‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 34 sur 39 · LES ÉPREUVES DE GE0|16ES · texte numérisé non relu

LES ÉPREUVES DE GE0|16ES

Les quiiue premiers jours que Georges passa rue d'Angivilliers ne lui parurent pas trop désagréables : il était plus amoureux que jamais, et Tainour nous aide à supporter bien des choses. Puis il était fatigué de la vie de voyage, de cette vie où l'imr prévu joue le premier rôle. Il est vrai que Timprévu jouait aussi un rôle considérable dans la vie de Mme Dubuisson et que les programmes arrêtés par elle n'étaient pas toujours très-exactement suivis, Par exemple, lorsqu'on devait sortir à deux heures, Il était rare qu'on fût prêt h trois ; lorsqu'on devait dîner h six heures» on ne w mattait jamais h table

avant sept. Mais Georges était sans cesse auprès d'Annette ; il la calmait par de douces paroles lorsqu'elle s'impatientait, il remplaçait avantageusement la femme de chambre lorsque celle-ci se faisait trop attendre. Annette convenait alors qu'il n'y avait personne qui l'habillàt aussi bien que son mari, et cet éloge l'eût payé de sa peine, si le soin qu'il prenait eût été une peine pour lui. En récompense elle s'était mise à lui broder des pantoufles. Ces pantoufles étaient le prétexte, de mille débats charmants. Il fallait que Georges la laissât travailler, qu'il restât dix minutes sans l'embrasser, ' qu'il lui permit an moins de compter ses points. Puis il lui lisait le Journal des Modes^ puis elle se mettait au piano et exigeait que Georges lui chantât le Lac ou Ninon. Elle lui faisait de beaux compliments cérémonieux, et de sa voix de fauvette elle lui gazouillait sa plus jolie romance en lui demandant des conseils pour l'expression. Qu'importait à des gens si délicieusement occupés que tout marchât de travers autour d'eux? Annette y était habituée, et Georges s'en apercevait à peine.

D'ailleurs, la vie conjugale, dans ce qu'elle a de régulier, n'avait pas encore commencé pour eux; on n'avait point achevé les visites de noce. C'était une joie pour Annette de montrer toutes les belles choses que Georges lui avait données, surtout son magnifique cachemire de l'Inde, et

Georges prenait pour lui la moitié de cette joie in« nocente.

La première visite avait été pour la Villa-aux- Roses : la jeune femme l'avait voulu ainsi, et vous sentez bien que le mari ne s*y était point opposé. Mme Gonthard les avait accueillis avec bonté, rien de son émotion intime n'avait transpiré au dehors. Aussi M. Gonthard était-il presque joyeux en les reconduisant jusqu'à leur voiture, et il sembla à Georges que la mère de Félicie lui avait pardonné ce jour-li et qu'il pouvait désormais être . heureux sans remords.

Ajoutez à toutes ces raisons de prendre son bonheur en patience, que la saison était superbe, et que l'hiver avait résolu de ne commencer qu'au printemps. On faisait en calèche de belles promenades à trois dans les bois qui entourent Versailles, car j'ai oublié de vous dire que Georges avait fait cadeau à sa femme d'une calèche et de deux chevaux. Comme il n'y avait pas d'écurie dans la maison, on en avait loué une en ville, et le cocher et ses bètes n'avaient ainsi aucun rapport avec Mme Dubuisson, ce dont ils devaient se féliciter. Quand je dis aucun rapport, je me trompe : elle les faisait tous les jours stationner dans la rue plus longtemps qu'ils n'auraient voulu.

Mais quand Georges eut présenté sa petite femme aux amis et connaissances, quand la neige et les 332 u

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frimas le forcèrent de passer avec elle de Ion* gués journées au logis, il commença, sinon à voir plus clair, du moins à observer et à réfléchir davantage. D'abord, il y avait trois domestiques dans la maison, et il n*y avait pas moyen d*en avoir un seul & sa disposition; ils étaient toujours occupés on en course. Pour remédier à cet inconvénient, Georges voulut qu'Annette prit une femme de chambre pour elle seule, et, grAce à cette innovation ils eurent pendant quelques jours de l'eau ou du feu quand ils en avaient besoin. Mais cela ne dura pas; Mme Dubuisson eut recours de son côté à la femme de cham*bre de sa fiilet et ils ne tardèrent pas à reconnaître qu'on est encore plus mal servi par quatre domestiques que par trois.

