‹ Une jambe de moins; épisode de la campagne d'ItalieChapitre 5 sur 39 · UNE PARTIE DE BOSTON · texte numérisé non relu

UNE PARTIE DE BOSTON

Le jeudi était arrivé, il était à peu près sept heures et demie du soir. Le mauvais. temps n'avait point persisté comnie il le fait trop souvent à Limoges à l'entrée de l'hiver : au brouillard humide avait succédé la belle gelée sèche, à l'obscurité morne les joyeuses clartés du croissant d'argent. Le,froid était vif, les rues presque désertes; mais c'était plaisir de marcher sur la terre durcie, comme semblaient l'éprouver deux dames et un monsieur qui venaient de quitter les rues étroites et mal pavées pour s'aventurer sur une voie plus large.

UNE jàKbe de Mems. 48

Gelaient M. et Mme Voiand qui se rendaient avec lear fille à l'inritation de Mme de Bussière, bien encapu-a» choanés tous lés trois et bien enveloppés dans leurs manteau. Mme.de Bussière habitait à une des extrémités de la ville , à rentrée d'un faubourg assez populeux. Elle y occupait, depuis longues années, le second étage d'une maison située au fond d'un jardin et dont l'éloi* gnement du centre de la ville rendait les loyers plus modiques. Gomme les Yoland marchaient d'un pas pressé pour mieux lutter contre le froid , ils ne tardèrent pas à rencontrer trois autres personnes, trois femmes qui les précédaient et qui allaient dans la même direction.

c Je crois que c'est Mme Dupré avec Lucie, dit tout bas Céline à sa mère.

— Tu crois? Oui , elle sont accompagnées de leur servante qui porte une lanterne, comme si on avait besoin de lanterne par une nuit pareille I

— Il faut leur parler, reprit Céline.

— Bonsoir, mesdames, • fit M. Yoland.

Les deux dames se retournèrent, mais la servante poussa un cri, laissa tomber sa lanterne et s'enfuit à toutes jambes.

c Eh ! c'est monsieur^VoIand , s'écria Mme Dupré , car c'était bien elle. Bonsoir, monsieur; bonsoir, madame; bonsoir, mademoiselle Céline. Cette fille est folle, ajouta-t-elle en accentuant ses mots de manière à prouver qu'elle était bien du pays, elle a peur de son ombre. £b! Jeanneton, Jeanneton, revenez donc. On ne vous mangera pas. »

La Jeanneton, rassurée par cet avertissement, revint Sût ses pas et reprit la lanterne que sa maîtresse avait ramassée et qui, par bonheur, ne s'était point cassée en tombant.

M. Voland offrit son brasà Mme Dupré, on se remît paiement en mérche. Mais la malencontreuse servante ayant voulu précéder la compagnie sous prétexte de l'éclairer, se heurta contre une pierre et tomba tout de son long. Mme Dupré lui adressa une verte mercuriale, car, cette fois, la lanterne s*était brisée, et ce fut au milieu des lamentations et dès sanglots de la triste Jeanneton qu'on traversa le jardin et qu'on arriva enfin devant la maison où l'on était attendu.

La porte était ouverte. On monta l'escalier k peine éclairé par un quinquet fumeux, et la Nardy, vieille domestique de Mme de Bussière, étant accourue au bruit, introduisit les invités dans une pièce assez grande, mais beaucoup plus longue que large , qu'on appelait le salon. Ce salon était meublé avec moins de luxe encore que celui de Mme Voland. Six fauteuils et un canapé couverts de housses grises, quelques chaises de paille, deux tables de jeu , un petit guéridon, le garnissaient sans le remplir. Des rideaux en étofie de coton jaune bordés de rouge pendaient aux fenêtres, et de pâles gravures se détachaient dans leurs cadres d'acajou sur ]e papier d'un gris terne et déchiré en plus d'un endroit. Un feu économique brûlait dans la cheminée surmontée d'une glace et ornée d^lne pendule d'albâtre et de flambeaux en cuivre doré. Enfin, tout dans ce salon donnait l'idée d'une médiocrité assez voisine de la gène, et les bons bourgeois qui venaient de s'asseoir en cercle autour du feu n'auraient pas manqué eux-mêmes d'en témoigner leur dédain ou leur pitié, si la maîtresse du salon, par sa grâce, par son grand air, par sa mise soignée qui frisait presque l'élégance, ne leur eût imposé je ne sais quel respect , quelle considération qui rejaillissaient jusque sur son mobilier. Mme de Bussière avait, sous ce rapport, la puissance d^un rayon de soleil :

elle transformait ce qa'elle touchait. Il y avaitlongtemps, d'ailleurs, qu elle avait prévenu ses amis qu'ayant été forcée toute jeune de suivre son mari de garnison en garnison, elle avait pris insensiblement Thabitude de se contenter des meubles les plus simples, et que, son fils suivant la même carrière, elle était bien décidée à ne faire aucune dépense pour des objets dont il serait obligé de »e défaire k bas prix si elle venait à mourir. Elle avait ainsi sauvé son amour-propre et s'était en même temps donné un relief de femme raisonnable et de mère prudente.

