‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 29 sur 39 · LES DEMANDES EN MARIAGE · texte numérisé non relu

LES DEMANDES EN MARIAGE

On savait généralement à Versailles que MmeDubuîsson n'avait pas de fortune personnelle, mais on savait aussi que Mlle Dubuisson avait hérité, du côté de son père, de plus de quatre cent mille francs. Or, les jeunes gens d'aujourd'hui sont pressés de jouir et préfèrent une dot argent comptant à de gros biens en prespective. Je me rappelle toujours un aimable garçon qu'on voulait marier et auquel on faisait valoir que sa future belle-mère était d'une santé déplorable et ne pouvait vivre plus d'un an ou deux : « Si j'en étais sûr ! » s'écriait-il naïvement. Tous, il est vrai , ne formulent pas leur

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pensée d'une façon aussi nette, mais il y a, les trois quarts du temps, dans les plus riants projets de mariage une vilaine ombre qui les enlaidit. On remarqua donc, aussitôt le retour définitif d'Annette à Versailles, qu'elle avait beaucoup gagné, qu'elle avait des yeux charmants, qu'elle était fraîche, qu'elle était bien faite, enfin qu'elle était un joli parti, et joli de toute manière. Quelques coureurs de dots daignèrent l'honorer de leur attention; quelques mères la signalèrent à leurs Qls comise une jeune personne accomplie, et quelques respectables.pères de famille saluèrent Mme Dubuisson un peu plus bas qu'ils ne l'avaient fait jusqu'alors.

Celle-ci avait parmi ses connaissances une personne de distinction dont clic faisait grand cas: cc- Mllc Stéphanie de Cofniole. Mme de Cornioie, la mère, restée veuve à vingt-cinq ans, s'était mésalliée en épousant en secondes noces un simple capitaine dont elle avait eu un fils, lequel fils était devenu le général Lcgrell, qui se trouvait, depuis quelque temps, eu garnison à Versailles. Le général était donc plus jeune que sa sœur, et roturier par-dessus le marché, double toit dont la demoiselle lui gardait toujours une secrète rancune. Il était, du reste, ce que les militairesappellent entre eux un bon enfant, c'est-à-dire qu'il n'avait rien inventé ni rien perfectionné dans l'art de tuer les hommes. Quant à Mlle Stéphanie, c'était autre chose, elle aurait in-

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venté ail besoin tout ce qu'clkauniît voulu, cl je cIh rais qu'elle avait de Tesprit comme un démon, si je ne craignais de donner d'elle une fausse idée, car elle était toute en Dieu et i>assait sa vie dans les églises et dans les couvents, ce qui ne Tempêchait pas néauoioins de visiter quelques rares élus et d*étr« au courant de ce qui se disait dans le monde. Son extérieur était tout à fait vénérable. Elle avait une grande figure pÂle, un port de reine et une voix ée noime. Oh! il était impossible de n'être point frappé du son de sa voix lorsqu'on l'entendait pour la pre* mière fois. C'était une voix de sucre et de noiiel, mais qui semblait acide dans sa douceur même et qui vous faisait tressaillir sans qu'on pût s'expliquer pourquoi. Ses vêtements étaient en harmonie avecte reste de sa personne; ils étaient invariablement noirs et d'une coupe antique et vertueuse.

Mlle Stéphanie de Gorniolc avait trois nièces et trois neveux, entants tous les trois de son frère unique le général. Les trois filles lui étaient profon* dément antipathiques par des raisons qui n'ont aucun rapport avec notre récit; deux des fils lui étaient indifférents, mais elle éLiit folle de l'atné qui s'appelait Antonin. Nous disons folle, quoique ee mot ait d'irrévérent, parce qu'il n*y a véritablenmnt que ce mot qui puisse donner une idée de l'espècQ d'idolâtrie qu'elle avait pour lui. Antonin Legrell était loin de justifier au moral cette prèlérem^éi

