‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 20 sur 39 · ALFRED SE DÉCIDE · texte numérisé non relu

ALFRED SE DÉCIDE

Près de trois mois se sont encore écoulés, et voici que nous approchons du terme de notre histoire.' Ce jour de printemps qui se lève radieux et qui dissipe le brouillard étendu sur la ville, ce beau jour doit éclairer un double événement qui décidera du sort de nos quatre principaux personnages. Je prie le lecteur de vouloir bien s'aventurer avec moi dans ce dédale de vilaines petites ruelles que nous avons déjà parcourues, et je le conduirai le plus vite possible chez des gens qu'il connaît intimement, dans un modeste salon qui lui est familier, dans le salon de Mme Yoland.

II peut être environ midi. Mlle Céline est seule, occupée à broder près de la fenêtre, et elle chante en brodant, ce qui prouve que le temps des idées noires est passé et qu'elle est bien réellement réconciliée avec la vie que le Sort lui a faite. On sonne. Qui peut venir à pareille heure? Une visite? Non , c'est trop t6t. Mais on retient la vieille servante , on lui parle à voix basse. Qui est ce donc? Céline se lève,

court sur la pointe des pieds jusqu'à la porte du salon , l'entr'ouvre et écoute.

« J'aurais voulu parler à M. ou à Mme Voland, dit une voix connue.

— Monsieur est à son bureau; madame est sortie, répond la Mariette.

— Croyez-vous qu'elle tarde beaucoup à rentrer?

— Je ne sais pas. Mais entrez toujours, monsieur Louis, vous parlerez à mademoiselle qui sera bien aise de vous voir. »

Ici je dois vous prévenir que depuis quelques jours Louis de Bussière, car c'est bien lui, s'est présenté chez M. Voland plus fréquemment que de coutume. C'est qu'éprouvant le besoin de s'arracher à lui-même et à ses pensées, et touché du secret souci qui trouble la vie de cet excellent homme, il s'est mis en tête de lui trouver un gendre. Il ne songe plus pour cela à Alfred Dumarsais avec qui il est brouillé, du reste, depuis la soirée de la préfecture, mais il a déjà écrit dans ce but de deux côtés différents. Malheureusement l'un des officiers auxquels il a pensé est mort subitement, et l'autre ne vaut guère mieux, étant à la veille de se marier. II semble vraiment que Mlle Voland est ensorcelée, comme le dit son père, et qu'il n'y a pas moyen de conjurer le guignon qui la poursuit. Mais Louis n'est pas homme à se laisser rebuter aisément, et il est bien décidé à vaincre tous les obstacles, d'autant plus qu'il s'en fait une espèce de point d'honneur, ayant dit au bal à l'incrédule Alfred qu'il se présentait réellement un parti pour Céline.

Au moment où la Mariette introduit notre ami Louis dans le salon, Céline a regagné sa place.

« J'hésitais à entrer, lui dit-il, je craignais de vous déranger.

— Est-ce que vous .dérangez jamais personne ici? interrompt gracieusement Céline. Asseyez-vous. Maman ne sera pas longtemps absente ; nous causerons en l'attendant, si vous avez une demi-heure à perdre. »

La vieille servante se retire ; Louis prend une chaise et se place en face de Céline.

« M. Yoland continue d'aller de mieux en mieux? reprend-il après une courte pause.

— De mieux en mieux. Mon père ne s'est jamais si bien porté que depuis cette maladie, et nous n'aurions rien à désirer, s'il était un peu plus gai.

— Qu'est-ce que vous brodez donc là ?

— C'est un devant d'aulel pour la petite église du Vigen.

— Ah ! vous êtes comme ma mère, vous avez une confiance particulière dans le pouvoir de saint Mathurin. »

Céline se trouble et baisse la» tête sur son ouvrage. Elle se rappelle les vœux impies que le délire de la passion lui a arrachés un jour dans la petite église, vœux qui se trouvent en partie accomplis maintenant, puisque le mariage de Lquis est rompu. Elle se hâte donc de répondre un faible oui; puis, changeant de conversation :

« Vous avez quelque chose à dire à maman? lui demande-t-elle.

