COMMENT LUI DIRE
Le lendemain, vers six heures du malin, Georges descendait dans le parc et se dirigeait vers la petite éminence dont nous avons parlé. Il monta lentement et comme s'il eôt été absorbé par sa lecture, car il avait un livre à la main; mais à peine entré dans le pavillon, il jeta sou livre sur la table, et ses yeux se fixèrent sur certaines fenêtres de la rue d'Angivilliers que, de Tendroit où il était, on distinguait parrailement. Il demeura longtemps debout dans la même altitude, puis il s*assit, regardant toujours du même côté. Il avait vu s'ouvrir un matin la pcrsienne de la chambre d'Annette, et, depuis, il
venait chaque jour allendre, épier, saisir au passage cette joie puérile et fugitive. Ne vous en moquez point! Descendez plutôt en vous-même; souvenez-vous que vous avez attendu aussi, pendant des heures entières, qu'une porte ou qu'une fenêtre s'ouvrit, qu'une femme parût, et que, si courte qu'eût été l'apparition, vous ne trouviez pas alors l'avoir payée trop cher. 'Au contraire, ce petit bonheur vous semblait immense, et il Tétait en effet, puisque vous en aviez pour toute une journée et quelquefois pour plusieurs jours. Les puérilités de l'amour sont sacrées. Nous devons les accueillir avec un sourire bienveillant, nous devons les respecter au risque d'insulter à notre passé ou à notre avenir.
Il y avait une heure environ que Georges était là, se consumant dans une vaine attente, ne pensant presque pas, espérant et souffrant, lorsque tout à coup M. Gonlhard parut h la poric du imvillon. « Bonjour, Georges, fil-il en entrant.»
Georges tressaillit, se leva, lui tondit la main; mais la pression de sa main ne fut pas franche comme d'habitude. 11 semblait confus et presque irrité d'avoir été surpris dans sa contemplation mystérieuse. M. Gonthard non plus n'avait pas l'aîr àson aise. Une teinte de tristesse assombrissait sa physionomie, et, si Georges eût été plus maîlre de lui-même, il aurait vu tout de suite que c'élait pour
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un motif grave que son beau-père était venu le Iroubler.
• Il faut que nous causions, dit celui-ci. Il y a déjà plusieurs jours que je suis décidé à vous parler. Si le moment n'est pas bien choisi, dîtes-lc-mol, nous en prendrons un autre.
— Non, monsieur, je suis prêt à vous entendre» J'émis venu ici pour lire, comme j'y viens lous les malins depuis quelque temps.
— Vous songez à vous remarier, mon fils, » dit M. Gontliard en s'asseyant à côté du jeune homme.
Georges le regarda et n'exprima que par ce re* gard la surprise que lui causait une pareille ouver* ture. En engageant son beau-père à parler, il l'avait appelé monsieur, quoiqu'il évitât ordinairement de lui adresser celle appellation cérémonieuse et froide. La nuance n'avait point échappé à M. Gonlhard, et c'est pourquoi, au lieu de dire Georges, comme il le Taisait toujours, il avait dit mon fils, en prononçant ce mot avec un mélange de reproche cl de tendresse.