sa tante; il n'avait pas même le gros bon sens de son père et joignait à beaucoup de brusquerie un cynisme qui n'avait rien d'édifiant. Ses aventures avaient fait du bruit. Elles n'en auraient point fait qu'il se serait chargé lui-même d'en instruire le public. Outre tout ce que peut raisonnablement se permettre un capitaine de lanciers, car il portait depuis trois mois la double épaulette, Antonin se permettait beaucoup de choses qu'il serait assez difficile d'excuser. Mais c'était un grand garçon bien tourné, au teint chaud, à l'œil vif, à la moustache noire, qui était iirésistible à cheval, selon l'avis de sa tante, et le fait est qu'il avait la plus belle mine du monde lorsqu'il défilait, sur l'Âyenue de Paris ou sur la Place d'Armes, à la tête de sa compagnie. Sans doute Taustère demoiselle gémissait tout b*as sur les égarements de ce neveu chéri, et elle adressait au ciel de ferventes prières pour la conversion du pécheur; mais nous sommes forcé de dire, en historien exact, que les déportements d'Antonin lui prêtaient, aux yeux de sa tante, je ne sais quelle mystérieuse auréole et ne servaient, au fond, qu'à affermir encore l'empire qu'il avait sur elle. Lorsque, par hasard, il venait la voir, et c'était presque toujours à l'époque où elle touchait ses petites rentes, il répondait par de grands éclats de rire au sermon qu'elle entamait, et, pour peu qu'elle voulût poursuivre, il la saisissait cavalièrement par

la taille et lui faisait faire un tour de valse ou de polka. La respectable dcmoiselle^ demandait grâce et s'avouait vaincue. Elle lui donnait la petite somme dont il avait besoin et ne gardait pour ses pauvres que le strict nécessaire ; puis elle s'informait quel jour, à quelle heure et dans quelle rue elle pouirait le voir passer.

Un soir que la musique de son régiment se faisait entendre dans le parc du Chftteau, notre capitaine aperçut Annette Dubuisson se promenant avec sa mère, et il la trouva gentille à croquer, ce fût son expression. Il demanda son nom; il apprit que c'était une riche héritière. Cela lui donna à penser. Il était criblé de dettes, plusieurs de ses créanciers le pressaient de se marier : il lui sembla qu'avec une telle personne le mariage ne serait point du tout désagréable, et, après l'avoir revue plusieurs fois, il finit par en toucher un mot au général, qui approuva son choix et qui lui conseilla de s'adresser d'abord à sa tante. Mlle Stéphanie de Comiole accueillit cette confidence avec des transports de joie; elle se dit que le mariage était seul capable de ramener son neveu dans le sentier du devoir, et elle reconnut dans cette passion le doigt de Dieu.

Elle se rendit le jour même chez Mme Dubuisson. Anges du ciel, vos chants sont-ils aussi doux que le furent en celte circonstance les discours de Stéphanie? Jamais insinuations plus mielleuses ne délec- 332 •g

tèrent une oreille humaine, jamais fille ne fut demandée à sa mère en des termes plus choisis, fille glissa rapidement, bien entendu, sur les faiblesses d'Antonin, faiblesses communes aujourd'hui, ditelle, à tous les jeunes gens; mais elle vanta son cœur, sa franchise, son esprit même, prétendit qu'il était fait pour la vie de famille et plus susceptible qu'aucun homme de rendit une femme heureuse. Son avenir militaire était sut)erbe : Antonin ne pouvait manquer de devenir maréchal de France. Puis quel comble de gloire n'était-ce pas que de s'unir à un rejeton de l'antique maison de Corniole? Néanmoins Mme Dubuisson, quoique éblouie et entraînée, hasarda quelques objections; Stéphanie les réfuta victorieusement et proposa d'en parler surle-champ à Mlle Annette. Mmç Dubuisson, de plus en plus fascinée, appela sa fille.

La charmante enfant apprit, non sans rougir, de quoi il s'agissait. Ce fut Mlle de Corniole elle-même qui lui expliqua la chose, et je vous laisse à penser si elle entortilla le compliment dans toutes les précautions voulues. Elle accabla sa future nièce des plus tendres caresses et lui demanda pour V)ute faveur de consentir à voir Antonin. Il devait passer le lendemain à tel endroit à la tête de sa compagnie. La vue n'en coûtait rien et n'engageait à rien. Pouvait-on ne point se prêter au désir de Mlle de Corniole?

