UN APPARTEMENT SITUÉ AU NORD ET DONT TOUTES LES CHEMINEES FUMENT
On venait d'entrer en novembre, la bîse soufflait, les feuilles violemment arrachées roulaient en tourbillons parmi des flots de poussière. Le soleil brillait pourtant, mais il avait l'air de se moquer des rares promeneurs qui le cherchaient : il les éblouissait, il ne les réchauffait pas.
M. Gonthard était sorti après son second déjeuner pour aller faire une visite à sa petite amie. Gomme il avait été trompé par le soleil et que le calorifère fonctionnait depuis quelques jours dans toute la Villa, Mme Gonthard étant très-frileuse, il n'avait
endossé qu*un léger paletot et il fut obligé de hftter le pas pour combattre le froid qui le saisissait. Il s'attendait à trouver Annette au coin du feu et comptait se réchauffer tout en causant avec elle : il fut bien surpris de la trouver enveloppée d'un grand manteau et blottie dans un fauteuil, grelottant comme lui et toute pâle de froid. Elle s'était levée dès qu'il avait paru, et, rejetant son manteau en arrière, elle avait couru lui présenter sou front comme elle faisait toujours lorsqu'il arrivait.
« Vous êtes glacée, ma pauvre enfant, s'écria-t-il, et, Dieu me pardonne, vous n'avez point de feu ! A quoi songez-vous? Il fait froid dehors, mais il fait encore plus froid ici. Remettez votre manteau et sonnez pour qu'on vous allume un feu bien flambant; j'en ai presque autant besoin que vous, quoique je vienne de marcher.
— Je suis vraiment désolée, mon bon monsieur Gonthard, de vous recevoir dans cette glacière, mais.... Ah! mon Dieu, vous tremblez de froid! Voulez-vous prendre cette chaufferette? Non? Couvrez-vous, du moins, de ce gros manteau que Greorges a laissé là. Nous avons été bien heureux hier d'avoir chacun le nôtre. Je ne vous dis rien d'abord, que vous ne soyez couvert. A la bonne heure. Maintenant asseyez-vous dans ce fauteuil et écoutez- moi. Nous ne pouvons garder cet appartement : il est très-agréable pour l'été ; mais pour l'hiver, mon
pauvre monsieur Gontbard!... Je défends bien à Mme Gontbard de venir me voir aujourd'hui. Figurez-vous que toutes nos ebambres sont au nord et que toutes nos cbeminées fument, mais comme il n'est pas permis de fumer. Je me suis plainte au concierge; il m'a répondu que le propriétaire avait tout fait pour remédier à cela et qu'il n'y avait plus rien à faire; Heureusement que nous avons mis dans le bail une clause quinous laisse libres de remettre l'appartement au bout d'un an, car vraiment il est impossible que nous y restions, et Georges voulait que j'allasse m'établir tout de suite dans un hôtel garni, en attendant que nous en ayons un autre.
— Le fait est, reprit M. Gonthard en ramenant sur ses jambes les deux bouts du manteau de Georges, le fait est qu'il n'y a pas moyen que vous restiez longtemps ici. Mais vous pourriez toujours faire monter un poêle dans ce salon ou dans votre chambre.
— La chaleur du poêle incommode mon mari. » Ils en étaient là lorsque survint Mme Dubuisson.
Elle arrivait toute frissonnante comme était arrivé M. Gonthard, et je laisse à penser si elle s'étonna de trouver sa flUe sans feu et en combien de mots et d'exclamations s'exhala sa surprise. Annette, n'ayant pas un troisième manteau à lui proposer, se contenla de lui expliquer le plus brièvement possible ce qui l'empêchait de se chauffer.
t&8 PERDUE ET RETROUVEE.
' <i Mais ce n'est pas une raison cela, s'écria vivement Mme Dubuisson. Fais vite allumer du feu, mon ange : il vaut encore mieux souffrir de la fa<* mée que de mourir de froid. «
Annette eut beaucoup de peine à lui faire com<« prendre que la fumée était ce qu'elle redoutait lo plus au monde,
c Mais alors, reprit l'excellente mère, vous n'avez qu'une chose à faire, c'est de «venir cbess moi, pour quelques jours du moins, le vais donner des ordres pour qu'on prépare votre chambre.