Le malaise de Georges allait croissant. Il sentait tout ce que la situation avait de délicat et de péni« ble, et en même temps son cœur ombrageux craignait qu*on ne s'immisçât dans une alTaire qui ne concernait que lui seul. M. Gonthard devina le cours de ses pensées, et voyant qu'il se taisait : •
« Ce n'est point, repril*il, que j'aie l'intention de
VOUS arracher un aveu qu'il faudra bien pourfant que vous me fassiez un jour* Vous êtes libre, je n*ai pas besoin de vous le dire; niais vous pouvez vous forger des chimères qui sont bien loin de la réalité. Je vous vois triste , il semble que vous soyez tourmenté par de secrets remords : vous ne devez pas en avoir, Georges. Du moment où j*ai perdu ma fille, j*ai pensé que les liens qui nous unissaient se desserreraient peu à peu et que l'avenir qui s'étendait devant vous était trop vaste pour n'être rempli que par des regrets. C'a été une grande douceur pour nous de vous conserver dans notre maison. Si j'avais été seul, j'aurais été plus sage peut-être, et, les premiers mois passés, dans votre intérêt même, nous nous serions quittés. Ne croyez pas non plus que je sois fâché à cette heure de vous avoir gardé: non, s'il ne s'agissait que de moi, je m'en féliciterais encore, et je n'aborde aujourd'hui ce sujet avec vous que dans le but de vous tranquilliser, que pour vous dire que j'ai deviné ce qui vous préoccupe, et que, bien loin de vous en vouloir, je trouve, au contraire , vos nouveaux sentiments naturels et légitimes. »
Georges écoutait en silence, les yeux baissés. Quand son beau-père eut fini, il ne lui dit rien, il ne leva point les yeux , une émotion trop vive le dominait, mais il lui prit la main et la retint dans la sienne. Ils s'entendaient. Les motifs généreux qui
dirigeaient Tun étaient appréciés par l'autre. Jamais ces deux hommes ne s'étaient plus eslimés peutêtre, car M. Gonlhard comprenait la muette douleur de Georges, plus puissante en ce moment que Tivresse de l'amour, et Georges venait de recevoir de son beau-père une marque d'intérêt plus grande et plus touchante que toutes celles qu'il avait déjà reçues de lui.
« Celte jeune fille est charmante, reprit encore M. Gonlhard au bout d'un instanl. Sa mère avait été d'abord un peu faible pour elle, mais les cinq années qu'elle a passées auprès de sa tante lui ont élé bien profitables. Elle a de l'esprit, elle me semble d'un caractère heureux ; sa fortune est convenable, et, d'ailleurs, vous êtes assez riche aujourd'hui pour ne point regarder de si près à la dot. Je m'étais aperçu, la première fois que vous vous êtes rencontrés ici, qu'elle avait produit sur vous une vive impression, et les visites que vous avez faites coup sur coup à ces dames ont dû leur donner l'éveil, si vous ne vous êtes pas encore déclaré. Je ne puis douter, du reste, que votre recherche ne soit favorablement accueillie. *
Quelque empire que M. Gonthard eût sur luimême, quelque préparé qu'il fût à cet entretien, il ne put dissimuler son émotion en exprimant la certitude qu'il avait du succès de Georges, et celui-ci, qui s'accusait déjà de s'être tu trop long-
UO PERDUG ET RETROUVËB,
temps, saisit cette occasion pour prendra la parole;
« Votre inépuisable bonté, lui dit-il, augmente encore, si c'est possible, l'amertume des reproches que je me fais. Sans doute il n'est pas naturel qu'un homme de mon âge renonce h tout engagement (et pourtant j'en avais fait le vœu dans mon cœur]; sans doute personne n'eût eu le droit de m'accuser si, dans quelques années, j'avais pensé à me choisir une autre compagne. Hais il y a deux ans & poine que j'ai perdu celle que vous pleurez, que vous^aves le droit de pleurer, car pour moi je ne l'ai plus ! Je sens que je suis un ingrat, que j'oublie les dix mois de bonheur qu'elle m'a donnés, que je suis plus coupable encore envers elle qu'envers vous. Pardonnez-moi, Vraiment je n'ai pas été matlre de ma volonté; c'est en dépit de moi que j'aime! UalTcc* tion que j'avais pour Félicie ne m'a jamais causé que des joies, l'affection que j'ai pour Anncltc ne me c'ause que des tourments. Je sens que je ne puis être heureux avec elle, surtout avec sa mère, et que, si ce mariage s'accomplissait, ce serait pour ma punition et pour le malheur de toute ma vie. »
Il sanglotait comme un enfant. Jamais son àmc n'avait été surcxciléo à ce point ni affilcc de sentiments plus divers et plus tumultueux; elle était en quelque façon sortie de ses limites.
