‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 30 sur 39 · LES DERNIÈRES HÉSITATIONS D*ANN£TTE · texte numérisé non relu

LES DERNIÈRES HÉSITATIONS D*ANN£TTE

Georges tremblait qu*Annette n'eût une préférence pour un des deux jeunes gens qu'il avait vus chez elle, car la jalousie qu'il avait ressentie au sujet du capitaine venait de se réveiller plus vive à l'aspect du gracieux Oscar. Il respira donc au lieu de se désespérer, quand elle lui dit qu'elle ne se marierait pas; il en conclut que son cœur n'avait point parlé encore, et il avait trop d'amour pour ne point se flatter de lui en inspirer un peu avec le temps. C'était une douce t&che dont il ne s'effrayait point. II se félicita même vaguement du retard que la détermination d'Ânnette apportait à ses desseins,

retard qui permettrait à sou beau-père et à sa bellemère de se préparer de plus loin à la séparation. Ses scrupules généreux étaient toujours les mêmes. 11 n*y a pas que ies caractères faibles qui se réjouissent des délais que nous procure quelquefois le hasard lorsque nous sommes forcés d'afQiger ceux dont nous n*avons reçu que des bienfaits. Georges rentra chez lui beaucoup plus calme et presque heureux. Il était décidé à ne rien changer à la conduite qu'il avait tenue jusqu'alors, & continuer de se rendre tous les so>rs chez Mme Dubuisson, à s*insinuer dans la confiance d'Annette, à rompre cette glace qui empêchait leurs cœurs de se répandre l'un dans l'autre. L'avenir voilé jusqu'ici se découvrait tout à coup et lui laissait entrevoir des perspectives enchantées.

Son sommeil fut agité pourtant. Il vit passer et repasser l'image d'Annette sous vingt formes différentes, mais il la reconnaissait toujours à ses doux yeux et à son fin sourire. Il vit aussi une autre image plus p&le, plus incertaine et d'un aspect qui n'avait rien de terrestre. Elle descendait lentement du ciel. Arrivée auprès de lui, elle replia ses blanches ailes et il se troubla en reconnaissant Félicie ; mais elle lui dit : < Aime-la , je ne suis pas jalouse. Tu m'as rendue si heureuse dans le peu de temps que j'ai passé près de toi, que je veux que tu fasses le bonheur d'une autre. »

Mais pendant qu'un ange de lumière venait ainsi encourager les amours de Georges, un esprit de ténèbres s'apprêtait à les entraver. Cet esprit, qu'on appelle vulgairement le diable, prit les traits, qui l'aurait cru? de la douce, de la bonne, de la sainte Stéphanie de Gornîole; de cette colombe il fit un serpent, et je dois dire qu'il n'eut pas beaucoup de peine à opérer la métamorphose.

Le capitaine Legrell n'était point revenu trhez Mme Dubuisson. Une aventure scandaleuse, dont il était le héros et qui faisait un bruit affreux, avait soudain refroidi ses ardeurs matrimoniales; il n'osait plus poursuivre la conquête de la dot, et, comme sa tante lui faisait judicieusement observer qu'il avait tort, il lui répondit qu'il la laissait libre de négocier la chose et que, si on voulait encore de lui, il marcherait à l'autel sans se faire prier. Mlle de Gorniole se rendit donc seule chez Mme Dubuisson. Celle-ci la reçut froidement, et, aux premiers mots que risqua la respectable demoiselle, lui dit qu'elle s'étonnait fort que l'on conservât encore le moindre espoir et qu'elle ne donnerait jamais sa fille à un homme sans mœurs. Mlle de Gorniole se voila la face et jeta les hauts cris. Elle prétendit que son neveu était victime de la calomnie, que c'était un fort joli garçon, que les femmes le poursuivaient, mais qu'il avait beaucoup d'empire sur ses passions et qu'il ne cédait qu'autant

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que le comportait rhumaine faiblesse. Dans l'ayenture présente qu'avait-on à lui reprocher? Une jeune femme s'était introduite chez lui et y avait passé quarante^huit heures à son insu; le maii voulait qu*il la gard&t, ef le capitaine s*était fait un devoir de la lui rendre. Mme Duhuisson, à qui on avait raconté la chose d'une manière toute différente, parut ébranlée et convint que la langue faisait dans le monde plus de mal que l'épée. Stéphanie, forte de ce premier avantage, fit avancer les troupes qu'elle tenait en réserve et se flatta d*as* surer la victoire de son neveu en portant un coup mortel au seul rival qu'on pût décemment lui opposer.

