LA VILLA-AUX-ROSES
Le surlendemain, à l'heure ^xmvemie. J'étais sur le boulevard de la Reine et je sonnais à la grille de M« Gonthard* J'étais curieux de juger par moi*mèiiie si les choses étaient telles qu'on me les avait décrites, et je dois avouer que le premier coup d*iBil fut tout à fait favorable et que je fus séduit par le seul aspect de cette coquette maison blanche qui semblait plantée au milieu des roses. Je pus constater que cette impression de calme et de bienêtre qu'on ressentait en y entrant était réelle et non imaginaire* On était forcé de se dire, comne
Geoi^es se Tétait dit la première fois qu'il y était venu:
« Je serais heureux d'habiter ici. >
Un domestique , qui n'avait rien Ae l'insolence d'un laquais de bonne maison, vint à ma rencontre, me pria de monter et m'introduisit dans un élégant salon de travail où Georges m'attendait. Je fus reçu à bras otiverts et avec toute la cordialité d'une amitié déjà ancienne, et, comme je lui témoignais mon admiration pour le luxe et le bon goût de sa demeure :
< Ce n'est pas la cage qu'il faut admirer, me ditil, ce sont les oiseaux. »
Puis il me remercia avec effusion de ma visite. Il ne connaissait point de jeunes gens à Versailles, il avait un peu trop négligé ses amis de Paris. Un grand bonheur, puis une douleur cruelle l'avaient tour à tour absorbé. Il y a des phases de la vie où un ami de notre âge qui sympathise avec nous et devant lequel nous pouvons penser tout haut, nous est nécessaire , et nous nous apercevons qu'il nous . manque même lorsque nous avons tout le reste.
Quand une demi-heure à peu près se fut écoulée, il me quitta pour aller voir si sa belle-mère pouvait me recevoir. Il revint m'annoncer d'un air désappointé qu'il y avait une dame avec elle, que cette dame était une espèce de folle qui faisait des visites interminables, et que, si nous nous montrions, il
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n*y aurait plus moyen de s*en débarrasser. Il avait donc jugé plus sage de différer la présenlation.
« Mais mon beau-père est dans le parc» ajoutatril» et, si vous voulez, nous commencerons par lui. >
Nous descendîmes et nous nous trouvâmes devant un vaste tapis de verdure tout semé de beaux arbres et de corbeilles de fleurs, et à travers lequel courait un ruisseau qui prenait en certains endroits les proportions d'une rivière. On avait si bien disposé toutes choses que ce parc semblait grand, bien qu'il fût petit en réalité. Je me récriai de plaisir. Georges cherchait son beau-père; mais je n'étais pas pressé de le voir, au contraire. Les lieux répondent bien, me disais-je, à l'idée que Georges m'en a donnée ; mais en sera-t-il de même des parents de Félicie? N'y a-t-il pas encore dans l'opinion qu'il a d'eux quelque chose de l'amour qu'il avait pour elle ?
Nous découvrîmes enfin M. Gonthard. Il était dans un petit jardin réservé entouré d'un treillage et dans lequel on ne voyait que des roses. Georges m'expliqua que ce jardin appartenait en particulier à son beau-père et que le jardinier n*y travaillait que sous sa haute surveillance.
€ C'est lui, me dit-il, qui soigne tous ses rosiers, qui enlève les roses fanées , qui dégage celles qui veulent éclore. Il en a de toutes les espèces et il est très*fier de sa collection; mais il n'a aucun des travers du collectionneur, et il ne vous donnera de
plùi âtoples détails qu'aufcitit que vous Ites lui de^ manderez. *
M^ Gonthard vint à nous. Il était vêtu de blanc Rv^ Un chapeau de paille. Je fus tout de suite rassuré, Georges ti'avail point exagéré : le maître était digne de rhabitation. On se sentait pris pour lui d'une sympathie irrésistible. La douceur de âa physionomie n*avait rien de fade ; on devinait sous tettfe douceur Télévation et la force d'àme. Du reste, le cadine dans lequel je le voyais, ce costume blanc, œs roses, tout cela s'harmoniait mervcilleusemetit aveo le personnage, et jamais, depuis , eo pensant à lui, je n'ai pu me le représenter que tel qu'il m*é<tait apparu dans cette première rencontre.
