‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 32 sur 39 · VOYAGES · texte numérisé non relu

VOYAGES

La santé de Mme Gonthard s'était rétablie peu à peu, et quoiqu'elle n'eût point reparlé à M. Gonthard du mariage de Georges, elle était pourtant au courant de tout, ayant suivi en secret et d'un œil avide tous les progrès, toutes les péripéties de l'action. De bonnes amies étaient venues orHcieusement lui en apprendre les moindres détails. Elle n'avait ni provoqué ni repoussé leurs confidences, elle s'était contentée de boire goutte à goutte le fiel qu'on lui versait Seulement, comme elle se trouvait un jour dans une maison avec Mlle Stéphanie de Gorniole, et que celle-ci la plaignait et essayait de noircir la

conduite de Georges, Mme Gonthard lui répondit que Georges était un honnête homme, que son mari et elle n'avaient aucun reproche à lui faire et qu'ils ne pouvaient souffrir par conséquent qu'on parl&t mal de lui devant eux. Elle se retira là-dessus à la grande surprise de tous ceux qui étaient là. Son gendre au fond lui paraissait coupable, mais elle sentait très-bien qu'il ne l'était qu'envers elle, et elle avait trop de bon sens pour être dupe de la maligne compassion du monde.

Cependant l'époque fatale approchait. Elle s'était demandé souvent comment elle supporterait les adieux de Georges, ce qu'elle lui dirait, ce qu'elle deviendrait pendant qu'il irait à l'église s'engager pour la seconde fois et se donner une autre famille. A force d'y rêver elle trouva un expédient qui mit fin à ses appréhensions. Un matin donc qu'elle déjeunait avec son mari (c'était justement le jour où Georges était allé à Paris pour- être présenté à la sceur de Mme Dnbuisson), elle lui dit :

« Devine un peu quelle idée m'est venue ces jours-ci. Tu aimais à voyager autrefois, et, si tu es devenu sédentaire, c'est imiquement pour te conforàier à mes goûts. Moi, le moindre déplacement m'effraye. Je trouve néanmoins qu'il est bon de chercher de temps en temps à se distraire. Eh bien, l'idée m*est venue d'entreprendre un petit voyage avec toi*

— Pas possible?

-— Nous n'aurions pas besoin de sortir de France, nous pourrions aller, par exemple, en Touraine.

— En Touraine !

— Ne serais-tu pas content de revoir encore une fois ton pays?

— Oui, certes. J'en avais depuis longtemps le désir, et je n'en parlais pas de peur de te contrarier; je n'aurais point aimé, d'ailleurs, à y aller seul. Jo n'y ai plus de famille, plus d'amis, il n'y a donc que la terre et le ciel qui m'attirent de ce côté-là. Mais puisque tu désires toi-même faire ce voyage, puisque tu m'en fais toi-même la proposition, j'accepte, ma bonne amie, j'accepte de grand cœur. Quand partons-nous? »

Il leva vers elle son franc et clair regard, mais il ne vit pas sur sa figure l'expression de calme qu'il comptait y voir ; au contraire, cette figure était sombre. et inquiète. Il se reprocha presque le mouvement de joie qu'il avait eu, et, comprenant enfin ce qu'on ne lui disait pas, il reprit :

« Je m'étais trompé. Ce n'est point pour te di»* traire que tu penses à voyager, c'est que tu nô veux pas être là pendant... i

Elle baissa la tète, et il n'acheva point sa phrase. Ordinairement sur ce sujet les sous-entendus leur tenaient lieu de paroles; mais ce jour-là M. 6on« thard passa outre et prit sur lui de prolonger l'en^

tretien, soit qu'il voulût sonder les dispositions de sa femme à Tégard de Georges, soit qu'il fût entraîné malgré lui à parler de ce qui l'occupait exclu* sivement.

< Je sens bien, contiiiua-t-il avec un accent de tristesse, que, plus le moment approche, plus les souvenirs douloureux se pressent dans ton cœur. J'approuve donc le projet que tu as formé de t'éloigner. Nous partirons, nous irons en Touraine. Moi aussi, d'ailleurs, j'ai besoin de rejeter ce poids qui m'oppresse, car je souffre presque autant que toi depuis quelques jours. Seulement la source de la douleur est toute dans le passé, et moi, en songeant au passé, je me préoccupe aussi de l'avenir.