-rMais, maman, il faudrait d'abord consulter Georges* Il n'est point ici, et.,..
«^ Il n'y a pas à consulter lorsqu'il s'agit de ta vie. Tu gagnerais ici une fluxion de poitrine, mon pauvre agneau. Mon appartement est à présent bien trop grand pour moi; il vous convient, je vous le céderai. Ne crois pas que ce soit un détour pour me remettre avec vous : non, non, ma mignonne, \c me trouve trop bien de mon indépendance et je icconnais qu'on s'entend miùux avec monsieur ton mari de loin que de près. C'est un brave garçon, c'est vrai, je lui dois celte justice, et tu Taimes tel qu'il est; je n'y vois pas de mal, au contraire, j'en rends tous les jours grâce à Dieu. Mais enfin, pour revenir â ce que je disais, je trouverai bien pour moi un appartement plus petit. Sans doute celui quej*ai est bien cominode et j'y suis habituée; mais, pour
PBROUB KT RETROUVÉE. 959
VOUS, mes enfants, que ne ferai&*je pas? Ainsi, c*est une dfiaire bâclée, vous couclierez ce soir rue d*An« givilKers. Je cours moi-mftme allumer un grand feu. Joséphine est encore à Paris, mais je prierai le eoneierge de venir m'aider. Toi, tu vas mettre tout de suite ton chapeau et ton châle, un ch&le bien chaud, et M. Gonthard te conduira jusque chez nous, Je compte sur vous, monsieur Gonthard. Au revoir. Ne tardez pas. »
I^ bonne dame était au bas de Tescalier qu'elle parlait ehcore et leur donnait ses recommandations. Dès qu'Annette se retrouva seule aveo M. Gonthard, elle lui dit :
« Que je suis donc f&chée, mon Bien, de ce qui arrive I Je n'ai pas pu repousser l'offre de maman, et je suis sûre que Georges sera bien contrarié de retourr ner obéi ^Ue, ne ftn-çe que pour un jour. Quant à prendre pour nous son appartement, c'est oe que nous ne ferons jamais; nous ne voudrions pas lui inaposer un pareil sacriflce. Sans doute, il est un peu grand pour elle, mais il lui faut aussi plus de place qu*à une autre. Venez, mon bon monsieur Gonthard. Ce n'est pas que je sois pressée de me rendre chez maman : j'attendrai toujours le retour de Georges; mais le soleil brille , nous serons mieux dehors que dedans, et nous pourrons voir, en nous promenaiit, s'il n*y a pas quelque maison ou queU que appartement h louer dans le voisinage. «
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Puis, comme ils sortaient bras dessus bras dessous, elle ajouta en voyant arriver les fumistes qu'on avait envoyé chercher :
c Us perdront leurs peines. Quand bien même ils nous délivreraient de la fumée, nous ne quitterions pas moins cet odieux appartement; je l'ai pris en grippe. »
lis se promenèrent sur le boulevard et dans les rues voisines, marchant d'un bon pas et regardant les écriteaux. Il y a toujours à Versailles des appartendents à louer, surtout à l'approche de l'hiver. Ils en visitèrent plusieurs; mais aucun ne convint à Annette. C'était trop grand ou trop petit, trop haut ou trop bas, trop sombre ou trop clair.
c II n'y a rien à louer près de chez vous, demandat*elle enfin à son compagnon?
— Je ne vois rien. Ah ! si, il y a la maison de M. Pastoureau qui est à vendre. *
— C'est une belle maison, je la connais, mais je serais là bien loin de maman. Puis, une maison tout entière pour Georges et moi, ce serait bien grand ; j'aimerais mieux n'en avoir que la moitié.
— Vous pourriez en sous-louer une partie. Il y a écurie et remise, il y a un superbe jardin. Je sais que Georges aimerait à avoir une maison à lui. Si vous vou§ arrangiez pour celle-ci avec M. Pastoureau, vous pourriez y entrer tout de suite, elle a été réparée à neuf, et nous serions presque voisins.
