ANNETTE DUBUISSON
Je pourrais continuer cette histoire en vous rapportant simplement la suite des confidences de mon ami Georges : cette méthode serait plus commode pour moi, et je ne serais point responsable de Yenchatncment et de la disposition des faits ; mais, outre qu*un amoureux est un guide qui ne mène pas toujours droit, je craindrais qu'il ne nous areuglât du feu de son amour, ou du moins qu*il tie nous fit voir les choses sous un jour trop avantageux. Je préfère donc user de mon privilège de conteur, me transporter à Versailles aussi rapidement qu'une dépêche électrique, percer les ttiurs, sonder les
&meS| et vous faire part de mes observations personnelles.
Mme Dubuisson habile avec sa fille le premier étage d*une grande et belle maison de la rue d*Angivilliers. Cette rue est située derrière le parc de M. Gonthard, ce qui a permis à Mlle Ânnettede rendre à son vieil ami les petites visites matinales que vous savez. L'appartement qu'occupent ces dames est vaste et agréable. Il y a d'abord une grande antichambre, puis «un majestueux salon aux larges et vastes fenêtres, aux lambris sculptés, et dont^un vieux domestique frotte en ce moment le parquet. Antoine est depuis vingt ans dans la maison. Il a vu naître Mlle Annette ; il a vu encore bien d'aulrXïs choses : il a vu se succéder les unes aux autres quarante- neuf cuisinières et quatre-vingt-quinze femmes de chambre, car Mme Dubuisson n'en peut conserver aucune. Ce n'est pas , hàtons-nous de le dire à notre tour, ce n'est pas que Mme Dubuisson soit une méchante femme. Elle a un cœur excellent, elle se vante d'être facile à servir, et elle se désole de voir tous les jours chez elle de nouveaux visages; mais que voulez-vous? l'espèce est si dégénérée! Il y a peut-être d'autres causes que la dégénération de l'espèce qui empêchent Mme Dubuisson de garder ses servantes, des causes dont nous pouvons déjà saisir la trace. Tenez, par exemple , Antoine est occupé à ranger le salon , et, tout en
rangeant, il respecte un certain désordre dont sa maîtresse seule et lui ont le secret. Il ferait beau voir qu'il remit les choses en place ! Mme Dubuisson ne s'y reconnaîtrait plus. Mais nous traversons une autre pièce où le désordre est plus grand encore ; il y a de tout dans cette pièce, et beaucoup de choses qui ne devraient point s'y trouver. Avançons toujours. Nous voici arrivés dans un grand corridor sombre : une porte à droite, une porte à gauche. Laquelle ouvrirons-nous? Je me décide pour la porte adroite. C'est la chambre à coucher de Mlle Annette. J'en demande bien pardon au lecteur, mais nous entrons dans un momentinopportun; nous ferions peut-être mieux de nous retirer, Mlle Annette se lève. Sa chambre est deux fois plus haute qu'elle n'est grande ; elle est mignonne et fraîche comme celle qui l'habite. Une jalousie verte arrête le soleil qui frappe la fenêtre, et deux rideaux blancs, soigneusement tirés, opposent aux rayons un second rempart. Les rideaux du lit sont également blancs, et blanches aussi les housses de deux fauteuils et de quatre chaises qui, avec une table, une commode, une toilette, composent tout le mobilier. Sortironsnous? On se sent si à l'aise au milieu de cette in*nocence, cet air qu'on respire est si doux, cette obscurité claire est si charmante! Restons. Nous le pouvons à présent, Mlle Annette est levée. Oh! comme elle est jolie avec la cornette qui encadre