— Oniy quelque chose qui vous concerne.

— Ah! Louis.... monsieur Louis, veux-je dire. Excuset-moi, c'est une vieille habitude.

— Appelez-moi Louis, j'ai toujours aimé à m'entendre appeler ainsi par vous.

— Cela pourrait ne pas sonner très-bien aux oreilles du monde, repart la demoiselle avec un léger embarras. Mais si nous ne pouvons nous accorder toutes les apparences d'une bonne et franche amitié, nous pouvons nous en ménager les avantages réels, et je vais

VOUS prouver la première que je vous regarde comme un ami. Est-ce encore au sujet d*un mariage pour moi que vous voulez parler à mes parents?

— Oui. Mais comment avez-vous su que je m'ëtais occupé?...

— Mon père Ta dit à maman, et maman me l'a dit. Je suis bien aise de pouvoir m'expliquer librement avec vous là-dessus. Je n'ai plus du tout envie de me marier. Je ne dis pas que, s'il se présentait un parti convenable, je le refuserais; mais enfin je me montrerais beaucoup plus difficile qu'en un autre temps. Mes parents, au contraire, qui voient que je prends de l'âge, sont disposés à se montrer moins exigeants que jamais, et, si on leur parlait de quelqu'un qui ne me convînt qu'à moitié, ils me presseraient peut-être d*en finir. C'est pourquoi, monsieur Louis, je vous serais obligée, puisque vous avez encere un parti à leur proposer, de me dire d'abord, k moi, de qui il s'agit.

— Il s'agit d'un militaire.

— Eh bien, je vous avoue que je n'aimerais pas être la flemme d'un militaire. Je tremblerais toujoura au moindre bruit de guerre, je ne vivrais plus.

— Mais c'est un militaire retraité.

— Oh! alors c'est quelque vieux grognard avec bien des blessures et bien des rhumatismes. Je vous ai prévenu que je serais difficile. Quoique je ne sois plus jeune , il me coûterait d'épouser un vieillard.

— Ce n'est pas un vieillard. Il y a de jeunes officiers qui sont bien obligés de quitter le service.

— Vous avez raison , je n'y pensais pas.

— En un mot, c'est un amputé.... comme moi.

— Comme vous !»

Mlle Yoland regarde Louis avec tous les signes du plus profond étonnement. Il est évident qu'une idée

angulière vient de lui traverser l'esprit; elle a peur de ne pas avoir compris, et quand elle croit enfin comprendre , elle rougit jusqu'au blanc des yeux et n'ose plus lever la tête.

La méprise de Céline éclaire Louis. Il va la détromper, puis tout à coup il s'arrête; ses pensées prennent, malgré lui, une autre direction. Il se dit que, s'il se mariait un* jour, il lui faudrait en effet une femme raisonnable qui préférerait les joies de rinlérieur aux joies du monde , assez jeune encore pour sentir et penser comme lui , assez éloignée de la première jeunesse pour n'en plus avoir les entraînements ; il se dit qu'il est à peu près de Tâge de Céline, qu'il est même plus vieux qu'elle à présent, puisque cette jambe de moins lui a donné dix ans de plus ; il se dit enfin qu'ils se connaissent d'ancienne date , que leurs familles sont étroitement unies, qu'il a de Tamitié pour elle et qu'elle doit en avoir pour lui.

Mais , passant de ces idées consolantes aux idées pénibles auxquelles il s'est trop abandonné depuis quelque temps , il ne rompt la silence que pour dire k Céline : c II vous répugnerait peut-être d'épouser quelqu'un dans ma position?