Mlle de Corniole s'était dit que, puisqu'elle trouvait elle-même son neveu irrésistible à cheval, une jeune fille de dix-huit ans ne lui résisterait pas, et l'événement prouva qu'elle n'avait pas trop mal calculé. Quand Annette vit ce bel' officier aux regards ardents, à la mine fière, monté sur un cheval fringant, passer devant elle et la saluer et se retourner pour la regarder, elle sentit son cœur battre comme il n'avait jamais battu peut-être. Était-ce de plaisir ou de confusion ? Il serait difficile de le dire. Ce qu'il y a de certain, c'est que Mlle de Corniole fut satisfaite de l'impression produite et qu'elle jugea prudent de ne rien tenter de plus ce jour-là.

Revenue chez elle, Mme Dubuisson, dont l'imagination se montait facilement, exalta tout le reste du jour la bonne mine et tous les avantages physiques du capitaine Antonin Legrell.

« Il faut voir, » répondait simplement Annette.

Le lendemain, Mme Dubuisson reçut trois lettres qui étaient trois demandes en mariage ; elle reçut aussi deux visites dont l'objet était le même. On se hâtait de prendre jang. La bonne dame était dans l'orguei' et l'ivresse de son cœur. Elle vantait tour à tour à sa fille tous les partis qui se présentaient, les pesait, les comparait, les discutait et ne savait auquel se fixer. Cependant toutes ses préférences finirent par se concentrer sur un jeune auditeur au conseil d'État dont on lui avait dit merveilles et qui

n'attendait qu*un mot d'encouragement pour ac- .courir à Versailles et faire connaissance avec ces dames. Aussi, lorsque Mlle Stéphanie de Comiole revint rue d'Angivilliers, Mme Dubuisson lui déclara tout net qu'elle ne donnerait jamais sa fille à un militaire, que la guerre pouvait survenir et que son gendre serait infailliblement tué. L'onctueuse vieille fille déploya toute son éloquence pour prouver à son amie que la guerre était impossible au dix-neuvième siècle (on n'était encore qu'à la veille de Texpédition de Crimée), et elle parla d'un ton si ému de l'amour violent qn'Antonin avait conçu pour Annette, elle répéta tant de fois qu'il en perdait l'appétit et le sommeil, que Mme Dubuisson parut attendrie. Mlle de Gorniole demanda alors avec larmes qu'on lui permit du moins d'amener un soir avec elle l'infortuné capitaine. Mme Dubuisson regarda sa fille. Nous sommes encore forcé de l'avouer, Annette baissa les yeux en signe d'acquiescement, et, comme la tante ajoutait que son neveu mourrait si on refusait de le voir, elle répondit en souriant qu'elle ne voulait la mort de personne.

Le jour choisi pour l'entrevue, on avait à peine échangé les premiers compliments, Mlle de Gorniole et le capitaine venaient seulement de s'asseoir, lorsqu'on annonça M. Georges Dutrey. Ge fut un véritable coup de théâtre. Georges, qui s'attendait à trouver Mme Dubuisson seule avec sa fille, recula

d'un pas, et, voyant un beau garçon en habit noir, il sentit tout de suite qu'il était en présence d'un rival, balbutia quelques mots de politesse et s'assit entre Annette et le capitaine. Celui-ci devint cramoisi et lui lança de côté un regard qui n'avait rien de parlementaire, tandis que sa vénérable tante, toujours maîtresse d'elle-même, se contentait d'observer attentivement la figure de Georges et celle d' Annette. Elle vit bien que le jeune homme était fort amoureux, mais il n'était pas aussi facile de deviner si la jeune fille répondait à cet amour. Mlle de Corniole pencha pourtant vers l'affirmative ; un sourire de mauvais augure erra sur ses lèvres, et ses yeux se fixèrent sur Georges avec une expression de douceur sinistre. Il n'y eut que Mme Dubuisson qui fut enchantée de l'arrivée du gendre de M. Gonthard. Elle trouvait qu'il tardait beaucoup à se déclarer et à rendre ainsi ce qu'il devait au mérite de sa flfie, et comme elle jugea que celle rencontre avec un rival hâterait l'instant de la déclaration, elle s'abandonna à toute sa joie et se mit à causer avec une abondance et une vivacité dont nul en cette circonstance ne songea à se plaindre, car tous les autres personnages de cette scène semblaient frappés dé mutisme, et le capitaine lui-même avait perdu le fil du petit discours dont sa tante lui avait fourni d'avance le texte ef les expressions.

