‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 4 sur 39 · LA LETTRE ET LA KÂPONSE · texte numérisé non relu

LA LETTRE ET LA KÂPONSE

Le lieutenant Hector Trumeau voyant tiue son compagnon, après avoir choisi deux cigares, se retirait avec une sorte d'empressement, lui souhaita militairemept le bonsoir, et s'installa sur l'unique chaise qu'il y avait dans le magasin. Quelque plaisir qu'il goûte dans la conversation d'une belle brune qui distribue à ses chalands sa marchandise et ses œillades, nous aimons encore mieux aller rejoindre le petit Bussière, comme on l'appelle au régiment, dans la chambre où nous l'avons trouvé tantôt, et où il est en train d'allumer sa lampe, car Louis de Bussière est un véritable soldat français, c'est-à-dire qu'au besoin il ferait lui-même sa cuisine. Si nous voulons avoir des nouvelles de son ami , nous retournerons vers les onze heures auprès de la marchande de tabac, au moment où elle fermera le magasin, moment critique et impatiemment attendu par le lieutenant, qui se propose de lui offrir son bras pour la

reconduire chez elle. La séduisante marchande a une chambre en ville.

Une fois sa lampe allumëei Louis la posa sur une sorte de guéridon, et, tirant de sa poche la lettre que nous l'avons vu accueillir assez mal , il la déplia lentement et se mit à la relire avec cette indulgence qu'on montre après dîner pour beaucoup de choses, lorsqu'on a un bon estomac. Ce n'est pas que nous voulions donner à entendre que notre héros, partage certaines opinions inconvenantes qui se trouvent exprimées dans cette lettre ; nous voulons dire simplement qu'il les avait jugées d'abord impertinentes et qu'elles lui semblèrent ensuite plus dignes de pitié que de colère. Je suis convaincu que la plupart de mes lecteurs seront de son avis y mais il n'en sera pas de même de mes lectrices : elles s'accorderont pour reconnaître que cette lettre est aussi condamnable dans le fond que dans la forme , et elles prendront une bien mauvaise idée de celui qui l'a écrite. Je n'ose les en blâmer, je me borne à leur rappeler qu'elle n'était point faite pour être lue par des dames» ni surtout pour être imprimée.

Quoi qu'il en soit, la voici.

a Limoges , 3 octobre 1858.

« Mon cher Louis,

« Depuis que tu nous as quittés, j'ai recommencé à m*ennuyer régulièrement chaque jour, ma vie a repris sa déplorable monotonie. Je me lève le plus tard possible, je fume en me levant, si je n'ai pas déjà iiimé au lit; je déjeune trop bien, je digère en refumant, je m'habille et je vais au cercle. Là, j'ai l'inappréciable avantage de rencontrer le petit Trublet qui me raconte

Umtes les histoires scandaleoses de la ville et des fauboiii|;Sy et cet animal de Ghobert qui me débite toutes les briboles des journaux en les assaisonnant de commentaires de sa façon. Je crois avoir découvert la source de sa fureur de communisme : il ne peut s'habituer à l'idée que je possède en propre vingt-cinq mille livres de rente, il voudrait partager avec moi. Le petit Trublet le voudrait bien aussi. Sa maman lui dispense fort parcimonieusement l'argent de ses menus plaisirs, et il n'ose, quoique nous le lui ayons conseillé, demander on supi^ément pour la petite chanteuse qu'il entretient à fort irâs prix. C'est la Dugason de notre théâtre : elle est affreusement jaune au grand jour; mais, le soir, à la lumière du gaz, elle ne manque pas d'une certaine fraieheur. Je m'amuse, lorsque nous sommes seuls, à inquiéter le petitTrublet,enlui disant, par exemple, que le général qui commande le département a jeté les yeux sur son infante. Il faut voir alors ses terreurs! Il a toujours, du reste, les yeux fixés sur l'avenir : il ne craint que les rivaux qu'il aura, il ne se doate pas de ceux qu'il a. Je soupçonne véhémentement Ghobert de trahir l'amitié. Ce féroce partageux contribue aussi à mes plaisirs, lorsque, par hasard, au cercle, quelque riche commerçant, porcelainier ou autre, se prend de bec avec lui à propos de la poUtique. Le commerçant est, de sa nature, conservateur; Ghobert est l'ennemi^né de la conservation. Il lui plairait fort que la France changeât de gouvernement tous les quinze jours. Si la querelle devient trop vive, c'est-à-dire si on crie trop fort, je m'esquive pour aller faire une partie de billard ou pour rendre quelques visites. Avec tout cela le temps passe, arrivent quatre heures. G^est alors que, pour peu que le del le permette, je m'en vais , selon mon habitude, soit seuil floit avec le premier mortel qui me tombe

sous la main^ faire trois ou quatre fois le tour du Champ de Juillet, exercice salutaire et modéré qui suffit pour me maintenir dans ce florissant état de santé qui fait toujours l'objet de ton admiration.

c Tu n'ignores pas que pour me rendre à cette promenade j'ai la manie de passer par certains endroits, de prendre certaines rues qui n'y mènent pas précisément en ligne droite. Tu m'en as fait plusieurs fois l'observation, et tu t'es écrié avec impatience : « Pourquoi « diable me fais-tu passer par ici ?» Je souriais, je te payais de quelques raisons vagues, je n'osais te donner en pleine rue des explications qui avaient besoin de mystère. Dans les derniers jours que tu as perdus à LÛnoges^ ta mère t'a accaparé, il n'y a pas eu moyen d'avoir avec toi le moindre bout de conversation intime» je n'ai donc pu satisfaire de vive voix ta légitime curiosité. Mais aujourd'hui qu'il tombe une pluie battante et que je suis cloué au logis, je vais confier au papier certains détails qui éclairciront tout à fait ce point et qui jetteront en même temps de vives clartés sur un côté de mon existence resté obscur jusqu'ici pour toi et pour chacun.