— Ah! qu'allez-vous imaginer, Louis? Je vous jure que vous vous trompez. »

Ce cri parti du cœur redouble leur embarras au lieu de le calmer. Louis sent très- bien qu'il devrait parler à Mlle Yoland du mari auquel il a pense pour elle ; il sent très-bien qu'il est de son devoir d'honnête homme de dissiper une erreur qu'il encourage en se taisant^ et pourtant, c'est plus fort que lui, il ne peut plus prononcer une parole.

D'ailleurs, Mme Yoland vient de rentrer. La bonne dame est ^chantée de Ut)uver Louis avec Céline ^ et,

comme elle n'est plus obligée de tourner sept fois sa langue avant de parler, elle le remercie dans les termes les plus cordiaux d'avoir bien voulu tenir compagnie à sa fille. Celle-ci se lève et passe dans sa chambre poar cacher la confusion qu'elle éprouve. Mme Voland s'assied alors et essaye de retenir Louis en lui faisant des questions banales; mais il lui répond tout de travers, balbutie de vagues excuses et se retire précipitamment.

Il y a dans la vie des hasards singuliers qui, tout insignifiants qu'ils soient en eux-mêmes, décident quelquefois des plus graves événements. Au moment où Louis sortait de chez Mme Voland et gagnait le bas de la rue, Alfred Dumarsais, qui venait par le haut, s'arrêta court en le reconnaissant. C'était la seconde fois qu'en passani par là pour se rendre au Champ de Juillet, il voyait le fils de Mme de Bussière sortir de la maison des Voland. Un soupçon s*éleva dans son esprit. Il se rappela la conversation qu'ils avaient eue ensemble au bal de la préfecture , la brouille qui en était résultée entre eux, et, rapprochant tout cela de la rupture avec les Dupré , il en conclut que Louis pouvait bien songer pour lui-même à Céline. Cette conclusion à peine tirée se changea en certitude. Il se dit alors qu'il n'y aurait plus rien de sacré au monde, que sa réputation serait perdue, s'il se laissait enlever ainsi la plus incontestable et la plus incontestée de ses conquêtes, et sa vanité alarmée lui fit prendre en cinq minutes une résolution que la raison , ses amis et son propre penchant lui avaient en vain conseillée pendant dix ans. Puis il était bien aise de se ménager une revanche contre Tarmée , de donner une leçon à Louis , de lui prouver qu'un vieux garçon, quelque mûr qu'il fût, était encore préférable , aux yeux du beau sexe, à

an jeune homme estropié. Au lieu donc de poursuivre sa promenade, il rebroussa chemin, et, en repassant devant k maison des Voland , il s'arrêta environ une seconde , comme s'il allait entrer ; mais , soit qu'il eût fait quelque réflexion, soit que son indécision naturelle eût repris le dessus au moment suprême , il changea d'avis et passa outre.

Rentré chez lui , il s- enferma dans sa chambre, consulta le miroir, prit une tertaine pommade qu'il appliqua sur certains endroits de ses cheveux et de ses favoris, choisit un autre gilet et endossa un habit noir, qu'il quitta presque aussitôt pour essayer une redingote. Puis, considérant sans doute que c'était déjà un assez grand honneur qu'il allait faire aux gens et qu'il n'était pas besoin de relever encofe cet honneur par des apprêts extraordinaires, il ôta la redingote et remit simplement le costume qu'il avait en sériant. Cependant, à peine descendu, il se ravisa et remonta pour prendre définitivement la redingote.

Cette fois il se rendit tout droit chez les Voland et sonna résolument à leur porte. La vieille Mariette, qui vint lui ouvrir, lui donna un avant-goût de Taccueil qui l'attendait, et lui dit, pour le flatter, que c'était la journée aux jeunes gens et que M. Louis venait justement de sortir. «

Il trouva la mère et la fille dans le salon. Mme Voland répéta plusieurs fois dans la suite qu'elle s'était aperçue aussitôt à l'air d'Alfred qu'il s'agissait de quelque chose. Les premières phrases de politesse échangées, il prit un ton un peu plus solennel et déclara à Mme Voland qu'il regrettait que M. Voland ne fût point rentré , qu'il aurait désiré lui parler ainsi qu'à elle , qu'il avait une demande à leur faire à tous les deux. Mme Voland, palpitante d'émotion, se hâta de

lui répondre que M. Yoland et elle ne faisaient qu'un, et qu'il pouvait s*espliquer librement. Fort de cette assurance, AUred reprit d'un air moitié gai, moitié sérieux :

« Eb bien donc, madame, je vais m'expliquer.