— Il y aurait peut-être moyen de nous trouver plus près encore.
— Comment?
— Vous avez dans votre jolie Villa trois fois plus de logement qii*il ne vous en faut.
— Ah! ma chère enfant, que dites-vous là?
— Qui vous empêcherait de nous louer un appartement? Nous ne vous gênerions pas, nous serions des locataires bien tranquilles. Mme Gonlhard n'aurait pas besoin de sortir pour venir passer l'aprèsmidi avec moi. Je vous dirai entre nous que je commence à être au mieux avec elle. Quand vous voudriez faire une partie de billard, vous auriez. Georges sous la main ; vous n'auriez pas besoin de l'envoyer chercher. Nous nous promènerions ensemble dans votre parc ; je vous aiderais à soigner vos roses, je voua ferais la lecture. Ce serait bien gentil ! Cette idée-là m'était venue avant qu'il ne fumât chez nous; seulement, j'hésilaîs à vous la communiquer, ayant peur d'être indiscrète. N'en parlez pas à Georges surtout, et dites-moi franchement si cela se peut ou si cela ne se peut pas.
— Ah ! ma chère enfant, » fit encore M. Gonthard avec une émotion qui ne lui permit pas d'en dire davantage.
En ce moment Georges accourait avec des parapluies. Une petite pluie fine commençait à tomber, mais ils ne s'en étayent point aperçus. Il leur annonça
ses PERDUB ET RETROUVEE.
qu'il courait après eux depuis un bon quart d'heure, que le vent était cliangé, qu'il y avait un bon feu dans le salon et qu'il ne fumait plus.
« Hais que Vous disait donc AnnetteTdemanda4-il en riant à H. Gonthard. Elle parlait avec vivacité. Quel mystérieux sujet vous occupait donc?
-^ Gela ne vous regarde pas, monsieur, dit la jeune femme.
-^ Je commence à être inquiet, riposta le mari. Je rentre ches moi : je trouve l'oiseau envolé ; on me dit qu'il ne s'est pas envolé seul : je cours, je l'attrape enfin, et je découvre que j'ai perdu toute sa confiance.
— Pour la regagner, monsieur, fit Annette d'un petit air mutin, vous ailes me conduire chee ma mère qui, depuis une heure ail moins, est occupée à me faire du feu; c'est au sien que je veux me chauffer d'abords <
Ils se dirigèrent vers la rue d'Angivilliers, la petite femme babillant toujours, M. Gonthard restant silencieux et Georges cherchant en vain la catise . de ce silence où perçait encore l'émotion. Quand ils furent arrivés à la porte de Mme Dubuisson, Annette dit à voix basse à son vieil ami :
c Ce serait un grand bonheur pour Georges, un grand bonheur pour moi, et, qui sait? un grand bonheur pour vous peut-être. ^
M. Gdnthard rentra chez lui rêveur et préoccupé
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et se promena longtemps etieore dans son parc, s'arrètant de moment à autre comme pour mieux fixer sa pensée et ne faisant aucune attention à la petite pluie Hne qui continuait de tomber. Sa figure s'éclairait et s'obscurcissait tour à tour. It y avait lutte en lui entre les idées riantes et les idées péni-* blés. Le vœu qu'avait formulé Annette ne l'avait point blessé; au contraire, il avait souvent. lui^^ même, dans le secret de son cœur, conçu le même désir. La jeune femme avait mis une sorte de coquetterie innocente aie séduire, et elle y avait com-* plétement réussi. Il aimait à passer des heures en« tières avec elle, à l'entendre gazouiller comme un oiseau, à la voir aller, venir avec cette grâce et cette vivacité de mouvements qui lui étaient parti-* culières. de n*est pas que la femme de Georges lui rappelât sa fille : loin de là, Annette ofTrait le plus parfait contraste avec Félicie, il n'y avait rien en l'une qui pût faire songer à l'autre. Félicie était d'une nature douce et calme, d'une sensibilité pro** fonde, mais peu expansive ; Annette avait un carac-^ tère ferme, une raison précoce cachée sous la grâce et un grand besoin de se confier. La première se contentait d'aimer, la seconde tenait encore à prou* ver qu'elle aimait. M. Gonlhard se souvenait avec attendrissement de l'amour qu'il avait eu pour l'une, mais il était touché de l'afT^ction que lui marquait l'autre. Enfin l'une semblait lui avoir ja«
dis accordé par devoir ce que Tautre lui prodiguait ai:Ûourd*hui par inclination.