On parla d'abord tout naturellement du beau temps qu'il iaisait et de l'accident qui était arrivé à la Jeanneton. Mais comme*cette conversation ne serait peut-être pas d'un bien grand intérêt pour le lecteur, nous allons en profiter pour faire connaissance avec deux personnes que nous n'avons encore entrevues qu'au clair de la lune.

Mme Dupré était une petite fenmie d'environ qua* rante ans, à la taille courte, au cou à peine dégagé des épaules, mais dont la figure ronde et assez fraîche encore avait dû être charmante. Elle était mise avec plus d'éclat que de goût. Une grande broche représentant une éruption du Vésuve brillait sur le corsage de sa robe de soie d'un vert criard , et deux grandes épingles d'or retenaient sur ses cheveux bruns un petit bonnet de blonde orné d'épis et ^e coquelicots. Me portait , en outre, une grosse chaîne d'or, de grosses boucles d'oreilles, un gros bracelet, sans parler d'une demi-douzaine de bagues qui chargeaient ses doigts courts et potelés. Elle devait être plus riche que tous ceux qui étaient là, on le voyait à l'air, dont elle levait la tête, k la façon dont elle leur parlait. Mme Dupré était de son siècle, elle savait le prix de l'argent. Ce n'est pas que sa ioriune fût considérable, comme nous avons eu occa-

sion de le voir; mais Mme Dupré augmentait tons les ans ses revenus , et , sans faire de grandes dépenses, eUe avait encore l'art de briller.... à sa manière. Quant à son esprit, il était ordinaire; elle y suppléait par un certain bon sens qui aurait charmé un notaire. Son cœur ressemblait à son e^rit. Elle n'en avait pas moins pour cela une très-haute opinion d'elle-même, et il n'y avait dans tout Limoges que Mme de Bussière devant laquelle elle s'inclinât en secret , car Mme de Bussière lui imposait par son nom, par son usage du monde, par sa supériorité réelle. Pourtant Mme Dupré n'eût point tardé à la détester cordialement, si certain projet qui n'est plus pour nous un mystère, n'était venu mitiger de ce c6té la haine instinctive que lui inspirait toute supério^ rite. Elle avait été frappée de la bonne mine, de l'excellent naturel du jeune Louis, et surtout du respect profond qu'il avait pour sa mère, et elle en avait conclu qu'il serait plus tard comme gendre ce qu'il se montrait comme fils. II n'était pas riche , sans doute ; mais elle se disait que les hommes riches n'épousaient plus, de nos Jours, que des filles millionnaires. Or, elle ne prévoyait pas que ses économies pussent jamais monter jusqu'au million. Elle avait donc fixé de loin ses vues sur un parti qui réunissait tous les avantages, excepté le plus grand, et les idées de Mme de Bussière concordant en ce seul point avec les siennes , il en était résulté entre ces deux dames une intimité de plus en plus étroite , quoiqu'elles n'eussent au fond l'une pour l'autre aucune espèce de sympathie.

La jeune Lucie, la fille de Mme Dupré, n'était pas, du reste, une de ces demoiselles qu'il est prudent de pourvoir à l'avance ; elle ne semblait point destinée par la nature à faire un long stage dans le célibat, du moins faute d*amoureux» Il était impossible de voir une plus

