UNE RENCONTRE DANS LES BOIS
Je m'étais trouvé bien des fois dans le monde avec Georges Dutrey^ et, entre autres, dans de joyeuses réunions de garçons chez un ami commun. J'avais tout de suite éprouvé de la sympathie pour lui , il en avait de même éprouvé pour moi; nous avions souvent échangé nos idées et nos sentiments, et j'avais reconnu que nous nous entendions sur bien des points. Dès qu'il m'apercevait dansnin salon, il venait à moi et me disait : • Youlez-vous danser
OU causer? » Je lui répondais presque toujours : c Causons. > Cependant nous n'avions jamais été l'un chez l'autre ; il me savait très-occupé , il avait dans un ministère une place de sous-chef qui lui prenait toutes ses journées : nous nous contentions donc des entrevues que nous ménageait le hasard, et il faut avouer que le hasard y mettait de la com« plaisance, car pendant tout un hiver il ne se passa point de semaine ^sans que je le visse une fois ou deux. Le printemps nous sépara p6ur six mois* Je comptais le retrouver l'hiver suivant, et je le cherchai même dans quelques soirées, mais il ne reparut plus. Je m'informai de lui auprès de nos amis : on me dit qu'il s'était marié , qu'il avait quitté le ministère , et qu'il était allé se fixer à Versailles dans la famille de sa jeune femme.
Il n'y avait rien que de très-simple dans ce dénoûment de notre liaison; je ne laissai pas pourtant d'en être un peu intrigué. Georges Dutrey m'avait, en mainte occasion, parlé du mariage sur un ton qui ne faisait guère soupçonner qu'il dût renoncer de sitôt à son indépendance ; ii avait même puisé dans Texemple de plusieurs de ses amis des appréhensions légitimes et de salutaires enseignements. De plus , il ne m'avait point paru facile à enflammer. J'avais vu les plus charmantes personnes, des de* moisetles accomplies, des femmes à la mode le regarder et lui parler d'une façon tout à fait en-
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gageante sans qu'il semblât en être ému le moins du monde; il affectait même de ne point s'aperce- Toîr de la distinction dont on Thonorait'. Aussi toutes ces dames lui ayaient-elles donné entre elles le sobriquet assez ridicule du bel indifférent. C'était, en effet, un beau garçon que Georges Dutrey, grand, bien taillé , d'un blond qui n'avait rien de fade, ayec de grands yeux impassibles et un air de force et de santé. Il valsait comme un Allemand et chantait comme un Italien ; mais nous lui connaissions seuls ce dernier talent , car il n'avait jamais voulu chanter devant une femme. Ce n'était point bizarrerie ; au contraire, j'ai connu peu de jeunes gens qui fussent aussi simples que lui ; mais il était si calme et si détaché de tout en apparence, qu'il en était mystérieux, et voilà comment je m*ex* pliquais ce sentiment de surprise et de curiosité qu'avait éveillé en moi la nouvelle de son mariage.
Trois ans s'écotllêrent. Georges Dufrey m'était complètement sorti de là mémoire, et beaucoup d'autres qui valaient moins que lui y étaient restés. ie devais passer Tété à B.... près de Versailles, dans tine maisonnette située à la porte du bois. Un matirt qtie j'étais allé faire une promenade, je pris un sentier que je ne connaissais pas et qui me conduisit phis loin que je ne voulais. Mais il faisait si fecati ce jour-là que c'rtaif, en vérité, plaisir de s'é-
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garer ! La verdure était dans toute sa fraîcheur, une brise tiède balançait le feuillage sans presque l'agiter, on entendait dans l'air mille chants d'oiseaux. Mon âme se mêlait à ce concert. J'étais bien loin du présent, je songeais au passé , ou je soulevais doucement le voile de l'attrayant avenir. L'homme ne jouit guère d'une heure de paix qu'en Ja remplissant de souvenirs ou d'espérances. Je pressais le pas, car le cours de mes pensées était tumultueux, car mon cœur battait d'une joie sans cause ou du moins sans certitude, quand voilà que devant moi , au détour d'une allée, se présente un grand jeune homme. Le chemin est étroit, il faut, pour passer, écarter les branches ; mais nous nous arrêtons et nous nous regardons tous deux avec surprisé. Je m'écrie :
« Georges Dutrey !
— Tiens l C'est vous ? » dit-il en me tendant la main.
Je sentis son étreinte cordiale, et un éclair de joie brilla dans ses yeux. Il ne fut pas plus embarrassé avec moi que si nous nous fussions rencontrés dans un bal quelques jours auparavant. Il me demanda si je voulais aller en avant ou retourner sur mes pas, et, comme je lui répondis que j'avais • déjà poussé ma promenade beaucoup trop loin, il me prit le bras et déclara qu'il allait me reconduire. Nous causâmes d'abord de nos amis d'autrefois. Il
les avait presque tous perdus de vue, me dit-il, et il était bien aise d*avoir quelques renseignements sur leur compte. A chaque détail que je lui donnais, il poussait une petite exclamation tranquille et sérieuse, et quelquefois un soupir, comme si la destinée des autres eût été pour lui- un sujet d'envie. Je n'osais Tinterroger sur ce qui le concernait personnellement; je savais qu'il ne se livrait pas volontiers, et je n'avais d'autre droit à sa confiance que la sympathie qu'il m'avait toujours inspirée. Quand le texte des amis absents fut épuisé, il se jeta dans les généralités et s'étendit sur les beautés de la nature en cette saison. La route que nous suivions était délicieuse; le soleil, sans nous atteindre , se jouait à travers les feuilles : il me fit remarquer leur tendre éclat, ajoutant d'un air mélancolique que nous-les foulerions aux pieds en une autre saison , comme nous foulions en ce moment celles qui, l'année précédente, nous avaient prêté leur ombre. Sa voix était de plus en plus basse et douce. Puis tout à coup, comme cédautà un entraînement contre lequel il luttait, il m'interrogea sur mes travaux, sur mes projets, il me fit sur moi les questions que je n'osais lui faire sur lui. Je sentis qu'il s'encourageait ainsi à la confiance, et s je ne négligeai rien pour l'y déterminer. Je le mis au courant de mes affaires , je lui fis part de mes ambitions et de mes rêves , je lui dépliai même un
coin de mon cœur où nul autre que lui n'avait jusqu'alors pénétré.