« Quoique je ne sois plus tout à fait un jeune homme, je puis dire sans fatuité que j'ai toujours un air de jeunesse, et qu'on ne croit pas, à me voir, que j 'ai beaucoup plus de trente ans. Je suis grand, bien bâti, je n'ai pas trop d'embonpoint, ma santé est excellente. Mon père m'a engendré lorsqu'il avait soixante ans sonnés, et j'ai ouï dire que mon grand-père s'était marié en troisièmes noces à soixante-quinze ans, et qu'il avait eu des enfants. Nous sommes ime famille de chênes. Tu es trop raisonnable pour me contester certains avantages physiques qu'on m'accorde assez généralement. Ajoute à cela que je suis rangé, que j*ai des goûts simples, que je n'ai

point de qaene de parents et que je ne dépense gaère, au m et au su de tout le monde, que la moitié de mes revenus. Tu pourras ajouter aussi que j ai une assez bonne opinion de moi-même ; mais ce préambule était nécessaire pour justifier ou pour pallier du moins l'outrecuidance de ce qui va suivre. Il y a dans la bonne ville de Limoges vingt-quatre jeunes personnes qui ont pensé ou qui pensent encore à m'épouser. Je ne parle que de celles que je connais : je ne doute pas qu'il n'y en ait d'autres qui aient fait en secret le même rêve; mais pour les vingt-quatre, j'en réponds, elles m'ont donné des preuves irrécusables de l'ardeur de leurs désirs. Les unes m'ont fait sonder adroitement par un frère ou par un ami, les autres m'ont sondé elles-mêmes; celleci s'est mise à rougir régulièrement chaque fois qu'elle me voyait, celle-là à parler de moi à tout le monde avec un enthonsiasme qui me revenait aux oreilles ; telle autre enfin, que je pourrais citer, m'a fait dans un bal, à quatre pas de sa maman, une déclaration en forme. • Diable I diable ! me suis-je dit alors, Alfred, mon ami, « tu ne te doutais pas de ta valeur. Tu songeais à te « marier un jour, à faire une fin, comme on dit : tu n'en « as pas le droit, le choix auquel tu t'arrêterais ferait c trop de malheureuses. » Puis, je dois l'avouer, je de« venais de plus en. plus sensible à ces hommages, à mesnre qu'ils se multipliaient ; il est doux d'être aimé d'une femme, mais il est encore bien plus doux d'être aimé de nngt-quatre. Il est vrai que le nombre n'en fut pas d'abord si considérable ; mais j'en comptais à peine dix que je compris toute la douceur de ma situation et que je résolus de ne rien négliger pour la prolonger et même pour l'améliorer.- J'avais plu sans effort : que fût-ce qnand je cherchai à plaire? Je répandis le bruit que je me trouvais assez riche, que je ne songeais pas à aug- 368 2

menter ma fortune par un mariage, mais que j'épouserais avec joie une jeune personne sans dot qui aurait toutes les qualités voulues, sans faire fi cependant de la dot, si elle se rencontrait avec lesdites qualités. Il ne fallait décourager personne. Alors ce ne fut plus seule- .ment de Famour, ce fut de la passion, de l'idolâtrie que j'inspirai. Les parents s'en mêlèrent, je fus accablé d'invitations à diner en ville. £t comme on me soigna, quels petits plats friands on me servit, de quels vins délicieux on me fit goûter ! Quelques-unes de mes adoratrices, il est vrai, se marièrent.... de désespoir. Mais, bah! qu'importe! pour une que je perdais, j'en retrouvais deux, et, en ayant l'air adroitement de pencher tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, je suis parvenu à maintenir l'équilibre et à garder mon cœur intact au milieu de tous ces feux croisés.

« Or — et j'arrive ainsi, après ce long préambule, à l'explication que je t'ai promise — or, si je prends un chemin bizarre pour me rendre tous les jours au Champ de Juillet, si je passe par certaines rues que je pourrais à la rigueur me dispenser de traverser, c'est que dans ces rues habitent quelques-unes de mes préférées fictives et que j'entretiens ainsi leurs espérances sans me compromettre. Tu vas m'objecter qu'il n'est pas sûr qu'elles me voient passer. Erreur! Elles savent mon heure ordinaire ; il n'y a pas de danger qu'elles ne soient pas toutes à l'affût derrière lin rideau ou une jalousie. Pauvres petites! Comme leur cœur bat ! Comme elles se disent chacune : « C'est pour moi qu'il passe par ici ; « c'est moi qu'il aime, c'est moi qu'il finira par épouser, « et j'aurai ses trente mille livres de rente 1 » Car on m'en croit trente, on m'en croit même davantage : la fortune d'un célibataire qui fait des économies n'a point de limites dans l'imagination des femmes.

c Ta trouyeras peut-être qu'il est étonnant qu'à semblable jeu mon cœur ne se soit pas pris. Je ne suis pas très-inflammable; cela tient probablement à la saison avancée dans laquelle était mon père lorsqu'il a jugé à propos de me donner la vie. Sans doute, j'ai eu quel- ^efois comme des velléités de faiblesse, j'ai fait aussi mon rêve de bonheur, j'ai choisi, pour un quart d'heurOi celle dont j'âbrais touIu faire ma compagne étemelle : je suis de la pâte dont sont les hommes, et je ne me pique pas d'être à l'abri 4es tentations ; mais la plus forte de ces tentations n'a jamais tenu contre deux heures de réflexion, et, si haut que m'eût emporté mon rè?e, après avoir fumé un cigare ou deux en lisant une page de Voltaire ou de lord Byron, je me retrouvais à terre et ferme sur mes deux pieds.

« n y a, par exemple, une Céline Voland que tu connais aussi bien, sinon mieux que moi, avec laquelle tu as été élevé, pour ainsi dire : eh bien, cette blonde Gé^ Une, malgré ou peut-être à cause de son précoce embonpoint, grftce à sa fraîcheur, à ses yeux bleu faïence^ kses traits d'agneau, avait fait sur moi une impression. . . . Je crus presque que c'était de l'amour. Note bien qu'il j a au moins dix ans de cela ; Mlle Céline, dans tout l'orgueil de ses vingt ans , ne pensait guère qu'elle parviendrait à cet âge terrible où les demoiselles ne savent plus à quel saint se vouer. Elle ne faisait, en outre, aucone attention à. moi; M. Voland ne m'invitait à venir chez lui qu'en souvenir de mon père dont il avait été l'ami, et Mme Voland se bornait à me recevoir de son mieux et sans aucune espèce d'arrière-pensée. Je me disais : « Voilà des gens qui ne songent point à moi