Il me dit qu'il me connaissait de réputation , que son (gendre lui avait parlé de moi dans les termes les plus favorables^ le lui retournai le complim^t, et nous nous assîmes tous les trois sur un banc rustique. La conversation roula d'abord sur les événements du jour, puis elle devint plus intime, plus personnelle, et chacun de noUs, sans songer le moins du monde à briller, finit par se montrer sous son aspect le plus avantageux. Cependant il y avait déjà prés d'une heure que nous étions là , Georges se la^ pour aller voir de nouveau si sa .belle-oière ét^it libre> et je restai seul avec M. Go»thardv
Lorsqu' on est trois et qu'un s'éloigne, il est rai*c
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que les deux autres ne s'occupent point de l'absent. Dans le monde , c'eit ordinairetnent ce moment-là qu'on choisit poiir exercer son esprit aux dépens de la charité; toaSs M. Gonthard n'était pa^ Ju rtK)nde, et il ne profita du départ de son gendre que pour me dire tout ie bien qu'il pensait de lui. * Je sais, me dît-îl, que Georges vous a longuement entretenu de mo!^ de ma femme et de l'unique et chère enfant que nous avohs perdue. Je suis tranquille , il ne vous a rien caché de ce qui est à notï-e avantagée ; mais je suis certain aussi qu'il a laissé dans l'ombre tout ce qui est au sien. Il croît noué devoir beaitcoup '; la l-econnaissance lui est auB^ douce qu'elle est pénible à d'autres ^ mais c'eM tïôus maintenant qui sommes en reste avec lui. Vou» croyez le connaître, monsieur : il n'y a que moi qui le connais. Vous ne pouvez vous imaginer coinbieu il est simple, accommodant, d'un caractère égal, combien enfin c'est chose agréable et facile que dé vivre avec lui. Si je ne l'avais pas eu près de moi, ce n'est pas seulement ma fille que je pteurerais à celte heure, il y aurait deux tombes au lieu d'une : la mère n^aurail pas survécu à son enfant. Elle a compris, la pauvre femme, qu'elle n'était pas tout à fait abandonnée et que , tant que Georges était là , il y avait encore queVque chose de Félicie. Il a été admirable de patience et de dévouement. Il s'otd)liait pbur ne s'occuper que de nous.
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Aussi nous l'aimons comme un fils, et c'est bien ce qui m*inquiëte, ^jouta-t-il d*un air pensif, car je commence à songer avec effroi qu'un jour peut venir où il faudra nous séparer de lui. >
Je devinai sa. crainte, et, pour la dissiper, je lui répétai tout ce que Georges m'avait dit l'avantveille à ce sujet. A mesure que je parlais, je voyais sa figure s'éclaircir et une espérance incertaine briller dans ses yeux.
