‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 33 sur 39 · LE RETOUR · texte numérisé non relu

LE RETOUR

M. et Mme Gonthard ne furent point six semaines absents. L*excursion en Touraine ne procura pas à M. Gontliard le plaisir qu*il en espérait. Sans doute il ne revit point sans attendrissement ces belles plaines heureuses où s*é(ait écoulée son enfance , il eut même la joie de retrouver debout le toit sous lequel il était né ; mais il ne connaissait plus personne dans le pays, et ce ne fut que sur des tombes qu'il put lire les noms de ceux qui lui avaient été chers. Le seul parent qui lui restait et dont il s'informa Tenait de disparaître, laissant après lui une triste célébrité dlnconduite. On le croyait embarqué pour

TAustralie. M. Gonthard jeta autour de lui des regards mélancoliques : le tiel éclatant lui parut morne, la riante campagne lui sembla vide, et il comprit que la vraie patrie est aux lieux où sont nos affections. Mais où étaient maintenant les siennes? La allé qu*il chérissait était morte; le fils qu'il s'était choisi venait , & son tour, de le quitter. Il était seul, seul avec la compagne de toute sa vie, regrettant le passé , n'espérant rien de l'avenir. Pour la première fois peut-être le digne vieillard sentit le découragement et la tristesse l'envahir tout entier, et ce fut lui qui parla de revenir.

Ces symptômes n'échappèrent point à Mme Gonthard. Elle s'en alarma et y puisa l'énergie qui lui manquait pour essayer de se distraire. Elle fit pour son mari ce qu'elle n'aurait pas fait pour ellemême, elle parut s'intéresser aux choses qui ne l'intéressaient plus; elle se détourna de ce qui la préoccupait uniquement, elle se reprit à vivre de la vie de tout le monde, et, dès qu'ils furent rentrés à Versailles, elle lui proposa de foire avec elle quel<« ques visites et de renouer les relations rompues.

M. Gonthard devina les motifs qui la faisaient agir et en fut touché; il repoussa les idées noires, il s'oublia encore une fois pour ne penser qu'à sa femme, et de ces attentions qu'ils eurent l'un pour l'autre résulta aussitftt quelque adoucissement à ce qui faisait le fond de leur commune tristesse.

Une des premières personnes qu'ils allèrent voir fut Mme Dubuisson. Mme Gonthard avait calculé que Georges et Annette ne pouvaient être encore de retour, et elle préférait, pour beaucoup de raisons, que l'entrevue eût lieu en leur absence. Mpie Dubuisson les accueillit avec de grandes démonstra» tions d*amitié. Elle était encore dans tout le feu de l'enthousiasme. Son gendre était un homme ohar* mant, spirituel, très- facile à vivre, quoiqu'elle n^eûl point vécu avec lui , un homme comme il n'y en avait pas; ils le connaissaient, du reste, ils avaient pu l'apprécier. Elle ne songeait pas à ce que ces éloges avaient de cruel pour ceux qui l'écoutaient. 8'apep* cevant toutefois que Mme Gonthard p&Iissait, elle s'écria que c'était l'odeur de la peinture qui lui fai** sait mal , courut ouvrir une fenêtre , et partit de là pour leur dire qu'elle s'occupait de quelques arran-» gements indispensables, que tout devrait être prêt, mais qu'on n'en finissait pas avec les ouvriers et qu'ils ne valaient pas mieux que les domestiques. Sur un pareil texte elle était inépuisable. M. et Mme Gonthard n'avaient pas dit, je crois, quatre paroles, et ils étaient sur le point de se reti* rer, lorsqu'on lui apporta une lettre de son gendre ! elle les retint pour la leur lire. Cotte lettre était fort courte. Georges disait qu'à peine arrivée en Prusse sa femme aurait voulu déjà être en Bavière; que, quant à lui , il était si fatigué qu'il n'avait plus la

force d'écrire. Il trouvait toutefois moyen de demander si M. et Mme Gontbard étaient de retour à Versailles , et il priait sa belle-mère de lui donner de leurs nouvelles.

< Et je lui en donnerai de toutes fraîches» s*écria Mme Dubuisson.

— Ce bon Georges! pensa M. Gonthard» il ne nous a pas oubliés. »

Ils quittèrent la maison de leur vieille amie le cœur plus léger qu'ils ne l'avaient en y entrant. Le souvenir de Georges leur avait été doux : tel un rayon de soleil qu'on n'attend pas réjouit une sombre journée d'hiver.