— De l'avenir?

— Oui, de l'avenir de Georges.

— Tu es bien bon de penser à lui, il ne pense guère à nous.

— Tu te trompes, mon amie. Je sais mieux que personne combien il s'est tourmenté, tout ce qu*il a fait pour se vaincre à cause de nous. Georges est un homme de cœur, je ne cesserai jamais de lui

^ porter l'intérêt le plus tendre. II m'a soumis .son choix, je l'ai approuvé. La jeune tille qu'il épouse a tout ce qu'il faut, selon moi, pour le rendre heureux ; mais ce qui m'effraye, c'est la mère. 11 a agi en imprudent, j'aurais dû l'en avertir, et je ne J'ai pas fait par un vain motif de délicatesse : il a pris

rengagement de demeurer avec Mme Dubuisson. Je le connais, il sera malheureux. Je^ vois déjà son ménage troublé, son caractère aigri, Téducation de ses enfants compromise.

— Il l'aura bien voulu.

•— Je t'en prie, Adèle,' ne sois pas injuste à ce point. Georges devait se remarier. Je le Ta! dit, il n'y a que pour nous que la perte qu'il a faite est irréparable.

— Tu ne me feras jamais comprendre cela, » s'écria la mère avec l'énergie de la douleur, et elle se leva en pleurant et se hâta de sortir de la salle.

On s'occupa aussitôt des préparatifs du départ. Georges, h qui M. Gonthard communiqua leur projet, ne put s'empêcher d'en ressentir une secrète joie. Il était contraint avec eux, il n'osait leur parler de la seule chose qui l'intéressât, il craignait d'insulter à leur douleur en laissant voir toute son ivresse. Aussi avait-il pris le parti de les éviter, et ils ne le cherchaient pas.

Néanmoins il fallait s'entendre sur certains détails avant de partir, car si M. et Mme Gonihard quittaient leur maison pour quelque temps, Georges allait la ' quitter pour toujours. Est-ce que tout ce qui lui avait appartenu devait s'en aller avec lui? Ne devaient-ils rien retrouver de lui à leur retour? C'était surtout Mme Gonihard que ces idées préoccupaient, et bien qu'elle s'étonnât que son mari n'eût point déjà

abordé cette question délicate, elle préféra toutefois la traiter elle-même. La veille de leur départ» elle dit à Georges :

« Nous allons vous quitter, et vous resterez maître ici, du moins pour quelques jours encore. Vous profiterez de notre absence pour faire enlever ce qui est à vous. Seulement je vous demande de nous laisser tout ce qui a appartenu à notre fille, tout ce qu'elle aimait, et, entre autres, le meuble de votre cabinet qiie nous avons brodé ensemble. M. Gonthard s'entendra avec vous là-dessus, je ne veux pas que vos intérêts en souffrent.

— De grâce, n'ajoutez pas un mot, interrompit Georges. J'avais l'intention de laisser ici toutes choses dans Tétat où elles sont : je n'enlèverai rien, je n'emporterai rien. Je n'ai besoin d'aucun dédommagement, et je n'en resterai pas moins votre débiteur. Que n'avez- vous pas fait pour moi! J'ai réuni dans un petit cofTre différents objets que j'avais donnés à Félicie, je comptais vous le remettre ce soir. Le voulez-vous à présent?

— C'est juste, flt-elle avec amertume, tout cela n'a plus de prix pour vous. »

Elle n'eut pas plutôt dit cette parole qu'elle la regretta, sentant tout ce qu'il y avait de faux et de cruel dans ce reproche ; mais le chagrin aigrit les &mes les plus douces, et elles trouvent alors je ne sais quelle âpre satisfaction à se montrer injustes

et provocante». Georges ne répondit rien, mais il leva sur sa belle-mère un regard qui semblait dire : « Votre reproche ne peut m'atteindre. Je vous plains, pauvre femme, et je ne vous en veux pas. > Elle le comprit, et d'une voix tremblante d'émotion, elle reprit presque aussitôt :

« J'ai eu tort, Georges. Pardonnez-moi. »

El elle lui tendit la main. Il saisit cette main et la garda dans la sienne, mais sans parler. Mme Gonthard ne parlait pas non plus. Il s'écoula près d'une minute.