L'ordre et la régularité deviennent bien vilei lorsqu'on s'y est accoutumé, les deux premières conditions de la dignité comme de la douceur de la vie. Georges n'avait pas eu de peine à se plier au habitudes de M. et de Mme Gonthard, ces habitudes étant conformes & la raisol^ et à ses goûts; mais, en dépit de ses efforts, il ne pouvait se plier à cdles de Mme Dubuisson. Il lui manquait toujours quelque chose, il ne retrouvait jamais un objet à sa place. Avait-il commencé la lecture d'un livre nou* veau, Mme Dubuisson prenait ce livre et roubliait dans la cuisine d'où il ne revenait qu'après avoir ëtéfeulUeté parla cuisinière. Georges» de concert avec

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Andetle, avait préféré continuer de coudier dans la chambre blanche, et il avait établi son salon de tra- Tail dans la grande chambre que Mme Dubuisson leur avait fait préparer : il avait cru que dans cette retraite le désordre général ne Tatteindrait pas. Vaine espérance 1 Mme DubuissoUi oubliant trop souvent que celte chambre n*étâit plus un gardemeuble, y fourrait en passant tout ce qui Tembarrassait, et, comme Georges avait essayé d*en relirer la clef, elle avait vu dans ce procédé une marque de défiance et s'en élait plainte hautement. 11 avait dû remettre la clef sur la porte, craignant par*dessus tout les scènes et les cris.

Cependant il ne pouvait éviler d'être témoin des scènes que les autres provoquaient, et, lorsque Mme Dubuisson élevait la voix, il aurait voulu fuir au bout de la terre. Elle n*avait pas besoin, du reste, de crier pour l'étourdir ; sa prolixité désespérante le mettait hors de lui. Il n'était point bavard de sa nature, mais encore aimait-^il à glisser de temps en temps une parole ou deux dans la conversation*

Une préoccupation plus sérieuse vint se joindre à ses ennuis et les aggraver. Mmç Dubuisson et sa fille ne s'entendaient pas toujours. Georges, en ces occasions, était pris pour juge, et, malgré tout son sang-froid et toute sa bonne volonté, il avait bien de la peine à concilier les parties^ Souvent mèaiQ

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elles se tournaient tontes les deux contre lui, et c'était à ses dépens qu'on signait la paix. Il était encore trop épris de sa femme pour ne point lui pardonner de telles espiègleries, il se reconnaissait aussi coupable qu'elle voulait et se soumettait à tout pour rentrer en grâce; mais il était aussi trop raisonnable pour ne point déplorer la faiblesse qu'il montrait et dont il s'exagérait peut-être les conséquences. Il s'apercevait que le caractère d'Ânnette s'aigrissait. Elle avait des vivacités adorables sans doute, mais qui Tentralnaient par moments un peu loin. Quant aux habitudes d'ordre qu'elle avait prises au couvent, elle s'en écartait tous les jours davantage, tant il est difficile d'avoir de l'ordre avec des personnes qui n'en ont point.

Un instant, Georges crut que tout allait changer, qu'il allait pouvoir remettre la maison sur un bon pied. On était au cœur de l'hiver ; les deux femmes de chambre avaient été mises à la porte le même jour, la cuisinière demandait son compte, et Antoine, l'inamovible Antoine parlait de se retirer. La situation était très-tendue. Les personnes auxquelles Mme Dubuisson s'était adressée pour se procurer des domestiques lui avaient répondu qu'on n'en trouvait plus. On ne pouvait pourtant s'en passer, et Mme Dubuisson, à bout de ressources et prise d'un accès de franchise, dit à son gendre et à sa aile:

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« Je vois bien, mes enfants, que je n*entends rien à Tadministration intérieure ; je suis trop faible, je suis trop bonne : il faut une main de fer pour diriger aujourd'hui les domestiques . les femmes de chambre surtout. Les dtux Sernières étaient de véritables fléaux ; elles m'auraient battue, je crois, si je les avais laissées faire. Je ne me mêle plus de rien, je cède à ton mari les rênes du gouvernement , et tu t'entendras avec lui , Annette. Mais si j'ai un conseil à te donner, c'est de te réserver une bonne part d'autorité. Les hommes ne sont que trop disposés à écraser les femmes. Enfin, mes en- .fants, vous étiez chez moi, et désormais je serai chez vous. »

Georges ne se fit pas prier ; il choisit lui-même de nouveaux domestiques, leur distribua leur t&che, régla les heures, et s'entendit avec sa femme sur tout ce qui concernait l'intérieur. Il vit avec plaisir qu' Annette était très-capable de le seconder» et qu'en la dirigeant bien, on aurait fait d'elle tout, ce qu'on aurait voulu. Les choses marchèrent au mieux pendant quelques jours. Mme Dubuisson s'étonnait elie-^même et avouait qu'elle n'y conce* vait rien. Mais une semaine ne s'était point écoulée que l'excellente dame se plaignait déjà que rien n'allait à sa guise, et rien n'allait, en effet, parce qu'elle ne pouvait s'empêcher de se mêler de tout. Elle en conclut que son gendre n'était pas plus ha-

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bile qu'elle, et elle se hâta de reprendre le pouvoir qu'elle lui avait cédé.

