‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 25 sur 39 · NOUVELLES CONFIDENCES · texte numérisé non relu

NOUVELLES CONFIDENCES

L*intimi(é que le hasard d'une rencontre avaU nouée entre Georges et moi se resserra de plus en plus, et je reconnus bientôt que j'étais en train de devenir son meilleur ami. Il venait souvent me voir le matin en allant à sa fabrique, dont il avait l'air de s'occuper en amateur, mais dont il surveillait pourtant tout le détail avec une rare intelligence. Ce n'était plus précisément un jeune homme que Georges Dutrey. Soit que la nature l'eût mûri de bonne heure, soit que l'habitude de vivre avec des personnes &gées lui eût communiqué quelque chose de leur caractère, il ne se plaisait qu'aux conversa-

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tions sérieuses el s'élevait volonliers jusqu'aux plus hauts problèmes de la politique et de la morale. En contact tous les jours avec des ouvriers, il se préoccupait beaucoup de leur sort, et, comme il travaillait non dans le but de s'enrichir, mais pour dépenser l'activité qui était en lui, il n'était pas arrêté par des considérations personnelles pour apporter dans l'organisation de l'industrie d'utiles et généreuses réformes. Car il était de ceux qui pensent que l'humanité fait tous les jours un pas en avant, et qu'en dépit des circonstances le progrès reste toujours la première condition de la dignité humaine.

Si Georges avait été le moins du monde ambitieux, j'aurais pu croire qu'il visait à la popularité pour arriver plus vite à la députation ; mais les honneurs n'étaient point ia chimère, il mettadt audessus de tout' l'indépendance et le vepoa. Quaal à l'avemr, tt n'y pensait guère; il aimait à vivre de la vie de ses parents d'adoption, il partageait leurs goûts, leurs plaisirs* il s'abandonnait à ce courant facile et régulier. On ne pouvait pas dire non plus que le passé l'absorbait tout entier : il regrettait toujours* la douce Félicie, mais il ne pensait à eUe qu'en de certains moments, et alors sa voix et son regard s'attendrissaient, et on était tenté d'expliquer sa froideur par la fidélité qu'il voulait gai:der à cette ombre chère. Mais moi, qui croyais «^ors

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comnneneer à le connaître, je n'fen pouyais jager ainsi, et je me disais tout bas que Georges Dutrey n'avait pas été destiné par Dieu aux orages de la passion et que sa belle ftnie ne pouvait cesser d*ètre sereine.

J'étais retourné plusieurs fois à la Villa^aux-Roses; j'aimais aussi à me retrouver dans cette naisoD. Pourtant je ne sais quoi de triste se siélaU à la bonne humeur du maître; le» salons doréa, les beaux arbres d» parc, les rosea elles-mêmes, semblaient garder, au milieu de leur éclat, comme une teinte de mélancolie. C'est qu'il y avait dans cette maison une douleur muette, une douleur qui se ea« cbait, mais profonde et inconsolable, la douleur de la mère.

Je fus forcé, à cette époque, d'entreprendre un long voyage; mon absence dura environ deux mois« Le jour même de mon retour, je vis arriver chez moi mon ami Georges qui paru^ très-satisfiEiit de me revoir. Il était souvent venu demander de mes nouvelles, mais il ne m'avait pas écrit une seule lettre, quoiqu'il en eût pris rengagement formel au monaent du départ. Il s'excusa, me dit qu'il avait été bien tenté de le faire et que pourtant il ne l'a* vait pas fait. Il balbutiait et rougissait en parlant ainsi. Je m'aperçus donc sans peine que je n'avais plus affaire au même Georges toujours maître de lui que j'avais quitté deux mois auparavant, et je

remarquai plusieurs fois, dans le cours de la con* vei-sation, que son esprit était loin de ce dont je l'entretenais. Sa physionomie aussi, avait changé; ses yeux n'ayaient plus leur calme- ordinaire, ses mouvements étaient brusques, ses paroles brèves. Il était évident pour moi qu'il avait quelque chose à me dire; cependant il ne me dit rien.

n revint le lendemain. Il me parut encore plus soucieux, et, en voyant la pâleur de son front et l'éclat inusité de son regard, je fus pris pour lui d'un sentiment de pitié, je compris qu'il souffrait, et je m'efforçai encore de le mettre sur la pente qui mène aux confidences; mais tous mes efforts furent inutiles, je n'en obtins pas davantage. Seulement il soupira à plusieurs reprises en me quittant.