< et qui peut-être me conviendraient mieux que d'au-

< très ; leur fille n'est pas riche, elle n'est pas belle, elle t n'est pas, non pins, un prodige d'esprit, mais, telle

c qu'elle est enfiD^ je l'épouserais plus volontiers qu'une « autre. > Pourquoi cette indifférence charmante qu'on me témoignait a-t-elle cessé trop vite? Un jour je m'aperçus que les politesses de M. Yoland commençaient à devenir intéressées, que sa femme était en train de con* cevoir pour moi une affection par trop maternelle et que Mlle Céline avait l'air d'attendre un aveu que je tfirdais un peu à lui faire. Quant à moi, supposé encore que j'en fusse épris, je n'avais aucun motif pour me presser; je ne voyais voltiger autour d'elle aucun soupirant qui pût me porter ombrage, je ne voyais poindre à l'horizon aucune espèce de rival. Bref, les choses allèrent si loin que je fus obligé de m'absenter subitement, de faire une fugue vers la capitale. Â mon retour ou me laissa tranquille, et M. et Mme Yoland ne firent plus la moindre allusion à l'espoir téméraire dont ils s'étaient trop tut bercés. Mais Mlle Céline fut moins raisonnable. Puisque je suis en veine de franchise, je t'avouerai que j'eus la perfide malice d'encourager ses désirs secrets et qu'elle ne mordit que trop à l'hameçon. Je crois bien qu'à l'heure qu'il est sa passion est devenue de la rage. Et voilà comment Mlle Céline Yoland est et restera probablement très-longtemps encore au nombre de mes vingt-quatre.

c Mais je m'aperçois trop tard que cette lettre a pris des proportions inusitées et qu'il ne va plus me rester de place pour consigner un détail intéressant pour toi. J'ai rencontré hier dans une maison Mlle Lucie D...« avec sa mère. La belle enfant croit tous les jours en grâce et en taille; j'ai peur même qu'elle ne devienne trop grande pour t'épouser. J'ai parlé indirectement de l'armée française, ce qui l'a déterminée à rougir, et j'ai dû me rejeter aussitôt sur la magistrature et raconter à ces dames un mignon scandale qui fait assez de bruit

ici. Mais à peine av&is-je réussi à piquer Tattention fémimue y que Mme R.... est survenue aussi, avec sa fille. Elles ont toutes des filles ! Celle-ci ne grandit pas, par exemple, mais en revanche elle engraisse à vue d'œil. Elle ressemble à une jolie boule rose, elle te viendrait, telle qu'elle est, à peu près à Tépaule, et elle sera plus riche un jour que Mlle Lucie. Je te le répète, je crains que cette dernière ne tourne un peu trop à la perche.

« Et maintenant, adieu. Il y a près de huit jours que cette lettre est commencée, je veux qu'elle parte ce soir. Je n'ai pas besoin de te recommander d'être dis* cret. Il serait même bon peut-être de livrer aux flammes ce monument de ma fatuité limousine. Mais brûle ou ne brûle pas, je n'en suis et n'en serai pas moins pour la vie

« Ton ami dévoué,

« Alfred Dumarsa;s. >

« P. S. Ne pourrais-tu dans ta prochaine lettre me régaler de quelque jolie histoire de garnison? Gomment sont les Lorien taises? Tes lettres sont par trop pudiques et ne ine donnent aucune idée de la noble profes- ^on que tu exerces. »

Nous devons dire à la gloire de Louis de Bussière qu'il ae put réprimer un mouvement d'indignation à l'idée que la croissance de Mlle Lucie porterait quelque attente aux sentiments qu'il avait pour elle. Ce fut même le passage de la lettre de son ami qui le choqua le plus à cette seconde lecture. Il se piquait de fidélité quand même et ne se serait pas cru moins déshonoré en trahissant son amour qu'en désertant son drapeau. C'était use âme chevaleresque dans toute la force du terme, iffle de ces âmes d'acier bien trempé qui sont à la fois

Cidera peut-être.... Veux-tu que je te dise? Il faut que les femmes soient folles pour nous aimer encore, et surtout, mon trop désirable Alfred, et surtout pour nous épouser.

< Des vingt-quatre dont tu te vantes, il n'y en a qu'une que je t'accorde, et elle est certainement celle qui te convient le mieux et que tu devrais choisir sans hésiter plus longtemps : c'est, puisqu'il faut la nommer, Mlle Céline Y.... Tout en laissant percer le goût secret que tu as toujours eu pour elle, tu la vois, ce me semble, avec des yeux qui ne la flattent point. Elle a une physionomie des plus agréables; ce n'est point une beauté sans doute, mais il y a de l'harmonie dans ses traits, je ne sais quoi de doux qui fait rêver à l'AUe* magne; puis elle est bien faite, d'un embonpoint à souhait, enfin c'est une charmante personne et qui ast plus digne de toi que tu n'es digne d'elle. Elle a été parfaitement élevée, son père et sa mère sont les plus braves gens du monde ; à défaut de fortune elle t'apporterait en dot l'économie que tu semblés estimer si fort. Elle a trente ans, j'en conviens; c'est une vieille fille, d'accord; mais, si tu voulais, elle serait bien vite une jeune femme, et dans dix ans tu aurais l'air d'être son père. Oui, son père 1 Tu es, mon cher vieux, à l'extrême frontière de tes beaux jours; il faut que tute~ dépêches, si tu veux encore faire illusion le soir de ton mariage. Mlle Céline t'a.... distingué, je ne puis te contester cela ; elle avait pour toi un tendre penchant qui est peut-être devenu de l'amour, grâce aux encouragements que tu avoues toi-même lui avoir donnés. Toutefois je n'aurais besoin pour l'en guérir que de lui montrer cette lettre qui est là sur ma table. Epouse-la, pendant qu'il en est temps encore. AIlops, Alfred, un bon mouvement. Tu vaux mieux au fond que ne le fait

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supposer ton style désenchanté. Borne le conrs de tes galanteries innocentes, cesse de faire battre le cœar de DOS jeunes I^imonsines^ fixe*toi, papillon léger I Plaisanterie à part, je te jure que Céline est la femme qu'il te faut, et que, pour mon compte, et à cause de l'étroite amitié qui a longtemps lié sa famille h la mienne, je serais ravi de Toir une union qui assurerait yotre bonhenr à tous deux.

