‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 22 sur 39 · A MON NEVEU · texte numérisé non relu

A MON NEVEU

VICTOR FAVEHOT.

'A toi ce livre, à toi, pauvre ange au doux sourire Qui disparus soudain plein de jours et d'espoir^ Pareil ^ l'arbrisseau qu'au matin Ton admire Et qui par la tempête est emporté le soir.

Tu venais d'accomplir ta dix-huitième année ; Jamais un feu plus pur dans un cœur ne brûla ; Tu dévorais de l'œil ta longue destinée. Tu riais à la vie, et la mort était là !

Tu la vis s'approcher, et de sa main cruelle Te saisir dans les bras de ton père éperdu; Et tu dis seulement : « La vie était si belle!

< Me rendrez-vous, mon Dieu, ce que j'aurai perdu?

« Mon petit frère est mort dans un flge si tendre

< Que, ne connaissant rien, il n'a rien regretté;

« Mais moi je suis d'un fige et d'un cœur à comprendre « Tous les dons qu'aux humains a faits votre bonté. »

Hélas! tu te trompais. Ce qui de loin, cher ange. Brillait tant à tes yeux se serait obscurci; Nos fruits d'or sont amers k celui qui les mange; Rien n'est joie ici-bas qui ne soit peine aussi.

Tu le sais maintenant dans cette nuit féconde Où vient de commencer ta jeune éternité, in sais que les vrais biens ne sont pas de ce monde. Qu'ils sont auprès de Dieu, qu^ils sont de ton côté.

Tu sais que les regrets sont pour ceux qui demeurent Quand sur un objet cher le tombeau s'est fermé. Pour ton père el ta mère et tous ceux qui te pleurent, Pour ceux qui t'ont connu, pour ceux qui t'ont aimé.

Aussi je ne crains pas, si, dans Tair où tu planes, Mon vers, comme un parfum, monte suave et frais. Qu'il s'éveille en ton cœur quelques regrets profanes. Sinon de ne pouvoir m'entendre de plus près.

Et tu diras peutrêtre, ange au divin sourire^

Tu diras d'une voix plus douce que le miel :

c Quel est donc cet encens que mon ftme respire?

c Quel est donc ce plaisir qui ne vient pas du ciel ? »

Mais non, n'écoute pas, car une plainte amère Couvrirait mes accents que tu n'entendrais plus; Et l'enfant qui pourrait ouïr pleurer sa mère, Ne serait point, Dieu juste, au rang de vos élus !

De ce livre, pourtant, reçois l'offrande vaine! Je t'en fis voir le germe avant notre malheur, Et ne prévoyais pas que tu vivrais à peine Le temps qu'il lui faudrait pour produire une fleur.

C'était, il m'en souvient, oui, c'était un dimanche (Chaque dimanche ainsi tu venais depuis peu), Le ciel était tout gris et la terre était blanche. Il neigeait, nous étions assis au coin du feu.

Tu me dis : « Qu'as-tu donc? Est-ce que tu composes « Quelque drame nouveau? Tu ne me parles pas. « Oh! parle, je t'en prie, et conte-moi les choses c Dont avec ton esprit tu t'entretiens tout bas. >

-NA<5S0 IV QZis^

Alors j') te contai cette histoire rêvée Qui n'avait pris encor ni forme ni couleur, Cette charmante enfant perdue et retrouvée, Et ce mélange heureux de joie et de douleur.

Pendant que je parlais, j'observais ton visage. Tes yeux levés sur moi, ton front un peu penché, Et, m'enivrant ainsi de ton muet suffrage. J'achevais le tableau qui n'était qu'ébauché. •

Aux éclairs de tes yeux je ranimais ma flamme..^. Et, lorsque j'eus fini, de moi te rapprochant, Tu m'embrassas et dis : c Gela sort de ton ftme; c Écris-le sans tarder, ce sera bien touchant. »

Je me mis donc à l'œuvre, et montrai par quels charmes L'amour vient quelquefois luire au milieu du deuil, Gomment on adoucit d'intarissables larmes. Et ce qui peut fleurir au-dessus d'un cercueil.

Je m'écriais : « Pleurez, ô mères éprouvées! « Mais, au nom du Dieu bon, ne désespérez pas ; « Si d'un enfant chéri la mort vous a privées, c II est des orphelins qui vous tendent les bras. »

A peine avais-je écrit cette dernière page, On m'appelle, j'accours : tu te sentais souffrant. « Gela ne sera rien, on est fort à son âge, « Me disais-je, et bientôt nous te vîmes mourant,

Puis nous te vîmes mort. 0 destins. éphémères! Coup de foudre imprévu qui m'atteignis au cœur! J'avais trouvé des mots pour consoler les mères, Je n'en ai pas trouvé pour consoler ma sœur.

Je n'ai su que me taire et pleurer avec elle. Le silence nous parle et nous console mieux, Il nous rappelle mieux que l'ftme est immortelle : Uœil se fixe à la terre et se relève aux cieux.

Ah! laissons faire au temps ! H répare, s'il brise. Il fait du passé sombre un riant avenir. Du vent glacé d'hiver une amoureuse brise, Et de ràpre douleur un tendre souvenir.

n nous apportera, non pas l'indifférence (Dussions-nous en mourir, gardons plutôt l'amour). Mais dès pleurs moins cruels et la ferme espérance D'aller en ton exil te retrouver un jour.

En attendant, cher ange, oh ! si tu peux m'entendre. Si c'est ton souffle pur que je sens sur mon front, Si vers moi ta belle âme a bien voulu descendre Pour sourire à ces vers où d'autres pleureront ;

Avant de t'envoler, dépose sur mon livre Le baume d'un baiser tout immatériel, Afin qu'en le lisant on trouve doux de vivre Et qu'on respire aussi quelque chose du ciel.

PERDUE

ET

RETROUVEE

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