Nous étions arrivés à une sorte de rotonde plantée de grands chênes. Une source chantât à quelques pas de nous en tombant* dans un bassin de pierre ; le silence semblait encore plus profond en cet endroit et invitait aux confidences. Mon compa* gnon me proposa de nous asseoir sur le gazon, en disant qu'il me remerciait d'avoir parlé le premier ^t qu'il allait à son tour s'ouvrir tout entier à moi»
c J'ai toujours désiré vous avoir pour ami , me dit*il, mais j'aurais craint de faire des avances qui pouvaient être repoussées, je me suis abstenu par fierté. Aujourd'hui je vois bien que j'ai été trop réservé, et je suis bien résolu à ne point laisser échapper cette nouvelle occasion de me lier solidement avec vous. Ce que je vais vous dire je ne le dirais pas à tout le monde. Je ne suis pas très-com-» municatif, vous avez dû vous en apercevoir. Cependant, depuis quelque temps j'éprouvais le besoin de me confier ; j'avais même commencé une lettre k un de mes amis qui est à l'autre bout de la France, mais les détails dans lesquels je devais entrer m'ont effrayé. Il y a , vous savez , de ces petites choses qu'on n'écrit pas, qui semblent puériles, et qui ont pourtant une grande influence sur la destinée. Vous êtes l'homme le mieux fait pour me comprendre,
et je rends de nouveau grâce au hasard de cette ren« contre inattendue.
« Je n*ai guère connu avant mon mariage ce que c'est que la vie de famille. Mon père et ma mère ne vivaient pas ensemble. Je me souviens qu'étant tout jeune je fus témoin d'une longue et bizarre querelle qui s'éleva entre eux, et à la suite de laquelle ils se séparèrent pour toujours. Je restai avec mon. père. Il était chef de bureau dans le ministère où je suis entré plus tard, et, comme il ne mangeait pas chez lui, j'étais quelquefois des semaines entières sans le voir. Il ne me témoignait , du reste , aucune espèce d'affection, et je ne me rappelle pas qu'il m'ait jamais embrassé. J'étais confié aux soins d'une bonne qui n'était point méchante et qui m'aimait, je le reconnais à présent, mais qui tantôt me frappait brutalement et tantôt me dévorait de baisers et de caresses. Cette bonne me conduisait presque tous les jours aux Tuileries, et c'est là que je voyais ma mère qui m'apportait des bonbons et qui m'embrassait d'une façon convulsive. Je n'étais sensible qu'aux bonbons. Mon cœur, auquel avait manqué la douce chaleur du foyer domestique, lie s'était point ouvert encore. J'insiste là -dessus, parce que ces impressions d'enfance laissèrent en moi une trace profonde , et que les observations que je fis par la suite dans quelques intérieurs où je fus admis me confirmèrent de plus en plus dans l'idée
que tous les parents ressemblaient aux miens. C'est ce qui m'a fait de bonne heure aimer le monde, où je voyais que chacun se contraignait et où les rapports avaient ainsi plus de douceur et plus de dignité. J'étais encore au collège quand je perdis mon père et ma mère à quelques mois l'un de l'autre. Je dois vous avouer que je sentis peu cette perte, et, comme j'appris par un cousin , qui était mon tuteur, . qu'ils m'avaient laissé près de deux cent mille francs, je ne songeai plus bientôt qu'au plaisir que j'aurais à les dépenser lorsque je serais majeur.
< Je n'avais personne dont les conseils pussent me retenir. Ce n'est pas sans un sentiment d'effroi que je pensé aujourd'hui à la liberté absolue dont j'étais alors à la veille de jouir. Fort heureusement, le lendemain môme de ma sortie du collège, je rencontrai un de mes anciens camarades plus âgé que moi, mais orphelin comme moi, et qui venait de dévorer en moins de deux ans une très-belle fortune. Il me pria de lui prêter vingt francs. Cela me donna à réfléchir , je vis combien il est facile de se ruiner, et je fis aussitôt des démarches pour avoir une place. Cependant, comme il faut toujours que nous acquérions de l'expérience & nos dépens , je faillis, à quelque temps de là, perdre tout le fruit de mes bonnes résolutions. Vous devinez qu'il s'agit d'une femme. Je ne vous raconterai point cet amour :
il ressemble à tous ceux dé la vingtième année, et il se complique pour mol.de souvenirs dont je rougis et que je voudrais oublier, quoique je n'aie eu pourtant aucun reproche grave à me faire. Je vous dirai seulement que ma maltresse était une femme mariée, et que je puisai dans cette liaison de nouveaux arguments contre ce que j'appelais le mensonge des vertus domestiques. J'en étais venu à me demander s'il y avait dans le monde d'une grande ville un seul intérieur digne et heureux , je ne concevais pas qu'on pût renoncer au bonhe/ir de vivre seul, je regardais d'un air de pitié ceux de mes amis qui se décidaient au mariage. En un mot, l'humanité ne me paraissait belle qu'en toilette; je préférais le lan* gage apprêté de nos salons au langage intime qui , en toute occasion, m'avait semblé ignoble ou brutal. Voilà dans quelles dispositions j'étais lorsque je vous connus, et c'est aussi en partie pour cela que je préférai rester avec vous sur le pied de simple connaissance , ne voulant pas m'exposer à voir s'établir entre nous le laisser aller d'une amitié vul<gaire.
« Aujourd'hui tout est changé , aujourd'hui je craindrais de revoir ce monde officiel que j'aimais, aujourd'hui je sais que la vie intime peut être digne et charmante. Comment en suis-je venu là? Par quel concours de circonstances ai-je été amené à abandonner mes idées pour en adopter de toutes
contraires? C'est ce qu'il n'est point aisé de vous conter au milieu des émotions et des douleurs que remue en moi ce passé si proche encore. >
Je l'écoutais allentivement et l'observais sans en avoir l'air. Il fixa un regard morne sur la sérénité du ciel et l'abaissa presque aussitôt. Je vis passer une ombre sur sa mâle et belle figure et je compris qu'il était malheureux, mais d'un malheur qu'il aimait mieux peut-être que sa tranquillité d'autrefois. Quoique ma curiosité fût vivement excitée, je jugeai plus prudent de n'en rien témoigner : la confiance s'effarouche de si peu de chose ! Il reprit de luimême au bout d'un instant et se jeta en plein dans son récit, comme pour échapper à l'embarras d'une transition.