« Georges, fit M- Gonlhard touché de pitié, ne
PËIIDUE ET RETROUVÉE. U|
pleurez pas ainsi, ne vous livrez point aune exal** talion d'autant plus violente qu'elle n'est point naturelle chez vous. Vous aimez comme vous n'avei: jamais aimé, je le vois. Je ne m'en plains pas, ce n'eat pas votre faute. Mais vous vous trompez lorsque vous dites que vous ne sauriez être heureux avec cette jeune fille. Je vous répète qu'elle est charmante. Elle m'a tout de suite gagné le cœur aussi, quoique je fusse bien loin de prévoir ce qui arriverait. Soyons hommes, mon ami, et parlons comme des hommes. Quels sont vos projets?
— Je vous jure que je n'en ai aucun.
— Vous vous déclarerez. Je sais que Mme Du*buisson est pressée de marier sa fille. Il vaut mieux pour vous et pour nous que cet état d'incertitude ne se prolonge pas. Vous vous déclarerez dans quelques jours peut-être.
— Vous me le conseillez donc?
— Je ne conseille pas, je prévois, Dès que vous serez tout à fait décidé, du reste, vous me préviendrez. J'ai besoin d'être fixé là-dessus.
— Puis-je vous demander pourquoi?
— Parce que je ne suis pas seul, parce qu'il y a une troisième -personne que cela regarde, ma femme, et il faut que j'aie le temps de la |)réparer à une nouvelle qu'il lui sera nécessairement pénible d'apprendre. Les femmes ne sont pas comme nous ; la raison leur parle en vain, elles ne jugent que par
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leurs sentimenls. Ma femme croit que vous ne devez plus nous quitter, que vous nous êtes acquis pour toujours. Comment lui dire?... »
Il s*arréta. L*anxiété de son &me était peinte sur sa ligure. Il se représentait plus fortement que jamais tous les sentimenls de Mme Gontbard; il se souvenait qu'elle n'avait survécu à sa fille que par une sorte de miracle, et que ce miracle était l'œuvre de Georges. On allait donc recommencer à trembler pour une vie si chère! Georges était frappé en ce moment de la même crainte. Ils échangèrent un coup d'oeil rapide qui leur révéla leurs pensées mutuelles, sans qu'ils prissent la peine de les exprimer.
c Je réfléchirai à cela, reprit enfin M. Gonthard. Je la préparerai le mieux que je pourrai à entendre la vérité.
— Ne lui en parlez pas encore aujourd'hui.
— Comme vous voudrez. Mais que gagneronsnous à attendre?
— Il n'y a rien de décidé. Pourquoi lui causer d'avance un chagrin que l'avenir Tui épargnera peut-être? On peut me refuser celte jeune fille.
— Vous en épouseriez une autre.
— Non.... Mais encore une fois, je vous en prie, ne parlez de rien aujourd'hui.
— Aujourd'hui, soit; mais je commcncercii demain, si l'occasion s'en présente. Elle pourrait tout
apprendre par d'autres, il suffirait d'un mot imprudent, r.. Il ne Tant pas que cette nouvelle tombe sur elle^comme un coup de foudre. Ainsi ne vous tourmentez pas, mon cher Georges, reposez-vous sur ma prudence, je prends tout sur moi. »
Il s'éloigna pour mettre tin h l'entretien, laissant Georges accablé et presque honteux de tant de douceur et de générosité. Mais bientôt le jeune homme releva la tête : une persienne venait de s'ouvrir dans la rue d'Angivilliers. Il vit apparaître et disparaître un joli minois rose et blanc; il n'en fallut pas davantage, la tristesse s'envola bien vite et l'espérance vint reprendre la place qu'elle avait quittée un moment.
Georges n'avait prié son beau-père de différer l'avertissement que celui-ci comptait donner à sa femme que parce qu'il était sûr que Mme Dubuisson et sa fille viendraient la voir dans la journée. Qu'attendait-il de^cetle visite? Il ne le savait pas luimême. Et, raisonnablement qu'en pouvait-il attendre? Il n'importe, il voulait que Mme Gonthard revit Annette avant d'être avertie de rien, car il était bien certain qu'elle aurait plus que jamais refusé de la voir si elle eût eu'le plus vague soupçon #le ce qui se passait.