Mais/ comme Mme Dubuisson s'étend complai*

samment sur Tamitié qui la Iie.aux Gonthard, sur les bons procédés que leur gendre a pour elle, sur Téducation et les qualités de sa fille, toutes choses qui pour nous ne sont point nouvelles, nous nous permettrons une fois de plus de ne point l'écouter pour revenir sur nos pas et nous mettre au courant de ce qui s'est passé depuis quinze jours.

Oui, quinze jours se sont Scoulés, il y a déjà quinze jours que Mme Gonthard sait que son gendre aime Annette Dubuisson. La pauvre mère ne s'est point relevée tout de suite du nouveau coup qu'on lui a porté ; elle a dû garder la chambre pendant toute une semaine, elle a dû s'habituer à l'idée que Georges allait cesser d'être son flls, c'està-dire l'époux de sa fille. Cette douleur, quoique moins immense , quoique moins poignante que celle qu'elle a ressentie à la mort de Félicie, lui a paru peul-êlre plus amère encore. Alors au moins elle ne pouvait s'en prendre qu'au ciel qui lui ravissait son enfant; maintenant ce n'est plus l'inflexible loi du sort qui la frappe, ç'&t de lui-même, c'est librement que Georges se prépare à les quitter. Elle a passé trois nuits sans dormir, à gémir et à pleurer, car elle se hâtait de répandre ses larmes pendant la nuit, pour en avoir moins à répandre au grand jour et devant témoins. Il n'a pas tenu à elle que Georges ne s'aperçût de rien. Elle s'est étudiée à dissimuler ce qu'elle souffrait, elle s'est efforcée de

lui parler comme à l'ordinaire. Mais ses parole* mentaient en vain, sa voix la trahissait: Georges n'y retrouvait plus ces molles inflexions maternelles qu'elle lui proàiguait auparavant. Ces reproches muets et involontaires l'ont plus touché que tout ce qu'elle eût pu dire; il a pleuré, en secret, lui aussi, et il s'est juré mille fois encore d'éloufl'er son amour et de rester fidèle à ceux qui l'ont initié au bonheur et à la dignité de la vie.

Cependant, étranges contradictions de notre cœur! c'est au moment même où il voulait à toute force renoncer à Annette, que sa passion pour elle éclatait dans toute sa violence. Ce n'était plus par hasard qu'il entrait chez elle en passant; il s'y rendait maintenant tous les soirs à la même heure, sans songer que cette assiduité était un aveu formel de ses sentiments. Mme Dubuisson le lui avait fait remarquer à mots couverts, mais il n'avait pas compris ou avait eu l'air de ne pas comprendre. Piquée Me ce silence, elle s'était plainte à lui de l'incivilité de sa belle-mère qui ne venait pas les voir, et il avait été obligé de dire que Mme Gon- Ihard élait souffrante. Mme Dubuisson retourna deux fois chez elle et ne fut point reçue. Nouvelles plaintes, nouvelles excuses embarrassées. Georges savait très-bien que Mme Qonthard avait fait défendre sa porte à la mère et à la fille, mais il se

serait bien gardé de leur laisser soupçonner cela, car il sentait vaguement que le consentement tacite de M. et de Mme Gouthard lui était nécessaire auprès d'Annette. Celle-ci, plus clairvoyante que sa mère, ne s'était point payée des raisons qu*il avait alléguées, elle avail deviné l'effet produit à la Villa par la découverte du secret de Georges. Un matin, en revenant de la messe avec sa bonne, elle avait rencontré H. Gonthard; elle avait été frappée de sa tristesse et elle avait remarqué qu'il s'était détourné comme pour l'éviter, lui qui d'ordinaire l'accueillait d'un si doux sourire! Aussi s'était-elle montrée, le soir, plus froide encore à l'égard de Georges, et peut-être n'avait-elle consenti à ce qu'on lui présentât le capitaine Legrell , que pour trancher des espérances qu'elle ne voulait ou qu'elle ne pou* vait réaliser. Nous disons peut-être, parce que nous n'osons toujours répondre de rien : les caprices bizarres et les délicatesses exquises se touchent de si près dans un cœur de jeune fille !