< Un jour» me dit-il, c'était un dimanche, il fai«» sait un temps superbe comme celui-ci ; j'étais accablé du sentiment de ma solitude, et, ne sachant que faire, il me prit fantaisie d'aller voir jouer les eaux à Versailles. Ma fantaisie, vous le voyez, n'avait rien de bien poétique* Je me trouvai, en chemin de fer, à côté d'un vieux monsieur qui m'adressa plusieurs fois la parole et auquel je répondis assez obligeamment, contre mon habitude, car j'ai sous ce rapport un peu de la roideur anglaise, et je n'aime pas à entamer la conversation avec le premier venu. Mais mon compagnon de route avait quelque chose de si bon et de si ouvert, un sourire si franc, une voix si
sympathique qu'il était impossible de lui tenir ri« gueur. C'était un homme d'une soixantaine d'années environ, de moyenne taille, mais fort et bien constitué; avec des cheveux tout blancs et une figure fraîche comme celle d'un jeune homme. Il portait un chapeau de paille et un costume d'été de couleur claire. Les quelques mots que nous échan-* geàmes me firent comprendre que j'avais affaire à un homme heureux, et que le dedans chez lui était, aussi calme et aussi harmonieux que le dehors. Quand nous fûmes arrivés , il me salua et s'apprêta à descendre le premier , mais un mouvement du convoi lui fit perdre l'équilibre et il tomba. Je m'élançai et l'aidai à se relever en lui demandant s'il ne s'était point blessé. Il me dit que ce n'était rien , qu'il avait voulu descendre en jeune homme et qu'il en .était puni , mais que, quand il aurait fait quelques pas, il n'y paraîtrait plus. Gomme il semblait pressé de se dérober aux curieux qui s'attroupaient déjà autour de nous, je lui offris mon bras, qu'il refusa d'abord et qu'il réclama ensuite, seulement pour sortir de la gare, me dit-il. Une fois dans les rues de Versailles, il reconnut qu'il s'était blessé au genou et qu'il avait de la peine à marcher. J'insistai pour le reconduire jusque chez lui, il accepta.
c Je me rappelle les moindres circonstances de cet accident , et c'est bien naturel» puisque c'est cet accident même qui décida de mon avenir en me
mettant en rapport avec des personnes que je ne puis trop chérir et respecter. Mon compagnon demeurait sur le boulevard delà Reine. La course était longue « surtout du pas dont nous la faisions. II m'apprit en chemin qu'il s'appelait M. Gonthard, qu'il avait dirigé à Paris une manufacture , et qu'il s'était enfin retiré à Versailles après avoir réalisé d'assez jolis bénéfices. La légère souffrance qu'il éprouvait ne lui faisait rien perdre de sn bonne humeur. Il craignait seulement que sa femme et sa fille ne fussent inquiètes en le voyant revenir au ' bras d'un inconnu, lui qui d'ordinaire revenait toujours seul et d'un pied si leste.
€ C'est qu'il n'y a pas moyen de leur échapper, ; ajou(a-t-il. Je suis sûr qu'elles sont à la fenêtre et qu'elles guettent mon retour depuis plus d'une heure. Je ne vais jamais à Paris le dimanche , il a fallu une circonstance toute particulière pour que j'y allasse, et encore elles voulaient m'en empêcher. Allons, allons, mon compte est bon; si j'ai quelque chose de cassé , il n'y a pas de danger qu'on me le pardonne. »
«Cette bonhomie, cette franchise me gagnaient de plus en plus. Je lui dis mon nom. Il se trouva qu'il avait connu mon père, mais je vis bien au mouvement qui lui échappa qu'il n'avait point gardé de lui un très-agréable souvenir. Je me crus obligé de lui donner des explications, et je le mis ,
en quelques mots, au courant de ce qui me concernait. Bref, nous étions les meilleurs amis du monde en arrivant chez lui .
« L'habitation ressemblait au propriétaire; elle avait un aspect riant qui attirait. Ce n'était point une maison, comme il me l'avait dit, c'était un petit hôtel, de construction moderne, situé entre cour et jardin , entouré de beaux arbres séculaires qu'on avait respectés. A peine avions-nous mis le pied sur la première marche du perron , qu'une dame , qui pouvait bien avoir une quarantaine d'années , s'avança au devant de nous. Elle avait un ch&le, un chapeau, et paraissait prête à sortir. Sa physionomie était gracieuse et distinguée, quoique altérée en ce moment par un reste d'inquiétude. Elle me regarda, me salua et dit à M. Gonthard :
cNous perdions patience, nous allions te chercher. Que t*est-il donc arrivé?
— Rien du tout, ma bonne amie. C'est ma femme, ajouta-t-il en se tournant vers moi , et je ne vous avais pas trompé en vous disant qu'on me croirait mort. Mais où donc est Fdlicie?
— Elle était avec moi, reprit la dame. C'est qu'elle n'ose paraître, sans doute.
— Elle n'ose, elle n'ose! Monsieur lui fait-il peur? Ces jeunes filles sont étonnantes. Félicie, Félicie! cria-t-il à plusieurs reprises. Féliçie, viens m'embrasser. »
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« Une jenne fille syelte, brane, cbarmanle, parut tant à coup et se précipita dam ses bras sans rien dire.
« Il l'embrassa avec tendresse, puis, attirant sa femme à lui, il l'embrassa aussi et me dit en souriant :
« Vous excusez? »
< Mme Gonthard un peu confuse nous proposa d'entrer. Nous la suivîmes, et je pus juger tout de suite combien Télégance et le confort de llnlérieur répondaient aux grâces du dehors. Le luxe j était naturel, pour ainsi dire, et semblait servir à Tnlilité. Rien n'avait été calculé pour éblouir les yeux. Les meubles de prix, les tableaux, les objets d'art, et j*en pus remarquer , dans le premier moment , quelques-uns d'exquis, ne s'étalaient pas avec cette profusion qui fait croire qu'on a réuni le mobilier de deux maisons en une seule. Tout était de bon goût, simple et harmonieux.
« Cependant Mmie Gonthard avait observé Son mari. Celui-ci, n^ayant plus l'appui de mon Ibras, n'avait pu s'empêcher de boilet légèrement. A peirtc arrivé dans le salon, il se jeta sur Un fauteuil.
< Qu'est-ce que tu as donc? lui dit sa femme en Courant à lui. Tu as l'air d'avoir de la peine à marcher.... et ton pantalon est déchiré, ajouta-t-elle avec un peu d'effroi. Tu es tombé !
■=- Non pas.