« Je vois bien, dit-elle, que quelqu'un qui a des intérêts contraires à ceux d'Antonin a desservi aa« près de vous ce pauvre garçon. Vous êtes une femme trop supérieure, ma chère, pour avoir ajouté foi sur-le-champ aux vagues propos du monde; on vous a donné sur le compte de mon neveu des renseignements plus positifs, et je gage que c'est M. Dutrey qui s'est chargé de ce soin. Ce n'est plus un mystère pour personne qu'il songe à notre Annette : il sait le prix d'une fille unique, ce monsieur. Comment donc! Il vient d'en perdre une, il en convoite déjà une seconde. Vous me direz qu'il ne fait point parler de lui, qu'il est sage et rangé, qu'il est irréprochable en un mot. Hélas ! ma chère amie.

qu'en savons-nous î Ceux dont on parie le moins ne sont pas toujours ceux qui se conduisent le mieux. Vous connaissez mes principes sévères : eh bien, je me défie de l'eau qui dort, et je n'aime pas les jeunes gens sur le compte desquels on ne dit rien; c'est qu^il y a dans leur vie quelque chose qu'on ne voit pas. Pourquoi reste«t-il avec des personnes qui lui sont devenues complètement étran* gères? Est-ce pour se ménager leur héritage T On dit qu'ils lui ont assuré tout leur bien, car ce pauvre M. Gonthard est un benêt dont sa femme fait tout ce qu'elle veut. Elle s'entend à merveille avec son gendre; comment prendra-t-elle ce nouveau mariage? Je ne suis pas mauvaise langue, ma chère, Dieu lit dans mon cœur; il sait que je ne suis poussée que par l'intérêt de votre fille et par celui de la vérité,^ mais enfin personne n'ignore que, si cette charmante Félicie Gonthard est morte à vingt ans, ce fut par suite de chagrins d'intérieur qu'on ne s'est pas expliqués tout d'abord : elle était jalouse de sa mère. »

Mlle de Corniole fit un signe de croix, poussa un soupir et détourna la tète ; puis , sans donner à Mme Dubuisson le temps de lui répondre, elle reprit avec ce ton. d'autorité qui lui convenait si bien :

< Adieu, mon amie, réfléchissez à mes paroles ; Antonin est un mari fait exprès pour votre fille.

Vous n'aurez point avec lui à redouter les déceptions; il paratt plus mauvais qu'il ne l'est réellement. S'il a une âme de feu, il a aussi un cœur d*or. Je fais de lui tout ce que je veux , moi qui vous parle, et je puis vous certifier qu'il n'aspire qu'à rentrer dans la bonne voie pour savourer les douceurs de la vie de famille. C'est en vain qu'Annetle répugne au mariage ; une enfant de dix-sept ans ne sait pas toujours ce qu'elle veut, et votre devoir de mère est de la rendre heureuse malgré elle. Il est trois heures et demie, et je dois entrer aux Capucins : je reviendrai demain savoir votre dernier mot. »

Et la charitable Stéphanie de Corniole, après avoir embrassé Mme Dubuisson, la quitta pour aller vaquer au salut de son âme.

La mère d'Annette n'avait point attendu son départ pour faire justice d'une calomnie absurde. Elle connaissait depuis longues années l'excellente Mme Gonthard, elle savait tout le calme et toute la pureté de sa vie ; elle ne l'eût point connue , qu'elle n'aurait pas moins repoussé une accusation que les faits eux-mêmes rendaienl invraisemblable. Il y a de ces mensonges si évidemment odieux qu'ils ne trompent personne. Toutefois ils laissent après eux une trace de honte, et le monde vous en veut involontairement de vous les être attirés, comme si vous étiez libre d'échapper aux mor-

sures du serpent qui rampe à vos pieds ! Mme Dubuisson, quoiqu'elle n*eût aucun doute, je le répète, sur les rapports qui pouvaient 'exister entre Mme Gonthard et Georges, commença à regarder celui-ci d'un œil moins favorable et se promit de mettre fin à des assiduités qu'elle aurait dû faire cesser plus tôt. La calomnie de la virginale Stéphanie porla donc ainsi le fruit pour lequel-elle avait été semée. Calomniez, comme dit Basile, il en reste toujours quelque chose.