Quoi qu'il en soit, Annette en ce moment ne parait guère mieux disposée pour celui qu'elle connaît que pour celui qu'elle ne connaît pas. Elle n'a accordé à Georges qu'un regard assez peu encourageant lorsqu'il s'est assis près d'elle, et, quant au capitaine , elle ne Ta pas regardé du tout, mais elle l'a vu et elle a trouvé qu'en habit de ville, et malgré le ruban qui orne sa boutonnière, il n'est pas aussi

séduisant qu*en uniforme , à beaucoup près. Sa tournure est lourde, ses traits sont vulgaires, il a un de ces fronts qui ont besoin du casque ou du bonnet. L'exaiàen auquel s'est livré le capitaine a été plus favorable à la jeune fille. Il s'est permis d'avancer sa chaise pour la contempler plus à l'aise, et l'ad M li ration brille dans ses yeux, quoique tempérée par la mauvaise humeur que lui cause la présence de Georges. Profitant d'une pause forcée que vient de faire Mme Dubuisson, il prend enfin la parqle et demande à Annette si elle aime la musique. Assez étonnée de cette question que rien n'a provoquée , elle lui répond à tout hasard un : « Oui , monsieur, » qui l'enchante. Il approche encore sa chaise de manière à masquer Georges auquel il tourne le dos, et il dit à l'enchanteresse que, pour peu qu'elle le désire, il lui fera donner une aubade par la musique de son régiment Mlle de Comiole juge à propos d'intervenir. Elle s'adresse à Georges qui est obligé de se lever et de faire quelques pas pour lui répondre. Alors elle lui désigne gracieuse* ment un siège à côté d'elle, et lui exprime dans les phrases les plus jolies du monde toute la sympathie qu'elle a pour lui, toute la part qu'elle a prise à son malheur. Si jeune avoir perdu une femme qu'il adorait! Se voir déshérité à trente ans de toutes les joies de la vie ! N'est-ce pas aJOTreux 7 Si du moins il avait un enfant, un innocent chérubin qui le conso-

l&t peu à peu de< cette perte irréparable. Mais non, il est seul, seul avec ses regrets !

« Je sais bien, ajoute-t-elle de sa voix la plus sucrée, je sais bien que vous pourriez vous remarier; mais je vous connais mieux, monsieur Dutrey, vous n*ètes pas de ceux qui oublient, votre blessure saignera éternellement. Du reste, vous avez bien fait de ne point risquer un second choix et de rester avec ces bonsGonthard. On vous aurait accepté peut-être pour votre position , pour votre argent, car, à tort ou à raison, les jeunes filles n'aiment point à épouser des veufs. Elles redoutent la comparaison, elles se disent qu'on règne moins sûrement dans un cœur où une autre a déjà régné. Ce sont des folies, si on veut ; mais je comprends ces délicatesses-là , et je sais que, pour ma part, je me serais décidée difficilement à épouser un veuf. »

Georges a frémi en l'écoulant, frémi de douleur et de colère. Il lui semble qu'on vient d'arracher l'appareil qui recouvrait sa plaie, et que celte plaie est au vif et qu'on y verse de l'huile bouillante. Mme Dubuisson irrite encore le mal en essayant de soutenir l'opinion contraire , en excusant les veufs qui se remarient. Georges se tait, mais sa pâleur augmente à toute minute. Annette, de son côté, est confuse, embarrassée ; elle prête à peine l'oreille aux galants propos du capitaine qui se réjouit de ce trouble dont il se flatte tout bas d'être cause. Ce^

pendant l'heure s*écoaIe, Mlle de Corniole tâche de faire comprendre indirectement à Georges qu'il est de trop; elle dit à demi-voix à Mme Dubuissoa qu'elle espérait la trouver seule, qu'elle aurait bien voulu l'entretenir en particulier, etc. Mais Georges demeure immobile et ne semble pas disposé à partir.