Ce manège dura plus de huit jours. Il entrait chez moi régulièrement en revenant de sa fabrique, y passait une heure ou deux, causait, s'essayait à la confiance et ne pouvait s'y décider. J'avais fait, k part moi, bien des suppositions; mais ces supposi* tions, tout en s'approchant plus ou moins de la vé* rite, n'étaient point la vérité elle-même. Avec des hommes de la nature de Georges, il est difficile de rien conjecturer à coup sûr; ils déroutent l'observation et se montrent sous les aspects les plus imprévus, lorsqu'ils consentent à se montrer. Enfin, un soir, à un moment où, certes, je ne l'attendais pas, occupé que j'étais à regarder les premières

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clartés de la lune qui s'élevait majestueusement aun dessus du bois, on sonne à ma porte : c'est Georges. Je descends et cours au-devant de lui.

«Est-ce que je vous dérange? me «dit-il en entrant.

— Au contraire, vous me faites plaisir.

— Ah! tant mieux, reprit-il, nous pourrons causer. Je me t&te depuis huit jours pour tous confier une chose qui m'est désagréable soùs plus d'un rapport, une folie, pis qu'une folie, une sottise. Cela vous étonne déjà. Vous ne concevez pas que je puisse être fou; je ne le conçois pas plus que vous, je vous'jûre. C'était la honte qui me retenait. Mais, ce soir, j'ai pris ma résolution à deux mains et je suis venu tout exprès; il n*y a plus moyen de reculer. >

Je le fis monter dans ma chambre. Il prit une chaise. Nous n'étions éclairés que par les blancs rayons de la lune, tout faisait silence autour de nous ; un chien qui aboyait au loin dans la campagne se tut tout à coup comme pour inviter Georges à prendre la parole.

« Nous nous targuons de notre force, dit-il d'une voix grave, et nous sommes les jouets d'une force cachée, bien supérieure à la nôtre, et qui hous entraîne en dépit de toute résistance. C'est une vérité que j'ai été obligé de reconnaître depuis peu et qui a dérangé toutes les idées que j'avais sur la puis-

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jsanoe de la volonté humainer J*ai trente ans^ je suis d'une nature froide, d*un caractère sérieux; je m'étais arrangé pour passer tranquillement ma vie dans les conditions les plus agréables, avec des geos que j'aime.... Eh bien, voilà qu'un désir,' un caprice insensé m'entratne loin de ce nid de mon choix, voilà que je sens mon cœur comme bouleversé par un orage, moi qui ne croyais guère à ces (^ages4à. Ne vous imaginez pas que je cède en lâche, je lutte, au contraire, je lutte vaillamment; je me dis que je suis absurde, que c'est la dernière à laquelle j'aurais dû.penser , que je serais le plus malheureux des hommes ; que, dans ma position, d'ailleui*s, il est impossible que je me remarie, et qu'eniin j'ai prisenv^^s moi-même des engagements sacrés. Rien n'y fait, le caprice insensé reste maître. D'honneur, ^e vou* drais qu'on pût me faire interdire. Je le mérite, car je ne m'appartiens plus, je ne suis plus une créature raisonnable. Je vous raconterai tout à l'heure des choses que vous ne voudrez pas croire, qui vous amuseront bien, si elles ne vous font pitié. Mais, tenez, ajouta-t-il brusquement, voulez-vous me rendre un service, voulez-vous partir avec moi pour l'Italie?

— Quoi! tout de suite comme cela, sans même prendre le temps de quitter mes pantouQes? répon*dis-je en riant.