ses joues roses 1 comme elle est gracieuse et pudi* que dans cette longue robe blanche qui lui tombe jusque sur les pieds ! Elle s'ageno'uille devant son lit, elle joint les mains et lève les yeux vers une image de la Vierge que vous apercevez là-bas au fond entre les rideaux, dans un cadre doré surmonté d*un buis bénit. Ses lèvres murmurent des mots que nous n'entendons pas, et nous nous plaisons néanmoins à suivre le mouvement de ses lèvres. Voilà que sa prière est finie. Elle glisse ses pieds mignons dans deux mignonnes pantoufles, couri vivement à la fenêtre, tire les rideaux, lève la jalousie, puis ferme les yeux, éblouie qu'elle est par le jour éclatant. Peu à peu elle s'y habitue, elle regarde le ciel, elle sourit, car le ciel est pur comme son àme. Elle prête l'oreille : les oiseaux gazouillent dans les jardins voisins , et elle écoute un moment leur ramage, et elle chante tout bas avec eux une chanson que Dieu seul entend. Puis elle revient à la réalité, elle ôte sa cornette, elle dénoue ses beaux cheveux et les rejette en arrière. Sa petite main a déjà saisi le démêloir* d'écaillé.... Mais laissons-la quelques instants à cette grave et difficile opération et remontons un peu le cours de son passé de jeune fille,'
H. Dubuisson n'avait guère que vingt-slx ans et était juge-suppléant à Versailles, lorsqu'il s'éprit des yeux noirs de Mlle Anna Lemaire, fille duprési*
dent du tribunal. Il Tépousa, quoiqu'elle n'eût rien. C'était un garçon de cœur et d'esprit, et qui sem* «blait destiné à faire son chemin» lorsque la mort vint l'arracher subitement à l'amour de sa jeune épouse et aux premières joies de la paternité (il y avait à peine un mois que sa fille était née). Mme Dubuisson, frappée de ce coup imprévu, fit une maladie nerveuse dont elle devait se ressentir toute sa vie. La vivacité qui lui était naturelle prit, à partir de cette époque, quelque chose de saccadé et de fiévreux, et des contrariétés de toutes sortes, jointes à l'absence de guide et de mentor, contribuèrent à accroître encore cette infirmité. Nous avons dit qu'elle était sans fortune. M. Dubuisson s'était marié mal«p gré ses parents : lui mort, ils refusèrent de voir sa veuve et son enfant. Démarcl^es, instances, prières, tout fut inutile. Ils se contentèrent de continuer à la jeune femme la très-modique pension qu'ils servaient à leur fils. Heureusement pour elle, sonbeau^ père et sa belle-mère étaient deux égoïstes qui ne s'intéressaient qu'à eux-mêmes et qui, se flattant sans doute de survivre au monde entier, s'étaient assuré mutuellement tout leur bien, et avaient laissé le reste à la grftce de Dieu, Us moururent à quel* ques jours l'un de l'autre,, et la petite Annelte, qui venait d'atteindre ses cinq ans, hérita, du soir au matin, de plus de cinq cent mille francs. La joie de Mme Dubuisson fut sans bornes. Nom
devons lui rendre cette justice, elle ne songea point un instant à se remarier, et, cotnmc elle aimait passionnément sa fille, son premier soin fut de Taccabler de toutes les superfluités qui lui avaient manqué jusqu'alors. Annette fut vêtue et traitée comme une petite reine. Les domestiques avaient l'ordre de ne point la faire crier, de céder à tous ses caprices, et de passer leur temps à Tamuscr. Pourvu qu' Annette se divertit, on les tenait quittes du reste. On conçoit qu*avec un pareil système, Ten* faut ne pouvait pas croître en raison et en sagesse, comme elle croissait tous les jours en grâce et en beauté. Quoiqu'elle tint beaucoup plus de son père que de sa mère et qu'elle fût, au fond, d'une nature douce et facile, elle n'avait pas ses dix ans accomplis qu'elle était déjà le plus désagréable petit tyran domestique qui se puisse imaginer. Ses fantaisies allèrent si loin, que Mme Dubuisson elle-même fut obligée de la gronder. Mais de quelle manière s'y prit la pauvre dame! Elle crut frapper l'esprit de sa fille et l'effrayer en criant bien haut et en lui prodiguant des sermons d'une éloquence telle que celle-ci n'y comprenait rien. Les premières fois, Annette s'arrêta court et se mit bientôt à pleurer, ce qui persuada à Mme Dubuisson que la leçon avait produit un grand effet ; mais, peu à peu, elle se familiarisa avec ces orages, tint têteàsamère, parla presque aussi vite qu'elle, et finit par Tamencr à lui
demander pardon. Mme Dubuisson, qui malgré ses excentricités, ne manquait pas d'un certain bon sens, s*aperçut, mais un peu tard, qu'elle avait trèsmal élevé sa fille, et elle songea à y remédier.