c N'importe 1 se dit tout bas la vieille fille , je ne m'en irai pas la première. »

Et elle s'installe plus commodément dans son fau* teuily et elle se remet à bavarder de plus belle. Une heure se passe encore. Mme Dubuisson commence à regarder la pendule. Mlle de Corniole réfléchit enfin que son entêtement n'est peut-être pas d'accord avec les lois dei la prudence, et elle se lève en donnant au capitaine et même à Georges le signal de la retraite. Le capitaine obéit au signal, Georges ne bouge pas.

< Apparemment monsieur est de la maison, > dit la sainte. demoiselle oubliant tout à coup cette douceur d'organe dont elle ne s'était jamais départie.

Pendant que Mme Dubuisson et sa fille reconduisent la tanfe et le neveu , Georges songe à ce qu'il doit faire, ou plutôt non, il n'y songe plus, il est décidé , et dans cette minute de solitude que lui procure le hasard, il ne fait que s'affermir de plus en plus dans sa résolution.

« Madame , dit-il à Mme Dubuisson qui rentre suivie d'Ânnelte, j'hésitais à vous parler de mes sentiments, mais à présent je n'hésite plus» puisque je vois qu'en tardant davantage je m'expose à me laisser ravir un bien sans lequel tous les autres ne sont plus rien pour moi. Vous devez comprendre d'oiL sont venues mes hésitations. Hélas ! je me reprochais la violence même de mon amour, je me reprochais d'être si différent de ce que j'avais été en d'autres circonstances. J'aime mademoiselle votre fille comme je n'ai jamais aimé personne, c'esfprcsque avec remords que je vous l'avoue. Mon beaupère connaît mes projets et les approuve ; c'est lui J qui m'a engagé à me prononcer, c'est lui qui a levé des scrupules dont je suis loii#le me faire honneur à vos yeux. Votre fille m'entend aussi bien que vous, madame : c'est sa main que je vous demande. Ne me répondez pas encore, qu'elle ne réponde pas non plus. La chosffest grave et ne peut être tranchée légèrement. Dans quelques jours je reviendrai savoir si elle a, si vous avez assez de confiance en moi pour me remettre le soin de son bonheur et de son avenir, i

Là-dessus il s'incline et sort, et Mme Dubuisson ébahie ne retrouve l'usage de la parole que lorsqu'il est au bas de l'escalier.

< Je ne me serais jamais attendue à cela, s'écriet-elle; non, je ne me serais jamais attendue à cela.

Je soupçonnais bien qu'il y avait quelque chose , qu'il t'aimait en un mot; mais je n'aurais jamais cru qu'il sjy serait pris de celte manière pour nous en faire part. Sa demande est au moins bizarre. Ordinairement c'est à la mère seule qu'on s'adresse.... ,Tu pleures?

— Non , maman.

— Tu pleures. Qu'est-ce que cela veut dire ? L'aimerais-tu par hasard ?

— Non, je t'assure.

— Pourquoi ces larmes? Je m'y perds, car enfin on ne pleure pas pour rien. A propos, c'est peut-être l'autre qui te plaît, le neveu de cette bonne Mlle de Corniole î

— Oh! pour celui-là je le déteste ainsi que sa tante. Elle est méchante avec son air doucereux, et elle se mêle de ce qui ne la regarde pas.

— Tu, trouves? Elle est si pieuse pourtant et si sensible ! Mais enfin , chère enfant, si ni l'un ni raufre ne te conviennent, qui épouserate-tu? Il faut bien que tu épouses quelqu'un, tu en sens toi-même la nécessité, ieux' femmes seules sont trop malheureuses. Tu ne peux pas dire que je ne te propose pas de partis. Mais, tout bien considéré,ja. Dutre# vaut mieux décidément que ce capitaine Fracasse , qui ma fait l'effet d'être un sot et qui n'a pas eu l'air de se douter que j'existe. Puis M. Dutrey a une vraie passion pour toi. As-tu remarqué comme il

était p&Ie et comme sa voix tremblait? Réfléchis, Annette, c'est le mari qu'il te faut,

— Il y a encore ce jeune auditeur au conseil d'Etat dont on t'a parlé, maman. *

— Mais tu ne l'as pas même vu, petite folle.