— Si j'étais seul, reprit-il, si je ne laissais derrière

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inoi ces purenis d'adoption qui lat sont ptes chens plus respectables peut-être que ne me le seraient mes propres parents, oui, je vous emmènerais sur^ le-'cfaamp, nous partirions easc»3)ble, vous me rendriez ce service-là. Je vous prierais^ en ce cas, de ne m'adresser aucune question, et je vous laisserais la Ixmne opinion que vous avez de ma sagesse. Gela n'est pas possible, il ftiut que je m'etplique. Après tout oe que je viens de vous dire, il semble que rien ne soit phis^aimple, et pourtant, c'est bizarre, je ne pm me décider à prononcer le mot qui résume la * situation^.

—Je l'ai deviné, interrompis-jè, il est inutile que vous le prononciez. Ne vous embarrassez donc pas d'explicaticms ni de justifications, et racontez^moi simplement les faits.

— Les faits ne sont rien, mon cber ami, c'est lé sentiment qui est tout ici. J'aiHNii« de tout mon Gceur l'angéKque créature que le hasard avait jetée dans mes bras, je l'aimais autant que j'étais capable d'aimer, je le croyais du moins. Je l'ai pleurée amëliment, je la pleure encoi*e...i Eh bien, ce qui , m^humilie, ce qui me désole, ce qm est pour moi un affreux remords, c'est qtJe je n'ai jamais éprouvé pour elle la millième partie de l'amour que je sens inairftenant pour une autre. »

Il était dans l'ombre, je distinguais à peine ses tirait», mais l'accent de sa voix me peignait ce que

je ne pouvais voir. Je respectai son émotion et j'attendis qu'elle lui permit de reprendre ces nouvelles confidences dont le début m'intéressait vivement.

< Je croyais, poursuivit-il au bout d'un instant, que les passions extravagante^ étaient le privilège de la première jeunesse : je me trompais, à ce qu'il parait. La chose a commencé, du reste, comme un vrai roman. Ce fut, je crois, le lendemain de votre départ. J'étais sorti dès le matin pour faire une promenade dans les bois, et je rentrai^ à la Villa par une petite porte de notre parc dont j'ai toujours la clef dans ma poche ; je tenais encore cette porte lorsque, de l'intérieur même du parc, je vois venir à moi une jeune fille vêtue de bleu clair avec un grand chapeau de paille et un paquet de roses à la main. Elle s'arrête, me regarde, sourit avec malice et dit enfin : « Excusez, monsieur, laissez-moi passer. » Je me range comme un sot sans mot dire, elle s'échappe, et, quand je pensai à mettre le nez dehors pour voir ce qu'elle devenait, elle avait dispani.

— Vous avez raison, lui dis^je, cela ressemble à une scène de roman. Je suppose que cette demoiselle s'était furtivement glissée dans le parc de votre beau-père pour lui voler ses fleurs?

— Pas du tout, c'était bien mon beau -père luimême qui les lui avait données. Je ne le sus* point tout de suite. Mon premier mouvement avait été de lui parler de ma rencontre, puis je m'étais ravisé,

je ne sais trop pourquoi. Je pensais, d'ailleurs, que si M. Gonlhard avait vu cette jeune ûile, il serait le premier à me parler d'elle ; mais il n'en fit rien, quoique j'eusse essayé plusieurs fois de le mettre sur la voie. Cela m'intrigua. Je me promis d'en avoir le cœur net. Il y a dans notre parc une espèce de monticule qu'on appelle la Découverte, et d'où l'on peut tout voir sans être vu. Le lendemain de bonne heure j'étais à mon poste, il ne vint personne. Je ne me décourageai pas, je renouvelai l'expérience quatre jours de suite, et toujours avec un résultat négatif. Mais ce fut une première imprudence. Pendant ces longues heures de vague attente et de sotte curiosité, je ne pouvais penser qu'à la jeune incon<* nue, et, bien que je ne Teusse vue qu'un moment, à force de penser à elle, je parvins à recomposer toute sa physionomie, à la voir en rêve telle qu'elle m'était apparue en réalité. C'était une jeune fille qui pouvait avoir seize ou dix- sept ans, d'une taille au-dessous de la moyenne, fraîche et gracieuse comme les roses qu'elle tenait à la main. Son œil était brun et vif, ses cheveux presque blonds, ses traits irréguliers, mais illuminés par le plus doux, par le plus fin, par le plus charmant sourire!... C'était ce sourire qui m'avait le plus frappé, et j'y revenais sans cesse. Voilà pourtant de quelle manière on commence à aimer, voilà comment le cœur se prend pour toute la vie! Quel misérable enfant