Georges se résigna encore. Mais une circonstance qui n'avait rien en elle-même que d'agréable pour lui, vint lui faire sentir plus péniblement que jamais les ennuis de la posilion qu*il s'était faite. M. Gonthard arriva un soir chez Mme Dubuisson plus animé, plus gai que de coutume, et leur dit qu'il était chargé par sa femme de les engager tous les trois à dtner.

Fidèle à la loi qu'elle s'était imposée, de s'oublier elle-même pour se dévouer à son mari, Mme Gon* tbard n'avait point pensé seulement à lui chercher . des distractions au dehors ; elle avait voulu qu'il en tronvêt chez lui. Elle avait donné plusieurs grands dîners, elle avait invité des amis de Paris à venir faire des séjours à Versailles. La Vilia-aux- Roses avait pris une physionomie nouvelle ; les visites y abondaient, et les plaisirs du monde y remplaçaient le bonheur à jamais enfui. Quand il s'était agi de donner le premier dîner, M. Gonthard, qui avait tout de suite pensé à Georges et à Annette, n'avait pas osé les proposer à sa femme, de peur de l'effaroucher, et il aurait préféré, d'aiU leurs, qu'elle lui en parlât elle-même. Il attendit donc le deuxième dîner, mais elle ne les nomma point. Au troisième, elle lui dit :

« Oui veux-tu que nous invitions?

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*- Mais il me semble, ma bonne amie, lai répondit-il, que tu pourrais inviter Mme Dubuisson et sa fille.

— Alors il faudrait inviter Georges?

— Gela va sans dire. »

Elle baissa la tête, rougit légèrement (qui sait? elle désirait peut-être qu'il le lui demand&t) et finit l)ar prononcer lentement ces mots :

c Invite-les si tu veux. »

A l'idée qu'il allait s'asseoir à cette table avec sa femme, le gendre de Mme Dubuisson ne put se défendre d'un mouvement de joie» et Annette, qui s'en aperçut, lui promit qu'elle se ferait belle. Le jour du dîner, il eut soin de faire avancer toutes les pendules afin que sa belle-mère fût prête à l'heure. Il fut heureux d'entendre Mme Gonthard tutoyer Annette comme elle le faisait lorsque celle-ci, étant enfant, venait jouer avec sa fille ; il fut ravi de toutes les attentions que M. Gonthard eut pour elle; mais il ne put s'empêcher non plu^, en revoyant ce confortable intérieur, l'ordre qui y régnait, le soin apporté à toutes choses, il ne put s'empêcher de comparer à cette demeure bénie l'appartement de In rue d'Angivilliers. Une ombre de tristesse vint tempérer sur sa figure l'expression du contentement; il devint étranger à la gaieté générale, aux propofs qui circulaient, il oublia de vider son verre. Annette qui l'observait de l'autre bout de la table.

et qui lai faisait des signes qu'il ne remarquait pas, devint sérieuse de son côté. Elle ne répondit plus avec la même bonne grflce aux attaques de M. Gonthard, et la mère de Félicie aurait pu croire, si elle eût regardé en ce moment nos deux jeunes gens, qu'un vague sentiment de regret se mêlait au bonheur de Georges. Ce fut là du moins la pensée d' Annette.

Aussi, lorsqu'ils se furent retirés et pendant que la voiture les ramenait chez eux, elle ne lui adressa point la parole et laissa Mme Dubuisson s'étendre à son aise sur le compte des convives et sur ce qui s'était passé dans le cours de la soirée. Mais, dès qu'ils furent seuls dans leur chambre, elle lui dit :

« Ce n'était pas à moi que vous pensiez pendant le dîner. »

Il tressaillit. Comme il essayait de se défendre, elle l'interrompit en disant qu'il n'avait eu d'yeux que pour une fort jolie personne qu'on avait placée à côté de lui. Elle ne voulait point, par délicatesse, parier de Félicie. Il lui jura, ce qui était vrai et ce qu'elle savait très-bien, qu'il avait à peine remarqué cette personne, mais il évita de faire la moindre allusion aux pensées qui l'avaient réellement occupé. Annette s'irrita de ce qui lui semblait de la dissimulation. Georges eut en vain récours aux plus touchants raisonnements, aux plus tendres protes* tations pour apaiser le petit lutin en colère : elle ne

voulut rien entendre» et, lui tournant le dos, elle le pria de se taire et de la laisser reposer.

il y eut un long silence dans la chambre blanche. Annelte feignait de dormir. Georges Tavait appelée plusieurs fois, elle n*avait point répondu, et le pauvre garçon, déjà sous Tempire d'idées sombres, se mit de plus belle à broyer du noir.