Ils devaient éprouver à quelque temps de là une autre joie plus vive encore, car il n'y a rien qui nous console de nos peines et qui nous rattache à la vie de ce monde comme de savoir que nous sommes toujours présents dans des cœurs aimés. Un jour qu'ils se promenaient dans leur parc avant le dîner, écoutant le bruit mélancolique des feuilles mortes qui craquaient sous leurs pieds» ils virent tout à coup Georges accourir à eux. M. Gontbard lui tendit les bras. Le jeune homme s'y précipita et baisa ces cheveux blancs avec un mélange d'attendrissement et de respect, puis il se tourna vers Ifme Gonthard et l'embrassa aussi, mais d'un air moins confiant et moins entraîné.

« Nous venons d'arriver, lui dit-il» je suis en-

core en costume de voyage. Après avoif embrassé Mme Dubuisson, j*ai tout de suite regardé à la fenêtre, j'ai vu ces beaux arbres que je connais si bien : ç*a été plus fort que moi, je suis sorti sans rien dire. J'ai frappé à la petite porte du parc, votre jardinier m'a ouvert, et voilà comment je me présente à vous à l'improviste et tout couvert de poussière. »

M. Gonthard l'interrogea sur son voyage , sur la santé d'Annette. Il répondit en peu de mots et avec réserve, puis pressant la main de Mme Gonthard qui n'avait pu prononcer une parole :

c Au revoir, lui dit-il, je ne puis m'arrëter ; on ne va pas savoir ce que je suis devenu. »

M. Gonthard voulut le reconduire. Avec cette délicatesse de cœur qui le distinguait , il n'entretint Georges que de sa jeune femme. Il y avait six semaines que celui-ci n'avait parlé d'Annette qu'à ellemême; aussi n'eut-il pas de peine à la vanter, et, comme M. Gonthard enchérissait encore sur ces éloges :

« Non, non, reprit-il, vous ne la connaissez pas, vous ne savez pas tout ce qu'il y a de charmant et de pur dans son cœur, d'original et de juste dans son esprit. Elle pourrait se contenter d'être bonne et jolie : eh bien, je la crois vraiment une femme supérieure. Où a-t-elle pris tout ce qu'elle sait? Ce n'est pas avec sa mère, à coup sûr.... Enfin c'est un trésor que j'ai trouvé.

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— Je vois que vous êtes parfailement heureux.

— Parfaitement, oui; mais pas autant que je le voudrais.

— Comment!

— J'ai une crainte qui semblera folle à tout le monde, mais je puis vous la dire à vous.

— Vous pouvez tout me dire, mon ami.

— Je crains qu'Annelte ne m'aime jamais beaucoup.

— Quelle idée! Puisqu'elle vous aime....

— Elle ne m'aime pas d'amour. Non, non, j'y vois clair, nous ne nous comprenons pas, nous formons toujours deux personnes distinctes. Il y a en elle je ne sais quelle réserve ou plutôt quelle froi-

.deur qui me désole. Ce n'est pas qu'elle ait peur de moi, au moins : je vous assure qu'elle a déjà une certaine manière de me faire vouloir tout ce qu'elle veut qui est tout à fait amusante ; mais enfin i\\e ne m'aime pas comme je le désirerais. Que voulez* nous? Cela viendra peut-être, et je dois, en attendant, me contenter de mon bonheur tel qu*il est. Mais je crois, njouta^t-il avec une légère nuance de mélancolie, je crois qu'on ne peut être véritablement aimé qu'une fois. »

Il y avait déj^ quelques minutes qu'ils étaient devant la petite por(^, et Georges s'élança dans la rue en courant. M. Gonthard avait l'air soucieux lorsqu'il rejoignit sa femme.

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^ < Est-ce que tu as appris quelque chose de fA-cheux pour Georges? lui demanda-t^ellé avec inquiétude.

— Non, rieU) ma bonne, répondit-il* Allons dl** ner. »

On était fort en peine do Georges rue d'Angivil*' liers; Mme Dubuisson le cherchait par tout l'appartement et le demandait à ses domestiques comme elle leur eût demandé son cbàle de la yeille ou son chapeau du lendemain. Il venait d*arriveri il était là tout à Theure, il ne pouvait être perdu. Elles ne l'avaient quitté qu'un instant pour qu'Annette changeât de robe. Celle-ci souriait malignement et disait qu'elle savait bien où il était, tandis que l'immuable Antoine et la Joséphine du moment juraient leurs grands dieux qu'ils ne l'avaient point vu sortir. El Mme Dubuisson effarée regardait de tous côtés, furetait dans les moindres coins, soulevait les housses des Tauteuils pour voir s'il n'était pas caché dessous. 11 semblait que son gendre pût tenir dans le creux de la main. Enfin il reparut et leur dit d'où il venait. La bonne dame restait ébahie et elle allait lui faire un sermon^ lorsqu'Annette» lui coupant la parole, prit gentiment le bras de son mari et déclara qu'il avait bien fait.