que rhomme! J'aurais dû pressentir ce qui arriverait; je le pressentais au fond, mais je n'étais déjà plus libre, un invincible aimant m'attirait chaque matin du côté de la Découverte. Le cinquième jour je fus plus heureux. La jeune fille déboucha tout à coup d'une allée et courut à mon beau*père qui, l'ayant aperçue de loin, venait au-devant d'elle. Il l'embrassa, et elle passa son bras sous le sien. Us n'étaient pas très-loin de moi, mais il ne m'arrivait de leur conversation que des sons tout à fait indistincts. Us s'assirent sur un banc, elle ôta son cba* peau , je pus la contempler à mon aise. Elle est peut-être fort ordinaire, jolie tout au plus: elle me semblait belle comme la beauté même, et je me surpris palliant déjà et admirant jusqu*aux défauts qu'on eût pu reprocher à sa figure. Après avoir causé quelque temps avec elle, M. Gonthard se leva et se mit à cueillir des roses ; elle allait et venait autour de lui, capricieuse et vive comme un papillon. Je me demandais si j'étais bien éveillé, et^ pour me convaincre que je ne rêvais pas, je descendis rapi-^ dément et me montrai à mon beau-père* < Ah ! c'est vous. Georges? » fit-il, puis se tournant vers la jeune fille, il ajouta : « Voici mon gendre. — J'ai déjà vu monsieur, » répondit-elle en souriante Je ne trouvais rien à dire. M. Gonthard continua en s'adressant à moi : «C'est la fille de Mme Dubuisson, Mlle Annette Dubuisson» l'amie d'enfance de FélV

cie. » Je lui demandai des nouvelles de sa mère avec un empressement que, certes, je n'avais jamais témoif^né à Tégard de celte dame. Elle me remercia. Le bouquet était fait, elle le prit des mains de M. Gonthard, lui tendit son front, remit son chapeau et s'éloigna en courant et en disant qu'elle était en re« tard et que sa mère serait inquiète. Il était Impos* Bible de songer à la suivre. Mon beau-père me dit alors : « Cette enfant aime à venir dans notre jardin où elle retrouve bien des souvenirs. Ce que c'est que de nous! Sa présence, qui ferait du mal à ma femme, me fait du bien. » Il se tut. Nous fîmes en silence le tour du parc, lui pensant à sa fille» moi tout occupé d'une autre et me demandant tout bas où et quand je la reverrais. »

Georges, remarquant en ce moment que la lune rinondait de sa vive lumière et trahissait la confusion qu*il aurait voulu me cacher, changea de place et se rejeta dans l'ombre. Puis, sentant que je l'é^ coûtais avec indulgence, il continua ainsi sans se faire prier :

c Mme Dubuisson n'était pas revenue chez nous depuisMe jour où ma belle-mère lui avait déclaré qu'elle ne pourrait recevoir sa fille. Elle nous boudait; M. Gdnthard^ pour apaiser les choses, lui avait rendu plusieurs visites, et la jeune personne lui a^ant témoigné le plus vif désir de révoir la Villaâui«Rosès,' ofn était albrs cohveiiu de ces entrevues

matinales qui m'avaient si fort intrigué. Par malheur, elles ne devaient plUs se renouveler. Soit qu*un nouveau caprice eût passé par la tète de Mme Dubuisson, soit qu'elle eût réfléchi trop tard qu'il n'était point convenable que sa fille vînt incognito dans une maison où il y avait un homme de mon Âge, toujours est-il que j'attendis en vain pendant huit jours quelqu'un qui ne reparut pas. Je tremblais que M. Gonthard ne remarquât ma présence dans son parc à des heures où je n'y étais point ordinairement, et qu'il ne m'en demandât la cause ; mais je pris tant de précautions qu'il ne me rencontra pas une seule fois et qu'il crut que j'étais à ma fabrique, car c'était justement â ces heures-là que je m'y rendais. Vous voyez que, sans en avoir conscience, je négligeais déjà des devoirs et des intérêts pour attendre une robe bleue et un chapeau de paille.