Il partit pour se rendre à sa fabrique. Quoiqu'il fût en retard, il fit en sorte d'être de retour bien avant l'heure où ses voisines pouvaient se présenter
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•à la Vilia, et il se mit en embuscade derrière k rideau d'une fenêtre qui donnait sur le boulevaid et d*où Ton voyait tous ceux qui arrivaient. 11 passa là près de deux Iteures. Il s*c(ait habillé avec soin et il avait le projet d'entrer comme par hasard dans le salon une fois que ces dames y auraient été introduites. Mais il ne venait personne, et l'inquiétude commençait à s'emparer de lui, quand enfin il reconnut de loin la petite ombrelle d'Annetle et les grands volants que Mme Dubuisson agitait, en marchant, d'une façon toute particulière. Il vit avec bonheur ces dames se diriger vers la grille et sonner. Celait déjà presque une victoire, il les avait ramenées dans cette maison dont on les avait bannies. Il remarqua que Mlle Annette avait une robe blanche avec des rubans lilas et qu'elle devait être bien jolie ainsi ; mais l'ombrelle impitoyable ne lui lais^ pas entrevoir la figure qu'elle protégeait. La grille s'ouvrit. Le domestique, au lieu de les prier de monter, monta seul d'abord pour prévenir sa maltresse. Il avait sans doute reçu des ordres à ce sujet Le cœur de Georges battait avec violence. Il avait quitté la fenêtre pour entr*ouvrir la porte, et il attendait immobile, Toreille tendue, comme si le si'' lence eût pu lui apprendre quelque chose de ce qu'it désirait savoir. Enfin il entendit le domestique des-> cendre en courant, puis remonter avec les dames* Mme Gontbard avait doûc consenti a les recevoir.
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li laissa s'écouler ciicoïc quelques minutes, puis quelques autres, c(, aj)rès avoir jelc un coup d'oiil sur la glace, ce qu'il faisait hicn rarement, il se prépara à passer dans le salon; mais il n'avait point fait deux pas dans le corridor qu'il s'arrêta court, une sombre pensée lui traversant l'esprit. Si dans le premier regard qu'il allait porter sur AnneUc, Mme Gonlhard surprenait la passion ardente que lui avait inspirée celte jeune lillo?'
« Pauvre fomuic! fit-il en répétant les proirres paroles de M. Gonlhard, comment lui dire?... »
Il rentra dans son cabinet. La visite se prolongea, et Georges en éprouva une sorte de joie; mais, quelque désir qu'il eût de voir Aimclle, il sut lésister à ce désir, il voulut respecter l'ignorance où était encore sa belle-raère et il ne parut point dans le salon.
Quand Theure du dîner eut réuni les parents de Félicie et leur gendre, celui-ci demanda négligemment à Mme Gonthard si elle avait reçu quelque visite. Elle hésita, puis elle avoua qu'elle avait vu Mme Dubuisson et sa fille, et comme les deui hommes se taisaient :
• Cette jeune fille a été parfaile pour moi, dit-elle ovec effort; » et deux grosses larmes lui montèrent aux yeux, deux larmes dont il était facile de deviner la source*
Georges vit bien qu'il ne pourrait obtenir de sa
belle- mère de plus amples délails, il eut peur de se
trahir lui-même en Tinterrogeant, et, comme d'un j autre côté, il était impatient de tout savoir, il sortit
I dès qu'on eut dîné, de façon à se trouver rue d'An-
givilliers à la môme heure que la veille. Mais ces dames n'étaient point à leur fenêtre. Il sonna néanmoins et apprit par Antoine qu'elles étaient allées au Parc entendre la musique militaire.
