POUR PRENDRE CONGE
Il serait peut-être temps, très-cher et très-aimable lecteur (en dépit du rigorisme qui blâme les formules obséquieuses, je ne puis m'empécher de parler avec politesse à tout lecteur qui a bien voulu m'accompa* gner jusqu'ici) ; il serait peut-être temps, dis-je, de nous séparer, et votre imagination suppléerait aisément à mon silence. Mais comme je ne veux pas qu'on m'accuse de brusquer mes dénoûments et de lais* ser dans l'ombre ce qui doit être mis en lumière, je me décide à écrire un chapitre supplémentaire , me proposant, toutefois, monsieur ou madame, de ne point vous déranger et d'aller simplement vous trouver là où vous êtes pouf le quart d'heure. C'est une dernière et courte visite que je veux vous rendre ])oûr vous remercier de votre indulgence et pour
prendre congé de vous, en attendant le plaisir d'une prochaine rencontre.
Je vous parlerai d'abord de la charmante enfant, de . l'adorable créature qu'il ne m'a pas été permis d'éparpner, et qui devait souffrir d'autant plus de la rigueur du Sort à son égard qu'elle n'avait rien fait pour la mériter. Quoique je comprenne les motifs de la détermination prise par Louis de Bussière, quoique j'y applaudisse même, je dois pourtant reconnaître que Lucie était peut-être la seule jeune fille qui n'eât point réalisé les craintes qu'il avait conçues pour TaN-enir. Vous savet qu'elle n'avait pu se décider à prendre au sérieux la rupture de son mariage, qu'elle espérait toujours que Louis reviendrait à elle, car elle s'obstinait à ne voir^(Jïle jalousie et rancune là où il n'y avait réellement qu'abnégation et sacrifice. Que devint-elle, lorsque après lui avoir écrit, elle vit s'écouler les jours et les ^maines sans obtenir un seul mot de réponse? Mme Dupré avait bien calculé l'effet du billet brûlé ; ■ft fallait enfin que Lucie se rendit à l'évidence. Aussi, à la fièvre d'attente qui l'avait soutenue jusque-là, succéda tout à coup l'accablement d'un morne désespoir. Elle demanda à Dieu quel crime elle avait commis pour être fcappée ainsi, elle considéra la vie sous son aspect le plus sombre, elle douta pour la première fois de letemelle justice. Arthur Jeffrey, qui fut témoin de sa douleur et qui s'indignait de l'abandon de Louis, car il ji'en pouvait comprendre mieux qu'elle les véritables raisons, Arthur Jeffrey lui dit tout bas qu'il irait luimémé trouver le capitaine pour lui demander une explication. Lucie eut beaucoup de peine à l'en détourner» Elle sentait que sa dignité de femme lui prescrivait de s'abstenir de toute nouvelle démarche. . Mais notre jeune Américain, voyant qu'il ne pouvait porter remède
k ses mauX; s'y associa du moins de tout cœur; il devint peu à peu aussi triste qu elle, il négligea pour elle les exercices et les plaisirs qu'il préférait, il ne songea plus qu'à la consoler, à la distraire , et l'amour^ qui cherchait vainement une voie pour s'introduire dans ce cœur vierge, y pénétra enfin par celle de la pitié.
Cependant M. Dupré, effrayé des ravages qu'une première déception avait faits dans le cœur de sa fille, revint k sa première idée qui était de l'éloigner de Limoges, et iî.en parla de nouveau k sa femme. Gelle^i, qui était arrivée aux dernières limites de l'exaspération conjugale, fut indignée qu'il osât encore revenir Ikdessus et lui déclara net que nul pouvoir au monde ne la séparerait de son enfant.
< Il est pourtant urgent qu'elle parte , poursuivit M. Dupré sans s'émouvoir; un petit voyage en Amérique pourra seul la distraire et la guérir. Si je ne connaissais votre antipathie pour les voyages, si je ne savais surtout que l'idée de traverser sur ime barque le plus mince ruisseau suffit pour vous donner la fièvre, je vous proposerais de venir avec nous. »
La tx)lère de Mme Dupré tomba et s* aplatit comme une voile dans laquelle le vent cesse tout k coup de souffler. Elle répondit avec douceur :
c II n'est rien que je ne sois prête k braver pour elle. »
M. Dupré se tut un moment, baissa les yeux et re* prit avec le même calme :
< Mais songez-vous, madame, que, si nous partons ensemble, tout le monde va croire ici que vous m'avez pardonné ?