« Quant à mon bonheur propre,- je te prie, mon cher Alfred, de t'en préoccuper un peu moins et de m'épargner des avertissements qui ne changeront rien à mes sentiments. Que ma petite Lucie grandisse tant qu'elle voudra, qu'elle enlaidisse, si elle peut, au lieu de croître tous les jours en beauté : je l'épouserai, quand le temps sera venu, fût-elle grande comme notre tambour major et laide comme la moins jolie des vingt-^juatre. Je ne te ressemble pas, vois-tu ; je suis constant de ma nature, et je ne goûterais aucun plaisir à voler de cœur en cœur sans me tizer jamais. Loin de me délecter à faire le désespoir de vingt-quatre jeunes personnes, je préférerais, si cela était possible, les épouser toutes les unes après les autres, et j'ai regretté sincèrement de n'avoir qu'un cœur à offrir toutes les fois que je me suis aperçu qu'une autre que ma Lucie désirait que je lui offrisse *le mien.

« Mais voUà assez de morale et de réflexions comme cela. Je te dirai, en fait de nouvelles, qu'il est onze heures du soir, et que mon camarade Trumeau n'est pas encore rentré. Je le soupçonne d'être en bonne fortune avec une marchande de tabac. Il avait d'abord produit sur elle un effet assez désagréable; mais il ne 86 laisse pas aisément rebuter, et il supplée à ce qui lui manque en agréments physiques par renlétement ou par la per8évérance,comme tu voudras. C'est un garçon

qui est curieux dans son genre : il est surpris comme toi quand une femme ne Tadore pas, mais il ne se contenterait pas comme toi de vingt-quatre passions platoniques.

c Lànlessus, mon bon , je te souhaite le bonsoir, et j'irai me coucher dès que j'aurai ferme cette lettre. « Ton jeune et vieil ami, « Louis de Bussière. »

H nous faut maintenant quitter notre bon et joyeux lieutenant, à moins que je ne vous fasse assistera son coucher, ce qui déplairait sans doute à la plupart de mes lectrices. S'il s'agissait d'une jeune fille, je ne vous épargnerais pas les détails : les fenmies ont le privilège de tout faire avec grftce , et je ne sais pas de spectacle plus charmant qu'une enfant de seize ans qui met sa cornette de nuit devant son miroir. Notre lieutenant ne met rien du tout , pas même un foulard. Il est si prompt, du reste, et si adroit dans tous ses mouvements, qu'il a déjà éteint sa lampe. Je dois dire, toutefois, qu'avant de l'éteindre il a encore regardé pendant deux secondes le médaillon qu'il porte au cou, et qu'à peine dans son lit il le reprend pour l'appuyer contre son cœur, n est probable qu'il ne tardera point à fermer les yeux, et je suppose que l'image de sa chère Lucie' le récompensera de sa fidélité inébranlable par des apparitions souvent répétées. Nous allons donc le laisser dormir. Néanmoins, quelque pressé qae je sois de terminer ce chapitre , je ne puis déposer la plume, ami lecteur, avant de me réjouir avec vous d'être tombé sur un héros tout exceptionnel et tel qu'il y en a peu dans notre armée, qui possède, il est vrai, bon nombre de braves et fidèles officiers, mais beaucoup plus de braves que de fidèles.

MADEMOISELLE CELINE VOLAND.

J'en demande pardon an lecteur, nons ne pouvons rester à Lorient ; il faut absolument, pour continuer notre histoire , que nous nous transportions en pensée dans une autre ville, dans la bonne ville de Limoges où coule la Vienne au flot limpide. Cette ville n'est pas belle , j'en conviens; elle se compose d'une foule de petites rues étroites et mal pavées qui n'ont rien d'attrayant ni de pittoresque ; mais en revanche les environs .sont charmants , les bords de la Vienne et de la Briance offrent à chaque pas des sites ravissants que je compte vous décrire en détail. Par malheur, la saison est bien avancée, lesarbres sont tristes etnus, un brouillard épais règne au loin sur la campagne. Patience ! Dans quelques mois, les bourgeons perceront Técorce rugueuse, le soleil dardera ses doux rayons, la campagne reprendra sa robe printanière, et les belles eaux transparentes réfléchiront un ciel joyeux. Mais qu.elques mois, direzvous, c'est bien longl Que voulez-vous, ma chère lectrice, je suis moi-même l'esclave du récit que j'entreprends, jeme laisse entraîner et vous entrsdne àma suite dans des endroits où ni vous ni moi ne ferions, k coup sûr, élection de domicile. Tout* ce que je puis vous pro-

mettre, c'est de faire en sorte de vous déranger le moins souvent possible , de vous épargner de trop brusques déplacements, et puisque nous voici à Limoges, nous y resterons quelque temps ; à moins que les prouesses de nos deux lieutenants ne nous appellent sur les phamps de bataille de l'Italie , car encore une fois je ne puis répondre de rien.

De la campagne le brouillard s'étend sur la ville , on ne voit plus à deux pas devant soi, je ne puis même lire le nom de la rue où nous sommes , rue qui descend en pente rapide, mais qui est plus large toutefois que toutes les affreuses ruelles que nous venons de traverser. Supposez que je suis un somnambule des plus lucides, laissez*- vous diriger par moi , nous nous moquerons du brouillard. J entends une cloche, nous ne sommes pan loin de l'église de l'évêcbé , une des belles pages de ce poëme religieux que le moyen âge a composé avec la pierre. Mais les monuments , pour être admirés , ont besoin de soleil. Descendons encore et entrons dans cette maison qui est là sur notre droite, et dont la famille Yoland occupe le premier étage. Qu'est-ce que la famille Yoland? Ne vous souvient^il pas de ce qu'en ont dit dans leurs lettres Louis de Bussière et Alfred Du-» marsais? £n ce moment Mlle Céline Yoland est occupée à broder debout près d'une des fenêtres du salon, sans doute pour mieux y voir, pendant que sa mère travaille assise près d'une petite table à quelques pas plus loin.