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— Tu es tombé , et c'est parce que tu ne pouvais revenir seul que monsieur fa reconduit jusqu'ici. N'est-ce pas ? fit-elle en me regardant. I — Mon Dieu, madame, puisque vous avez de-
I viné.... Mais la chute n'a pas été grave, repris-je en
^ voyant pâlir les deux femmes, et il vaut mieux même
que monsieur ait fait aussitôt après une petite course à pied. « I < La mère dit tout bas quelques mots à sa fille, qui
sortit sur-le-champ du salon.
«Là, s'écria M. Gontbard, j'en étais bien sûr, voilà toute la maison en émoi! Je vous demande s'il y a de la raison à s'agiter ainsi, parce que j'ai fait un faux pas en descendant de wagon. Je ne suis pas tombé, d'ailleurs, j'ai fait semblant. J'avais f causé pendant le voyage avec monsieur, j'avais ap-^ pris qu'il était le fils d'un de mes anciens camarades, il m'avait plu ce jeune homme; je voulais rengager à venir chez nous, et, ne sachant comment m'y prendre, j'ai eu l'air de tomber pour qu'il m'offrît de me recondtdre.
^ Ne plaisante pas ainsi, dit Mme Gonthard. Je sais bien que tu ne le fais que pour me rassurer; mais je te connais, et je n'en ^is pas moins inquiète. Bien sûr, tu n'éprouves aucun mal? f* — Aucun, je te jure. Seulement je me demande
comment on me Jaissera retourner seul à PariSj maintenant que mon escapade est connue. On dura
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toujoars ma chute à me jeter au nez, car on va eu faire une grosse histoire. Je suis certain que ma fille ne nous a quittés que pour envoyer chercher le médecin. Pourtant je ne me suis jamais mieux trouvé qu'en ce moment. Mais pardon, fit-il en s'adressant à moi, pardon de vous faire assister à une scène de famille où je joue le rôle intéressant. Vous n'avez plus de temps à perdre, vous êtes venu à Versailles pour voir les grandes eaux ; partez. Les chevaux sont à la voiture, on va vous conduire jusqu'au parc. Ne faites pas d'objections, il ne faut pas contrarier les personnes souffrantes. Vous vous promènerez à votre aise, vous retrouverez ma voiture Ji l'une des grilles, et vous reviendrez sans façon dîner avec nous. Peut-être qu'alors ces dames seront plus calmes et qu'elles pourront s'occuper un peu de vous. Ah! n'allez point faire de façons, je vous prie! Je vous connais plus que vous ne méconnaissez; je me suis brouillé avec votre père à cause de vous quand vous aviez huit ans. Je m'intéressais toujours à vous^ quoique vous ayant perdu de vue. Dernièrement encore je prenais des informations sur votre compte, et on me répondait que vous étiez un très-aimable garçon. On ne m'a pas trompé, Ainsi c'est convenu, nous vous attendons ce soir, à six heures. Au revoir. Je n'entends rien. »
• Il n'y avait pas moyen de résister à ces instances, et surtout au ton dont elles étaient faites. Mme Gon-
thard se joignit à son mari pour me décider, et je ne les quittai qu'après leur avoir formellement promis de revenir. La voiture me conduisit au parc; mais la foule qui Tencombrait me déplut et m'at-
^ trista : je ne vis que la poussière et le soleil , les
'eaux elles-mêmes me parurent mesquines et indignes de leur réputation. C'est que mon esprit n'était point présent à toutes ces splendeurs, c'est qu'il était resté dans le petit hôtel du boulevard de la
i Reine. Lorsque j'y revins, je trouvai ces dames
> presque gaies : le médecin les avait rassurées. Je pus*
^ apprécier alors la grâce, la politesse et les senti-
ments délicats de la maîtresse de la maison ; je pus
^ aussi me confirmer de plus en plus dans l'eslime
et la sympathie que M. Gonthard m'avait inspirées tout d'abord. Ce n'était pas seulement une bonne et joyeuse nature , c'était un homme d'un esprit cultivé, d'une raison supérieure. Nous causâmes
p pendant trois heures de mille choses sans effort et
sans fatigue et sans appeler une seule fois la médisance à notre aide. Mais ce qui me frappa dans cette première entrevue, je ne puis trop le répéter, ce fut l'air simple et naturel dont ces trois personnes agissaient et se parlaient entre elles. On sentait qu'il n'y avait rien de cet apprêt que je n'avais
r ^ trouvé que dans le monde , que la présence d'un
étranger ne changeait rien à leurs rapports, qu'elles avaient toujours la même manière d'être et les
mêmes égards l'une pour l'autre. Plus je les connuSf plus je goûtai cette familiarité sans grossièreté, cette convenance sans roideur, cette aisance sans laisser aller que je n'avais pu rencontrer encore. Ce fut pour moi comme une surprise et un enchantement de découvrir que cette vie que j'avais rêvée était réalisable ici-bas.
« J'y retournai le dimanche suivant. On m'invita encore à dtner ; je voulais refuser, mais on insista et on n'eut point de peine à triompher de mon refus, JA. Gonthard me proposa de faire une promenade à cheval dans les bois de Satory. Pendant la promenade, il me parla de mon père ; il me dit qu'ils * étaient du même pays, qu*ils avaient été très-liés et qu'il n'avait pas tenu à lui que je fusse élevé d'une autre manière. Il ajouta que j'avais plus de mérite qu'un autre à être ce que j'étais. Je ne puis dire à quel point je fus sensible à cet éloge : je comprenais en ce moment combien on peut aimer son père, et je regrettais que l'homme qui me parlait ne fût pas le mien. La journée était admirable ; on entendait dans le lointain les cors d'une chasse, et les sites que nous traversions étaient tout à fait pittoresques. Comme je m'en émerveillais :
« Je vous en ferai voir de plus beaux dimanche prochain, » me dit M. Gonthard.
c Je revins tous les dimanches. On s'habitua à moi, j'étais tout habitué à eux ; je fus bientôt le
convive préféré et le meilleur ami de la maison, sans avoir songé beaucoup encore qu'il y avait dans cette maison une jeune fille de dix-huit ans et que j'en avais vingt-huit à peine. »
Ici Georges Dutrey s'arrêta brusquement et se leva comme pour regarder le ciel, qui, depuis quelques instants, avait changé d'aspect. Des nuages s'étaient amoncelés au-dessus de nos tètes, on ne voyait plus un seul petit coin d'azur, et le soleil donnait aux feuilles une de ces teintes de mauvais présage qui font le désespoir du peintre : la lumière est encore éclatante , mais elle semble terne dans son éclat.
c Nous allons être mouillés , me dit Georges , et, d'ailleurs, je n'aurais pas eu le temps de tout vous conter aujourd'hui. S'il fait beau demain , trouvez- vous à cette fontaine, j'y serai à la même heure et je vous finirai mon histoire. J'ai besoin que vous soyez instruit de tout. Puis nous prendrons jour, vous viendrez me voir à Versailles, je vous présenterai à mon beau-père et à ma belle* mère.