— Peu m'importe ce qu'on croira! répondit-élle encore, mais avec plus d'énergie.
— Alors quand partons-nous?
— Quand vous voudrez. ^
— Vous êtes charmante.
— Ah! Martial, vous avez été bien dur pour moi, ;» dit-elle en versant un torrent de larmes.
Huit jours après, M. et Mme Dupré, leur fille et Arthur Jeffrey s'embarquaient au Havre sur un navire en partance pour New -York. Un jeune lion limousin, qui les avait accompagnés jusque-là à leur insu, les suivit encore sur les flots d'un œil mélancolique et ne quitta le port que lorsque le navire ne fut plus visible à rhorizon. C'était Tinfortuné Gabriel Trublet. Sa tendre mère se hâta de prédire en roucoulant qu'il ne se consolerait jamais. Elle crie maintenant sur son diapason le plus élevé qu'il commence à se consoler beaucoup trof).
J'avais résolu de jeter un voile sur la confusion, l'humiliation et la consternation dans lesquelles se trouva plongé le bel Alfred lorsque M. Voland lui eut déclaré que Céline ne pouvait plus être à lui; mais je vois bien qu'il faut que je me décide à vous donner de ses nouvelles. Hélas l on remarqua dans tout Limoges qu'en moins de quinze jours il avait vieilli de dix ans. Peutêtre ce dépérissement subit ne fut-il point louvrage de son chagrin seul, quelque violent, quelque profond qu'il fût; le pauvre garçon négligea, en effet, de prendre soin de sa personne, il n'eut plus recours à cette merveilleuse pommade dont un chimiste distingué lui avait livré le secret. Peu à peu, néanmoins, il se releva de cet abattement ; il vint faire un tour à Paris où il est encore. J)es personnes qui l'ont vu dernièrement m'ont dit qu'elles l'avaient trouvé rajeuni, mais qu'il avait eu le désagrément de se rencontrer trois fois, au spectacle d'abord, puis dans un bal, puis dans un dîner, Avec son ancien cauchemar Hector Trumeau, qui 368 2\
s'appelle aujourd'hui le colonel Hector Trumeau de Torilly, et qui est plus irrésistible, plus invincible et plus triomphant que jamais. Dans les deux premières rencontres^ Alfred était parvenu à l'éviter; mais à la troisième il n'y eut pas moyen, on le plaça même à table à côté de Mme Trumeau de Torilly, qui fut charmante pour lui, ce qui le fît trembler. Mais le beili- (pieux Hector qui a, d'ailleurs, la confiance la plus absolue dans la vertu d'Aménaïde, ne le jugea pas digne de sa colère.
Que souhaitez-vous savoir de plus sur Louis et Céline? Louis continue de diriger avec grand succès sa fabrique de porcelaine. Il a voulu attendre le départ de M. Dupré et de sa famille pour s'ouvrir franchement à Mlle Voland, et, depuis qu'il s'est entendu avec elle, il regarde l'avenir d*un œil plus confiant et retrouve chaque jour quelque chose de sa bonne gaieté d'autrefois. M. et Mme Voland croyaient d'abord que le dénoûment désiré serait prompt; mais Céline, quoiqu'elle ne se rappelle pas sans un secret effroi qu'elle a pu hésiter un instant à assurer le bonheur de toute sa vie, Céline ne semble point pressée d'en finir. Elle se rend mieux compte que ses parents de la position de Louis; elle sent très-bien que le cœur, comme la nature, garde encore des traces de lorage, même quand le soleil recommence à luire, et qu'il y a des ravages que le temps seul peut effacer.