.Néanmoins Mme Dubuisson conçut en même temps des soupçons sur la véracité proverbiale de Mlle de Corniole, et si elle ne crut pas Georges Dutrey aussi noir qu'on le lui avait peint, elle ne crut pas non plus Antonin Legrell aussi blanc qu'on le lui avait représenté. De cette balance équitable qu'elle établit entre les deux rivaux, il résulta que toutes ses préférences penchèrent de nouveau vers le jeune Oscar. P. de La Gorgcrie. Elle trouva qae décidément il était le seul qui convint à sa fille, et elle se mita le lui vanter avec acharnement. Il était si rose, il sentait si bon, il avait une raie si bien faite! Puis c'était un jeune homme du monde , il ahlait à la cour, il y dansait, il était en passe d'arriver à tout.

Le jeune Oscar. P. de La Gorgerie fit sa troisième visite dans les délais voulus; ilen fit une quatrième, il en fit une cinquième : ce ne fut qu'à la sixième

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qu'Annette, voyant que sa mère ne pouvait se résoudre à réconduire, le prévint doucement qu'il per« daitson temps et ses soins. Il fut très-surpris» il demanda des explications. Mme Dubuisson s'excusa comme elle put en disant que sa fille ne voulait point se marier. Il se retira piqué au vif et déclara à ses amis de Paris que la petite personne de Versailles était une niaise et sa mère une caricature.

La conduite d'Annette était conséquente , on le • voit, avec la résolution qu'elle avait prise : elle se chargeait elle-même au besoin de donner leur compte aux amoureux. Si par hasard sa mère vou* lait lui communiquer une lettre contenant une nouvelle demande, elle refusait de la lire; si on essayait de lui parler pour quelqu'un, elle se bouchait les oreilles. Mais alors pourquoi n'avait-elle point pensé en même temps que sa mère à prier Georges Dutrey de venir moins souvent le soir î C'est peutêtre qu'elle était bien aise d'avoir par lui des nouvelles des Gonthard, car, pour aller en chercher elle-même, il n'y fallait plus songer; c'est peut-être aussi qu'elle ne regardait point Georges comme «n jeune homme : c'était un veuf, ainsi que l'avait fait observer judicieusement Mlle Stéphanie de Corniole. Cette idée de veuvage lui avait même trotté par la tête pendant plusieurs jours. Elle s'était demandé si, dans le cas où un homme lui plairait, elle le refuserait par cette seule raison qu'il serait

veuf, et elle avait décidé dans sa sagesse qu'elle passerait par-dessus cela. Georges était donc dans la catégorie des amants ordinaires. Alors, pourquoi, encore une fois, ne songeait-elle pas à le congédier? Mais nous allons avoir un bien autre sujet d'étonnement. Lorsque Mme Dubuisson se hasarda enfin à faire entendre à Georges que ses visites deve** naient trop fréquentes, Annetle s*en étonna et demanda naïvement ; « Pourquoi donc ? » avec une voix qui retentit bien doucement dans le cœur du jeune homme. Elle ne l'eut pas plus tôt dit qu'elle le regretta et en fut toute confuse, et Mme Dubuisson en fut encore plus confuse qu'elle; mais. malgré l'envie qu'elle avait de parler, la bonne dame n'osa devant Georges ajouter un seul mot.

c Ah çà, fit-elle dès qu'il fut parti, j'ai besoin d'une explication, mademoiselle. Vous dites que vous ne voulez point vous marier, et vous vous conduisez envers M. Dutrey comme s'il était votre amoureux en titre. Comment donc! Vous venez presque de lui faire un aveu de vos sentiments. Vous l'aimez, Annette.