Posséder chez lui, dans sa maison, pour toujours, cette gracieuse enfant ; reconquérir en même temps ce fils de son choix dont l'éloignement lui avait été si cruel ; s'associer aux joies, aux espérances de ce jeune ménage; voir naître et grandir sous son toit quelque bel ange rose et blond, se reconstituer une famille quand tout espoir de famille et d'avenir lui était interdit, c'était sans doute une perspective enchantée qui se déroulait à ses regards éblouis. Mais il songeait en même temps à l'impossibilité de réaliser ce rêve. Il n'était pas seul ; il avait une compagne qui avait partagé avec lui les bonheurs et les misères de la vie, une épouse dévouée, une mère fidèle qui n'avait point cessé de pleurer leur enfant. * A cette pensée, l'excellent vieillard se troublait. Il se reprochait de trouver des dédommagements à son malheur, il demandait pardon à sa fille chérie d'avoir voulu céder à une autre la place qu'elle oc* cupait, il renonçait aux projets qu'il avait formés et se promettait de faire comprendre à Annette qu'il n'y fallait plus songer. Ce secret resterait entre elle et lui. Puis, son désir prenant de nouveau le dessus, il se disait qu'il n'y a point de regrets étemels, qu'on ne doit point sacrifier l'avenir au passé, que le ciel avait béni le second mariage de Georges. Mais le moyen de faire entendre cela à une mère? Gom-
ment seulement trouver le courage de lui proposer une compensation ? Il n'y a pas pour nous peutèlre d'éternels regrets^ mais il y en a pour elle.
Il en était là de ses réflexions lorsque le jardinier accourut de la part de madame le prévenir qu'il pleuvait et le prier de rentrer au plus vite.
LA wkKE DE FÉLICIE.
La pluie tombait toujours, et la nuit étendait sur la ville ses grandes ailes noires. Pas une étoile au ciel, pas une Âme sur le boulevard. Tout était triste et morne autour de la Yilla-aux-Roses; dans la Villa même, c'était difTérenl, non qu'une Joie bruyante Tanimàt, mais le bien-être qui ressemble à la joie y exerçait sa douce influence, Dans une petite salle à manger où ils n'avaient Jamais dtné plus de quatre, M. et Mme Gonthard étaient assis à côté l'un de l'autre devant une table couverte des fruits de leur jardin> et, le domestique qui les servait n'étant plus là, leur causeriei sans
avoir rien d'inléressant qye pour eux, était devenue plus libre et plus intime. M. Gonthard prit une poire, et, après l'avoir pelée, en offrit la moitié à sa femme.
« Ces poires-là sont excellentes, dit-elle en la goûtant; tu devrais en envoyer à Georges.
— Je lui eu ai envoyé d'autres, reprit le mari. C'est l'espèce que tu préfères, et nous n'en avons pas beaucoup cette année.
— Qu'importe! C'est l'espèce qu'il préfère aussi. En fait de dessert, il n'aime que les fruits. Ah! envoie-leur donc en même temps un paquet de roseaux, puis de ces grandes fleurs qui font si bien dans les vases; Annette s'entend à merveille à arranger les bouquets, et tu ne lui portes jamais que des roses. Je ne conçois pas qu'avec leurs goûts ils aient été s'établir dans une maison où il n'y a pas de jardin. * *
— Ils en sont déjà aux regrets. Mais ce n'est pas là le plus grave inconvénient qu'offre la maison. Pigurei-toi que j'ai trouvé aujourd'hui Annette grelottant et sans feu : toutes leurs cheminées fument.
— Et leur appartement qui est situé au nord et qui est glacial ! Ils n'y peuvent rester, il faut qu'ils donnent congé et plus tôt que plus tard.