Mais quoi! qu'y a-t-il encore? Ai-je oublié quelqu'un? Ah ! je vous entends, cette jeune femme si in- * téressante, si malheureuse, dont j'ai cessé tout à coup de vous parler.... Ah 1 il lui est arrivé un grand bonheur, je regrette de ne vous l'avoir pas dit plus tôt. Pendant le voyage de M. Dupré et d'Arthur en Italie et en Grèce, pendant les six mois d'épreuve imposés k
la constance de Lucie, la pauvre Mme Breton était morte en donnant le jour b un fils qui ne devait point lui survivre. Ainsi ses pressentiments ne l'avaient pas trompée, elle avait retrouvé l'époux qu'elle avait si longtemps attendu en vain, le brave capitaine qui était mort pour la France, le glorieux martyr dont l'âme seule s'était échappée du champ de bataille de Solferino !
Lucie avait été initiée à la douleur par la mort de son amie avant d'être frappée au cœur par la perte de son fiancé; elle avait appris, tout en pleurant Mme Breton , combien les êtres les plus chers nous deviennent vite étrangers et qu'une des premières conditions de tout bonheur terrestre est l'oubli. Je n'ose rien affirmer, mais il est probable qu'elle oubliera encore et qu'elle épousera un jour Arth'ur Jeffrey.
Et maintenant que vous voilà fixé sur le sort de tout le monde, permettez-moi, monsieur (il est inutile que les dames lisent ce qui va suivre, c'est une affaire entreces messieurs et moi), permettez-moi, dis-je, ch^r lecteur, de vous donner un bon conseil, si toutefois vous êtes en état d'en profiter, c'est4i-dire si vous jouissez encore de celte aimable liberté qu'on aliène aujourd'hui le plus tard possible. Je vous exhorte donc à méditer la conduite de mes deux héros, d* Alfred Dumar* sais et de Louis de Bussière. Celui-ci vous prouve qu'il est sage d'avoir de soi une opinion modeste, celui là qu'il est insensé de se croire à l'épreuve du temps. L'un n'a jamais été frappé que des avantages que Thon* neur de son choix pourrait procurer à une jeune personne ; l'autre s'est très-bien rendu compte de ce que la guerre lui avait fait perdre, et il a proportionné sou ambition.... à ce qui lui restait. Le vieux garçon n a
rien «voulu rabattre de ses prétentions et de sa confiance; le jeune invalide a vaincu son amour même pour descendre de quelques degrés et asseoir plus sûrement son bonheur. Or, messieurs, j'ai remarqué que, parmi vous, il y a beaucoup plus d'Alfred que de Louis, beaucoup plus de présomptueux que de modestes, et qu'en général, quand vous parlez des jeunes personnes qui ne demanderaient pas mieux que de vous épouser, vous voyez très bien ce. qui leur manque sans vous préoccuper aucunement de ce qui vous manque à vous-mêmes. U faut qu'elles aient la jeunesse et la beauté, la grâce et l'esprit, et surtout et avant tout la richesse. Vous ne leur passez rien; mais il est nécessaire pourtant qu'elles vous passent quelque chose Si vous vous tâtiez davantage, vous finiriez par reconnaître que voWavez, pour la plupart, une jambe de moins, soit au physique, soit au moral, et que cette défectuosité vous fait un devoir de l'indulgence. Du reste, vous gagneriez encore à être indulgents. Votre femme sentirait •qu'elle vous doit un peu de reconnaissance et que vous n'avez pas fait qu'un marché avantageux en l'épousant. Il y aurait, par ce moyen, un peu plus de dignité dans vos rapports, vous ne seriez pas exposés k répéter sans cesse l'éternel : « Ah ! si j'avais sul... » qui est le refrain que les maris chantent le plus volontiers dans bien des ménages. C'est pourquoi, vous tous qui avez une jambe de moins, écloppés, blessés, amputés de la grande bataille de la vie, laissez aux Arthur Jeffrey les idéales jeunes filles, s'il en existe encore, et épousez plutôt quelque Céline Voland de votre connaissance. Il en existe,-Dieu merci! et je connais,. pour ma part, une foule de charmantes personnes de trente k quarante ans, ayant toutes les qualités imaginables, une bonne volonté sans bornes, de la fortune même, et qui n'ont
besoin, pour être parfaites, que d'un mari, ce qui est pourtant la moindre chose.
Je crois que je ne peux pas mieux terminer mon dernier chapitre que par cette page de morale à l'usage des célibataires, et je suis bien convaincu que les pères de famille qui ont des filles à marier me sauront gré de l'avoir écrite.
UN
TABLE
Aux Blessés de L*ARifâB d'Italie i