— Non, maman,* pas encore.

— Pas encore? Voilà du fruit nouveau! Vous pensez donc que vous l'aimerez un jour ?

— Peut-être.

— Parlez donc, petite dissimulée. Je ne m'oppose pas du tout à ce que vous l'aimiez, au contraire ,

j*en serais bien aise; mais je suis ta mère, mon trésor chéri, je dois veiller à ce que tu ne te compromettes pas inutilement. On croit partout dans la ▼iile que tu vas épouser Georges. Je te répète qu'il me convient à moi; je ne le rends pas responsable des torts de Mme Gonthard envers nous, et je n'aurais pas de répugnance à l'appeler mon gendre. Hais quels sont tes projets?

— Je n'en ai pas.

— Annettel...

— Mais non, maman. Ëcoute donc, nous vivons tout à fait seules ; cet hiver nous irons dans le monde, et alors on pourra prier M. Georges devenir ua peu moins souvent. Je m'en chargerai. Mais à présent je m'ennuierais trop, s'il ne venait point quelquefois passer la soirée avec nous. Il cause si bien ! Je profile à l'entendre.

— Et pourquoi donc alors, petit abtme de mystères que vous êtes, pourquoi avez-vous renvoyé M. Oscar de La Gorgcrie qui causait bien mieux que lui. »

L'argument était sans réplique, Annette ne dit plus rien et se mit à bouder. Les bons principes que lui avait inculqués sa tante commençaient à s'effacer , elle redevenait peu à peu boudeuse et capricieuse dans la compagnie de sa mère. Nos défauts et nos qualités dépendent le plus souvent des personnes avec lesquelles nous vivons. Tout en boudant

néanmoins, elle réfléchit. Elle fut effrayée de tout ce qui s*était passé dans son cœur presque à son insu. Georges lui avait dit quelques jours auparavant ;

< Je suis tranquille à présent, vous m*aimerez, Annelte. »

li le lui avait dit d'une voix si basse et si tendre qu'elle n'avait pas eu le courage de se fâcher, et, d'ailleurs, sa mère ne l'avait point entendu; mais elle se demandait maintenant si la prédiction n'était pas acccoinplie, et quoiqu'elle répondit encore non par un reste de fierté, elle était néanmoins obligée de confesser que Georges était le seul homme auquel elle eût voulu s'enchaîner pour la vie.

Mais il y avait un obstacle secret à leur union, obstacle qui s'était dressé entre eux dès le premier jour et qu'elle avait aiïermi, bien loin de chercher à le renverser. Celait là l'explication de toutes les bizarreries de sa conduite envers Georges. Le lecteur Va déjà deviné sans doute, Annette se faisait un scrupule d'enlever aux Gonthard ce qui leur restait de plus cher. Il n'y a qu'une âme de jeune fille qui soit capable de ces générosités-là. Mais ces générosités-là ne résistent pas toujours aux assauts de la passicm; Annette songeait déjà à tourner l'obstacle qu'elle ne voulait pas franchir, et elle y songea encore davantage dans la nuit qui suivit la petite scène que nous venons de rapporter. Elle trouva bien

un moyen, mais elle se dit que, si ce moyen échouait, il lui faudrait pour toujours renoncer à Georges. N'importe! Elle se résigna à tenter cette épreuye, à faire ce qu'elle regardait comme son devoir.

Le lendemain elle fut sérieuse et ne dit pas quatre paroles. Mme Dubuisson parla pour deux, ce qui ne lui coûta guère. Le soir, lorsque Georges fut arrivé, dans un moment où la mère était en quête du troisième ou du quatrième mouchoir qu*elle avait égaré dans la journée, la jeune fille dit au jeune homme :

< Vous descendez tous les matins de très-bonne heure dans votre parc et vous allez vous poster sur un endroit élevé pour épier Tinslant où j'ouvre ma fenêtre. Ne me dites pas que non, je vous ai vu vingt fois. Je n*aime pas qu'on m'espionne de cette façon, je vous en avertis. J'allais quelquefois moi* même le matin, demander des fleurs à votre beaupère, mais le moyen maintenant, lorsque je suis sûre de vous rencontrer? Or, c'est après^demain la fête de maman et il me faut un bouquet. Je vous prie donc, et, au besoin je vous ordonne de ne point descendre demain dans le parc avant dix heures.