Il s'y rendit, quoiqu'il n'aimât point la foule et qu'il s'avouât tout bas que sa présence à ce concert ferait événement. Du plus loin que Mme Dubuisson l'aperçut, elle le désigna du doigt à sa fille, puis elle se leva, s'agita, lui fit signe de venir près * d'elle. C'était bien son intention ; mais, grâce à la télégraphie compromettante de la dame, il ne put la rejoindre qu'au milieu des sourires et des chuchotements de toutes les personnes de sa connaissanoe qui se trouvaient là. Annelte était toute rouge ; Mme Dubuisson était rouge aussi, non de confusion, mais de plaisir. Elle fit asseoir Georges à côté d'elle, elle lui conta que Mme Gonthard les avait reçues à merveille, qu'elle avait embrassé Annette, qu'elle l'avait trouvée grandie, fortifiée, embellie. Georges ne Tavait jamais écoutée avec autant d'attention, et elle en était ravie. Lorsque le concert fut terminé, il lui offrit naturellement son bras qu'elle accepta, et elle lui proposa tout aussi naturellement, en arrivant à la porte de la maison, de
monter un moment pour se reposer. Il raont«i : il était au comble du bontieur. Ânnette qui, pendant le trajet du Parc à la rue d'Angivilliers, avait été grave et silencieuse, s*étant dérid^^e peu à peu et causant alors avec Georges d'un Ion presque familier, Mme Dubuisson, qui avait de nouveaux griefs contre une nouvelle femme de chambre, sortit du salon pour la gronder et les laissa seuls un ijislant. Que fit Georges de cet instant? Rien, ou du moins peu de chose. Mais il lui sembla qu'Annctte, au lieu d'ôlre fâchée de l'absence de sa mère, le regardait à la dérobée d*un air qui n*avait rien de décourageant, et je dois dire encore, pour Tintelligcnce de ce récit, que ce n'était pas tout à fait de la part de Georges une illusion d*amoureux.
Mais pendant qu'il se livrait sans arrière-pensée à ces douces impressions, à quelques pas de lui, dans l'ombre de ce parc dont il voyait les arbres, M. Gonthard se promenait seul et s'abandonnait à des réflexions douloureuses. Mme Gonthard, qui craignait l'humidité, s'était retirée de bonne heure. Elle avait été ce soir-là plus silencieuse, plus abattue encore, et son mari avait bien deviné que l'a visite de Mme Dubuisson et de sa fille n'avait pas peu contribué à ce redoublement de tristesse. Il songeait avec angoisse qu'il allait être obligé de provoquer des émotions bien autrement violentes, car il n'était point de ceux qui reculent devant les difficultés
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d*nn aven pénible, et il était décidé à aborder la question dès ic lendemain. Mais tout décidé qa*il était, il soiifTrnit. Il se demandait toujours comment il s'y prendrait, dans quels mois d(H5c.its et tendres il envelopperait le Tait brutal et cruel. Peutêtre aussi qu*il pensait à tout ce qu*il perdrait lui* môme lorsque ce fils de son choix, ce jeune compagnon de sa vieillesse s'éloignerait de cette maison pour n'y plus rentrer qu'en étranger. Toujours est-il qu'il paraissait bien préoccupe et bien soucieux, le brave et digne homme. Lui, toujours si sensible aux beautés de la nature, il marchait indifTérent à l'éclat de celte nuit étoilée, et le parfum de ses roses ne le réjouissait plus.
Le lendemain, Georges partit dès le matin pour Paris ; M. Gonthard déjeuna seul avec sa femme. Ils parlèrent de lui comme ils en avaient l'habitude quand il n'était pas là, car il était leur préoccupa* tion unique, et Mme Gonthard fit observer qu'il restait beaucoup moins avec eux depuis quelque temps. Elle attribuait cela à l'importance que prenait dans le pays l'industrie dont il s'occupait, et, bien qu'elle regrettât qu'il ne fût plus tout h eux comme par le passé, elle n'avait pas le courage de s'en plaindre, disait-elle, parce qu'il fallait bien qu'un homme jeune encore eût un but à poursuivre. M. Gorithard n'hésita point à saisir l'orcasion qui s'odniit h lui.