« Et à votre femme? iriterrompis-je en souriant.
— Je suis veuf, » répondit-il d'une voix brève.
Je demeurai frappé de cette révélation imprévue. Il me serra la main sans parler, se détourna et s'éloigna d'un pas rapide. Je le suivais de l'œil avec
un mélange d'étonnement et de pitié, lorsque les premières gouttes de pluie, tombant bruyamment sur les feuilles, m'avertirent qu(& je devais moi-même songer au retour.
FELICIE.
L'orage qui s'était annoncé vers le milieu du jour avait pris un temps d'arrêt et n'avaitéclaté que dans la nuit, mais avec une furie incroyable, avec des rafales de vent et des torrents de pluie » avec des éclairs qui se croisaient, avec d'incessants grondements de tonnerre. Je ne croyais pas pouvoir sortir le lendemain, et tout en songeant aux aven-* tures de Georges Dutreyje me disais qu'il ne serait sans doute pas plus brave que moi, et que je ne ^ pourrais, par conséquent, en apprendre la fin. Mais,
aux premières lueurs de l'aurore , les éléments déchaînés se calmèrent comme par enchantement. Le
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soleil, se levant radieux, réjouit le ciel et la terre. J'entendis les oiseaux saluer sa bienvenue, et le sommeil du matin vint réparer pour moi l'insomnie de la nuit. Quand je me levai, les traces de l'orage avaient presque disparu ; seulement la terre, exhalait une sorte de vapeur blanche que les rayons absorbaient peu à peu.
c Hélas! pensais-je , les orages de la vie laissent des traces plus profondes» et les désastres humains ne sont ni si aisément ni si promptement oubliés. »
A l'heure convenue j'étais le premier au rendezvous. Je m'assis sur la pierre de la fontaine, et je vis bientôt venir à moi Georges Dutrey marchant à grands pas à travers le gazon humide.
« Quel temps nous avons eu ! s'écria-t-il dès qu'il jugea que je pouvais l'entendre. Savez-vous bien que cette nuit, pendant que le ciel faisait tout ce vacarme, je n'avais qu'une crainte, celle de ne pouvoir me rendre ici? Oui, j'avais peur de ne pouvoir achever aujourd'hui ce que j'ai commencé hier.
— J'en avais peur aussi, » lui répondis-je.
Il me tendit la main, et, secouant l'eau qui dégouttait de son pantalon , il prit place à côté de moi. J'avais remarqué sur sa figure une profonde impression de tristesse, je comprenais qu'il était parvenu à un point de son récit où il lui était à la fois doux et pénible de poursuivre, et je voulus le laisser libre de rentrer en matière comme il l'enten-
drait. II se recueillit un moment, et, les yeux baissés vers la terre :
« Je suis avide, me dit-il, de vous éclaircir chaque point de ce passé; j'ai h&te de vous faire pénétrer jusque dans le fond de mon cœur. Cela me semble singulier, car autrefois , quand j'avais des chagrins, j'amais mieux me taire que d'en parler. On dirait qu'en parlant on arrache l'appareil qui recouvre une plaie vive. Ef cependant, aujourd'hui, il faut bien en convenir, j'éprouve mi plaisir poignant à faire revivre à vos yeux celle que j'ai perdue pour jamais. » •
< Elle avait dix-huit ans. Elle était d'une taille élancée sans paraître grande; elle avait des traits fins et réguliers, des yeux bleus et des cheveux noirs. Je vous montrerai son portrait, et, d'ailleurs, vous verrez sa mère à qui elle ressemblait beaucoup. Dès qu'on la voyait, on s'écriait : « La belle enfant! » Il était nécessaire de mêler ces idées d'enfance et de beauté pour traduire l'impression qu'elle produisait sur vous. Mais sa beauté n'était pas son plus grand charme; son plus grand charme était sa modestie. Elle rougissait et se troublait lorsqu'on lui parlait ou qu'on la regardait, et, comme j'avais remarqué cela tout de suite, j'avais Fair, dans les premiers temps, de ne pas faire attention à elle. Elle m'en savait gré au fond, et ce fut ainsi que s'établit entre nous une sorte d'intimité. Mais à mesure que
cette intimité s*acerut, cette délicatessç d*impres« sions parut s'accroître aussi; elle n'avait plus même besoin de me voir ou de m'cntendre pour se troubler, elle devinait ma présence, et sa mère disait en Fobservant : « Georges n'est pas loin. » Et plus tard, plusieurs mois après notre mariage, lorsque j'étais seul avec elle, si je l'interrogeais, si je lui demandais son avis sur quelque chose, je la voyais rougir et se troubler encore. ...»
Il se tut, je tournai la tète de l'autre côté. Les hommes ont la pudeur des larmes, et je ne voulais pas qu'il crût que j'épiais les siennes. Il pleura amèrement pendant quelques instants.
c Je vous ai dit hier, reprit- il, que je m'habituai insensiblement à me rendre tous les dimanches chez M. Gonthard et que sa fille n'était point l'aimant qui m'y attirait. Non, j'y allais plus pour lui que pour elle, ou plutôt j'y allais cour eux. Je me sentais à mon aise au sein de cette famille; c'était ma récompense de la semaine de respirer l'air qu'ils respiraient, de me retremper dans leur calme et leur sérénité. J'aimais à m'enlrefenir avec M. Gonthard, j'aimais à causer avec sa femme. Du reste, tout dans la maison me plaisait. Je jouissais de cet ordre et de cet arrangement qui se faisaient admirer jusque dans les moindres choses. Sans doute que ma satisfaction se manifestait à mon insu; je m'aperçus bien vite que je n'avais point affaire à des
ingrats, le plaisir était double lorsque jWrivais à la Yilla-aux-Roses ( c'est ainsi qu*on désigne dans le pays rhabitation de M. Gontbard). Un grand chien de Terre-Neuve qui veillait dans la cour me faisait fête le premier et accourait à moi en gambadant; les chevaux reconnaissaient ma main lorsque je les caressais en passant. Que vous dirai-je de plus? Je fis, sans y songer nullement, tout ce qu'il fallait faire pour atteindre un but que j'aurais manqué peut-ôlre si j'y avais visé.
