, qui soupçonnait la Jeanneton de s'intéresser' aux amours de 'Lucie, la prit à part et lui enjoignit, sous peine d'nn congé immédiat, de ne se mêler que de sa cuisine. La Jeanneton se disposait justement à aller chez Mme de Bussière. Troublée et craignant de perdre sa place, elle jugea à propos, pour regagner les bonnes grâces
de sa maîtresse, de lui livrer le pauvre petit billet. Mme Dupré lui recommanda bien de dire à Lucie qu'il avait été remis au capitaine; puis, après Tavoir lu, elle le brûla.