< Ma chère amie, dit-ii, Tindustrie ne peut pas absorber Georges tout entier. J*ai remarqué comme toi qu'il sort plus souvent depuis quelque temps et surtout le soir, mais je ne crois pas que ses afîaires en soient la seule cause.
— Voilà comme ,tu es ! interrompit Mme Gon« tbard avec un mouvement d*humcur, lu vas toujours chercher aux choses les explications les moins naturelles. Il m'a dit lui-même qu'il s'intéressait do plus en plus aa succès de sa fabrique; il s'y rend tous les matins, et, quand il sort le soir, c'est er>^ core poar y donner un coup d'œil en passant ou pour aller ^(roir un ami.
— Oui, il semble éprouver chaque jour davan tage le besoin d'apporter quelque diversion dans SOS pensées et dans sa vie. Le coup qui l'a frappé comme nous, et dont nous nous ressentirons toujours, commence à lui paraître moins douloureux. Il n'a que trente ans. C'est souvent à cet âge qu'on songe pour la première fois à asseoir son avenir. En supposant môme qu'il n'ait aucune idée làdessus, l'espèce d'inquiétude dont il ne peut se défendre devrait êlrc pour nous un avertissement. L'homme n'est pas fait pour vivre seul, dit la sagesse par excellence, et il vient une heure où la compagnie de ses plus chers parenis est pour lui comme la solitude.
— J'{*spèrc bien que tu ne lui dis jamais cela!
s*écria la pauvre femme en tressaillant. G*est.que la es capable de lui donner des idées^ qu'il n*a pas, de le détacher de nous, de lui faire croire qu'il nous gène. Tu ne le connais pas. 11 n'eût jamais songé au mariage, s'il ne nous eût rencontrés ; il se défiait de toutes les femmes. II a fallu un ange de pureté et d'innocence comme notre Félicie pour triompher de ses préventions. Il Taimait chèrement, il nous l'a bien prouvé.
— Nous n'avons en effet qu'à nous louer de lui à tous égards ; il a été pour notre enfant un mari tendre, pour nous un fils excellent : il n'a songé qu'à nous jusqu'ici, et nous n'aurions pas le droit de lui en vouloir, s'il venait à songer à lui.
— Je t'en prie, tais-loi, fit Mme Gonthard en se levant de table. J'ai déjà assez souffert, je souffre assez tous les jours, ne m'épouvante pas par ces lueurs équivoques qui rendent plus affreuse encore la nuit où je vis. Ma Félicie ! Ma pauvre enfant! Tiens, je m'en vais, je ne veux pas penser à cela.
— Il vaut mieux penser d'avance aux choses qui peuvent arriver.
-T- A quoi bon ?
— On résiste mieux au choc quand on l'attend.
— Je ne veux m'atlendre à rien. Laisse-moi. Je ne veux ouvrir les yeux qu'au dernier moment.
— Et si ce moment était venu ? «
Elle axait déjà gagné la porte, comme si elle eût été pressée de se dérober par la fuite à une révélation qu'elle redoutait. Elle s*arré1a à ces derniers mots, chancela, puis revenant tout à coup s'asseoir à côté de son mari :
« Félix, lui dit-elle d'une voix brève et effrayante dans son calme, tu sais quelque chose.
— Non, ma bonne amie, non, je ne sais rien encore; rien de positif; je voulais simplement te préparer à des événements possibles. Je le regrette à présent. Comme te voilà pâle ! Tu te ferais peur à toi-mômc, si tu te voyais. Non, ma chère Adèle, ma femme, ne crois pas....
— Tu n'es pas homme à m'effrayer inutilement. Si tu as voulu me préparer à entendre une vérité cruelle, c'est que celle vérité existe. Tu baisses les yeux, tu détournes la tête : tu vois bien que je ne me trompe pas, qu'il y a quelque chose. Songe que tu ne peux plus m'abuser maintenant ; ce ne sont plus tes paroles que je croirai, c'est le son de ta voix, c'est ta pensée même. Écoute, Félix ; tu es bon, tu t'es dit : • Cette pauvre femme est bien épuisée, il faudrait la préparer doucement et de loin, l'accoutumer à ce qui doit être. > Toutes CCS précautions sont mauvaises avec une nature comme la mienne. Tu te tairais à présent que je souffrirais mille fois plus de mes doutes que de la certitude. Il vaut mieux tout me dire d'un coup.