« Un jour que je me promenais dans le parc avec M. Qonthard, il prit un air sérieux que je ne lui connaissais pas et me demanda mon âge. Je lui dis que j'avais vingt-huit ans.
« A vingt-huit ans , fit-il , Thomme commence à réfléchir. Quels» sont vos projets? Pensez-vous à vous marier? »
« Je me mis à rire et lui répondis que je n*y avais jamais pensé et que je n'y penserais probablement jamais. Là-dessus je lui exposai mes préventions conti*e le mariage. Il m'écouta fort attentivement, ne me présenta aucune objection et finit par reprendre son air habituel.
« Je suis fâché, dit-il, de vous trouver dans des dispositions semblables, car j'avais'justement quelqu'un à vous proposer.
— Je vous rends grâces. ' — Une jeune persomie charmante.
— Qui ne saurait me convenir.
— Qui vous convient, au contraire, qui vous convient de tous points. >
c Je le regardai d'un air étonné.
« Écoutez, reprit-il d'un ton amical où perçait néanmoins une légère nuance de gravité, vous allez me quitter dans une heure pour ne me revoir que dans un an ou deux, ou nous allons signer un bail qui nous liera l'un à l'autre à tout jamais. Voulezvous épouser ma fille? >
c Je fis un bond en arrière^ et m'arrètant et le considérant avec une confusion sincère :
— Moi, monsieur? moi? m'écriai-je.
— Oui, vous, vous-même. Je ne m'attendais certes pafs à vous voir tomber de si haut; mais enfin le mot est lâché. Voyez si nous vous convenons. A^ous me convenez à moi, vous convenez à ma femme, je pense que vous conviendriez à ma fille.... N'allez pas croire qu'elle soit folle de vous; mais, sans aimer encore, elle est sur la pente qui mène à l'amour: il ne s'agit que de la pousser ou de l'arrê* ter. Vous concevez bien que je ne suis pas un père Géronte et que je ne vous parlerais point du mal, si je ne savais qu'il est encore temps d'y remédier. Mais je crois qu'il faudrait un remède énergique. Voilà pourquoi je vous disais tout à l'heure qu'il serait bon, en cas de refus, que vous disparussiez pour un an ou deux. Voyons, que décidez-^vous?
— Ah! monsieur, lui dis-je, je ne .saurais exprimer combien je suis touché de vous avoir inspiré assez de confiance....
— Il ne s'agit pas de compliments, interrompit-il, il s'agit de payer ma franchise par la vôtre. Cette maison vous plaît : vous Thabiteriez. Nous ne sommes pas gènanfs, ma femme et moi, et, d'ailleurs, vous auriez un appartement séparé. Mais je crois bien que vous aimeriez mieux vivre en famille, et je vous avoue que c'est aussi mon vœu le plus cher. C'est parce que j'ai compris que vous aimiez notre manière de vivre que j'ai d'abord pensé à vous. Je donne à ma fille quatre cent mille francs de dot.
— Mais, monsieur, repris-je encore, c'est cette dot elle-même qui m'arrête. Vous me croyez plus riche que je ne suis, je" n'ai que deux cent mille francs à moi.
— Allez-vous me reprocher ma fortune à présent? s'écria-t-il avec une colère charmante. C'est précisément parce que je suis plus riche que vous que j'ai pu vous faire la proposition que vous recevez si mal. Vous avez deux cent mille francs! C'est fort joli, et, si je l'avais su, je n'aurais pas été si hardi. Deux cent mille francs et beau garçon! Mais il y a de quoi épouser une princesse. Cependant il me faut une réponse. Tenez, j'ai une lettre à écrire, réfléchissez en vous promenant, et je reviendrai vous trouver dans une demi-heure.
28 PERDUE ET BETROUVËE.
— Non, monsieur, fis-je en le retenant, je n*ai pas besoin de réfléchir, et je dois, comme vous le disiez, payer votre franchise par la mienne. Je ne dirai pas que j'aime votre fille, mes vœux n'auraient jamais osé s'égarer jusqu'à elle, et je n'ai pour elle que l'affection d'un frère; mais ce que vous ne pouvez ignorer, c'est que j'ai pour vous et pour Mme Gonthard une affection toute filiale, et je tremble de joie & l'idée de passer ma vie avec vous. »
< Il me prit les mains, les serra fortement et passa son bras sous le mien pour rentrer dans la maison comme la première fois que j'y étais venu. Ces dames qui étaient sorties ne tardèrent pas à revenir, et au ton dont Mme Gonthard me dit : < Ah ! monsieur Georges, vous restez donc à diner avec nous, » je vis bien qu'elle n'était pas tout à fait étrangère à la proposition qu'on m'avait faite, mais il me fut de môme aisé de voir que la jeune fille ne se doutait de rien.
« Je fus effrayé pendant quelques jours de la brusque détermination que j'avais prise, puis je m'accoutumai peu à peu à cette perspective de bonheur. Une seule chose m'inquiétait : la jeune fille avait-elle réellement pour moi les sentiments que lui prêtait son père? Je n'avais rien remarqué en elle qui pût me le faire supposer, et, le dimanche suivant, ayant passé toute la journée auprès d'elle
et l'ayant observée avec une attention intéressée, je ne vis rien non plus qui pût me fixer à cet égard. Félicie était toujours cette enfant craintive et rougissante que ma présence embarrassait. Il n'y avait que de la pudeur dans son trouble, j'y cherchai en vain de l'amour. Mais cette recherche eut un résultat que je n'avais pas prévu ; je saisis toutes les nuances de cette beauté délicate, je vis dans ses yeux toute la pureté de son âme, je découvris en elle mille qualités exquises, et mon cœur se laissa prendre en essayant de savoir si le sien était pris. En revenant le soir à Paris je me disais déjà avec découragement et comme si ce rêve eût été près définir:
« Le père s'est trompé, elle ne m'aime pas ! » < Cette incertitude se prolongea pendant près de deux mois. J'avais pris M. Gonthard pour confident et je lui soumettais tous mes doutes. Il en riait doucement, soutenant toujours qu'elle m'aimait, qu'il en était sûr, mais qu'il n'en avait point de preuves. J'en étais venu à être très-malheureux. C'était la timidité même de la jeune fille qui me déconcertait, je craignais de l'effaroucher en lui parlant, et, lorsque par hasard, on nous laissait en tète-à-tète, j'étais comme un enfant qui désire s'emparer d'un oiseau et qui n'ose faire un pas ni un mouvement. Enfin un jour je pris courage, et, la trouvant seule dans le salon, occupée à broder, je m'assis à côté
d'elle et risquai les premiers mots d'une voix mal assurée. Elle se leva comme pour s'enfuir. Je la retins par sa robe et pressai sa main dans les miennes; elle ne ât pas un grand effort pour m'échapper, mais elle détourna la tète, et je fus obligé de parler sans voir l'effet que produisaient mes paroles. Je lui dis que j'avais l'aveu de son père, que tout dépendait d'elle et qu'il y allait du bonheur de ma vie. Elle restait immobile et ne se retournait pas. J'ajoutai alors que je comprenais trop & son silence qu'il n'y avait plus d'espoir et que je n'avais qu'à m'éloigner pour toujours. Elle tressaillit. Je ne retenais plus sa main, et elle ne fuyait pas. En ce moment sa mère rentra. Elle se rassit vivement et reprit sa broderie pour cacher l'émotion dont elle n'était plus maltresse.