« Soyez heureux, dit-elle enfin en étouffant un sanglot. Adieu. »

Elle s'éloigna. Georges ne devait plus la revoir qu'après son mariage.

Le lendemain il sortit dès le matin, non sans avoir une dernière fois embrassé son beau-père, et il ne rentra à la Villa qu'une heure environ après le départ de M. et de Mme Gonthard pour la Touraine.

Il se trouva bien seul dans cette grande maison vide; il courut aussitôt rue d'Angivilliers, et, à partir de ce jour, il ne bougea plus, pour ainsi dire, de chez Mme Dubuisson. Il y arrivait le matin, et on était forcé le soir de le mettre à la porte. Il est vrai qu'il était déjà presque chez lui. La grande cérémonie devait avoir lieu à la fin de la semaine ; il comptait les jours, bientôt il compta les heures.

Les vingt-quatre dernières lui semblèrent les plus longues, mais elles s*écoulèrent comme le reste, et il vit enfin arriver le moment fortuné où il put se présenter chez Mme Dubuisson avec Thabit noir, la cravate blanche et les gants blancs tradition- ' nels.

Il n'était pas, toulerois, aussi triomphant qu'on Faurait cru, il était mùme un peu pâle, un peu grave : c*est qu*il réfléchissait en cet instant suprême. Ce second mariage serait-il aussi heureux que le premier? Pourquoi n*avait-il plus cette confiance, cette sécurité qu'il avait eues en conduisant à l'autel la pauvre Félicie? Il ne l'avait jamais aimée, à coup sûr, autant qu'il aimait Annelte. Mais alors pourquoi ces craintes, pourquoi ces pressentiments? Il se disait, malgré lui, que ses plus Beaux jours étaient passés, qu'il avait épuisé sa part de bonheur. Mais la vue seule de sa fiancée eut bien vite dissipé tous les nuages qui s'étaient en un moment amassés sur son front.

C'est qu'aussi elle était bien jolie, l'aimable en* faut, dans sa toilette de mariée. La fleur d'oranger s'épanouissait sur ses beaux cheveux presque bruns, et le voile virginal tombait gracieusement le long de ses épaules et descendait jusqu'à ses pieds. Elle semblait plus petite que jamais, perdue qu'elle était dans ces flots de soie et de dentelle. Mais que sa joue était fraîche, que son œil était brillant! Elle

souriait d*un sourire pudique comme pour cacher le secret embarras qu'elle éprouvait ; elle regardait de temps .en temps la pendule, elle craignait de n'être pas prête à l'heure, elle pressait les femmes qui achevaient de la parer. Lorsque Georges se présenta avec Mme Dubuisson, elle le gronda, elle voulut le metlre à la porte de sa chambrette, et elle l'aurait fait, si sa mère n'eût demandé grâce pour lui.

Mais il faut préscnler Georges aux parents, aux amis qui arrivent à la file. On lui recommande d'être ïiimablc. Par malheur il n'a guère conscience de ce qu'il dit ni de ce qu'il fait; il n'a pas même remarqué la splendide toilette de Mme Dubuisson, ses plumes blanches, ses fleurs rouges, sa robe lamée d'or, et elle a clé obligée de lui en demander son avis. Elle est obligée aussi de soutenir seule la conversation, et elle s'en acquiUe h merveille, comme bien vous pensez. Cependant tout le monde est réuni; on monte en voiture, on part pour la mairie, et de la mairie on se rend à l'église.

Quel moment pour Georges que celui où il entend Ânnette prononcer le oui irrévocable qui les unit atout jamais! Sa voix n'a point tremblé; ce mot-là est bien sorti de son cœur. Aussi plus d'inquiétudes, plus de pressentiments pénibles, il est tout au présent : le passé et l'avenir n'exislent plus pour lui.