N Hélas ! se dit-il en regardant mélancoliquement autour de lui à la clarté de la veilleuse, je n'ai point trouvé dans la jolie chambre blanche ce que je croyais y trouver. Annelte ne m'aime pas et ne m'aimera jamais. Quedeviendrais-jesimon amour pour elle venait à décroître? La raison m'avait dicté mon premier ch'oix, et j'ai trouvé dans un mariage de raison un bonheur que j'ai méconnu tant que j'en ai joui; cet autre bonheur que j'ai si ardemment souhaité, je le possède à présent, et je souffre. Pau* vreange qui est au ciel, est-ce que tu te venges? Ne pourrais* tu inspirer à Annette un peu de l'afTection que tu avais pour moi ? »

Il continua de songer ainsi, se fit des reproches rétrospectifs qu'il ne méritait certes point, ferma les yeux pour ne plus penser à Mme Dubuisson, puis, comme il ne voulait pas s'endormir brouillé avec sa femme, il força enfin la jolie boudeuse à se réveiller. Elle ne persista point dans sa rancune, se moqua elle-même des soupçons qu'elle avait eus et lui demanda pardon de ce qu'elle appela son injustice.

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Audéjeuner/Mme Dubaisson leur annonça qa*dfai avait l'intention de rendre prochainement un dtner aux Gonthard. Georges, qui était presque réconcilié avec son sort, frémit de nouveau. Il savait par expérience comment sa belie-mëre s'entendait à recevoir son monde, et il craignait d'exposer M. et Mme Gonthard aux tribulations d'un grand dtner présidé par «lie. Il en éprouvait d'avance une sorte de honte, car c'était à eux surtout qu'il aurait voulu cacher comment les choses se passaient chez lui. Il insinua donc qu'on n'avait pas besoin de se presser, mais Mme Dubuisson insista, et Annette encore plus que sa mère; il n'y eut pas moyen de l'éviter. Le jour fut pris, ou Ûi les invitations, il devait y avoir dix-huit personnes.

On discuta le menu en famille. Le dîner, tel qu'il fut conçu , aurait été parfait , mais Texécu* tion fut loin de répondre à la conception. La veille, Georges voulut prendre quelques mesures, donner quelques ordres; Mme Dubuisson fronça le sourcil. Elle commençait à ne plus s'entendre (lu tout avec son gendre. Mais ce fut bien pis lorsqu'il voulut, le jour même, surveiller les ap* prêts de là table ; elle lui dit sèchement que ces choscs'là ne regardaient pas les hommes et qu'elle répondait de tout. Ce n'était guère rassurant. Il es* saya de lui faire entendre raison; une querelle s'en* suivit à laquelle Annette vint prendre part, mais elle

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se rangea, par extraordinaire, du côté de son mari. Mme Dubuisson fondit en larmes, s'écria qu'il ne négligeait rien pour lui aliéner le cœur de sa fille, et perdit à disputer le temps qu'elle aurait dû employer à agir. Je vous laisse à penser ce qui arriva. Vous n*ètes pas sans avoir dtné, au moins une fois dans votre vie^ chez quelque Mme Dubuisson. Il était près de tiuit heures quand on se mit à table, et Je dîner, c*est-à-dire le supplice de Georges, dura près de trois heures. Il est vrai que la maîtresse de la maison prétendit que tout aurait été à merveille si son gendre no s*en fût point mêlé.

Georges entrait dans la saison des orages. A quel* que temps do là il en survint un autre qui éclata avec beaucoup de violence et qui ruina la dernière espérance qu'il conservât de s'entendre jamais avec sa belle-mère.

On avait parlé à Mme Dubuisson d'un petit hôtel avec jardin qui était à vendre. Elle avait proposé à ses enfants de l'aller voir, et Georges y avait consenti d'autant plus volontiers qu'il se trouvait beau* coup trop à l'étroit dans l'appartement qu'ils occu-* paient. Le jardin séduisit tout de suite la mère et la fille. Il était tout en fleura ; il y avait de beaux arbres et un joli bassin 'avec des poissons rouges. Annette dit en sortant qu'il n'y avait point à hésiter, qu'il fallait acheter cet hôtel au plus vite, et Mme Du* buisson fut du même avis. Georges ne voulut point

entamer de discussion dans la rue ; mais il leur fit observer, quand ils furent rentrés, que la distribution n*était pas commode, que c*était bien petit, et qu*il étaitinutile de changer pour ne pas être mieux. Mme Dubuisson, irritée, saisit ce mot au passage et lui demanda s*il se trouvait mal chez elle. Il essaya de lui faire comprendre sa pensée, mais Taigre dame n'avait sollicité une explication que pour ne pas l'entendre.