« Je vous crois , reprit-il enfin avec un sourire mélancolique» et vous vous imaginez sans doute qu'il âi'est doux de vous croire. Eh bien, cela va vous paraître bizarre , il n'en est rien , monsieur. Ce n'est point à l'&ge de Georges qu'on peut s'engager à laisser son cœur vide à jamais. Si un sentiment égoïste me pousse à désirer qu'il ne contracte pas d'autres liens, l'intérêt que je lui porte me fait craindre pour lui l'isolement. Ma femme est délicate, j'ai soixante ans passés ; nous pouvons lui manquer un jour. Il a fait.... il aurait fait le bonheur de ma fille : ai-je droit de l'empêcher de faire le bonheur d'une autre? Ne devrais-je pas l'y exhorter plutôt J Mais je ne puis m'y décider ; je songe à cette intimité qui nous est si précieuse, je songe surtout à ma femme qui ne pourrait jamais s'habituer à le voir rechercher une autre alliance. Mon devoir est de m'abstenir. Ce serait peut-être pour elle un coup plus fatal encore.... Mais je vous prie, mon-
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sieur, si par hasard il vous consultait, je vous prie de lui dire que je ne saurais blâmet* une chose qui, après tout, ne serait pas blâmable et que je désire au fond pour lui, tout en la redoutant pour nous. »
Il cessa de parler : il avait aperçu Georges qui revenait à nous. Celui-ci nous apprit avec un mécontentement visible que Mme Dubuisson (c'était le nom de l'importune visiteuse) ne se préparait point du tout à partir et qu'elle semblait décidée, au contraire, à rester là jusqu'au soir.
« Georges n'aime pas Mme Dubuisson, dit en riant M. Gonthard, et pourtant ce n'est pas du tout une méchante femme. Elle est une de nos plus anciennes connaissances, et elle m'amuse quelquefois par ses saillies. >
Georges, répondit que, quant à lui , elle ne l'amusait jamais, et que, de plus , elle avait toujours le ialent de se trouver là lorsqu'on n'avait pas besoin d'elle.
• Je ne puis pas la sentir,» ajouta-t-il tout bas en m'entralnant vers une sorte de petit temple grec où il 7 avait un billard.
. M. Gonthard était de première force à ce jeu ; il n'eut pas de peine à nous battre. Quand Georges jugea que Mme Dubuisson devait être partie , -nous reprîmes notre promenade en nous dirigeant vers l'habitation; mais nous n'avions pas fait dix pas
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qu'une grande femâie vêtue de noir et de rouge et qui avait dans ses mouvements une vivacité extraordinaire tomba tout à eoui^ sur nous, Georges fit un bond en arrière : c'était Mme Dubuisson elle* Inème.
« Je vous trouve à la fin! dit-elle en s'adressant h M. Oonthard. FigureE-vous qu*it y a une heure que je vous cberche , que je vous appelle. Yous ne m'aves pas entendue? G*est extraordinaire. M. Georges aurait dû m'entendis. Je suis furieuse, mon bon monsieur Gonthard, je suis tout simple^ ment furieuse contre votre femme. On n'est pas plus déraieonnable qu'elle. J'ai passé deux heures à la prêcher, à lui foire de la morale, à lui dire tout ce qu'elle mérite. Oui, je me suis fâchée, je lui ai dit des choses fort désagréables, et cela par pure amitié, dans son intérêt, pour vaincre la résolution qu'elle a prise et qui est absurde. Je voulais vous prier de vous joindre à moi, car je ne me tiens pas pour battue, et je suis aussi entêtée qu'elle. Oh! pour ce qui est du caractère, je défie t6ut le monde , et , quand j'ai mis une chose là , fit-elle en posant un doigt sur son front, il faut que cette diose soit. »
Nous l'écoutions tous trois en sflence, M. Gonthard avec résignation , Georges avec unu sourde colère , et moi avec une surprise que justifiait assez son in* croyable volubilité. Jamais je n'avais entendu un
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tel flux de paroles, toute comparaison n'en pourrait dûuner qu'une faible idée. Les gestes et les inouve^ ments étaient en harmonie avec les mots, aussi nombreux, aussi rapides, Taurais pu rester une heure avec elle sans pouvoir placer une syllabe, sans même ressayer, mais M. Gonthard trouva, moyen de Tinterrompr^ pQur lui demander de quoi il s'agissait,