Et pourtant toutes les formalités ne sont pas encore remplies; Georges n'en est pas quitle encore, il reste un déjeuner auquel il doit assister avec sa femme. Rien n*est prèlt tout marche de travers, Mme Dubuisson gronde, les domestiques en gants blancs se heurtent les uns contre les autres» les rôtis sont Troids et les glaces sont chaudes. Geoi^es ne saitd*abord quelle contenance garder; Annette est encore plus confuse et n*ose échanger un seul regard avec lui.: tous les yeux sont braqués sur eux. Je crois même que le notaire se permet au dessert quelques plaisanteries anacréontiques. Veuil* lez l'excuser, c'est un notaire de l'ancien régime. Et, d'ailleurs, Georges et Annette ne l'ont pas entendu ; sans se regarder ils sont maintenant absorbés l'un par l'autre, ils s'occupent uniquement l'un de l'autre, ils se parlent Tun à l'autre en pensée, ne pouvant le faire en paroles.

Enfîn Mme Aubuisson donne le signal convenu, Annette disparaît et va quitter sa blanche toilette pour prendre le costume de voyage. Elle est encore bien jolie, mais, au lieu d'être rouge elle est pâle : c'est qu'elle va se séparer de sa mère. Mme Dubuisson laisse ses convives, prie une de ses bonnes amies de l'accompagner, emmène son gendre et sa fille, et ils montent tous les quatre en voiture pour se rendre au chemin de fer. 11 avait été question un moment que Mme Dubuisson serait de la partie

elle en avait témoigné le désir, étant curieuse de connaître les bords du Rhin : Georges en avait frémi d'épouvante. Mais comme les nouveaux époux devaient, à leur retour, habiter avec elle, et qu'il y avait pour cela quelques changements 'à faire dans Tappartement, il avait été décidé qu'elle resterait, à son grand regret et au grand soulagement de Georges. Mme Dubuisson va donc revenir seule avec son amie : le tèle-à-téte de nos amoureux va commencer. Est-ce pour cela que la figure de Georges s'éclaircit et qu'il devient presque gaiî II prie tout bas sa belle-mère de ne rien changer dans la chambre d*Annette qu'il a vue ce matin pour la première fois et qui lui a paru charmante, et sa belle-mère le lui promet. On s'embrasse, on pleure ; la locomotive siffle, on s'embrasse encore, on se sépare enfin, et c'est sur un train à grande vitesse que George et Ânnette commencent le pèlerinage de la vie conjugale.

Ils traversent Paris sans y poser le pied et s'envolent vers le nord. Les suivrons-nous dans leur course rapide? On va si vile sur ces chemins de fer! Après avoir fait une centaine de lieues, ils s'arrêtent dans la première ville venue où ils se proposent de passer la nuit. A quel hôtel les a-t-on menés? Je les ai perdus de vue, et, comme il se fait tard et que le gaz est éteint, je juge prudent d'attendre le lendemain pour me mettre à leur recherche.

188 P£RDUE ET RETROUVÉE.

Voici le jour, le grand jour! Je me suis oublié , j'ai dormi trop longtemps. Comment m'y prendre à présent pour les retrouver? C'est d'autant plus difficile qu'ils se cachent et qu'ils n'ont point l'air de désirer qu'on leur tienne compagnie. Je cherche pourtant, je cherche. Peine inutile! Ils sont partis par le premier convoi, et je suis obligé d'attendre le second pour essayer de les rattraper.

Je ne les rattrape qu'en Belgique; Ils se sont arrêtés sur leur route pour visiter deux ou trois bonnes villes flamandes, et nbus les retrouvons dans un wagon de première classe. 11 n'y a avec eux qu'un bon vieux gétiéral à moustaches grises qui sourit en les regardant du coin de l'œil et qui se fait bientôt un devoir de dormir profondément. La nuit vient. Quoiqu'on soit déjà en automne, l'air est doux et la journée a été brûlante. Annette est fatiguée de tout ce qu'elle a vu. Sa jolie tête se penche sur l'épaule de Georges, et celui-ci, l'entourant de ses bras, la contemple dormir avec ravissement. De temps en temps elle s'éveille et essaye de se dégager en regardant du côté du vieux militaire; mais Georges la rassure en lui disant : « Il dort ; » et elle referme les yeux et elle s'appuie de nouveau avec confiance, et elle lève un peu la tôle pour recevoir le baiser qui veut descendre sur son front.