Georges aurait bien voulu manger quelque choseï Annette aussi, car ils mouraient de faim, mais Mme Dubuisson craignit que ceU né g&t&t leur di«

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ner, et pour leur faire prendre patience elle leur proposa d'aller voir les arrangements et embellissements dont elle s*était occupée en leur absence. Tout Tappartement avait été repeint à neuf. On ne s*en apercevait que trop à une forte odeur de téré* benthine qui vous prenait à la gorge en entrant.

« Hais ce n*est plus rien maintenant, dit Mme Da« buisson d*uu air de triomphe. Si vous aviez été ici il y a huit jours ! J*ai failli en mourir. >

On avait apporté la veille le nouveau meuble du salon. Il était magnifique. Il y avait deux canapés, douze fauteuils et douze chaises, sans compter les chauffeuses et les tabourets, en tout de quoi asseoir quarante on cinquante personnes. Par malheur, tous ces sièges étaient accumulés les uns sur les autres, et Georges, qui tombait de fatigue aussi bien que dlnanition, ne put môme en prendre un pour écouter les explications de sa belle-mère. On n*avait pas encore collé le nouveau papier; les nou* veaux rideaux et le nouveau tapis n'étaient pas encore posés; le nouveau lustre n'était pas encore arrivé. Elle attendait aussi des bahuts et des étagères. Le salon serait sans doute un peu encombré, il y aurait deux fois plus de meubfes qu'il n'en fal-* lait; mais elle comptait bien que ses enfants achèteraient un hôtel où il y aurait un salon plus vaste, et, en vraie mère de famille, elle avait songé au présent et à l'avenir. Du salon on passa dans la

salle à manger. Ânnette, s*apercevant avec effroi que la nappe n'était pas encore mise, sonna An* toine et le supplia de s'acquitter de son service et de presser la cuisinière.

« Il est toujours le même, s'écria Mme Dubuisson indignée. Je ne sais pas pourquoi je le garde. Gela ne vaut rien de garder si longtemps chez soi un domestique; il y prend racine, il se croit chez lui et ne vous sert plus que les mains dans les poches. Eh bien, voilà qu'il ne met que deux couverts à présent! Il s'imagine sans doute que je dois jeûner, parce que mes enfants ont faim. Mais venez , mes amis , les côtelettes ne sont pas encore sur le feu, et j*ai bien le temps de vous montrer avant dîner la jolie surprise que je vous ai ménagée. »

Il fallut la suivre. Elle les conduisit dans une grande pièce qui n'avait jamais été meublée, qui était une sorte de capharnaûm où l'on mettait tous les objets plus ou moins détériorés, et qu'on appelait la chambre d'ami, je ne sais pas pourquoi. Annette fut très-surprise de trouver cette chambre complètement restaurée.^ Ce n'était point une ébauche comme dans le salon. Là Mme Dubuisson semblait avoir achevé son œuvre dans les moindres détails. De jolis rideaux de Perse pendaient aux fenêtres ; les fauteuils et les chaises, revêtus de la même étoffe, étaient rangés le long du mur et non

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entassés les uns sur les autres; lé carreau était recouvert (l*un moelleux tapis. Il y avait table, com-^ mode, armoire à glace « tout cela fort élégant. Mme Dubuisson ouvrit une porte qui donnait sur un grand cabinet de toilette garni de tous ses accessoires; Annette battit des mains et embrassa cordialement sa mère*

• Tu conçois bien, mon ange ^ dit alors celfe-ci, que je n*ui pas pris au sérieux la demande que ni*a faite monsieur ton mari de lui réserver (a chambre déjeune (lUe. Elle est beaucoup trop simple, beaucoup trop petite. 11 n'y a qu'un placard qui seitiit à peine suiUsant pour tes robes, tandis qu'ici vous avez des cabinets, des* tiroirs partout, des coins, des recoins, ctc* Vous ne paraisses pas satisfait, mon gendre 1 II faut en prendre votre parti. Voilà votre chambre à coucher. Si elle ne vous plaît pas, elle pluit à votre femme » et ceia.sulfiti n'est-ce pas, mon cœur ? Le lit est dans celle ulcûve qui est grande à clic seule comme la moitié de la chambre. Ohl vous serez bien couchés, je vous en réponds. »

Et, en disant cela, elle entr'ouvx*ait les portea vitrées de l'alcôve. Georges et Annette regardèrent de tous leurs yeuX , et Mme Dubuisson stupéfaite jeta un cri. Il } avait bien par terre trois bons matelas, un traversin et deux oreillers, on voyait sur des chaises les draps, les couvertures et les lideaux du Ut; mais te Ht lui«mêine«... la lit était absent.

