‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 27 sur 39 · LA SIXIÈME VISITE · texte numérisé non relu

LA SIXIÈME VISITE

La journée se passa le plus agréablement du monde. On se promena sous les beaux ombrages de Trianon, on mangea des brioches, on but de la limonade gazeuse, puis> vers les deux heures, on alla voir quelques amies. Six heures sonnaient lorsqu'on rentra. Ce fut cette fois la cuisinière qui triompha» et Mme Dubulsson, en regardant la pendule, ne jugea même pas à propos de dire que le potage était froid : il avait été mis sur la table à quatre heures et demie précises.

Le soir , pendant qu*Annette et sa mère, accou« dées au balcon d*une fenêtre , respiraient l'air frais

et les parfums des jardins du voisinage, notre ami Georges Dutrey passa par hasard dans la rue. Il les aperçut de loin, les salua, et il s'apprêtait à continuer sa course, lorsque, comme un homme qui se ravise tout à coup, il s'arrêta et sonna à la porte.

< C'est très-aimable à lui, s'écria Mme Dubuisson, il va nous donner des nouvelles des Gonthard. Figure-toi que je ne pouvais pas le sentir autrefois; nous ne parvenions jamais à nous entendre, il fuyait du plus loin qu'il me voyait. Eh bien , nous nous sommes fait mutuellement quelques concessions, à ce qu'il parait; je commence à m'accoutumer à lui, et il n'a plus l'air de redouter ma société, car voici la sixième visite qu'il me fait depuis ton retour. »

La porte du salon s'ouvrit, et Antoine annonça M. Georges Dutrey.

Georges dit qu'il n'avait point l'intention de venir, qu'il passait, et que, voyant ces dames à la fenêtre , il avait cru convenable de s'arrêter pour leur souhaiter le bonsoir. Mme Dubuisson s'empressa de lui assurer qu'il leur faisait grand plaisir et qu'il n'avait pas besoin d'excuses, mais c'était pour lui-même au fond qu'il s'excusait. On s'assit. Mme Dubuisson s'informa de la santé de ses vieux amis en faisant, comme à son ordinaire, les demandes et les réponses. C'était heureux : Georges eût été incapable de lui répondre un mot. Il avait été frappé de l'air

froid et composé que la jeune personne avait pris dès qu*il avait paru, et pour un observateur impartial il était évident que sa visite produisait sur Annette un efTet désagréable. Elle semblait embarrassée, et sous cet embarras perçait môme une pointe de tristesse. Georges s'était placé de manière qu'il ne pouvait s'adresser à la mère» ni la regarder, sans embrasser çn même temps dans ce regard toute la personne de la allé , et Annette, qui sentait la persistance de cette contemplation ardente , en éprouvait comme d'inexplicables mouvements de frayeur et de colère. Le jour tombait; mais, à mesure que le salon devenait plus sombre, il lui semblait que le gendre de M. Gonlhard la voyait mieux, que son regard s'emparait d'elle plus librement. Mme Dubuisson , charmée d'être écoutée dans un respectueux silence, se livrait à des divagations qu'on nous dispensera de rapporter comme étant parfaitement étrangères à la situation de Georges et d'Annette, quand celle-ci, de plus en^plus troublée, voulut mettre fin au plaisir qu'elle causait et qu'elle ne partageait pas, et, sans même prendre la peine de chercher un prétexte, elle se leva et sortit du salon. Les hommes qui aiment faiblement ou qui ne sont encore que disposés à aimer se rebutent vite s'ils sont mal accueillis , et leur amour-propre offensé étouffe bientôt en eux le germe de l'amour; mais ceux qui sont violemment épris puisent dans la froi-

deur même d'une jeune fille à leur égard un nouvel aliment au feu qui les brûle. Ils devinent que cette froideur ne cache pas encore une préférence, et qu'à la douceur d'aimer peut se joindre pour eux la douceur plus rare d'initier une Ame au divin mys*tère. Georges sortit peu à peu de la stupeur où l'avait plongé le départ d'Annette. Il comprit qu'il y avait à lutter, et que, puisqu'il avait étéimpuissant à triompher de lui-même, il fallait qu'il triomphât d'elle. Faut-il le dire? Un accueil plus favorable l'aurait moins attiré, et cette passion, qui s'était opposé à elle-même de si grands obstacles, s'accroissait et reprenait des forces en présence d'un obstacle nouveau. Ses yeux se fixèrent sur la porte et ne s'en détachèrent plus. Il pensait qu'Annette reviendrait. Plus elle tardait, plus il s'affermissait dans l'idée que c'était pour le fuir qu'elle élait sortie. Mais alors elle avait donc deviné qu'il l'aimait? Il s'était donc fait entendre avant de s'être expliqué? Il en ressentait une âpre joie mêlée d'inquiétude , et tout son cœur s'élançait à travers les murs pour rejoindre celle qui lé fuyait.