Les villes succèdent aux villes ; de la Belgique on

passe dans la Hollande, et nos voyageurs ne sont point encore las. Quand je dis nos voyageurs, je me trompe : Georges voudrait bien séjourner une huitaine de jours dans le même endroit, il Ta même proposé plusieurs fois à Annette; mais Ânnette se sent prise d'un insatiable curiosité, et, plus elle voit de pays, plus elle en veut voir.

Elle a sans cesse la tête à la portière, elle ne prête qu'une oreille distraite aux propos de Georges, elle ne vit que par les yeux. Elle admire les beaux paysages, et les horizons infinis, et les superbes monuments, les merveilles de Dieu et les merveilles des hommes; elle ne s'arrèle que pour se reposer un peu, et sitôt qu'elle s'est reposée elle ne songe qu'à reprendre son vol.

< La nature est si belle, l'art est si charmant! s'écrie.-t-elle. Je ne me doutiis pas de tout cela, et je voudrais passer ma vie à voyager. Tout ce qu'on m'a appris n'est rien ou peu de chose; c'est ce que je vois. qui m'instruit. Nous irons en Italie l'année prochaine, et qui saitf plus tard nous pourrons aller jusqu'en Amérique.

— Je t'aime , lui répond Georges, tu es toute ma vie et toute mon ambitiqn. Ce n'est pas en dehors de nous, c'est en nous qu'il faut vivre , ma bien-aimée. Regarde dans mon cœur , tu y verras un spectacle aussi nouveau pour toi, aussi grand, aussi beau que ce que tu admires le plus. Avant de t'aimer, je re-

190 PERDUE ET TIETROUVËE.

gardais aussi autour de moi quand je voy^ngeais ; mais maintenant je ne vois que toi. Accorde-moi quelques jours, je t'en supplie; restons quelques jours dans un endroit où rien ne viendra nous dis^ traire de nous-mêmes, où nous serons exclusivement Tun à l'autre.

— Bah! fait en souriant la maligne enfant, nous aurons bien le temps lorsque nous serons à Versailles. >

Et on repart , et voilà qu'on entre en Prusse et qu'on sera bientôt en Autriche. Georges se d6soIe dans son bonheur; il essaye de se plaindre : un baiser a bien vite étouffé sa plainte. U finit par entendre raison, par s'accoutumer à cetle joie qu' Annette puise en dehors de leur amour. Puis il n'y en a plus pour si longtemps : l'époque du retour est fixée, et Annette veut avoir vu tout ce qu'il est possible de voir en six semaines.

De tout cela je conclus que les voyages ne sont pas favorables à l'amour réciproque au début du mariage. Une jeune femme n'entend point la douce chanson de son propre cœur, lorsque ses yçux sont si occupés; à plus forte raison n^entend-elle pas ce que lui dit son compagnon. Ils étaient partis pour s'observer, pour s'idenliHer, pour se fondre l'un dans l'autre , et ils n'ont souvent fait connaissance qu'avec les pays qu'ils ont parcourus. Ce n'est ni dans les chambres d'auberge ni dans les voitures

publiques qu*ûn peut initier sa jeune épouse aux délicatesses et aux sublimités de Tamour conjugal. Si elle est embarrassée avec son mari, le monde croit volontiers qu'elle n*est qu'une maîtresse , et elle en a honte; si elle a déjà quelque empire sur elle* même , elle aiïecte d'être tout à fait à son aise , et elle perd ainsi quelque chose de son charme et de son innocence. Ne croyez pas que vous soyez seuls parce qu'il n'y a autour de vous que des étrangers : la vraie pudeur s'efTarouche de tous les regards; ce n'est point une vertu de convention, c'est une gr&ce et peut-être une infirmité de notre nature. Si Georges m'avait consulté,' je lui aurais dit : « Vous ne serez pas content de l'Allemagne, allez plutôt dans un désert. » Mais dans un désert, Mme Dubuisson, par bonté d'âme, eût été aussitôt les rejoindre, et Georges , sans trop se l'avouer , avait été bien aise d'échapper à sa belle-mère au moins pendant six semaines.

Page 1