— C'est déjà fait.
— Comment? Et tu ne me le disais pas! Où vontils loger?
— Ils ne le savent pas encore.
— Parle-leur donc de la maison de M. Pastoureau. '
— Je leur en ai parlé.
— Eh bien?
— Eh bien, je crois qu'elle leur conviendrait sous plusieurs rapports; d'abord ils seraient nos voisins : Annette aime beaucoup à te voir, elle n'est jamais. plus contente que quand elle peut passer l'après-midi avec toi. A propos, elle m'a recommandé de te dire de ne point te déranger demain^ tu t'enrhumerais chez elle.
— C'est à ce point-là?
— C'est au point que Mme Dubuisson veut à toute force qu'ils reviennent partager son appartement.
— Ah ! mon Dieu, qu'il s'en gardent bien! Mieux vaudrait encore pour eux rester exposés tout Thiver au froid ou à la fumée. Quitter Mme Dubuisson sans se brouiller avec elle n'était pas chose facile; ils y sont parvenus, qu'ils n'aillent pas compromettre ce succès par une imprudence. A leur place je n'hésiterais pas, j'achèterais ou je louerais la maison de M. Pastoureau, car elle est à vendre ou à louer»
— C'est ce qu'ils feraient, ma chère amie, c'est ce qu'ils feraient tout de suite, s'il n'y avait quelque chose de mieux à faire. Ils désireraient se rapprocher de nous encore davantage.
— Se rapprocher de nous encore davantage t
9f 0 raUDUB ET RETROUVÉB.
Mais ce n*est pas possible, list-ce que la maison de M. de Latour serait 4 vendra» par hasard?
— Non.
— Est-ce que Mme Leripbe TOUdrait louar une partie de la sienne?
^Gea*estpa8cela«
^ Je ne vois pas alors eomment,,,, »
Elle regarda son muri et fut frappée de Tembaiw ras qui était peint sur sa figure, Slle attendail une explicatioUt il se demandait s'il devait la lui donner ^i vite. Le domestique rentra pour apporter le oafé. Mais bientôt le mari et la femme se retrouvèrent seuls, et M. Gontbard, qui avait eu le temps de réfléchir, se décida h proQter de Toecasion,
f C'est une idée qui m'était venue vaguement plus d'une fois, dit-il, sans que je m'y fUsse arrêté. Cette idée, Annette l'a eue aussi, et elle a abordé le sujet la première. Je lui ai h peine répondu, tant j'étais saisi et troublé i puis Georges est venu nous interrompre» nous en gommes restés Ifc, Mais tu me re* gardes avec ^tonnement, ma bonne Adèle, «t tu ne devine^ pas de quoi II B*agit« C'est très-simple pourtant^ Cette maison est bien grande pour nous deux ; il y aurait place aisément pour un autre ménage.
<r-r Tu veux que Georges et sa femme viennent habiter ici avec nous? s'écria Mme Gontbard devenaut touto p&te et le considérant fixemept.
1— Je ne veux rien, ma bonne amie, repril-il, Je me borne à te soumettre un projet qui ne tendrait qu*à diminuer la solitude où nous vivons, qu'il nous assurer une intimité agréable, . n £t tu leur donnerais Tappartement de ta flUe, interrompit-elle encore, et AnneUe occuperait U chambre de notre Féllcie? «
Là^dessus elle versa d'abondantes larmes; M, Gon* thard ne put retenir les siennes, et se rapprochant de sa femme et lui prenant la main :
« Ne te désole pas ainsi, lui dit-il, ne me fais pas regretter d'avoir été franc avec toi. Je n'avais pas du tout l'intention de te parler de cela aujourd'hui; c'est la conversation, c'est le hasard, c'est l'intérêt même que tu semblés leur porter, c'est le désir que tu as montré de les rapprocher de nous, qui m'ont déterminé à risquer une parole.