Elle avait une sœur plus Agée qu'elle qui était entrée fort jeune dans ;in des meilleurs couvents de Paris, dont elle venait tout récemment d'être nommée supérieure. C'était une femme très-rare et très-digne de ces hautes fonctions que la mère Angèle. Née pour commander, d'une volonté ferme, d'une intelligence élevée, elle n'avait rien des étroits préjugés du cloître, et, sans avoir été mêlée au monde, elle le connaissait. Mme Dubuisson vint un jour lui conter ses ennuis et la supplier de garder pour quelque temps Ânnette auprès d'elle. La mère Angèle y consentit, mais à condition qu'on prendrait devant Dieu l'engagement de lui laisser sa nièce pendant cinq ans, et que, pendant ces cinq ans, la jeune personne ne la quitterait point d'une minute. Mme Dubuisson serait libre , du reste, de venir voir sa fille à certains jours et à certaines heures. Il fallut bien en passer par là. Annette avait douze ans lorsqu'elle entra au couvent. Sa tante croyait qu'on aurait beaucoup de peine à la dompter, et elle s'était préparée à soutenir une longue lutte; mais il n'y eut pas mémo besoin de combattre, et Annettt, en entrant au couvent, déposa sur le seuil ses volontés et ses caprices. Le calme et lu
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régularité qui y régnaient conlrastalent tellement avec le bruit et le désordre de la maison mater* nelle, qu'elle se sentit comme apaisée et s*éprit tout de suite de cette sérénité qui succédait aux tempêtes. Sa tante fut émerveillée de sa conduite. Elle reconnut que les défauts de Tenfant n'étaient que Touvrage de la mère, et elle découvrit chaque jour en elle une foule de précieuses qualités qui s'empressaient d*éclore dans cette tiède atmosphère dont elles avaient besoin. Annette était rentrée, pour ainsi dire, dans les conditions de son développe» ment naturel. Aussi la mère Angèle s'attacha de plus en plus à son élève; elle la cultiva, la soigna comme une fleur chérie , elle en fit son chef-d'œuvre et son orgueil, et, lorsqu'au bout de ces cinq ans, II fut question de quitter le couvent, Mme Dubuisson put dire à sa sœur:
K Je TOUS ava)^ donné un diable, et c'est un ange que vous me rendez. >
Mme Dubuisson se trompait néanmoins : Annette n'était point un ange dans le sens qu'on attache d'ordinaire à ce mot. Son œil brun était trop vif, son sourire trop fm , sa santé trop florissante, pour qu'on ne vit pas tout de suite qu'elle appartenait bien réellement à la terre. Quant à son caractère, il n'avait rien non plus d'idéal ou de divin ; il était charmant, voilà tout. Elle était toujours de bonne humeur, jasait et riait volo^itiers, prenait le temps
comme il venait et sa mère comme elle était. Des caprices d'autrefois, on ne voyait aucune trace. Pas de jeune fille plus accommodante ; elle voulait ce qu'on voulait, elle faisait ce qu'on désirait qu'elle fit, elle abandonnait son opinion pour se ranger aussitôt à la vôtre. Ce n'est pas qu'elle n'eût au fond sa petite volonté, mais elle négligeait de s'en servir pour ce qui n'en valait point la peine. On ne pouvait pas dire qu'elle avait beaucoup d'imagination : elle en avait assez pour voir la vie un peu plus belle qu'elle n'est en réalité, pas assez pour égarer son cœur. Oh ! pour son cœur, c'était assurément ce qu'elle avait de mieux. Il était sain et bien placé, chose rare aujourd'hui chez nos jeunes filles, du moins s'il faut en croire ce qu'on écrit. Elle savait tout ce qu'on peut apprendre au couvent, elle jouait du piano , elle chantait même et travaillait comme une fée; enfin, elle était arrivée à ce point de perfection relative où la jeune fille semble mûre pour se transformer en jeune femme : restait à savoir si les dons heureux que Dieu avait mis en elle, et que sa tante avait développés, ne se gâteraient point au contact journalier des travers et des bizarreries de Mme Dubuisson.