— Qu'importe ! il faut voir.

— C'est juste, mon ange, c'est juste. Tu es la sagesse et la raison mêmes , et tu en verras tant que tu voudras. »

Deux jours après l'entrevue d'Annelle avec le capitaine Antonin Legrell, M. Oscar P. de La Gorgerie, jeune auditeur au conseil d'Etat , arrivait à Versailles dans la voiture d'un de ses amis et se présentait chez Mme Dubuisson. L'effet qu'il produisit sur elle fut extraordinaire. C'était un jeune homme ^ charmant, habillé à la dernière mode, avec une raie au milieu de la tête , de grands favoris clair-semés qui pendaient en oreilles de chien, une fraîcheur incomparable et tout juste autant d'esprit qu'il en faut pour ne point fatiguer les gens. Mme Dubuisson, intimidée par l'incontestable supériorité qu'on était forcé de reconnaître en lui, ne trouva presque rien à dire et le laissa parler à son aise des bals des Tuileries, des dernières courses de Chantilly et de la danseuse nouvelle. Il glissa négligemment quelques mots sur ses aïeux et cita les noms de tous les hauts personnages qui s'intéressaient à lui. Du reste, sa visite ne fut pas longue. Il comptait en faire trois.

Dans la première il ne voulait que reconnaître la place, combattre dans la seconde et vaincre dans la « troisième.

Il revint le surlendemain vers les neuf heures du soir par le chemin de fer et il s'excusa de l'heure indue; il avait été retenu fort tard au conseil et n'avait pas pu se dispenser de dtner avec un prince russe qui partait pour l'Italie. Mme Dubuisson l'accueillit à merveille ; ellç se dédommagea du silence qu'elle avait gardé lors de la première visite y et M. Oscar P. de La Gorgerie put croire sans trop de présomption, d'après le langage de la mère, qu'il n'avait point déplu à la ûlle. Il redoubla d'amabilité. Par malheur, Georges Dulrey survint encore comme un trouble-fête. Il n'avait point reparu chez ces dames depuis le soir où il y avait rencontré le capitaine ; il avait voulu leur laisser tout le temps de réfléchir à la proposition qu'il leur avait faite. Croyant les trouver seules, il ne put réprimer un geste de dépit à la vue de ce beau jeune homme que tout lui désignait comme un nouveau rival. M. Oscar P.. de La Gorgerie, en homme qui sait vivre, reprit tout à coup le flegme qu'il est de bon goût d'affecter devant les gens qu'on ne connaît pas, et se retrancha dans le plus majestueux silence. Mais Annetle, qui ne lui avait point une seule fois adressé la parole, l'interrogea avec beaucoup de grâce et lui demanda quelques détails sur les réceptions de la cour.

Excité par cette avance, Oscar développa son texte . {avori : il fut entraînant.

Mais il était trop bien élevé pour ne point se retirer avant de devenir indiscret. Il se leva donc fort content de lui, car il avait combattu, et peutêtre se disait-il au fond de r&me qu'il avait. vaincu et que la troisième visite serait inutile. Il avait déjà dit à ses amis de Psnîs qu'il trouvait Annette < très* gentille, un peu province, jnais très-gentille; » il allait leur dire qu'il la trouvait ravissante.

Pendant que Mme Dubuisson le reconduisait avec de grandes phrases, et comme Annette s'apprêtait à la suivre, Georges la retint.

« Avez*vous réfléchi, mademoiselle? lui de* manda-t-il.

— Oui, monsieur.

— Eh bien?

— Eh bien.... »

Elle s'arrêta, le regarda, baissa les yeux, sourit à une velléilé de coquetterie, puis redevint sérieuse et finit par lui dire :

« Je ne me marierai pas. »

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