—Tu les aimes trop, fit alors Mme Gonthard avec une véhémence croissante, tu as pour eux des sen^ timents qu'ils ne peuvent partager et que je ne puis comQrendre. Georges, en se remariant, est devenu un étranger pour nous, quoi que tu en dises; il est resté notre ami, c'est bien, mais des amis ne soqt point des parents. C'est pour toi que j'ai consenti à les voir, c'est pour toi que j'ai l'air de me plaire avec eux. Tu ne sais pas ce qu'il m'en a coûté, ce qu'il m'en coûte encore quelquefois. Je ne dis pas cela pour Annette» elle n*Aurait jamais épousé
Georges si tu ne le lui avais conseillé toi-même : elle me Ta dit. Mais lui I Sans doute il y a tous les jours des hommes qui se remarient, mais il devait attendre, pleurer plus longtemps.... Et puis il aime cent fois plus Anqette qu'il n*a jamais aimé Félicie!
—Tuas tort, mon amie, de te forger ces chimères, Georges aimait sincèrement notre fille, il Taimait autrement peut-être qu'il n'aime Annette. Souviens-toi qu'il nous a dit souvent , lorsqu'elle était encore auprès de nous, qu'il l'avait épousée surtout à cause de ses parents, et tu ne pensais pas alors à t'en fâcher. La douleur vient de te faire dire beaucoup de choses que tu ne penses pas. Georges n'est plus aussi coupable à tes yeux qu'il y a six mois, et tu ne te plais avec personne comme avec celte petite Annette. Je comprends que les premiers pas ont été pénibles, et je te sais gré de les avoir faits, chère et excellente amie ; mais ton dévouement pour moi en cette circonstance n'a-t-il pas déjà été récompensé, ne trouves-tu pas très-doux les rapports que nous avons avec eux , ne te manque^t-il pas quelque chose lorsque tu passes deux jours sans les voir ?
— C'est vrai, mais je leur en veux encore du bien qu'ils me font ; ils me consolent de la perte de ma fille, ils m'apprennent à l'oublierl
— Est-ce donc oublier les morts que d'aimer les
PERDUE ET RETHOUVËE. 273
vivants ? Ne crois-tu pas que dans le qiel notre Félicie se réjouit lorsqu'elle voit sa petite amie la remplacer auprès de toi, ne crois-tu pas qu'elle est re* connaissante à Georges de l'aimer comme un fils en dépit des liens qui se sont brisés? Va, monamie, ne luttons pas contre notre cœur, lorsque les sentiments qu'il nous inspire n'ont rien que d'honnête et de légitime ; ne nous imposons pas des devoirs qui ne profitent à personne et qui finissent quelquefois par nous rendre étrangers à l'humanité. Ce que je désire, notre réunion avec Georges et sa femme, peut-être au fond le désires-tu toi-même sans bien t'en rendre compte. Je ne dis pas que cette réunion ne réveillerait pas d'abord en toi des idées cruelles, mais aussi /combien d'idées consolantes ! C'est un pas de plus à faire dans la voie où tu es entrée pour moi. Nous ne serions plus isolés comme nous le sommes, nous nous rattacherions & une famille de notre choix, et, si la mort frappait Vufl de nous , ce serait pour lui une douceur de penser qu'il laisse l'autre entre les bras d'amis si chers.
— Tais-toi, tais-toi, s'écria Mme Gonthard d'un air égaré, tu ne me persuaderas pas ; jamais je ne leur donnerai l'appartement de ma fille. »
Et elle se leva et fit quelques pas vers la porte ; M. Gonthard se leva aussi et la retint.