< Non,non, s'écria-t-elle, je ne me paye plus de mots ! Vous ne vous plaisez point ici; notre manière de vivre ne vous convient point. Dieu m'est témoin pourtant que je ne songe qu'à vous être agréable et que j'étudie tous vos goûts pour m'y conformer. Mais vops n'avez pas l'air de vous en apercevoir ; vous critiquez tout ce que je fais par votre silence. Si je suis de quelques minutes en retard, on dirait, à vous voir, que tout est perdu. On ne peut pas cependant être réglé comme une horloge, on ne répond pas des circonstances qui viennent vous entraver, je ne puis pas dire aux gens : < J'ai peur de faire attendre mon gendre; » on se moquerait de moi. D'ailleurs, il faut bien aussi que je garde mon indépendance; quand je vous al donné ma fille, vous n'avez point stipulé dans le contrat que je serais l'esclave de vos volontés. Qu'Annette vous complaise en tout, je le veux bien : c'est son devoir, il n'y a rien à dire, si cela lui convient. Je vous

jure qu'à sa place j'aurais moins de patience qu'elle. Tous n'êtes pas commode tous les jours, et on ne sait quelquefois par quel' bout vous prendre. De quoi s'agit-il aujourd'hui? D'acheter une maison où il y ait un jardin dans lequel nous puissions nous promener à notre aise : eh bien, il s*en présente une qui nous plaît à toutes les deux, et qui, de plus, n'est pas chère, et vous refusez de l'acheter!

— Je ne refuse pas de l'acheter, répondit Georges avec douceur, je vous fais seulement observer qu'elle est bien petite. Encore serait-il bon, pour tant faire que d'acheter une maison, que nous y eussions chacun notre appartement séparé.

— Séparé! Tu l'entends, ma ûllel il est déjà las d'habiter avec moi.

— Nullement, madame ; mais, quand on a notre fortune, on peut vivre ensemble sans se gêner mutuellement, et, par exemple, je voudrais avoir un cabinet qui ne vous servit pas en même temps de grenier. Puis, ajouta-t-il en s'efforçant de sourire, nous ne sommes que trois; mais j'espère qu'un jour nous serons plus nombreux. Vous ne me défendez pas de pr&voir que je puis devenir père de famille.

— * Ne dirait-on pas, fit-elle d'un air à moitié calmé, ne dirait-on pas que ses enfants sont déjà grands? Soyez tranquille, quand vous en aurez.

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ils n*occoperont tms chez vous beaucoup de place, car ils seront toujours avec moi.

— Olil pour cela non, interrompitîl Tivement, je ne vous l*ai pas promis. >

Annetle lui lança un regard significatif. Il se reprocha aussitôt lui-même cet éclair de franchise intempestive. Mme Dubuisson devint pourpre d'indignation et lui adressa une apostrophe dont nous renonçons à reproduire la virulente éuergie. Elle lui dit, entre autres choses, qu'il n'aurait jamais répondu de cette manière à Mme Gonthard ; que son cœur était resté chez les parents de sa première femme; qu'elle avait prévu ce qui arriverait, et qu'il ferait mieux de retourner vivre auprès d'eux et de la laisser seule avec sa fille. Elle prononça même le mot de séparation à l'amiable. Mme Dubuisson était une femme d'imagination : elle ne savait pas toujours ce qu'elle disait. Le tout fut entrecoupé de cris, de larmes et de sanglots.

« Pauvre maman.! * disait Annette en l'embras^ santet en épiant son mari du coin de l'crfl.

Georges était atterrée II prenait au sérieux tontes ces divagations. Annette le regardait et suivait sur son mâle visage ce qui se passait dans son âme. Leurs yeux se rencontrèrent : elle lui sourit d'une manière étrange.

< Pauvre maman! > répéta- t^'cUe en embrassant de nouveau sa mère;

Un quart d*heure après, Mme Dubuisson était tout à fait remise et sortait en voilure avec sa fille. Georges, ayant des lettres à écrire, ne put les accompagner; il resta seul au logis avec ses réflexions et ses retours vers le passé. Pauvre Georges !

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