< Je m'en allai, ce soir-là, plus calme et presque heureux. Je n'avais pas obtenu ce que je voulais, un oui bien distinct, mais je sentais que ce oui était impossible à prononcer et que même au pied de l'autel le prêtre ne l'entendrait pas. Quelques jours après, M. GontKard vint chez moi pour-m'annoncer qu'il ne s'agissait plus que de flxer l'époque du ma* riage. Homme excellent! Rare et charmante nature! Je n'oublierai jamais toute la joie, toute l'affection qu'il me témoigna en cette circonstance, et, maintenant que je le connais, je suis certain qu'il ne s'en montra si prodigue que pour me cacher en
quelque sorte que c'était à moi surtout que ce mariage était avantageux.
c Nous nous mariâmes au bout de six semaines» et, après avoir passé quelques jours en famille, nous partîmes, ma femme et moi, pour l'Italie. J'espérais pendant le voyage, et grâce à la familiarité d'un long téte-à-tèle, triompher de sa réserve et établir doucement entre elle et moi l'égalité qui convient entre époux. Tous mes efforts furent vains. Elle se soumettait à toutes mes volontés, mais i]lui était, impossible d'en manifester une qui lui fût propre. Ses désirs étaient ceux que j'avais exprimés, ses plaisirs ceux que je préférais. On m'avait livré une adorable enfant, et je ne pus réussir à faire d'elle une jeune femme. Du reste, elle n'avait de l'enfance que l'inexpérience et la grâce : rien d'inconstant en elle, rien de capricieux; il semblait qu'elle était heureuse d'être dirigée, d'être gouvernée et d'échapper ainsi à la responsabilité de ses actes. Hélas! ce ne fut que trop tard que je devinai que cette soumission sans bornes prenait sa source dans l'amour qu'elle avait pour moi, amour profond et mystérieux, trop pur pour être exprimé dans la langue des hommes et qu'elle ne voulait sans doute confier qu'à l'oreille des anges !
. « A notre retour d'Italie, l'accueil qu'on nous fit, le bien-être et le charme de la Villa-aux-Roses nous empêchèrent de regretter les splendeurs des pays
3S PERDUE ET RETROUTftE.
lointains. On avait profité de notre absence ponr ' i nous faire arranger un appartement complet où le | goût de M. Gonthard avait présidé aux moindres j détails, où l'on avait réuni tout ce qui peut ëlre utile ou agréable. Le digne vieillard en était tout fier. j
c C'est mon chef-d'œuvre que cet appartement» > disait-il.
« De cette façon nous aviions notre liberté, tout en demeurant avec eux, et nous n'avions jamais à réclamer ni même à désirer la solitude. Nous allions \ chez eux autant que nous voulions, mais il fallait les prier en quelque sorte pour qu'ils vinssent chez * nous. C'est qu'ils possèdent tous deux au plus haut degré la discrétion, cette vertu si rare et si néces* saire dans la vie en commun. ^
< Je ne crois pas que jamais mortel ait passé six l
mois plus parfaitement calmes, plus parfaitement heureux que ceux que je passai dans l'intérieur de cette famille. Nous ne voyions de monde que juste ce qu'il en fallait pour rompre l'uniformité de no- '^ tre vie, et nous n'étions jamais plus contents, plus à notre aise que lorsque nous étions seuls tous les quatre. Que de soirées charmantes se sont écoulées ainsi ! C^était l'été. Nous sortions en yoiture au soleil couchant, nous nous faisions conduire dans cos> i beaux bois qui avoisinent Versailles. La bonne humeur de M. Gonthard égayait la route. Au retour,
PERDUE ET RETROUYËE. 33
on se réunissait dans le salon qui donne sur le jardin; Félicie se mettait au piano et accompagnait en sourdine notre conversation, où elle chantait avec moi un duo lorsqu'on Ten priait bien fort. Minuit sonnait quelquefois que nous étions encore là. Vous me direz que beaucoup de personnes se réunissent ainsi tous les soirs pour causer ou pour faire de la musique et qu'elles s'ennuient. C'est qu'elles n'y mettent pas du leur, comme on dit vulgairement, et que les circonstances extérieures ne peuvent ai- der au bonheur, si nous ne tirons ce bonheur de nousrmémes.
« Mais une joie plus douce que toutes nos joies nous souriait dans un prochain avenir. La santé de Félicie ne nous inspirait aucune inquiétude ; elle appelait de tous ses vœux l'instant où elle pourrait dire : « Notre enfant! » Que de songes! Que de projets! Quelle tendresse prodiguée à l'avance! Nous comptions les jours, nous aurions voulu h&ter la marche du temps. Hélas ! c'était une vie nouvelle que nous attendions, et ce fut la mort qui vint nous frapper. Ma femme mourut en donnant le jour à un fils qui ne lui survécut que quelques heures. >
Georges s'arrêta, sans doute parce qu'il craignait de céder à son émotion. Le silence est comme une digue qu'on oppose aux mouvements tumultueux. Je profitai de cette interruption forcée pour jeter un regard autour de nous; mais la nature ne s'as-
34 PERWE ET RETROUVEE.
soeiait pas comme la veUIe au deuil de mon eom* pagUQQ, lottl le bois semblait en fôte. L'aïur du ciel 6lait aans nuages, les rayons d'or se jouaient dana les branches ou éllncelaient à nos pieds dansl'b^rtie ; on entendait, au milieu 'du calme profond de larao* litude, ce bruissement sourd, ce concert mystérieux Qt vague qui sort on ne sait d*où et qui fait rèvfur aux fées et aux lutins. Jq trouvai que cette joie ex^ térieure insultait à la douleur de Geot*ges, et pv^ nant la parole, je lui dis :
« Il y a uni^n au moiqs quç ce malheur vous est arrivé?