— Laisse-nous, ma fille! » s'écria Mme Voland avec un accent significatif.

Puis , dès que Céline fut sortie , elle ajouta en clignant Tœil :

« J'ai pensé qu'il serait plus convenable que ma fille ne fût pas là.

— • Vous ave% admirablement pensé , madame» repartit Alfred avec un sourire, et je suis bien aise que nous soyons seuls, car^ en présence de Mlle Céline, je ne serais point peut-être aussi maître de moi. J'ai un étrange aveu è vous faire, ma chère madame Voland. Figurez-vous que je m'étais promis de ne jamais me marier et que j'ai lutté longtemps contre un penchant impérieux qui me poussait au mariage. Vous n'ignorez pas que j*ai refusé les plus beaux partis de Limoges. Ce n'était pas tout à fait insensibilité de ma part; ceux qui me traitaient de célibataire endurci étaient loin de se douter que c'était l'effet d'une secrète préférence. £n un mot, ma chère madame Voland, j'aime Mlle votre fille; ses grâces ont été plus fortes que toutes mes résolutions, et c'est sa main que je suis venu vous demander.

« Sa main 1 c'est sa main?... balbutia la pauvre dame qui n'en croyait pas encore ses oreilles.

— Oui, madame, la main de Mlle Céline.

— Est-il possible? reprit-elle aussitôt, pâlissant et rougissant tour à tour et feignant la surprise pour tâcher de dissimuler l'excès d'une folle joie. C'est que j'étais si loin de n^'attendre 1... En vérité, monsieur Al-

fred, je ne m'y attendais pas du tout, mais pas du tout. Aussi je ne sais que vous répondre. Si, du moins ^ Voland était là! Certainement nous sommes trèsflattés et très-honorés de votre démarche,' et noua accept.... Mais il faut que je m'entende d'abord avec M. Yoland. Dans un bon ménage, voyez-vous, la femme ne fait jamais rien sans consulter le mari* Puis il faudra demander l'avis de Céline, cela la regarde encore plus que nous, et quoique je sois bien sflreM*. Elle a toujours eu beaucoup d'estime pour vous, mon cher monsieur Alfred.... Mais elle a aussi toujours eu conmie voua de l'antipathie pour le mariage, et elle a refusé jusqu'ici tous ceux qui se sont présentés, se trouvant heureuse de vivre avec nous en famille. Peut-être.... Mais je ne puis rien dire.,.. Il vaut mieux,... Mon Dieu! que je suis fâchée que Yoland nq soit pas là! » Etc., etc., etc.

L'excellente Mme Yoland se croit obligée, parce que son interlocuteur se tait, de continuer quelque temps . encore ce soliloque incohérent où elle dit si clairement tout ce qu'elle ne veut pas dire. Le triomphant Alfred jouit avec délices de ce trouble dont il est cause; la joie de la mère lui fait pressentir le délire de la fille. Il se repent presque maintenant de s'être tant pressé; mais le pas fatal est franchi , il n'y a plus moyen de reculer. Enfin il daigne interrompre Mme Yoland pour lui fournir quelques détails sur la fortune qu'il possède, Elle lui répond qu'elle ne sait pas au juste ce qu'on donnera à sa fille , puis elle ajoute encore qu'elle est bien fâchée que Yoland ne soit pas là , mais qu'il ne tardera point à rentrer, et que, si M. Alfred veut attendre, ils pourront bien mieux s'expliquer ensemble, Alfred lui assure avec grâce qu'il attendra jusqu'au lendemain, s'il le faut.