— Mais je puis vous l'apporter, ce bouquet.

— Je préfère aller le chercher moi-m^me. » Georges n'avait rien à objecter. Pourtant il éprouvait je ne sais quel malaise en pensant que son

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beau-père allait avoir une entrevue avec Annette. Il valait mieux» selon lui, au point où en étaient les choses, que M. Gonlhard ne la vit pas. Puis tout à coup, une nouvelle idée lui passant par Tesprit, il regarda la jeune fille bien en face et lui dit :

« Ce n*est pas seulement pour lui demander des Qeurs que vous voulez le voir.

— Cela ne vous regarde pas, répliqua-t-elle d'un petit air décidé. »

Mme Dubuisson rentra. Il essaya de revenir à voix basse sur ce sujet» ûiais Annette affecta de se tenir loin de lui et n*eut d'oreilles que ppur sa mère. Celle-ci put disserter à loisir sur les mouchoirs et sur les gants qu'elle perdait, et Georges qui avait acquis le talent de paraître s*intéresser à ce qu'elle disait sans la suivre pas à pas'dans ses divagations, put ainsi se livrer en silence à toutes les.répexions que lui suggérait le projet d'Annette.

U avait eu tout de suite un mauvais pressentiment. Il s'était dit qu'elle voulait adresser à M. Gonlhard quelque question dont la réponse serait un arrêt pour leur amour. Il quitta les deux dames inquiet et préoccupé. Le ciel était noir et le vent soufflait lorsqu'il sortit, et il fut obligé de hâter le pas, de larges gouttes commençant à tomber. L'orage ne tarda pas à éclater.

Georges ne put dormir. Il passa la nuit à se creu-

ser la tète, à se tourmenter, à regarder les éclairs qui se succédaient et qui jetaient à Thorizon des lueurs sinistres. Il désespéra cette nuit-là de Tavenir. Et pourtant, qu'avait-il à craindre? En supposant inême''qu'Annette voulût interroger M. Gonthard, H. Gonthard était trop honnête homme pour ne point lui dire la vérité. Mais si elle lui demandait : « Dois-je épouser Georges ; > si elle s'en remettait entièrement à lui, la tentation ne serait-elle pas trop forte, et M. Gonthard n'y succomberait-il pas? Il ne lui faudrait qu'un mot, ou même un silence, pour conjurer le mal qu'il redoutait.

Notre amoureux se leva au petit jour. Tout était " calme, la nature rafraîchie recevait en souriant le premier baiser du soleil. Il aurait voulu descendre pour respirer l'air du matin, mais il se rappelait Tordre que lui avait donné Annelte et il n'aurait voulu l'enfreindre à aucun prix. Cependant nç pourrait-il au moins la voir arriver? De son appartement ce n'était pas possible, et son observatoire habituel lui était interdit. II se rappela qu'il y avait au second étage une grande chambre qui servait de gardemeuble, et des fenêtres de laquelle on dominait presque tout le parc ; il y monta vers les six heures.

Il s'assit sur une malle qui se trouvait près de la fenêtre et attendit immobile, craignant sans doute que les domestiques ne remarquassent sa présence dans un endroit où il n'allait jamais. Il suivit pour

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la première fois les progrès de la lumière sur les arbres et sur le gazon, et, ce spectacle Tarrachant auic idées sombres , les craintes de la nuit se dissipèrent et il sentit peu à peu la confiance rentrer dans son cœur.

Il était à peu près sept heures et demie lorsqu'il aperçut M. Gontbard qui venait de descendre et qui lui parut encore plus soucieux. Il marchait d*un pas lent, les mains derrière le dos, et s'arrêtait de temps en temps pour réfléchir. U causa un instant avec le jardinier , puis il reprit sa promenade et finit par s'asseoir sur un banc en regardant de côté et d'autre comme s'il cherchait quelqu'un.