122 PERDUE ET RETMUYfiE.
AvouG qu'il y A quelque chose, que tu as appris quelque chose.
— Eh bien, oui. Je ne voulais point parler, mais je vois qu'il est plus Tacile de former de tels projets que de les exécuter.
— Tu as bien raison. D'ailleurs, tu vois que je suis calme. Il song^c donc à se i*emarîer?
— Oui.
— Il le Ta dit? Il te l'a dit, j'en suis certaine. Oubliée déjà, ma pauvre iille, elle qui Taimait phis qu'elle ne nous a jamais aimés pcul-ôlre! Et penset-il à quelqu'un ?
— J ai tout lieu de le croire.
-^ A qui ?
•^ Il nous le dira..
— Tu le sais. Pourquoi me torturer ainsi? Il aura vu à Paris quelque jeune personne.... Non, ce n'est pas cela. Elle est de Versailles! Je la connais peutêtre?
— Tu la connais.
-^ C'est?..
-« La f:lle de Mme Dubuisson.
— Anneltc ! »
Un sourire navrant erra sur ses lèvres quand elle eut prononcé ce mot; ses yeux se fermèrent, sa tôfe le renversa en arrière, son corps s'aflbissa.
« Adèle! » s'écria M. Gonthard effrayé.
Il ne tonna point, craignant sans doute que les
domestiques ne fussent témoins de celte violente commotion et qu'ils n'en devinassent la cause. Il prit de Teau dans une carafe, lui mouilla doucement le visage et lui fit respirer la cassoleUie qu'elle portait toujours sur elle.
< Du courage, mon amie, lui dit-il en l'embras^ sant au moment où elle rouvrit les yeux.
— Je suis punie, mon bon Félix, répondit-elle sans verser de larmes, je suis cruellement punie. Je m'étais trop attachée à lui, je l'aimais trop, je l'aimais pins que toi. C'est qu'il me rappelait ma fille, vcis-tu, c'est qu'il me semblait qu'en étant avec lui j'étais encore avec une partie d'elle-même. Puis il était si bon, si bon ! Voilà ce que je ne puis lui pardonner. On a tort de se créer des aiïectlons en dehors de la Famille; ces aiTections-là ne «ont jamais Rùres. Ma fille morte, il n'était plus qu!un étranger pour nous, ce fut une faute de le considérer toujours comir.e un fils. Désormais je ne veux songer qu'à toi, homme excellent à qui je n'ai jamais montré que ma douleur ; je la lui cachais à lui, je craignais de l'attrister encore davantage. Toi, lu t'oubliais pour moi, tu ne songeais qu'à moi; encore en ce moment lu pleures sur la nouvelle peine que lu n'as pu m'épargner. Sois tranquille, cette paix de notre intérieur n'est pas perdue parce qu'il s'en va; je le remplacerai près de toi, je causerai avec toi, nous nous suffirons à nous-mêmes. Ce n'est pas que
je lui en veuille au moins, il a rendu notre fille heureuse. Seulement il la oubliée bien vile : moi, je ne. l'oublierai jamais. »
Se&denls claquaient, ses joues s'enflammaient, elle avait la fièvre. On fut oblige de la porter dans sa chambre et de la mettre au lit.
Loi-sque Georges rentra pour le dîner, apprenant que sa belle-mère était malade, il se troubla, ne Ot aucune question et monta aussitôt pour la voir. M. Gonthard Tattendait au haut de rescalier et lui dit:
« N'ayez aucune inquiétude, le médecin a déclaré que ce n'était qu'un petit accèsde fièvre qui n'aurait pas de suites. Elle repose en ce moment, et je crois que vous ferez mieux d'attendre à demain pour la voir. Elle sait tout. >