« De quoi il &*agit? reprit-elle. Ne vous Tai-je pat dit! Noni £b bien, je vais vous le dire, et ce ne sera pas long. Tenez, nous pouvons nous asseoir sur ces quatre chaises qu*on semble avoir placées là tout exprès pour nous. Oh! restez, monsieur Georges, restez ; il faut que vous soyez au courant des choses, et j'aurai peut-être besoin de votre assistance. Mon* sieur n'est pas de trop non plus, continua4-elle en se tournant vers moi qui me préparais déjà à battre en retraite avec mon ami. Monsieur vient de Paris sans doute? Monsieur n'est pas de Versailles, je ne me souviens pas d'avoir jamais vu monsieur. C'est une nouvelle connaissance que vous avez faite? Vous avez bien raison de faire de nouvelles con* naissance^. Quand on se borne aux anciennes, les unes partent, les autres meurent, et on s'aperçoit un beau matin qu'on est tout seul. Mais je ne crains plus la solitude à présent, mon cher monsieur Gon-i» thard; ma fille revient : voilà ce que je voulais voua apprendre. Savez-vous que sa tante l'a gardée cinq
ans? Cinq ans dans un couvent à ne voir que des religieuseSj à s'instruire, à coudre, à chanter matines et à jouer du piano ! Aussi mon Annetteestim prodige. C'est' demain que je vais la chercher à Paris. Sa tante va bien pleurer : où il y a à rire pour l'une, il y a. à pleurer pour l'autre, c'est toujours ainsi. Après cela, ce n'est pas ma foute si ma sœur s'est flûte religieuse; elle devait bien penser, en prenant ma fille, que je ne la lui laisserais pas à tout jamais. Je vous ai dit vingt fois, mais ces messieurs ignorent peut-être que nous étions deux sœurs. Angèle était la cadette et la plus belle as* sûrement, quoique je ne fusse pas mal non plus; d'abord j'étais plus grasse qu'aujourd*hui , mais enfin Angèle était belle comme les amours. C'est même cette malheureuse beauté qui fut la cause indirecte des vœux qu'elle prononça. L'histoire n'est pas longue, je puis bien la conter à ces messieurs, il n'y a pas de mystère, et la chose a fait assez de bruit dans le temps. »
Mme Dubuisson , comme on peut le voir par ce spécimen de sa conversation, n'avait point précisément ce qu'on appelle de la suite dans les idées. Elle passait volontiers du blanc au noir et du noir au blanc, se reportait sans transition de vingt ans en arrière , enchevêtrait ses récits les uns dans les autres, les quittait, les reprenait, et parlait de tout un peu, hormis de ce dont elle devait parler. Les per-
sonnes qui la voyaient pour la première fois s'efforçaient de la suivre et y perdaient leurs peines, car la vivacité du débit se joignant à la confusion des pensées , on se sentait pris de vertige et on était obligé de s'arrêter court. Mais M. Gonthard avait l'art» comme nous l'avons vu, de la remettre par un mot dans le droit chemin. Il l'interrompit donc pour la deuxième fois et lui demanda avec calme quel rapport avait tout cela avec la colère dont elle sem- * blait animée contre Mme Gonthard.
« Le rapport le plus direct et le plus naturel, re« partit Mme Dubuisson qui n'aimait pas qu'on eût l'air de lui reprocher ses digressions. Je suis furieuse contre Mme Gonthard parce qu'elle ne veut pas revoir ma fille. Comprenez -vous cela? Je croyais qu'elle serait presque aussi joyeuse que moi de revoir Annette qu'elle a connue toute petite. Sh bien, non, elle prétend que cela lui ferait trop de peine. « Mais, ma bonne amie, lui ai-je dit, si je ne vous l'amène pas chez vous, il faudra bien que vous la voyiez chez moi lorsque vous y viendrez. — Vous voudrez bien m'excuser pour quelque temps, m'a-t-elle répondu. Vous ne la garderez pas toujours chez vous, vous la marierez, et alors... » J'ai réplique que je comptais bien la garder toujours et que, si je l'établissais, ma première condition serait que mon gendre vint demeurer avec moi. C'est mon rêve d'abord! Mon appartement est bien suffisant
pour une famille. Annette était assez pétiilmte étam enfant, j'ai été obligée de me séparer d*eUe ipwœ que nous ne pouvions p\m nous entendre ; mais ^le est devenue <}ouce eomme un ange» et je vais^M^ enfin la pins heureuse des nères.