T-T^Il y en aura deux bientôt, répondit-il, mais ce sont de ces malheurs sur lesquels le temps n*a point de prisQ : ils sont toujours présents. Je sens tous les jours davantage la perte que j*ai faite* et c'est surtout depuis que je suis séparé A'elU sana retour que je la connais et que je l'apprécie. Toute^ fois, dans le^ premiers moments, ma douleur eût été plus forte ou^ du moins, plus apparente, si elle n'avait été effacée, en quelque sort^, par celle de Mme Gontbard^ Je fus effrayé de cette dou^ leur, je vis que nous avions à craindre encore. Ma belle-mère fit une maladie qui la tint près de trois mois entre la vifi et la mort.
M Nous suspendîmes nos regrets pour nous dévouer tout entiers k elle. Je lui donnai pendant cea trc^s mois toutes les preuves d'affection dont je
suis Capable, et je n'y eua guère de mérUe» e^v^ je m^éUis accoutumé à me o|x>îre dans ma {\rûpre hm mille, et, quoique ma femme ne fût plus là, je r^« gardais toujours sa mère eemme la mienne. Enfin nous parvlpmes à la sauver, et M. Oonthard, reapi-? nsnt pour la première fois, me dit au milieu de ses lames:
c — Mon cher Gebrges, je vous demande un der«
nier service pour couronner tous ceux que vous
nous avea rendus, promettez-moi de rester avee
• nous..., du moins tant que votre position ne sera
pas changée, ajouta4-il en baissant les yeux.
« 'w Ah! monsieur, lui dis-je, c'est une nouvelle et bien chère feveur que vous m'accordez en ayant l'air de me demander un service. Je songeais avec effroi à Pinstantoù il faudrait nous quitter pour toujours. Quant à remplacer jamais celle qu^ vous m'aviez donnée, je vous jure que je ne le tenterai pas. Je n'étais point par goût disposé au mariage, des cir» constances toutes particulières m'y ont amené, mais je ne courrai pas la chance d'une seconde épreuve.
« «^ Ne dites pas cela, me répondit- il sérieuse? ment, surtout ne le dites pas à ma femme. Elle vous prendrait peutrëtre au mot, et vou9 lui prépareriez de nouveaux chagrins.Les femmes ne se rendent pas compte, comme nous, des devoirs et des iiéeessîtés de la vie, et une mère croit volontiers qu'il est far cite de ne jamais oublier la fill| qu'elle pleure. Vous
êtes jeune, vous n*avez pas encore trente ans, vous seriez imprudent d'engager l'avenir. Il ' ne nous appartient pas, d'ailleurs. Accordez-nous donc simplement ce que nous vous demandons du fond du cœur, demeurez avec nous tout le temps que cela vous sera possible. Hélas! mon cher ami, il n'y a que vous qui puissiez m'aidera consoler ma pauvre femme. >
< Il n'y avait, en effet, que ma présence qui semblât apporter quelque adoucissement à son désespoir. Je ne vous dirai pas conunent on est parvenu br faire rentrer un peu de calme dans cette âme bouleversée. Peut-être se contraint-elle à cause de moi. Quoi qu'il en soit, elle semble vouloir se rattacher à la vie du monde, elle commence à recevoir ses amis, et elle m'a prié l'autre jour de l'accompagner dans quelques visites.
« Quant à H. Gonthard, il est redevenu jeune à mon intention. Nous faisons ensemble de longues courses à cheval, nous allons à la chasse ensemble. Il m'avait conseillé, craignant pour moi l'inaction, de reprendre au ministère la place que j'avais quittée ; mais, comme j'ai fait dernièrement un assez joli héritage et que j'ai toujours eu du goût nour les entreprises industrielles, j'ai mieux aimé conserver mon indépendance et j'ai établi à fi.... une fabrique de plumes métalliques dont vous avez dû voir fumer les hautes cheminées^ Ma fabrique, quoiqu'fl^u dé-
but, est en voie de prospérer. Je suis donc aussi heureux qu'on peut l'être après avoir perdu ce qui faisait tout l'attrait de la vie. Je me complaisdans les souvenirs. Mon beau-père me parle souvent de sa fille; il me raconte vingt détails charmants de son enfance, il me dit : « Félicie cueillait souvent de ces fleurs-là ; » ou bien : < Que Félicie aurait aimé à se promener ici avec nous ! » Mais sa tristesse est sereine, pour ainsi dire, un indifférent même n'en craindrait pas le spectacle, et l'on sent, quand il lève les yeux au ciel, qu'il n'a pas dit à sa fille un éternel adieu.
« J'ai voulu vous faire connaître le cœur de cet excellent homme avant de vous présenter à lui, car vous viendrez nous voir à Versailles; je ne veux plus laisser au hasard le soin de nous réunir, et voilà pourquoi j'ai commencé par vous traiter en ami intime. >
Nous étions levés depuis un moment. Nous nous remimes en marche, choisissont les sentiers les plus ombreux, et nous échangeâmes encore bien des confidences. Mais le nom de Félicie ne fut plus prononcé dans la conversation, et, lorsque j'essayai de revenir sur ce sujet, je vis que Georges éprouvait une sorte d'ébranlement nerveux et que le récit qu'il m'avait fait avait ravivé toute sa douleur. Je résolus donc de ne jamais lui reparler de tout cela ou d'attendre du moins qu'il m'en parl&t lui-même.
96 PERbUB Eî ftETROUVËfi.
N^uê étions arHvés à là lisière du bois. Je lui ^U)is de me rendre le surlendemain à la Villa^ iaux^Roses» et , après nous être une dernière fois Berné la main, nous hous séparâmes , moi pour re*ï>rettdrô mu route è Tombée, lui pour s'élancer datas ki plaine que le soleil inondait de ses Teu^.