Cependant Mme Dubuisson , qui ne s'était pas même aperçue de la retraite de sa fille , continuait de soutenir seule la conversation et mariait fort agréablement son ramage à celui d'un merle qui chantait sur un arbre voisin. Georges cherchait dans sa tête un moyen de faire revenir Annette; il* crut

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ravoir trouvé, et, interrompant son infatigable interlocutrice, car il était déjà presque aussi habile que la jeune fllle en ce genre d*exercice:

« Je regrette, dit-il, que Mlle Ànnette soit flor* lie; il est temps que je me retire, et j'avais une bonne nouvelle à lui annoncer.

•^ Annette ! Annette ! viens donc, s'écria Mme Dubuisson, M. Georges a quelque chose à nous dire. Eh bien, tu ne viens pas? »

La jeune fille arriva lentement et comme malgré^ elle. Sa robe claire se détachait dans l'ombre, et l'œil de Georges accoutumé à l'obscurité saisit sur la gracieuse figure une expression marquée de mécontentement.

c Pardon, mademoiselle, reprit-il, je vous ai dérangée peut-être. Mais c'est que j'étais venu pour vous apprendre.... >

Il s'arrêta et se mordit les lèvres. Il se rappelait qu'il avait dit d'abord qu'il n'avait point l'intention d'entrer, et que c'était parce qu'il avait vu ces dames à leur fenêtre, etc., etc. Il poursuivit en balbutiant:

« J'aurais pu, du reste , vous communiquer cela demain aussi bien qu'aujourd'hui, il n'y a pas péril en la demeure. Je crois pourtant que ma nouvelle vous causera quelque plaisir. Vous m'aviez prié, votre mère du moins, de faire tous mes efforts pour décider Mme Gonthard à revenir sur la résolution

qu'elle a prise. Eh bien, elle m'a dit ce matin qu'elle TOUS avait rencontrées l'autre jour dans une maison, qu'elle était exposée k vous rencontrer encore, et qu'il vaudrait mieux qu'elle consentit enfin à vous recevoir toutes les deux chez elle.

— Victoire ! nous l'emportons ! s'écria Mme Dubuisson avec une joie bruyante. J!étais bien sûre que Mme Gontbard ne pourrait pas longtemps se passer de moi, et qu'en tenant bon je l'amènerais à recevoir Annette. Il n'y a rien de tel que d'avoir du caractère. Ah ! elle consent à nous recevoir, elle nous désire, elle nous demande? Une autre à ma place dirait peut-être : « C'est à mon tour d'être obstinée; > mais je suis bonne femme, et je dis: m A tout péché miséricorde. « Il est trop tard pour nous rendre à la Villa maintenant ; mais, si tu veux, petite, nous irons demain.

— Il vaudrait mieux attendre encore , insinua doucement Annette .

— Attendre ! et pourquoi , mon ange?

— Parce que je sens très-bien que Mme Gontbard se fait effort dans la crainte de te désobliger plus longtemps , parce que je suis certaine que ma vue lui fera du mal.

— Ah ! voilà qui est trop fort. Est-ce que ta vue peut faire du mal à quelqu'un? Je vous le demande, monsieur Georges. D'ailleurs elle te connaît, tu n'es pas une étrangère pour elle.

— H vaudrait mieux que je fusse une étrangère.

— Et Ja raison?

— C'est que j'étais la meilleure amie de sa fille, et qu'une étrangère la lui rappellerait moins.