Mlle Yoland est d'une taille moyenne, mais d'un em« bonpoint qui dépasse la mesure voulue, même pour une demoiselle de trente ans. Sa robe noire, montante et serrée, emprisonne en vain des formes que la captivité ob on les tient fait remarquer encore davantage. Elle a des joues rondes et colorées, un beau teint , des

yeux bleus, an nez bourbonien qni est un peu fort, une bouche très-fraîche garnie de dents superbes, et, pour couronner tout cela, une véritable forêt de che* veux blonds qui descendent en deux boucles épaisses de chaque côté du visage et qui, tordus, roulés derrière la tête, loi font un diadème qu'une reine envierait. Je n'aurais pas besoin de dire qu'elle a un triple menton; mais^ comme en même temps son cou est assez long et bien attaché, ce triple menton n'est pas sans grftce. Ses mains sont petites et délicates ; elles sont rouges mal* heureusement, malgré le soin qu'elle en prend, et le dessus en est si gras que les quatre mignonnes fossettes y forment des points presque noirs. Telle qu elle est enfin, Mlle Voland peut être rangée dans, la vaste caté« goriedes femmes agréables.

Sa mère est une petite femme , assez replète aussi, mais brune et dont les traits n'ont aucun rapport avec ceux de Mlle Céline. Elle aurait une physionomie tout à fait placide , si je ne sais quoi d'embarrassé et de craintif ne s'y peignait toutes les fois qu'elle regarde sa fille. Elle est vêtue comme celle-ci d'une robe noire, non pas qu'elles soient en deuil, car j'ai oublié de vous dire que la jeune personne porte autour du cou, sous son col blanc, un ruban couleur cerise; mais Mme Voland, comme beaucoup de femmes peu aisées, trouve que les vêtements noirs sont les plus distingués el les plus économiques.

Le salon ob se tiennent ces dames n'est remarquable que par son extrême propreté. Ce ne sont point des Limousines : ce soin, cet ordre parfait viennent du Nord. M. Voland, en effet , est de Cambrai, et sa femme de Lille, où Mlle Céline est née ainsi que son frère qui est aujourd'hui procureur impérial dans une ville du Midi. La famille Voland habite Limoges depuis quinze ans.

M. Yoland le père y a été appelé par son administration : il est employé dans les contribations indirectes, et il ne lui faut plus qu'un an pour obtenir sa* retraite. Le mobilier du salon répond donc k la modeste position du chef de la famille , quoique la prétention au luxe se trahisse dans certains meubles et dans certains détails d'arrangement. Par exemple, si la pendule à colonnes dorées qui orne la cheminée laisse deviner une ocigine déjà ancienne, deux jolis vases en porcelaine de forme nouvelle s'étalent orgueilleusement de chaque côté, garnis de fleurs en papier qui sont Touvrage tout récent de Mlle Céline. Si le meuble de velours jaune rayé et dont le bois n'est que du merisier nous reporte à des temps qui sont loin de nous , deux beaux fauteuils en tapisserie, ouvrage aussi de Mlle Céline, attirent l'œil par l'éclat des couleurs et par la perfection du travail. La petite table près de laquelle Mme Yoland raccommode des bas pour son mari est, comme le reste, en merisier et date de l'année de son mariage; mais un peu plus loin , devant le canapé , est un superbe guéridon en laque qui fait l'admiration et l'orgueil de Mme Yoland. C'est un cadeau que lui a fait jadis son fils. Elle a dit longtemps, la pauvre mère, à ses amies et connaissances qu'eUe le donnerait à sa* fille , lorsque celle-ci se marierait.... Hélas 1 il y a près de deux ans qu'elle ne le dit plus, qu'elle n'ose plus le dire.

Quelques privilégiés seulement ont leur entrée dans ce salon qui recèle toute Thumble splendeur de la famille. Ces dames reçoivent de temps en temps des visites, elles ont même quelques bonnes connaissances. Si M. Yoland avait voulu, elles auraient été admises dans la meilleure société de la ville, on les aurait invi* tées chez le préfet et chez le général , car, si modeste que soit la place qu'il remplit, M. Yoland s'est tou*

jonrs montre an-dessus de sa position par l'élévation du caractère et par la distinction de l'esprit, et la province, tout envieuse et toute niveleuse qu'elle est , sait encore apprécier ces qualités, surtout chez les hommes qui sont étrangers au pays. Mais M. Yoland avait déclaré, en arrivant à LimogQS , que sa fortune ne lui permettait pas d'aller dans le monde, que ses goûts ne Fy portaient pas non plus, et toutes les avances qu'on lui avait faites avaient été impitoyablement repoussées. Mlle Céline, alors dans tout l'éclat de ses dix-huit ans , s'en était plainte en secret à sa mère. De petites bouderies intimes en étaient résultées; la mère et la fille avaient commencé à passer des journées entières sans se parler, et celle-ci , lorsqu'elle rompait enfin le silence, prenait un ton qui n'était rien moins que respectueux. Mme Yo* land, par indulgence ou par faiblesse, n'en avait rien dit à son mari, de façon que la jeune personne, encouragée par l'impunité et aigrie de plus en plus par la privation des plaisirs qu'oi^ ne pouvait raisonnablement hii accorder, en était venue à parler presque toujours à sa mère, lorsqu'elles étaient seules, avec un air de supériorité et de dédain qui aurait choqué tout le monde. Devant son père elle se contenait; elle savait qu'il n'entendait pas raillerie sur le respect filial. Mais M. Yoland passant presque toute la journée hors de chez loi, dans son bureau, sa fille avait tout le temps de se dédommager de la contrainte que lui imposait sa présence, et elle s'en dédommageait outre mesure, comme nous aurons plus d'une fois l'occasion de le constater.

Mais pendant que je vous donne ces explications, le brouillard s'est encore épaissi , on n'y voit plus du tout, bien qu'il ne soit que trois heures, et Mlle Céline, fatiguée sans doute de lutter avec ses yeux contre l'ob-

scuritë , s'assied et laisse tomber sa broderie sur ses genoux.

« Est-ce que tu n'as vu personne ? lui demande timi* dément sa mère.

— Qui veux- lu qu'on voie par un temps pareil? répond-elle d'une voix aigre-douce.

— Ceux qui passent tous les jours par ici , M. Dumarsaisy par exemple.