« C'est luil je l'entends, s'écrie-t-elle tout à coup. Voland , viens donc, viens donc vite ! »

M. Voland se présente et reste debout et tout ahuri à la porté du salon , ne comprenant pas d'abord les diffuses explications que s'empresse de lui donner sa femme. Peu à peu pourtant les ténèbres se dissipent, un éclair de joie brille sur la figure du vieillard. Mais comme il est plus maître de lui-même que Mme Voland, il fait rasseoir Alfred, le remercie de sa démarche en termes convenables et le prévient, avant d'aller plus loin , qu'il ne peut donner à sa fille que trente-cinq mille francs. Alfred répond qu'il s'en contentera, qu'il ne veut pas faire une affaire. Ces deux messieurs ont l'air de s'entendre à merveille. Enfin, quand l'heureux Alfred se lève parce qu'il craint sans doute d'importuner ses futurs beaux-parents, M. Voland lui dit :

« De vous à moi , monsieur, je considère la chose comme conclue , et je m'estime heureux de m'allier à vous. Seulement, comme j'ai pour principe de laisser à cet égard une entière liberté à ma fille , vous me permettrez de la consulter, et je vous porterai demain sa réponse.

— Mais il me semble, mon ami, fait observer Mme Voland, que tu pourrais demander tout de suite à Céline....

— Non, ma bonne amie, repart sévèrement M. Voland qui redoute la première explosion de la joie de sa fille : non, il faut en toutes choses observer les convenances, et cela, d'ailleurs, me procurera le plaisir de revoir M. Dumarsais. >

A peine Alfred s est-il retiré, suivi de M. Voland qui veut absolument l'accompagner jusqu'en bas, Mme Voland s'élance vers la chambre où est Céline.

« Céline î Ma fille ! s'écrie-t-elle.

— Maman? répond anssitôt celle-ci en se levant, car elle était assise près de son lit, occupée k réfléchir.

— Si tu savais ! reprend la mère avec exaltation. Mais tu sais tout, tu as entendu?

• — Non, maman.

— Tu ne sais pas! G est donc à moi de te l'apprendre ?... Ah ! ma fille, embrasse-moi. M. Alfred, M. Alfred Dumarsais.... Mon Dieu I qu'est-ce que j'ai donc? n te.... C'est la joie, Céline! Il te.... Soutien^moi, on dirait que je vais tomber. »

La pauvre femme tombe en effet sans connaissance entre les bras de sa fille. Celle-ci, eflrayée, Tassied sur un fauteuil, lui fait respirer du vinaigre et essaye de la ranimer. Au bout de quelques minutes Mme Voland ouvre les yeux, regarde autour d'elle, et, retrouvant le cours de ses idées, et pressant avec force sa fille contre son cœur :

c II te demande en mariage, dit-elle d'une voix faible encore ; il t'a demandée, tu seras sa femme ! >

Et là-dessus elle fond en larmes, succombant pour la seconde fois à l'excès de son émotion maternelle.

Quant à Céline, elle a pâli encore , quoiqu'elle fût déjà bien pâle, et le sentiment qui se peint sur sa figure ressemble beaucoup plus à la stupéfaction qu'à la joie.

« £h bien , des pleurs, dit gaiement M. Voland en entrant dans la chambre. Il n'y a pas de quoi pleurer. Mais qu'as- tu donc, Céline? Tu semblés tout interdite. M. Dumarsais ne te plairait-il pas ?

— Au contraire, s'écrie bien vite Mme Voland , au contraire, elle l'aime , elle Ta toujours aimé ! Mais ce que tu ignores, ma Céline, c'est qu'il t'a toujours aimée aussi. Il me l'a dit 1 Tu vois que ta mère ne s'était pas trompée.

^^ Enfin, Céline, que dois-je répondre h M. Dumarsais? reprend le père.