Mais pendant que nous nous occupons d'elle et de son passé, Annettc s'est habillée. Elle s'est habillée seule, c'est encore une habitude que sa tante lui a fait prendre, et elle a choisi sa robe rose pour ré'
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pondre au joyeux sourire dont le soleil l'a saluée au réveil. Ses beaux cheveux châtains brillent sur son front, fuient nu-dessus de Toreille, et, tordus en rouleau, lui font derrière la tète une triple couronne. La voilà tout à fait prête. Elle jette sur la glace un dernier regard, et le résultat de Texamen est favorable; elle est contente d'elle, elle est sûre de plaire. De plaire à qui? Ya-t-il déjà quelqu'un que vous ayez distingué, Ànnette? votre cœur s'est-il troublé aux paroles de quelque joli garçon qui vous aime? Hélas! j'ai peur que non! Et cependant, que sais-je? Quel œil a jamais sondé jusqu'au fond un cœur déjeune fille?
Elle s*élance, légère, et va frapper à la porte qui est en face. Mon Dieu! j'espère bien que Mme Dubuisson a été plus matinale que sa fille et que nous n'aurons pas à assister à tous les détails de sa toilette. Ànnette est entrée. Décidément nous jouons de malheur, Mme Dubuisson est encore en peignoir. Elle cherche depuis une heure sa robe de barége noir à volants, et, ne pouvant la trouver, elle s*en prend à l'innocent^ Charlotte, sa nouvelle femme de chambre. L'innocente Charlotte jure ses grands dieux qu'elle ne connaît pas à madame de robe de barége noir à volants. Là-dessus la maîtresse s'emporte et entre dans les détails les plus circonstan- .ciés pour prouver l'existence de la robe. Je ne crois pas que le répertoire classique de la Comédie-Fran-
çaise possède une seule tirade aussi longue que celle que débite en ce moment Mme Dubuisson. Celte tirade es(, du reste, fort amusante, semée de saillies et d'images de toute espèce ; je ne puis m'empècher de rire en l'écoulant, et je voudrais bien vous faire partager mon plaisir; mais il n*y a pas moyen, c'est un véritable feu d'artifice, et la loquacité de la bonne dame défierait le talent du sténographe le plus exercé. La conclusion de tout cela est qu'elle embrasse sa fille, qu'elle congédie sa femme de chambre, et qu'elle lui ordonne de ne reparaître devant elle que pour lui apporter sa robe de barége noir à volants.
< Cette fille est stupide , mon cher amour , dit' elle plus posément dès qu'elle se trouve seule avec Annctte; je ne crois pas que nous pourrons la garder. Je l'ai prise parce qu'on m'a assuré qu'elle est honnête. À quoi sert l'honnêteté à une femme de chambre, si elle n'a pas le sens commun? Léocadle, la dernière que j'ai renvoyée, avail de l'esprit comme un démon , mais c'élait une menteuse et une voleuse. J'ai eu de même successivement deux Ànastasie, dont l'une avait tous les vices, et dont l'autre s'avisait de raisonner. Une femme de chambre qui raisonne ! Aussi, maintenant, quand il s'en présente une qui s'appelle Anastasie, je la prie d'aller chercher fortune ailleurs ; j'ai remarqué que toutes celles qui portent ce nom ont quelque défaut essentiel.
Voyez un peu si cette Charlotte m'apportera ma robe ! Ou*il faut de patience dans la vie , et surtout avec les domestiques! Tu es bien heureuse, ma pau< vre enfant, de t'ètre exercée à cette vertu pendant les cinq longues années que tu as passées dans cet affreux couvent.... Ne me dis pas qu*il n'était pas affreux, cela me fait de la peine. Mais j'y pense, cher trésor, il fait beau aujourd'hui, te voilà superbe : si tu veux, nous rendrons quelques visites, nous irons voir nos amis.
— Je veux bien , maman.
— Embrasse-moi. Tu es un modèle d'obéissance. Je dois cette justice à ta tante , elle a fait de toi un mouton. Où irons-nous d'abord? Si nous allions chez les Gonthard ?
— Oh ! non , maman.