« Adèle, lui dit-il d'un ton de tendre reproche,
274 PRRDUE ET RETROUVES.
ne me quitte pais ainsi. Que t'ai-je fait? Je ne blAme pas la résolution que tu viens de prendre, je ne tenais à mon projet qu'autant qu*il aurait pu t'ètre agréable ; du moment que la chose fest pénible à €e point, je n*insiste plus. Je crois même que j'ai embrassé un peu trop vite l'idée d'Annette , que j'ai agi un peu en enfant comme elle. Il est plus sage de demeurer chacun chez soi. La vie en commun a mille écueils qu'on ne connaît que quand on les touche» et nous aurions peut-^ètre été brouillés avec eux au bout de six mois, que sais-jet obli* gés de nous séparer. Je dirai à Annette que nous avons ftdt un rêve, et j'engagerai son mari à ache^ ter la maison de M. Pastoureau ; je l'achèterai an besoin moi-même pour la leur louer : cela vaut mieux de toute manière. LÀ-^essus, mon enfant i prends mon bras, montons dans ta diambre, et al* Ions foire i comme tous les soirs, notre cent de pi* queti ft
Elle prit le bras qu'il lui offrait : il lui serra la main et déposa un baiser sur son front pile, puis ils montèrent en silence. La table de jeu était pré^ parée, un joli feu flambait dans la dieminée^ M. Gonthard battit les cartes; mais Mme Gonthard n'était point à ce qu'elle faisait, et, contre son ha«^ bitude et quoiqu'elle eût de fort beaux jeul, ce fut elle qui perdit ce soir-là;
Lorsque son mari la quitta^ elle n'eut pas Tait de
DfitiDUE ET KETROUVÉE. 275
s'en apercevoir et resta assise à la même place, plongée dans ses pensées. Un quart d'heure se passa ainsi ; puis tout à coup elle se leva et se promena à grands pas par la chambre comme une personne qui est sous l'empire d'une irrésolution cruelle et qui ne peut se fixer à rien. Enfin elle sonna. La femme de chambre entra apportant la Teiiteusc; Mme Gonthard lui dit de la déshabiller, et, contre son ordinaii^, elle n'ajoula point une parole et ne répondit môme pas à celles que lui adressa cette femme. Dès qu'elle fut prête pour kinuit, elle la pria d'emporter la lampe et de la laisser seule.
Alors elle s'agenouilla au pied de son lit comme elle le faisait chaque soir depuis son enfance, et, croisant les mains avec ferveur, elle éleva son âme à Dieu. Sa prière fut longue. Elle se tenait immobile, et ses lèvres remuaient à peine ; mais bientôt on entendit quelques mots inarticulés^ puis des sanglols. Voici à peu près ce que la mère inconsolable, ce que la créature éprouvée dans sa plus chère afTection disait à son créateur :
« Mon Dieii^ je vous remercie de toutes vos bontés. Vous m'aviez donné pour mari le meilleur des hommes et pour iille un ange du ciel où vous habilez : c'était trop de bonheur pour une pauvre mortelle. Vous avez rappelé à vous ma Félicic et vous m'avez laissée dans l'affliction. Je ne me plains pas, 5 tnon Dieu ! c'était trop de bonheur, je le répète.
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Mais en quoi le compagnon de ma vie, celui qui depuis plus de trente ans ne m'a pas causé une minute de peine» celui qui vous ressemble, ô mon Dieu, par bouté, en quoi mon Félix a-t-il mérité d'être ainsi privé de sa fille, de l'unique joie, de Tunique soutien, de l'unique consolation de sa vieillesse? »
Les sanglots redoublèrent. Elle se coucha, et le sommeil ne yint pas, et le lit fut mouillé de larmes.
Tombez, larmes saintes! Soulagez, en tombant, ce pauvre cœur oppressé. Gomme la pluie féconde la terre, ces larmes-là fécondent Tàme et y font édore et mûrir les plus généreuses résolutions.
Le lendemain matin, vers neuf heures, l'air était presque tiède, un soleil blanc perçant l'enveloppe èrumeuse éclatait sur les feuilles jaunies et réjouissait le parc; M. Gonthard, qui avait repris le chapeau de paille, était occupé à cueillir des roses , lorsque sa femme, débouchant d'une allée, se présenta tout à coup devant lui.
« Bonjour, ma bonne, lui dit-il. Tu as bien fait de descendre ; l'air est doux comme au printemps et il te fera du bien.
— C'est pour moi ce charmant bouquet que tu cueilles là?
— C'est pour toi si tu veux.
— Ce qui signifie que dans ta pensée il avait
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une autre destination. Va, continue, je ne suis pas jalouse.