c Cependant il fallait que je la revisse à tout prix, c'était devenu pour moi un impérieux besoin. A présent que je vous raconte cela, je ne puis m'empècher de penser à ce que je vous ai dit souvent des hommes d'imagination qui se laissent entraîner et ne sont jamais maîtres d'eux-mêmes. Je ne croyais pas me convaincre par ma propre expérience qu'il est des occasions où l'homme le plus froid n'est pas le moins fou. Ah ! fou est nne épithète beaucoup trop douce. C'est que, d'honneur, mon cher, on est

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idiot, stupide, absurde.... Ne pourriez-yous me fournir quelque terme encore plus énergique? Je ne Ypus ai pas caché mes sentiments à Tégard de Mme Dubuisson le jour où le hasard vous procura le bonheur de la connaître ; je n*avais jamais été ' chez elle qu'une fois avec ma femme à notre retour dltaiie, et, depuis, j*avais toujours résisté aux in«> stances de ma belle-mère qui aurait voulu m'y voir aller au moins au jour de Tan. Eh bien» ma bellemère n'allant point chez les dames Dubuisson, elles dames Dubuisson ne venant point chez nous, je lui offris moi-même d'aller prendre de leurs nouvelles. Elle m'en remercia avec effusion, la pauvre femme ! Je ne puis vous dire l'impression que me fit ce remerclment et combien je trouvai misérable le détour dont je m'étais servi. J'eus un instant la pensée de résister, d'étouffer celte passion qui commençait par me faire commettre quelque chose qui ressemblait à une lâcheté; mais j'avais la volonté de vaincre et je n'en avais déjà plus les moyens. La raison lutta en vain, mon cœur m'entraîna. Ume Dubuisson fut enchantée de me voir. Je n'eus pas même besoin de faire un mensonge poli pour justifier ma visite ; sa vivacité naturelle l'empêche de demander des explications et lui fournit des raisons jusque pour les choses qui n'en ont pas. Elle me dit donc tout de suite qu'elle appréciait la démarche que je faisais près d'elle ; que je voulais sans doute la réconcilier

avec ma belle-mère, mais que sa résolution était inébranlable, qu'elle ne la reverrait que quand celle'* ci consentirait à recevoir sa GUe, que c'était de toute justice, etc., etc., etc. Elle s'exprimait avec une telle • abondance, elle me marquait sa joie par de tels flots de paroles que j'en étais comme submergé. Enfin elle appela sa fille.

< La jeune personne accourut, me reconnut, me salua sans aucun embarras, prit une broderie , et, interrompant gentiment Mme Dubuîsson au beau milieu d'une longue période, me demanda des nouvelles de M. et de Mme Gonthard. Elle me rendit la parole que sa mère m'avait ôtée ; je sortis de mon engourdissement et répondis à ses questions. J'eus plusieurs fois l'occasion d'observer, dans le cours de cette première visite, que Mme Dubuîsson était moins loquace et moins fatigante en présence de sa fille. Celle-ci a une adresse étonnante pour l'interrompre à propos, sans manquer en rien aux égards qu'on doit à une mère. Je restai avec elle près de deux heures. Si j'avais été séduit par les beaux yeux et le sourire de cette enfant, je fus bien autrement émerveillé de la grâce de son esprit, de ses réflexions fines et originales , de sa voix de fauvette, de mille dons heureux que je découvrais en elle à chaque instant. Sa mère me fit promettre de reve«nir, promesse qu'elle n'eut pas de peine à m'arracher. J'y suis retourné quatre fois. Mme Dubuîsson