— Que m'importe M. Dumarsais? Est-ce que tu crois par hasard que c'est encore pour le voir passer que je m'approche de la croisée? C'est le jour que je cherche 9 et non M. Duirarsais. Qu'il passe, qu'il ne passe pas, je puis jurer que cela m'est bien égal à présent. Je ne dis pas que , dans un temps, quand tu m'avais mis en tête certaines idées, quand j'étais encore d'un Age à m'établir, je ne dis pas que je n'ai pas attendu quelquefois pendant des heures l'instant où je le verrais.... Alors il levait quelquefois la tête, il ne passait pas roide comme il est passé tout à l'heure , ne songeant qu'à se garantir du brouillard , presque en courant. Moi, je croyais qu'il avait, au fond, de l'inclination pour moi, tu le croyais toi-même, tu me le disais. II s'est joué de nous! Il a vu que vous aviez l'idée, mon père et toi, qu'il m'épouserait un jour, et il a trouvé plaisant d'entretenir votre illusion. C'est un honmie que je déteste. Ce n'était pas sans motifs qu'il venait nous voir presque toutes les semaines , qu'il me regardait fixement , qu'il me forçait à baisser les yeux. Rien ne m'ôtera de l'esprit qu'il a cru m'avoir inspiré la plus folle passion. Je le méprise de toute mon âme. C'est un vieil égoïste qui ne pense qu'à lui et qui a'aime trop lui-même pour épouser jamais personne.

— Je t'assure , Céline, que tu as tort de le juger ainsi. C'est un homme quiu'a pas su se décider à temps.

UN£ JâMB£ de moins. 33

voilà tout; mais il n'est pas méchant, et je persiste à croire qu'il a un faible pour toi.

«— U y a dix ans que tu persistes à croire cela!

— Tout vient à point pour qui sait attendre, comme dit ion père. Mme Dupré a rencontré l'autre jour M. Dumarsais chez Mme de Bussière, et il leur a dit que d'ici à un an il aurait fait ^on choix.

— Ce qu'il y a de certain, c'est que ce n*est pas moi qu'il choisira. II a trois fois plus de fortuue qu'il ne lui en faut, mais il n'exigera pas moins qu'on lui apporte une dot et une bonne dot. Les vingt mille francs que vous me donnez le feraient rire. Il épousera Mlle Bourdelot ou cette petite Marie Pinard, à laquelle on donne cent cinquante mille francs, et dont je ne voudrais pas, si j'étais homme , m'apportât-elle un million dans chaque main. C'est la femme qui lui convient. U l'a lorgnée, l'autre soir, au concert, pendant une heure. Oh ! que je voudrais qu'avant qu'il fût marié il se présentât un parti pour moi , n'importe lequel , un monstre de laideur, le dernier des hommes ! Je l'accepterais avec bonheur pour prouver à ce beau monsieur que je n'ai jamais pensé à lui.

— Je t'en prie, Céline, ne t'exalte pas ainsi.

— Tu as raison , je m'exalte ; c'est de la folie, en effet, de penser qu'il puisse se présenter un parti pour moi. Qui me connaît? Où me conduit-on? Qui se douts seulement que j'existe? Autant valait m'en terrer toute vive que de me condamner à Tisolement et aux larmes*

— Ton père va rentrer, il verra que tu as les yeux rouges.

— Qu'est-ce que cela me fait? Il verra son ouvrage. C'est lui qui s'est toujours opposé systématiquement à ce que nous fissions des connaissances, c'est lui qui a toujours refusé les invitatious. Après cela, si tu avais bien

YOitltty il aurait cëdë; mais tu n*as jamais osé lui tenir tête, tu t'es toujours inclinée devant lui sans même tenter la moindre résistance. Ma jeunesse s'est passée à espérer, à attendre. Aujourd'hui je suis la risée de toute la vile, oui, de toute la ville, car on croit que j'aime M. Dumarsais, et il le croit lui-même par suite de toutes les avances que vous lui avez faites.

— Mais c'est toi, au contraire, ma chère amie.... -^ C'est moi , c'est moi qui lui ai fait des avances ?

Ah ! il ne manquait plus que cela pour me désespérer, pour me faire boire mon calice jusqu'à la lie, pour me dégrader à mes propres yeux, pour me forcer à prendre quelque résolution funeste....

— Prends garde, Céline, voilà ton père qui rentre !» Ce cri est sorti du cœur de Mme Yoland; elle a mis

dans ce cri tout l'effroi respectueux que lui inspire le chef de la famille. Sa fille , dominée en ce moment par le même effroi, s'échappe du salon et court s'enfermer dans sa chambre pour se remettre et pour essuyer ses larmes.

On aurait tort de prendre une trop mauvaise idée du caractère de Mlle Céline d'après l'échantillon que nous venons de donner de ses conversations intimes avec sa mère. Nous engageons surtout celles de nos lectrices qui sont en puissance de mari à juger avec indulgence une pauvre fille dont, depuis plus de dix ans, toutes les idées étaient tournées du côté du mariage, et qui voyait sans cesse reculer devant elle le but suprême, objet de tous ses vœux. On ne l'avait point élevée pour le couvent; on lui avait fait pressentir, lorsqu'elle était toute jeune, qu'elle se marierait un jour; j'aurais même de là peine à décider si le désir lui en était d'abord venu naturellement ou si on le lui avait inspiré. Lorsqu'elle avait atteint ses dix^huit ans , sa mère s'était oecupée

de rétablir, son père s'en était occupé aussi ; elle les avait entendns échanger sur ce sujet plus d une confia dence à voix basse. Peu à peu, elle en était venue à ré«fléchir là-dessus plus sérieusement qu'elle n'avait fait^ à se rendre mieux compte des obstacles , à partager la teodiB anxiété de ses parents. Elle avait bientôt deviné quels étaient leurs projets, leurs espérances ; mais tous ces projets avaient échoué, toutes ces espérances s'é* taient trouvées déçues, les jeunes gens auxquels on avait songé pour elle s'étaient mariés ou avaient quitté le pays. C'est alors qu'elle avait été prise de la fièvre du mariage, c'est alors qu'eUe avait jeté un regard d'an* goisse sur l'avenir qui l'attendait si elle ne se mariait pas. Elle aurait voulu, comme nous l'avons dit, que ses parents la menassent dans le monde, qu'ils donnassent eux-mêmes des soirées , qu'on fit quelques frais pour elle ; sa cruelle raison lui disait qu'on ne viendrait pas la chercher dans la solitude où elle vivait. Il fallut pourtant se résigner à rester dans l'ombre. On conçoit quelles aigreurs déposèrent dans cette jeune âme ces désirs encouragés d'abord, puis comprimés tout à coup. Qui veut la' fin veut les moyens, lui disait son cœur en révolte. « Puisque mes parents veulent m'établir, pourquoi ne font-ik pas ce qu'il faut pour m'établir?» Mme Yoland , dans sa tendresse de mère , voyant sa fille souffrir, se croyait responsable, au fond, du sort qui lui était fait ; eue baissait la tête comme une coupable devant les reproches les plus immérités, et elle ^'accusait vaguement elle-même du célibat trop prolongé de Céline. Elle sentait bien cependant que M. Yoland ne jugerait pas la chose comme elle la jugeait, et voilà pourquoi elle se taisait avec lui, se faisant en quel* que sorte par son silence la complice des torts que sa fille avait envers elle.