— Tu parles comme elle à présent ! Ne dirait-on pas qu'elles s'entendent ? C'est ta tante qui t'a mis dans la tète toutes ces idées-là, car, si elle t'a redressé le caractère, elle t'a singulièrement faussé l'esprit. Mais réfléchis donc, mon pauvre amour.. ..>

Hais tandis que Mme Dubuisson s'eiïorce de persuader sa fille, Georges se tait et pense douloureusement, et, si la lune qui se lève éclairait son visage, ce visage paraîtrait plus' pâle que ne le sont les blancs rayons. C'est qu'il a compris que les paroles d'Ânnelte s'adressaient à lui, c'est qu'elle lui a dit indirectement qu'il ferait mieux d'offrir son amour à une étrangère qu'à la compagne d'enfance de celle qu'il a perdue. Elle a défendu la cause qu'il veut trahir, elle l'a accusé, elle l'a condamné. Jlonseulement elle ne l'aime pas, mais elle n'approuve pas qu'il l'aime. Quelques obstacles les séparaient : il semble que d'un mot Annette en ait fait des abîmes. Aussi dèmeure-t-il atterré, sans voix, sans mouvement. Il s'accuse lui-même, il songe avec désespoir à sa jeune femme, il se reproche plus que jamais comme un crime ce nouvel amour ; puis il est forcé en même temps de s'avouer que tout son cœur est là, tout son avenir, près de cette

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cruelle enfant qui le repousse; il est Torcéde rccon* natlrc encore une fois qu'il aime d*UQ amour iusensé, d*un amour qui domine tout le reste , plus fort que sa raison , plus fort que ses devoirs. Une sueur froide lui court partout le corps. Il voudrait, n'imporlc à quel prix, retirer les paroles qu'il a dites. Il s*ost avancé trop vite, il a mérité la leçon qu'il a reçue, il aurait dû ne rieu précipiter et laisser faire au temps. D'ailleurs n'a-t-il pas trompé en quelque sorte la mère et la fille ? Si Mme Gontbard lui a dit en efîet qu'elle ne pourrait toujours éviter de les recevoir, elle ne l'a point chargé de le leur dire. Mais il voulait revoir Annctte, il lui fallait un prétexte pour l'attirer, et rien ne lui a coûté pour cela, pas môme d'altérer un peu la vérité. Son âme loyale s'indigne d'une telle faiblesse; il devient aussi rouge qu'il était p&lci et il se lève tout à coup avec un mouvement de colèie.

« Est-ce que vous partez? lui demanda Mme Dubuissou. «

Il nmrmure quelques mots, prend congé d'elle et sort du salon sans même regarder la jeune fille Mme Oubuisson, toujours parlant, se met à la fenêtre, et, dès qu'elle aperçoit Georges dans la rue, elle lui crie gaiement ;

I Bonsoir, monsieur Georges.

-r Bonsoir, madame,» répond -il d'une voix étoufTée.

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Et, au lieu de rentrer chez lui, il s^éloigne et tra«* verse rapidement la ville pour gagner la campagne et les bois. C'est qu'il a besoin de silence et de solitude, c'est qu'il souiïro ot désespère et qu'il ne veut laisser voir à personne ces nouveaux ravages d'un violent amour. U aurait honte en ce moment de sa confier à un ami, mais il cherche la nature , cetto consolatrice éternelle, il va se recueillir et pleurer dans ses bras. Qui sait? U rapportera peut-être de cette communion une paix que ne donnent point les hommes,

Annette s'était retirée en arrière au lieu de se mettre à la fenêtre; et, si elle eût osé, elle eut empêché sa mère de erierà Georges le dernier bonsoir. Mme Dubuisson continuait de suivre des yeux la course du jeune homme éclairé par la lune , et elle croyait que sa fille était occupée do même,

c Conmie il va vite , disail-cUe , comme il parait pressé! Tiens, il ne s'arrête pas à la petite porte du parc, il marche toujours. Oii va-t-il? Il a une re-dingote, il ne peut aller en soirée. Chez quelque ami sans doute. M. et Mme Gonthard qui s'imaginent qu'un jeune homme peut se contenter de leur société ! J'en sais plus long qu'eux. Je lui ai trouvé aujourd'hui quelque chose d'extraordinaire. Du reste, plus aimable que jamais. Il a voulu t'annon^ cer lui-même la bonne nouvelle qu'il apportait....

Mais j*y pense, et je m'étonne que cette îdée-là ne me soit pas venue plus tôt , serait-il amoureux de toi par hasard ? b

Quand le l;^ruit des pas avait cessé de se faire entendre, Annette s*était rapprochée de sa mère, et ses yeux plongeaient vaguement dans Tombre au moment où cette étrange question lui fut adressée. Elle tressaillit, sentit la rougeur lui monter au visage et répondit pour cacher le pudique embarras qu'elle éprouvait :

« Amoureux de moi, M. Georges!. Et pourquoi serait-il amoureux de moi?