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c Ils n*ont pas rapporté le litl 8*écria la dame au désespoir. Ces gens-là veulent ma mort, il n'y a plus à en douter. Gomment allez-vous faire! Où coucherez- vous, mes pauvres enfants f Figurez-^vous qu'ils ont cassé le lit en le montant, ils l'ont rem^ porté à Paris, et ils m'ont bien promis que je l'aurnis avant huit Jours. Il y en a plus de quinze! Im«* possible d'envoyer Antoine à Paris en ce moment. Dans tous les cas nous n'aurions jamais le lit que demain maUn. Et moi qui suis venue hier encore passer toute cette chambre en revue ! J'ai mis moi'^ même (JeTeau de Cologne dans les flacons, des épingles sur la pelote et des bougies dans les flambeaux, et je n'ai pas songé au lit. Ce malheureux lit m'était tout à fait sorti deld (été. Ilestclair pourtant que sans lit une chambre à coucher n'existe pas. Mais c'est la faute de Joséphine. Joséphine ! Antoine ! Elle aurait dû y songer, elle aurait dû me prévenir. Il faut que j'envoie au plus vite chez mon tapissier chercher un grand Ut. Voici la nuit qui vient : où trouver un lit à Versailles après le coucher du soleil? Joséphine! Antoine I Auréliel Ma nouvelle 'cuisinière s'appelle Aurélie» mes enfants. Vous m'avouerez que cela ne devrait pas être permis, et elle est justement la sœur de l'ouvrier qui a cassé le lit. J*avais choisi le plus beau lit que j'avais trouvé, un lit en palissandre, un lit immense où l'on aurait dormi quatre sans se gêner. Encore une fois, je vous le demande,

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comment ferons -nous? Àhl je me souviendrai longtemps de ce lit-là. »

Tout en parlant, elle se pendait au cordon de sonnette de la cheminée; mais le cordon seul était posé, la sonnette ne Tétait pas. Par bonheur, Antoine vint annoncer que lé dîner était prêt. Ce fut lui qui reçut le premier choc , il y perdit le peu de sang-froid qu'il conservait encore. Pendant que sa maltresse lui racontait à sa manière rembarras étrange dans lequel elle se trouvait, Annetle eutralna son mari dans la salle à manger, lui servit une bonne assiette de potage et en fit autant pour elle-même.

Au bout de quelques instants Mme Dubuisson ^ vint les rejoindre un peu calmée. Elle s'était expliquée avec Joséphine. Joséphine, à qui elle avait donné le malin l'ordre de préparer la chambre de mademoiselle, s'étant tout de suite aperçue qu'il n'y avait point de lit dans la nouvelle chambre, en avait conclu qu'on coucherait dans l'ancienne. De là un quiproquo qui avait entretenu la sécurité de Mme Dubuisson. Joséphine et Antoine avaient passé une partie de la journée à nettoyer la petite chambre blanche et à l'approprier à sa destination, de façon qu'on ne fut pas obligé de courir chez le tapissier comme l'avait craint un moment Mme Dubuisson.

« Seulement, je vous en préviens, mes enfants, leur dit elle, le lit n'est pas grand, et vous serez couchés un peu à l'étroit, n

Georges et Annettey que le potage avait remis, rirent beaucoup dé l'aventure ; Mme Dubuisson finit par en rire elle-même. On dtua gaiement, on causa, on plaisanta. Georges, assis tout près d'Ânnette, ^ avait un bras passé autour de sa taille et tenait de l'autre main sa main mignonne qu'il baisait de temps en temps sans qu'elle y prit trop garde. Le dessert se prolongea à l'infini.

Ce fut Mme Dubuisson qui donna le signal de la retraite par pitié pour les voyageurs. Elle les con« duisit jusqu'à la porte de leur chambre, et Annette, après avoir embrassé sa mère^ exigea que Georges en fit autant.

Et voilà comment Georges Dutrey parvint à cou* cher avec sa jeune femme dans la chambre de la jeune fille, dans cette jolie chambre blanche dont il connais.sait si bien la fenêtre et dans laquelle il avait jeté un regard furtif le jour de son mariage.

Le hasard, et non Mme Dubuisson, venait d'exaucer le vœu naïf qu'il avait formé ce jour-là.

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