M; Yoland rentrait, en effet, au moment où sa femme avait cru l'entendre ; à peine Céline veùait-elle de disparaître, * qu'il ouvrit la porte du salon. C'était un homme à la figure ouverte et agréable, et dont les traits rappelaient ceux de sa fille. Quoique les vêtements qu'il portait parussent lui avoir fait un assez long usage , il avait du linge si irréprochable, des joues si fraîches et si bien rasées , des mains si blanches et si soignées, il avait si bonne mine, en un mot, qu'il ne vous serait jamais venu à la pensée d'attribuer au manque de fortime la modestie de sa mise. M. Yoland n'avait l'air ni d'un bourgeois ni d'un banquier , il y avait dans toute sa personne je ne sais quelle distinction aristocratique dont le type devient de plus en plus rare dans notre société moderne.

« Tu es seule? dit-il à sa femme. Oîi donc est Céline?

— Elle est dans sa chambre , elle Ara revenir. Mais conmie tu rentres de bonne heure aujourd'hui!

— C'est qu'on nous a donné congé, la besogne manquait au bureau. J'en ai profité pour faire, en passant, une petite visite à Mme Dupré.

— Tu as bien fait.

— J'ai rencontré chez elle une personne. ... Mais c'est toute une histoire , et il faut attendre que Céline soit là. J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer.

— Est-ce qu'il se présenterait quelqu'un pour elle? demanda vivement Mme Yoland en baissant la voix.

— Hélas 1 non, répondit le père en baissant la voix de même et avec une expression de mélancolie, ma nouvelle n'est pas aussi importante que cela. Nous n'avons pas de chance sous ce rapport ; la personne dont on m'avait parlé et qui ne me convenait que tout juste, voudrait au moins quarante mille francs. Mais^ après

toot, Ct^ine est raisonnable, elle se résignera à rester arec nous.

— Plût à Dieu !

— Comment ! est-ce qu'elle l'aurait parlé là-dessus?

— Non.

— Je ne vois pas alors pourquoi tu supposes....

— J'ai peur qu'elle te m'entende. Nous en causerons ce soir. 9

Il y eut un moment de silence , au bout duquel Mlle Céline revint. Elle courut embrasser son père .

< Bonsoir, ma fille, » lui dit-il d'un ton affectueux.

Puis, dès qu'elle fut assise :

c Je disais à ta mère que j'ai été voir Mme Dupré, et j*ai rencontré chez elle une de nos plus anciennes connaissances, Mme'de Bussière.

— Ah ! firent en même temps la mère et la fille avec nn air d'intérêt.

— Elle s'est beaucoup informée de vous , reprît M. Voland ; elle m'a rappelé le temps où elle vous voyait presque tous les jours, elle m'a dit les choses les plus agréables , elle s'est presque accusée d'avoir été trop susceptible , et ce qui va bien vous surprendre , c*est que vous allez la voir tout à Theure ici.

— Vraiment ! s'écria Céline avec un mouvement, do joie.

— Vraiment? répéta Mme Voland d'un ton froid qui témoignait plus de surprise que de satisfaction.

— Tu aurais tort de lui garder rancune, poursuivit M. Voland ens'adressant à sa femme. Mme de Bussière est ane femme d'un grand sens, une femme supérieure, avec laquelle nous n'avons jamais eu que d'excellents rapports. Elle a cessé tout à coup de nous voir pour des motifs qui nous ont semblé futiles, j'en conviens; elle

en ftvait peut-être de plus sérieux que nous ignorons. Mais , puisqu'elle fait le premier pas pour revenir à nous^ il sera de bon goût, je crois, de Taccueillir comme si nous n'avions jamais cessé de nous voir.

— Papa a bien raison , > insinua Mlle Céline.

Il semblait que Mme Voland attendit ce mot de sa fille pour se ranger k l'avis de son mari. Ses traits quittèrent l'expression sérieuse qu'ils avaient prise, et elle se joignit à Céline pour rappeler vingt détails de leut ancienne liaison avec Mme de Bussière, liaison qui avait été très*intime et qui s'était trouvée brusquement interrompue pendant cinq ans. Mme de Bussière fut donc reçue des trois côtés avec empressement et bienveillance lorsque la vieille servante des Voland, tout ébaubie de cette visite imprévue, l'introduisit dans le salon.

La mère de notre jeune lieutenant ne répondait pas tout à fait à l'idée que nous avons pu nous former d'elle à l'avance. Sa physionomie n'avait pas cette expression heureuse, son œil cette limpidité transparente, son sourire cette finesse franche que nous avons admirées chez son fils ; elle n offrait même avec lui dans les traits aucune espèce de ressemblance. Elle était grande et devait le dépasser de quelques lignes. Il y avait dans toute sa personne un air de dignité qui imposait, mais c'était en quelque sorte une dignité acquise qui provenait plutôt de la tenue que de la noblesse native, et assez voisine de la roideur britannique. Elle avait eu, en effet, pour grand-père un Anglais. Son teint était pâle, sa figure longue et régulière, son front haut et saillant, son œil d'un gris bteu dont le premier regard vous glaçait, ses cheveux d'un beau châtain clair et dont les épais bandeaux, malgré ses cinquante-sept ans, n'étaient encore nuancés d'aucun fil argenté. On voyait tout

de suite, en l'observant, que c'était une femme toujours maîtresse d'elle-même , et dont la volonté était la qualité ou plutôt le défaut dominant. Cette femme-là devidt raisonner tous 808 actes; il semblait impossible qu'elle fût la dupe ou la victime d'aucune espèce d'entraînement, et, à elle revenait vers la famille Voland après une aussi longue rupture, il fidtait qu'elle -y eût quelque intérêt plus ou moins direct. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit pour le moment ; il s'agit d'achever de vous décrire l'extérieur de Mme de Bussière, et, quand je vous aurai dit qu'elle portait une robe de soie brune, un manteau de velours noir et un chapeau vert surmonté d'un voile qu'elle baissait aussitôt qu'elle était dans la me, je crois que ma description sera complète. Il y avait, du reste, dans sa mise la même recherche de comme il faut que dans sa démarche et dans ses manières.