snave, nne. pins charmante créature. Peut-être sa beauté * était-elle trop délicate, ses traits trop fins pour produire beaucoup d'effet dans le monde de province , qui préfère d'oridinaire Téclat à la grâce et l'opulence des for** mes à leur distinction ; mais dans un salon de Paris elle eût été regardée comme une vraie merveille, et eût é\é aussitôt demandée en mariage par quelque riche étranger on par un prince de la finance. Elle était grande, elle dépassait sa mère de toute la tète. Sa taille était svelte et flexible, son cou un peu long, mais gracieux comme celui d'un cygne. Si sa figure , par les lignes principales , rappelait celle de sa mère, elle en durerait complètement par l'expression; on devinait, rien qu'à la voir, que Timagination et la sensibilité étaient chez elle les facultés dominantes. Elle avait des cheveux d'on'noir d'ébène, un front de nacre, des yeux brans et doux adoucis encore par de longs cils, un nez d'une forme exquise et aussi blanc que son front , une bouche assez semblable à un bouton de rose qui vient de s'ouvrir, et avec tout cela une peau transparente et cette fraîcheur de quinze ans qu'on n'a déjà plus à dix-huit. Il n'y avait dans toute sa personne qu'une seule chose qui prêXât à la critique, et encore une chose qui ne lui appartenait pas : c'était sa mise. Elle était vêtue d'une certaine robe vert chou (Mme Dupré adorait le vert) et parée d'une broche et d'un bracelet dans le goût de ceux de sa mère. Mais qu'importe la parure à qui peut s'en passer? Sa grftce était la plus forte^ et ses yeux seuls auraient éclipsé tous les diamants d'im bal du faubourg Saint-Honoré. Elle n'avait donc pas de peine à effacer complètement la seule jeune personne qui pût ce soir-là lui faire concurrence , la pauvre Gélioe Voland, dont la toilette était pourtant très-soignée et d'un goût irréprochaUe.

48 UNE JÂMfi£ D£ MOINS.

La mûre demoiselle se sentait humiliée , sans se l'avouer, en présence de ce printemps en fleur. Elle avait plus d'une fois consulté son miroir avant de sortir, et, quoiqu'elle n'eût pas été trop mécontente de Texamen, elle avait reconnu bien vite, dès que Lucie avait quitté son chapeau, qu'il n'y avait pas moyen de lutter contre elle avec avantage.

Mais la beauté de sa trop jeune compagne n*était déjà plus peut-être l'uniqne cause de la sourde irritation de Mlle Céline. L'heure commençait à s'avancer, et ces messieurs n'arrivaient pas. Mme de Bussière avait annoncé à ses invités qu'il y aurait chez elle deux jeunes gens, le petit Trublet et M. Alfred Dumarsais, M. Alfred Dumarsais dont le nom seul avait produit sur Céline un effet magique! Mais s'il s'avisait de ne pas venir? Si quelque obstacle imprévu* le retenait? Mlle Céline avait plus d'une fois tourné la tête du côté de la porte; elle avait plus d'une fois prêté l'oreille aux bruits vagues qu'on entendait dans le jardin, et, si elle gardait le silence depuis quelques instants, c'est qu'elle n'était plus maîtresse de son inquiétude.

« Je suis sûre que Mme Trublet n'arrivera qu'à neuf heures. C'est un genre qu'elle se donne ! dit Mme Du* pré qui, mettant le jeu avant tout , regardait comme perdu le temps qu'on passait à causer.

— Nous pourrions toujours commencer, répondit Mme de Bussière, nous sommes quatre. Je m'étonne que M. et Mme Breton ne soient pas encore montés.

' — Vous les avez invités? demanda Mme Dupré avec une légère surprise.

— Oui, reprit son amie, je n'ai pas cru pouvoir m^en dispenser. Habitant la même maison , nous avons des rapports forcés. J'invitais Mlle Jeandrin comme étant la fille de ma propriétaire , et aujourd'hui qu'elle est

mariée, puisque son mari, est un honnête homme et an militaire comme mon fils , je me fais encore un plaisir de Ini être agréable à l'occasion. Ils ne vont Dolle part.

— Il faut avouer que cette Mme Jeandrin a eu une famense chance de marier sa fille à un capitaine , dit Mme Voland avec un soupir étouffé. Je ne fais fi de personne, mais elle a été couturière, elle a même tra^ vaille pour moi dans les premiers temps que nous étions à Limoges. Je me souviens que cette petite Jeandrin m'a un jour rapporté de la part de sa mère une robe....

— Tu as tort de te souvenir de cela, » interrompit M. Voland d'un ton un peu sévère.

II y eut un silence pendant lequel Mme de Bussière alluma les bougies de la cheminée. Elle les posa sur la table de jeu, et Mme Dupré se mit à compter les fiches des paniers. Cette opération terminée , ces deux dames commencèrent le boston avec M. et Mme Voland, tandis que Céline et Lucie s'asseyaient près du guéridon , où était la lampe, et tiraient chacune d'im sac à ouvrage leur broderie, leur coton et leurs ciseaux.

< Gomme vous brodez bien , mademoiselle I dit au bout d'un instant Lucie en laissant tomber son ouvrage et en admirant celui de Céline.

— Tu trouves? fit Mlle Voland qui, ayant vu naître Lucie, avait conservé l'habitude de la tutoyer. Tu broderais aussi bien que moi, si tu voulais t'en donner la peine, mais tu aimes mieux jouer à la poupée.