— Pourquoi n'irions-nous pas ? Il faudra bien qu'un jour ou l'autre nous flnissions par y aller. D'ailleurs, le plus fort est fait ; elle nous a rencontrées chez Mme de Lapérière lundi dernier, et elle ne s'est point évanouie. Il est vrai qu'elle s'est empressée de sortir, ce que j'ai trouvé fort inconvenant. Elle ne t'a pas même regardée 1 On n'est pas déraisonnable à ce point-là et pendant aussi longtemps, car il y aura bientôt deux ans que Félicie est morte. Quanta moi, je suis piquée. Qu'elle pleure toujours sa fille, c'est bien, je le conçois, et je n'existerais plus à sa place ; mais cela n'empêche pas
qu'on reçoive chez soi les filles de ses amies. Son mari trouve bien quelque plaisir à te voir ; il me demandait encore l'autre jour pourquoi tu n'allais plus le matin réclamer ton bouquet de roses. J*ai répondu : « Je ne sais pas , mais nous irons vous voir ; > il n'a rien dit, preuve qu'il ne nous blâme* rait pas, si nous tentions cette visite. Ainsi nous irons aujourd'hui. Mme Gonthard nous fera dire qu'elle n'est pas visible, nous forcerons la porte, et tu l'embrasseras malgré elle.
— Oh I non , cela me ferait autant de mal qu*à clle/Je n'irai chez Mme Gonthard que si elle consent d'avance à me recevoir.
— Est-elle obstinée ! Oh ! ce n'est qu'une peau d'agneau que t'a donnée ta tante : la petite bète entêtée est restée dessous.
— Pardonne-moi, chère maman. Je ferai tout ce i[ue tu voudras, tout, excepté d*aller chez Mme Gonthard. Tu n'as donc pas remarqué comme elle est devenue pAle en me voyant? Pauvre dame! je conçois que cela lui fasse de la peine de voir les filles des autres heureuses et bien portantes.
— Comment ! ne faut-il pas que tu meures pour lui faire plaisir? J'ai pour principe de ne pas te quitter d'une seconde , et je me vois forcée de renoncer pour toi à ma meilleure amie. Gela me manque de ne plus aller chez elle. Je t'en fais gr&ce pour aujourd'hui, parce que je ne suis pas en
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train de discuter et que je te trouve jolie comme un cœur ; mais nous en reparlerons , je te déciderai, nous consulterons M. Georges. >
Ici revient Charlotte qui déclare que la robe de barége noir à volants n'a point répondu à l'appel; mais la cuisinière qu'elle a consultée est assez d'avis que la dernière femme de chambre poutrait bien l'avoir emportée. Cris , fureurs , imprécations de Mme Dubuisson. Tous les domestiques sont des vo* leurs. Elle fera des plaintes au commissaire, on arrêtera tout le monde.
Cependant l'heure s'écoule , il faut choisir une autre robe, il faut songer à déjeuner. Mais quand Mme Dubuisson est prête, quand elle se décide à prendre son café, il se trouve que la crème sent le brûlé et que la galette toute chaude est noire comme du charbon. La cuisinière est mandée et gourmandée. Elle prétend à son tour que ce n'est pas sa faute, que c'est la faute de madame qui n'est jamais prête à l'heure. Nouvelle colère de Mme Dubuisson. Tous les domestiques sont des insolents, et ils s'entendent comme larrons en foire. Elle fera maison nette, elle les chassera tous. La gentille Annette , qui meurt de faim, voudrait bien manger la galette telle qu'elle est; mais sa mère déclare qu'elle ne le souffrira pas, qu'elles vont mettre leurs chapeaux et qu'elles iront avec leur ouvrage passer la matinée à Trianon. Charlotte leur apportera des
brioches qu'elle prendra en passant chez le pâtissier. Annette impose silence à son estomac pour ne point mécontenter sa mère , et celle-ci, avant de partir, prévient la cuisinière qu*on dinera à qpatre heures et demie précises (on avait dtné la veille à sept heures passées) , et que , si le dîner n*est pas bon, on la mettra à la porte le soir môme.
J'ai voulu donner au lecteur une légère idée de la manière d'être de Mme Dubuisson dans son intérieur. On voit que cette dame ne calcule pas trèsbien la marche du temps et qu'il n'y a pas plus d'ordre dans sa chambre que dans sa tète. Je me haie d'ajouter une fois de plus, et j'aurai certes l'occasion de le répéter encore, qu'au fond ce n'est point du tout ce qu'on appelle une méchante femme que Mme Dubuisson.