Je n'essayerai pas de raconter la conversation qui s'engagea entre cette dame et ses anciens amis. Cette conversation fut longue, animée, enjolivée de quelques médisances innocentes, car comment causer une heure en province sans médire un peu? on ne sait plus guère causer autrement, même à Paris. M. Voland et Céline firent à Mme de Bussièhe une foule de qnestmns au sujet de son fils, surtout Céline, qui, l'ayant connu tout jeune, lui avait gardé une amitié presque fraternelle. Mme de Bussière répondit à tontes les questions avec un air d'aisance et de franchise, mais sans se livrer à d'interminables narrations, comme le font trop souvent les mères quand il s'agit de leur cher enfant. Ce n'est pas que Mme de Bussière aimât faiblement son fils : au contraire, elle avait pour lui une tendresse extraordinaire , toutes les forces aimantes de cette Ame énergique a'étant portées sur ce seul objet ; mais sa

tendresse était intelligente, et elle savait dire ce qu'il fallait ponr le mettre en relief sans fatiguer les gens et sans ofiusquer leur amour-propre.

Il y avait h peu près une heure qu'on causait ainsi, -et Mme de Bussière n'avait fait encore aucune allusion k la brouille passée ni au motif qui la ramenait si inopinément chez ses anciens amis. Elle sentait cependant qu'il fallait qu'elle abordât enfin ce sujet délicat. Elle le fit avec toute l'habileté d'une prudence consommée et avec cette grâce supérieure qui est d'un si grand secours aux femmes pour se tirer d'un pas difficile. Elle dit, en s'adressant à Mme Voland, qu'elle ne comprenait pas elle-même comment elle avait pu rester si longtemps sans les voir, qu'elle avait oublié pourquoi elle s'était brouillée avec eux, que c'était à coup sûr pour une vétille, mais qu'il fallait passer l'éponge sur tout cela et se pardonner chrétiennement de petits torts mutuels. Elle ajouta qu'elle aurait voulu rencontrer plus tôt quelqu'un de la famille, que le hasard ne l'avait point servie selon ses vœux, et qu'elle ne faisait que profiter aujourd'hui d*une occasion qu'elle avait longtemps cherchée en vain. M. Voland s'efforçait de l'interrompre à chaque phrase et, par politesse, allait jusqu'à s'accuser lui-même; niais Mme Voland écouta assez froidement jusqu'au bout le discours de sa vieille amie (elles s'étaient connues jeuhes filles avant de se rencontrer à Limoges mariées et mères de famille), et, si elle eut l'air de se payer des raisons alléguées par elle, ce fut seulement par crainte de désobliger sa fille et par égard pour son mari. On sentait qu'il y avait entre ces deux femmes je ne sais quel secret qui brûlait ■encore sous sa cendre de cinq années. Mme Voland eut même un instant sur les lèvres un certain sourire d'incrédulité ironique que Mme de Bussière saisit au pas-

sage et qui faillit gâter la réconciliation. Mais Mlle Céline coupa court à loat en embrassant cordialement Mme de Bussière et en la suppliant de ne point s'excuser davantage d*mi tort bien léger, maintenant que cbacon en prenait sa part.

< J'y consens, dit alors celle-ci en caressant les beaux cheveux de Mlle Voland, mais à une condition : c'est que vous viendrez jeudi tous les trois passer la soirée avec moi. Nous serons tout à tait entre nous, c'est pour faire nn boston. Il n'y aura que MmeDupré et sa fille, M. Alfred Dumarsais, Mme Trublet etpeut^ être son fils, car on n'est jamais sûr de lui, en tout mie douzaine de personnes. »

M. Yoland ne paraissait point disposé à accepter Vin- Titation, il présenta même quelques objections plausibles; mais il regarda sa femme et sa fille, et Mme de Bussière redoublant d'instances, il n'eut pas le courage de persévérer dans son refus. Au nom de M. Alfred Dnmarsais, Mlle Céline avait rougi jusqu'au blanc des yeux ; elle avait calculé aussitôt l'avantage qui pouvait résulter pour eUe de cette rencontre inattendue avec l'ex-jeune honmie..Qui sait? il avait peut-être désiré lui-même se rencontrer avec elle, il avait peut-être prié Mme de Bussière de lui prêter son salon comme au terrain neutre, enfin c'était là peut-être le motif qui avait engagé cette dame à leur faire des avances qui les surprenaient de sa part. Toutes ces réflexions passèrent en nn clin d'œil dans la tête de Céline, et son imagination transforma soudain ce charmant soupçon en yne plus charmante certitude. Mine de Bussière ayant donc emporté le consentement qu'elle sollicitait , embrassa (le nouveau la mère et la fille et sortit du salon au bras (le M. Voland qui voulut absolument la reconduire, la nnit étant venue et le brouillard ne s'étant point dissipé.

c Cette Mariette qui ne me reconnaissait pas 1 ditelle en regardant la vieille servante qui les éclairait avec sa chandelle.

r— Dame ! C'est qu'il y avait si longtemps qu'on n'avait vu madame, > répondit celle*ci en s'excusant.

Ce fut là le seul mot un peu amer dans sa vérité naïve qui fut prononcé durant le cours de cette visite. M. Yolaoid et Mme de BussièrS s'éloignèrent en silence, tandis que Céline et sa mère, qui les avaient accompagnés jusqu'à la porte de la rue, remontaient ensemble dans leur appartement, l'une pensive et presque soucieuse, l'autre pouvant à peine contenir sa joie et le cœur tout gonflé d'une espérance qui lui avait déjà causé de si cruelles déceptions. •

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