« C'est l'heure où nous nous rencontrons, se dit Georges, et où nous nous plaisons à échanger quelques paroles. Il baisse la tète. Ah ! sans doute il pense que bientôt nous ne nous rencontrerons plus, et moi-même, au milieu de la joie de mes espérances, je n'y puis songer sans regret. »

Cependant le temps se traîne à pas comptés, il y a vingt minutes au moins que Georges a les yeux attachés sur la petite porte qui donne dans la rue d'Angivilliers. Neuf heures viennent de sonner^ Annette ne peut plus tarder. La voici! Elle accourt, la tête nue, avec son chapeau rond pendu à son bras, gracieuse et légère comme la biche qui se joue au matin dans la forêt. Elle cherche M. Gontbard,

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elle passe et repasse dans les allées.... Enfin elle l'aperçoit et s'élance vers lui.

Il se lève et s'arrête étonné. U lui tend les mains pourtant, elle avance les siennes et en même temps son joli front qui [réclame im baiser. Il l'embrasse comme un père embrasse sa fille. Oh ! que Georges voudrait entendre ce qu'elle lui dit! Mais voilà que le vieillard offre son bras à la charmante enfant, et ils se promènent doucement, et c'est elle qui parle, et il a l'air de l'écouter avec une grave attention. H lui répond quelques mots. Ohl si Georges pouvait entendre ce qu'il lui répond I

L'entretien se prolonge. Us disparaissent un moment derrière un massif de verdure, puis ils reparaissent, et Georges trouve alors que le jour est plus clair. Gomme il les couve de l'œil ! Gomme il interprète leurs moindres gestes, leurs moindres mouvements! Quelle puissance de volonté il déploie pour voler jusqu'à eux, pour pénétrer en eux, pour deviner les mots qu'ils échangent!

Mais l'instant est venu de se séparer, M. Gontbard reconduit Annette jusqu'à la petite porte. Georges les voit toujours. Ils s'arrêtent, ils parlent plus vivement, mais ils sont si loin! Toutefois, autant qu*il en peut juger, ils ont l'air de s'être entendus; 1^ vieillard embrasse de nouveau la jeune fille, et on dirait qu'il la remercie.

c Mon Dieu! de quoi la remercle-t-il? se demande

Georges. Est-ce d'avoir pris un parti qui doit me désespérer ? Renoncerait-elle à moi ? «

La journée se passa pour le pauvre garçon dans une sorte de fièvre qui n'avait point de cause raisonnable; mais comme dit la chanson :

Quand on aime bien, On s'agite pour rien

el on ne raisonne pas. Georges avait perdu ce beau sang-froid qui le faisait ressembler à un Allemand» il était maintenant tout à fait Français.

A peine eut-il fini de dîner que, muni d'un bou<* quet magnifique, il crut pouvoir devancer l'heure, sous prétexte de souhaiter la fête à Mme Dubuisson. Ces dames étaient encore à table. On le fit entrer néanmoins, et, comme la mère, flattée de l'attention qu'il avait eue, lui montrait avec orgueil une petite forêt d'arbustes que sa fille lui avait offerte :

c Où sont donc les fleurs que M. Gonthard vous a données?» demanda-t-il tout bas à Annette.

Elle rougit et ne répondit pas. Au moment de passer dans le salon, Mme Dubuisson crut devoir rester dans la salle à manger pour surveiller sa femme de chambre qui lui était suspecte à l'endroit du dessert. Alors la jeune fille dit à Georges :

« Maman m'a permis de vous accorder quelque chose à l'occasion de sa fête. Qu'est-ce que vous voulez?

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— Vous le savez bien.

— Je n*ai pas le don de devioer. »

U était très-ému. Elle le regardait avec un mélange d'embarras et de malice. Il lui prit la main.

« Voilà ce que je veux, » murmura-t-il.

Elle ne retira point sa main. Il la retint avec encore un peu de crainte, puis, voyant qu'on la lui laissait, il renferma dans les deux siennes et la serra si fort, qu'Annette poussa un petit cri, mais un cri où il 7 avait plus de joie que de douleur.

<Qu'as4u donc? fit lime Dubuisson accourant presque effrayée.

— Rien, maman, c'est.... c'est que je voulais te montrer cette jolie voiture qui passe. »

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