— Je demande deux jours pour réfléchir, dit Céline en baissant les yeux.

— Deux. jours! exclame Mme Yoland confondue.

— Deux jours l répète M, Voland. Mais tu n'y songes pas, Céline, il faut que je rende la réponse demain,

— Eh bien, papa, je réfléchirai ce soir et cette nuit, et si demain matin je ne suis pas encore décidée, je te demanderai conseil. »

M. et Mme Voland passèrent ainsi subitement de la plus grande joie qu'ils eussent jamais ressentie à la plus grande surprise qu'ils dussent jamais éprouver.

Tout le temps qu'Alfred Dumarsais était resté à causer avec M. et Mme Voland, Céline Tavait employé, non à chercher ce qu'il pouvait avoir à leur dire (ce qui l'année précédente l'eût plongée dans la plus vive anxiété éveilla à peine son attention), mais à tâcher de se familiariser avec les idées que Louis avait éveillées en elle. Sans doute il ne lui avait rien dit de positif; mais la question directe qu'il lui avait tout coup adressée était assez claire pour confirmer ce qu'elle avait cru entendre. Elle n'avait pas été pourtant aussi enchantée qu'on pourrait croire de la perspective imprévue qui s'était offerte à elle. Le rôle de consolatrice, qui plaît tant h certaines femmes, déplaît k d'autres; leur fierté se révolte à ridée d'occuper une place qui n'est pas vide encore. Puis Céline avait toujours regardé Louis comme un frère, comme un frère plus jeune qu'elle, et* outre qu'elle n'avait jamais songé qu'il pourrait être autre chose, elle éprouvait encore je ne sais quelle instinctive répugnance (Louis ne s'y était point trompé) à devenir

répouse d'an homme que la guerre avait ainsi mutilé. Elle aurait eu peine à expliquer les motifs de cette ré*pugnandé; elle ne s*en rendait pas compte à eUchméme, elle la subissait. Elle se disait aussi qu'il était cruel de penaer qu'un souvenir vivant se dresserait toujours eijtre elle et son mari. Puis elle plaignait le sort de ce oialheureuxy elle se reprochait de ne songer qu'à elle seule ; elle se demandait si ce n'était point une tâche qui lui é&it imposée par Dieu en expiation de certains égarements, de certaines révoltes qu'elle ne s'était point encore pardonnes. Enfin, passant à un ordre de réflexions plus douces 9 elle se représentait la joie des deux familles, la reconnaissance de Louis et le bonheur qu'elle trouverait à se consacrer tout entière k quelqu'un qui lui aurait donné une telle marque d'estime et de confiance.

Quand sa mère vint lui apprendre la demande d'Al« fredy Géline, quittait à moitié décidée, ne put se défendre pourtant d'un vague mouvement de joie que la crainte paralysa aussitôt. Il lui sembla que cette demande arrivait trop tard, et qu'elle était déjà engagée envers un autre; elle fut obligée de réfléchir pour se convaincre qu'elle n'avait rien promis à Louis, qu'elle était toujours libre, qu'elle pouvait accorder sa main à l'un des deux, sans que l'autre fût en droit de la blâmer. Je suis persuadé que la plupart de mes lectrices ne comprendront pas comment il était possible d'hésiter un moment entre un joli garçon comm^ Ix)uis et une vieille ruine comme Alfred ; mais , quoiqu'on ait dé* pouillé l'amour de son carquois et dé ses ailes, on ne lui ôtera jamais son classique bandeau , et je n'ai pas besoin de rappeler que Céline avait aimé follement 'Al* fred, et qu'elle l'aimait encore assez peut-être pour être touchée de la démarche qu'il avait faite , quelque tar-

dive qu'elle fût. Par bonheur, la raison vint au secours de sa faiblesse et lui montra sous leur vrai jour les deux prétendâLnts.