-- G*est pour oda^ dR M. Oonfthard saisisBnit «i^ Gore cette occasion de la ramener au but de «a tisite^ c*est pour cela qu'il faut avoir de Hnéuigeiice et respecter les susceptibilités d'une 4rop jmte ^ou*^ leur. Je suis plus fort que ma femme, et je referme en moi ce que souvent elle laisse échapper^ La vue de votre fille me sera pénible aussi dans les premiers temps» mais je m'y habituerais Féiicie et elle étaient à peu près du même âge, elles ont joué ensemble dans ce jardin» je crois les voir encorQ...%Voua aveï un bon cœur » madame, vous devez comprendre tout ce qu'il y a de douloureux pour nous d«is un pareil rapprochement. Vous êtes» comme vous ditesi la plus heureuse des mères» et nous avons perdu noire fille. »
L'accent avec lequel il prononça ces mots était poignant dans sa simplicité et vous arrachait {Mres*que des larmes. Mme Dubuisson elle-même en fot émue ^ et, tendant la main à son vieil ami» die lui dit:
«( Je comprends tout cela et je me mets à votre place. Je comprends même que* dans le premier moment votive femme ait relusé de voir Annette »
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mais elle MiraU 4ù se i'endre à mes raiseos^» à rees ÎDstanoes. Vous èles raisoimaMe, voas; voos ocm* venes qée la premîèFe enlreme vous sera f^éfnîMey et cependani vous vous 7 réMgnez. Il faut bîea fifire quelque chose pour des amts^ Annelte sera ai heureuse de vous revoir ! Elle ^oos aime tanti Elle ne demande toujours de vos BMrveUes. C'est un o«iir d*or que cette enrant. Mais je suis encore à m'cxpliquer comment oUe est deveirae aussi ^gc, aussi douce, quoiqu'elle soit toi^ours un peu maligne : c'est dans le sang. Figurez-vous que j'ai dit àMmeGon* thard que nous nous brouillerions « si elle s'c^-^ stinait, et qu'elle n'a rien répondu ! Voilà 'le cas qu'elle fait de moi. Mais je compte sur vous pour la fléchir , mon bon monsieur Gonthard ; je compte sur vous encore davantage , monsieur Georges, car elle a bien de l'amitié pour vous, et si vous la pressez un peu, elle cédera.
-*- Je ne me mêlerai en rien de celle affaire, ma*dame, répondit Georges d'un ton froid* Les molib qui empêchent ma belle*mëre de recevoir made-» œoiselle votre fille sont de ceux qu'on ne discute pas. La douleur d'une mère a des délicatesses infi* nies; vous auriez dû le sentir, et.*».. . — C'est-à-dire que j'ai eu tort d'insister? s'écria vivement Mme Dubuisson.
' — Je ne dis pas cela, madame; je dis simplement quci moii je n'insislei*ai pasi »
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Il la salua en silence, me prit par le bras, et lïoiis nous éloignâmes ayant qu'elle fût revenue de sa stupéfaction. II m'entratna vers la maison et médit qu'il était sûr que cette folle ( c'est le terme dont il se servit) avait ravivé toute la douleur de Mme Gonthai*d, et qu'il craignait bien que celle-ci ne pût nous recevoir après une pareille scène.