— Parce que tu es jolie, mon enfant.

— Ce n'est pas une raison. Il n'y a que toi , d'ailleurs, qui me trouves jolie. Ma tante dit que je ne suis pas mal ; je crois qu'elle est dans le vrai, et je pense comme elle.

— Ta tante n'y entend rien , tu es très-jolie, surtout depuis que tu es avec moi. Toutes les mères qui n'ont point de filles à mûrier me font des compliments sur ta figure. Je regrette seulement que tu ne sois pas plus grande. Si tu étais au moins de ma taille ! Mais telle que tu es enfin, il faudra bien songer à l'établir un jour ou l'autre, et je ne vois pas pourquoi tu n'épouserais pas M. Dutrey. Il est un peu froid, c'est vrai, et il a le tort d'être un industriel, comme on dit aijgourd'hui. Il y a vingt ans c'était insulter quelqu'un que de l'appeler in-

dustriel. Je vous demande pourquoi, ayant de la forlune par lui- môme, car il a hérité, il n'y a pas longtemps, de deux ou trois cent mille francs, et c'est un homme qui est dans une fort jolie position, je vous demande pourquoi il s'est avisé d'aller se mettre à la tête d'une fabrique. Un fabricant ! Tu épouserais un fabricant! Mon rêve a toujours été de te voir épouser un sous-préfet de vingt-cinq ans qui, six mois après, obtiendrait une préfecture. Mais, si M. Dutrey te convenait, je ne voudrais pas gêner ton inclination. C'est un bon enfant, après tout. Il s'entend très-bien avec M. et Mme Gonthard, qui ne sont pas amusants tous les jours; à plus forte raison s'entendrait-il avec moi. Nous le formerions. Il va sans dire qu'il quitterait sa fabrique. Je me dévouerais à votre bonheur; nous resterions tous les trois ensemble et j'élèverais vos enfants comme je t'ai élevée, ma fille, avec les mêmes soins, avec la même tendresse. Tu ne te souviens plus de cela. A dix ans lu étais une adorable enfant, quoi qu'en dise ta tante, un peu espiègle sans doute, mais pleine de vie et d'animation. Aujourd'hui tu me semblés un peu calme, tu conserves trop les manières du couvent. Mais j'y reviens, trésor de mon cœur, si M. Georges te demandait en mariage, voudrais-tu de lui ?

— Non, maman.

— Pourquoi?

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— A quoi bon répondre là-dessus? Il n'est question de rien, n'est-ce pas7

— Non, sans doulc. Est'^ce qu'il te déplattT

— Il ne me platl pas.

— Oh 1 mademoiselle, je vois que vous êtes romanesque. Faites donc élever vos enfants dans un couvent! Il ne me plalt pas! Et que faut-il pour vous plaire? Je vous préviens que je veux que vous soyez mariée avant un an et que je ne vois poindre pour vous aucun parti à l'horizon, si ce n'est peut-ftlrc le fils de M. Martinot; maïs c'est un coureur.... Je veux dire qu'il fait courir et qu'il se ruine en chevaux. M. Georges Dulrey est ccrlaincment un parti plus convenable et plus avantageux à tous égards.

— Oh ! j'épouserai tous ceux que lu voudras, excepté lui.

— Allons, allons, calme-toi. Ce n'était que pour plaisanter. Songe donc, mignonne chérie, que tu as plus de cinq cent mille francs de dot; nous ne sommes pas loin de Paris, et je saurai bien te trouver quelque maKre des requêtes ou quelque joli auditeur au conseil d'État. *

Malgré cette solution paciflquc, Annette était rêveuse lorsqu'elle se retira dans sa chambre, et elle l'était encore davantage après avoir fait sa prière. Elle se coucha, mais le sommeil ne vint pas de luimême comme à l'ordinaire. Elle l'appela et ferma les yeux, espérant ainsi ne plus voir une image assez

vague qui passait et repassait dans son esprit; elle récita môme dix Pater et dix Ave, comme pour conjurer le démon : rien n'y fil. Je ne saurais vous dire encore si celle image avait quelque rapport avec celle de Georges, je craindrais d'aller trop vite et de me tromper; ce que je puis vous certifier sans imprudence, c'est que notre gentille Annelte ne dormit point du tout celle nuil-lù.

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