en paraît ravie et s'imagine jusqu'à présent que c'est pour elle ; Annette se doute de quelque chose et commence à se montrer plus réservée envers moi. M. Gonthard nignore pas les visites que je leur faiS| mais il ne m'en a point parlé. S'il m'en parlait, que lui dirais-je ? Il n'est pas naturel qu'un homme de mon Age retourne quatre Tois de suite dans une mai-^ son où il y a une jeune fille sans avoir des intentions sur elle, et pourtant je n'ai pas d'intentions, je vous jure que je n'en ai pas. La dernière fois que j'y suis allé, je me disais qu'il fallait m'habituer à voir cette petite sirène et que bientôt elle ne me ferait pas plus d'effet qu'une autre. Ah ! bien oui! J'étais encore bien plus épris en la quittant. Vous ne voudriez jamais croire quel changement s'est opéré en moi. Je ne me reconnais plus , je n'ai plus de goût à rien, je ne travaille plus, je ne dors plus , je ne mange plus. Ma belle-mère commence à s'alarmer, elle me croit malade. Je tremble qu'elle ne devine enfin la vraie nature du mal. Quant à mon beaupère, je vous le répète, il ne me dit rien, il attend que je m'explique.... Mon Dieu! comment tout cela fînira-t-il?

— Tout cela finira par un bel et bon mariage, insinuai-je doucement.

— Par un mariage! s'écria-t-il avec vivacité. Quelle plaisanterie ! On voit bien que vous ne me connaissez pas. Cette jeune fille ne me convient

nullement : elle est charmante, adorable, j'en conviens; mais son caractère, mais son âge.... Elle avait deux ans de moins que ma pauvre femme. Puis elle a sa mère , sa mère qui prétend que son gendre demeure avec elle , une Temme qui ne sait jamais ce qu'elle veut , avec laquelle il me serait impossible de vivre huit jours en bonne intelligence. Ce serait me mettre la corde au cou.

— Vous vous la mettrez.

— Non, non, mille fois non, je vous le proteste. D'ailleurs, suia-je libre? Tous les liens qui m'attachaient à Félicie sont*ils rompus? Ses parents ne sont-ils pas restés mes parents? Ce serait là la récompense de tout ce qu'ils ont fait pour moi ! Vous n'y pensez pas. Je ne saurais être ingrat à ce point. Que deviendrait ma belle-mère si elle apprenait seulement que je suis infidèle au passé, que j*en. aime une autre, et que celte autre est justement une amie de sa fille, celle-là même qu'elle craint de revoir à cause des souvenirs que sa vue seule éveillerait! »

11 était très-exalté, très-ému. Sa voix vibrait au milieu du silence de cette belle et paisible nuit. J'essayai de le calmer, je lui dis qu'il s'exagérait les obstacles, je lui rappelai ce que M. Gonthard m'avait dit lui-même à ce sujet.

M Oui, je sais, tit-il alors avec une voix pleine de larmes, je sais qu'ils ont toutes les délicatesses de l'amitié, et c'est pourquoi je veux rester leur fils. »

Onze heures sonnèrent à Féglise dii village. Il songea à se retirer. La fraîcheur était délicieuse, la nuit de plus en plus claire, les rossignols chantaient dans les arbres : je lui proposai de le reconduire. Nous gagnâmes, tout en causant, la superbe avenue qui mène au palais de Versailles. La lune semblait nous suivre, et, se jouant entre les branches des grands ormes, versait de joyeuses clartés sur le gazon que nous foulions d*un pied noncha* lant, car notre marche s'était peu à peu ralentie, la causerie était redevenue de plus en plus intime , les confidences d'amour avaient recommencé. Ces sortes de confidences n'ont pas de fin; il y a toujours mille détails que le récit le plus circonstancié a oubliés, et, quand ces détails sont épuisés, on n'a pas tout dit encore. Georges me reparla de toutes les gr&ces, de toutes les séductions, de toutes les perfections de Mlle Ânnette, en me jurant de nouveau qu'il ne l'épouserait pas , qu'il ne le pouvait pas, qu'il ne le devait pas. Cependant il ne me demanda plus de partiravec lui pour l'Italie, et quand nous fûmes arrivés sur la place d'Armes où nous devions nous séparer, sa conclusion fut qu'il était bien malheureux et qu'il ne savait que faire.

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