« Quoi que puisse dire mon beau-père, pour* suivit-il tout en marchant , je ne m^accoutumerai jamais à cette Mme Dubuisson. Elle me paralyse , elle m'anéantit, elle me fait couler de la glacé dans les veines. Voilà, par exemple, une personne avec laquelle il me serait impossible de vivre. Et elle prétend , si elle marie sa fille , forcer son gendre à demeurer avec ellel Pauvre garçon, je le plains! Pour peu qu'il ne soit pas un saint, leur intérieur sera un véritable enfer, car ce n'est point seulement la femme la plus bavarde de la terre, c'est le caractère le plus malheureux, le plus fantasque.... Mais venez, et voyons si ma belle-mère est encore dans le salon. >
Nous montâmes. 11 ouvrit la porte d'une antichambre , puis la porte du salon , qu'il laissa entr'ouverte. Mme Gonthard était là.
« Je venais voir, lui dit-il, si je pouvais vous présenter l'ami dont je vous ai parlé; mais. dans l'état où vous êtes, m1 vaut mieux remettre cela à sa prochaine visite.
*- Non, non, répondit une voix douce qui comprimait des sanglots. J'étais seule, je ne m'attendais pas.... Dans un instant je serai maîtresse de moi, rien que le temps d'essuyer mes yeux. C'est que Mme Dubuisson est venue me parler de sa fllle et qu'elle veut à toute force me l'amener.
— Je sais tout. Elle est dans le parc.
— Ah! Et votre ami?
— Il est là.
*- Faites-le entrer.
— Plus tard.
— Non, tout de suite, je vous en prie. » Georges vint me chercher. Nous attendîmes quel*
ques secondes pour laisser à Mme Gonthard le temps de se remettre, puis nous entrâmes.
Elle était vêtue de noir. Un bonnet noir encadrait ses épais bandeaux de cheveux bruns auxquels le temps mêlait déjà quelques fils argentés. Ses traits étaient réguliers et délicats. Elle était pftle, d'une pâleur mate qui ressortait encore davantage à cause du cercle rouge qui entourait ses yeux. Mais on voyait tout de suite que cette rougeur n'était point accidentelle et que c'était en quelque sorte l'ineffaçable marque de sa douleur de mère.
Elle m'accueillit avec une affectueuse politesse et fit les frais de la conversation. Aucune allusion au passé, rien de plaintif ni de personnel ; des pensées justes exprimées dans un langage mesuré, de la sen-
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sibililé par éclairs ftl quelquefois même an sourire. Ou u'anjrait jamais deviné» à Tenleadre, qu^use seale pensée Tabsorbait; c'est penihétre parce que j'avais été pvévenu que je cvus Démarquer un certain effort dans les. soins qu'elle prenait pour être aimable. Elle me dit qn'elte comptait bien que je dUierais avec eux, elle insista avec tant de bonne grâce qu'il me fallut y consentir. Je vis en cette occasion com-t bien Mme Gonthard était désireuse de complaire en tout à son gendre et quelle tendre amitié elle avait pour lui. Hélas! ces sentiments qui avaient d*abord adouci sa peine devaient bientôt la rendre pbiS ansèffo et lui faire regretter d*avoir survécit à son» enfhnt.
Elle me pria de l'excuser et se retira pow donner quelques ordres. Dès que je fus seul avec Georges» je lui dis :
« Maintenant que je connais M. etMme Gonibard, je conçois votre affection pour eux.
«^ Tenez» me dit-U en me désignant du doigt un grand tableau, voilà le portrait de leur fille. %
Je levai les yeux : Félicie était devant moi. C'était •bien Fange de dix-huit ans dont la douleur de 6eor« ges' m'avait retracé la touchante image. Je crus te voir rougir et se troubler encore.Sa tête se déisiehail sur le bleu sombre d*un ciel sans nuages, el elle était entourée des roses de son père, de ces mêmes roses qu'on venait de me Mre admirer. Le peintre avait
été inspiré : ce portrait avait une Âme. Je le considérai longtemps, et , qnanj^ je me retournai pour serrer la main de Georges, je m'aperçus qu'il pleurait, mais celte fois il me laissa voir ses larmes.