—Tiens, fit-il en cueillant avec empressement une superbe rose à peine entr'ouverte , tiens, voilà ce que j*ai de plus beau en ce moment. >
Elle prit la fleur, Tadmira et l'attacha à son corsage.
< Comment as-tu dormi ? reprit-il.
— Pas trop mal , quoique j'aie été un peu agitée. Mais viens , asseyons-nous sur ce banc ; il faut que je te parle. »
Ils s'assirent, protégés encore par un reste d'ombrage et les pieds au soleil. Ils voyaient à travers les branches dépouillées la façade de leur hôtel et, à quelques pas d'eux, leur jolie cascade qui épanchait ses eaux et chantait avant de se perdre dans le gazon.
.« Tu m'as fait hier, mon bon Félix, dit Mme Gonthard, une proposition que j'ai trop vivement repoussée ; je n'ai écouté que le premier mouvement. Je devais bien savoir pourtant que je gagne toujours quelque chose à suivre tes bonnes inspirations, à me laisser diriger par toi. J'aime Georges autant que tu peux Taimer. Si je suis quelquefois sourdement irritée contre lui, c'est que je n'ai pu encore me déshabituer de l'idée qu'il devait être et rester tout à nous. Quant à Annette, je crois que le vivrais facilement avec elle, dans la même mai-
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son do moins; mais lui donner rappartoment de Félicic est un cfTort qui serait au-dessus de mon cwroge. Il me semble que ce serait une profanation. Pardonne, j'ai tort de dire cela» puisque tu ne penses pas de même» et» d'ailleurs, tout peut s'arranger. Gomme je me désespérais celle nuit de ne pouvoir faire ce que lu désires, pauvre exceK lent homme ! le bon Dieu m'a envoyé une idée qui me permet de te contenter sans me départir pour cela de certains scrupules respectables après tout. Que Georges revienne habiter ici, que sa jeune femme t'égaye par son esprit et sa vivacilé, qu'ils soient tes enfants, si ton cœur est capable d'une telle illusion ; je ne te le reproche pas, au contraire, je voudrais.... je crois qu'avec le temps je trouverai moi-même quelque consolation dans leur société. Ne larde pas, va les prévenir : nous leur donnerons notre appartement, et nous garderons pour nous l'appartement de Félicie. »
M. Gonthard versait des larmes. Il regarda au* tour de lui pour s'assurer qu'ils étaient bien seuls, qu'aucun œil humain n'était fixé sur eux, puis il serra sa femme entre ses bras : il savait qu'on ne pardonne qu'à la jeunesse les élans d'affection et de reconnaissance, et il voulait n'être vu que do Dieu.
« Je te remercié, dit-il enfin, je te remercie du fond du cœur, ta délicatesse de femme a trouvé un expédient auquel je n'aurais jamais songé, et c'est
pour toi surtout que je m'en réjouis. Cette solitude t'était encore plus mauvaise qii'àmoi; lu aurais fini par tomber dans quelque noire tristesse. Je ne me dissimule pas les difficultés d'exécution qu'offre mon projet, mon rêve, si tu veux. Je suis sûr de Georges, je sais qu'avec lui nous nous entendrons toujours à merveille : mais nous entendrons -nous de même avec Annette? Nous aurons peut-être besoin d'indulgence, mon amie, tu ne trouveras peutêtre pas dans Annette cette égalité de ' caractère , cette inaltérable douceur qui nous charmaient en notre Félicie; mais nous serons entourés d'êtres que nous aimerons, qui auront mille raisons pour nous aimer, et quelque chose me dit que nous compterons encore de beaux jours sur la terre.
— C'est déjà du bonheur pour moi que de te voir Iieureux, mon excellent Félix. Mais Georges n'est pas encore sorti peut-être, va vite leur annoncer que nous sommes d'accord et que tout sera fait suivant leurs vœux. Eh bien ! tu ne prends pas tes roses?
— Oh! je ne lui en porterai pas aujourd'hui ; elle n'aura pas , pour sûr , le loisir de s'en occuper. Garde-les. »
Et il embrassa de nouveau sa femme, et il partit d'un pied léger pour aller dire à Georges et à Annette qu'ils seraient désormais ses enfants.