Le lendemain matin elle eut avec son père une con* versation particulière qui dura environ deux heures, conversation k U suite de laquelle M. Voland vint glisser à l'oreille de sa femme quelques mots qui la surprirent beaucoup sans doute, mais point trop désagréablement, car elle embrassa sa fille aussitôt que celle-ci parut. Céliue éîait sérieuse, mais calme. On sentait , à la voir, que toute irrésolution avait cessé, et qu'elle se reposait de ses dernières agitations dans la paix que la détermination prise avait communiquée à son ftme. Dès que M. Yoland eut déjeuné, il quitta ces dames pour se rendre sans retard chez M. Alfred Dumarsais, avec lequel il eut aussi une conversation particulière qui ne dura guère plus de dix minutes. Apparemment ce qu'il avait à dire n'exigeait pas qu'il entrât dans de longs détails.

Quelques jours après, M. Yoland surpris de voir que Louis ne lui parlait de rien, le prévint en confidence de la demande d'Alfred et du refus de Céline. Louis fut effrayé du chemin qu'il avait fait presque h son insu. Il ne se sentait pas encore assez maître de sa volonté pour répondre aux avances indirectes de M., Voland, mais il n'en continua pas moins de venir souvent chez lui comme il en avait pris l'habitude.

Mme de BuBsière, qui observait toutes les démarches de son fils, ne manqua point de se demander de son côté quel pouvait être le but de ces fréquentes visites. Le redoublement d'amitié que lui témoignèrent les Voland lui révéla bientôt leur secrète espérance, et quelque empire qu'elle eût sur elle-même, elle ne put réprimer, à cette découverte, un mouvement d'indignation et de

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colère. Ce n'est pas qu'elle conservât le moindre espoir de renouer avec les Dupré. Non, elle s'était enfin convaincue tout à fait qu elle ne pourrait triompher de l'inébranlable fermeté de son fils; mais GéHue était la dernière à laquelle elle aurait songé poilr lui. Du reste, on aurait peine à s'expliquer ce qui se passa en ce moment dans son cœur, si on ne se retransportait en idée aux premières scènes de ce récit. Lorsque Mme de Bnssière était revenue d'elle-même chez les Voland, après être restée cinq ans sans y. mettre les pieds, nous avons vu que, si M. Voland et Céline lui avaient pardonné sans arrière-pensée sa longue bouderie, il n'en avait pas été de même de Mme Voland, toule bonne et înoffensive qu'elle fût. C'est qu'il y avait entre ces deux dames un secret motif de rancune qui n'était connu que d'elles seules, et dont je n'ai pas cru devoir vous informer sitôt. Louis et Céline étant tout jeunes, Mme de Bussière et Mme Voland liées intimement, l'idée vint un jour à cette dernière de fiancer l'un à l'autre leurs deux enfants , et elle en parla à son amie. Mme de Bussière, qui était déjà, à cette époque, dans tout l'orgueil de ses espérances maternelles, rejeta bien loin la proposition, sous prétexte que Céline serait toujours trop âgée pour Louis. De là une blessure au cœur de Mme Voland, de là le premier germe d'une brouille qui finit par dégénérer en rupture. On peut donc comprendre maintenant comment, au regret d'avoir vu s'évanouir sans retour les rêves de son ambition, vint se joindre tout à coup pour la mère de Louis une sourde et poignante humiliation , en songeant qu^'elle serait peut-être forcée un jour de sanctionner un projet qu'elle avait jadis si dédaigneusement repoussé. Toutefois, après y avoir mûrement réfléchi , elle se promit d'être prudente , de ne point trop heurter les idées de son

fils y de bien mënager la tendresse qu'il avait pour elle» et tirant le rideau qu'elle avait encore laissé s*en« tr'ouvrir un moment, Tépais rideau qui cachait les abîmes de son âme et que la mort seule devait être désormais assez* forte pour déchirer, elle attendit les événements, résolue d'avance à s'y soumettre, si elle ne pouvait les diriger elle«-méme.

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