— Oh ! mademoiselle 1 II y a plus de deux ans que je n'ai touché à mes poupées, s'écria la candide enfant avec laccent d'un cœur blessé.

— Bah ! en cachette? ' reprit Céline.

Il y eut encore un silence qui ne fut interrompu que par l'édat d'ima grande misère demandée avec emphase 368 4

par Mme Dupré. Lucie, humiliée dans son amourpropre de jeune fille, avait presque envie de pleurer ; Céline, de plus en plus impatientée de ne pas voir arriver celui qu'elle attendait , travaillait avec acharne* ment et ne levait la tête que pour regarder k la pen* dule. Un nouveau quart d'heure s'écoula. Enfin des pas d'homme se firent entendre sur Tescalier, la porte du salon s'ouvrit, etla Nardy introduisit M. et Mme Breton.

« Ne vous dérangez pas, madame, dit la jeune femme en courant à Mme de Bussière qui se levait lentement pour les recevoir. Nous n'avons pas pu venir plus tôt» mon mari avait afiaire à l'état^major. >

Tout le monde se leva pour saluer le capitaine; on ne s'était levé qu'à demi pour saluer sa femme, excepté toutefois M. Yoland, qui ne se départait jamais de son exquise politesse

< Le capitaine va prendre ma place, dit Mme de Bussière.

. — Gomme vous voudrez, madame, » répondit le capitaine avec rondeur.

Il s'assit à la table de boston , et sa femme se mit à côté de lui. Lucie avait fait h celle-ci un signe de tête amical, et Céline un salut un peu protecteur, car, outre qu'elle partageait toutes les idées de sa mère sur la hiérarchie sociale, Mlle Yoland n'avait jamais pardonné à Mlle Jeandrin de s'être mariée avant elle.

Léonie Jeandrin , aujourd'hui Mme Breton , n'avait rien dans sa personne qui justifiât à première vue cette faveur du hasard. On pouvait lui donner de vingtcinq à vingt-huit ans; elle était d'une taille ordinaire, pâle, maigre, plutôt laide que jolie, mais on reconnais sait à un plus ample examen qu'il y avait en elle un je ne sais quoi qui n'était pas sans charme. Peut-être tait-ce soD âme qui transpirait sur son visage.

Le capitaine Breton n'était pas non plus, de son eftté, ce qn on appelle un joli garçon. C'était un homme de trente-cinq ans environ, d'une figore assez commune, et dont les traits conservaient presque toujours une sorte d'impassibilité militaire, mais qui avait des yeux pleins de feu et de volonté. II portait de longues moustaches noires, ses cheveux coupés en brosse, et était vêtu d'une redingote bourgeoise avec le ruban de la Légion d'honneur. Enfant de troupe, il avait emporté tous ses grades les uns après les autres et ne devait sa position qu'à son courage et à son mérite. C'était un soldat solide en même temps qu'un honnête homme dans la meilleure acception du mot. U n'avait jamais goûté les douceurs de la vie de famille et n'avait même jamais eu d'affection sérieuse pour aucune femme, lors* que se trouvant en garnison à Limoges, et étant venu occuper un petit appartement chez Mme Jeandrin, il s'éprit tout à coup d'une passion très-vive pour Mlle Léo« nie Jeandrin, passion que celle-ci ne tarda point à partager et dont il résulta un mariage qui fit pendant huit jours le sujet de toutes les conversations limousines.

Le capitaine Breton, qui était bon joueur et aussi joueur heureux, ne tarda pas à entrer tout à fait dans les bonnes grâces de Mme Dupré en la soutenant en canif ou en carreau. Celle-ci crut devoir alors adresser la parole à la jeune femme qui suivait attentivement le jeu de son mari.

< Est-ce vrai, mademoiselle Jeandrin (je me trompe, c'est madame Breton), est-ce vrai, lui dit-elle, que vous iriez jusqu'en Algérie avec votre mari, si le gouvernement l'y envoyait encore?

— Oui, madame. Ce serait mon devoir de l'accompagner.

— Mais vous n'êtes jamais sortie de Limoges.

5S UNE JAMBE Dfi MOINS.

— Oh 1 ayeclui, yoyez-vous, j'irais au bout da monde ; il est si bon ! »

En disant cela j- Léonie , comme entraînée par un mouvement irrésistible , déposa un baiser sur la joue rude du capitaine. C'était son cœur qui venait de monter tout à coup à ses lèvres, et elle n'avait pu le retenir.

Le capitaine devint cramoisi, Mme Dupré battit les cartes avec force , Lucie rougit de pudeur et baissa les yeux en pensant malgré elle à son fiancé, et Mlle Céline pâlit et frissonna de tout le corps par suite d'une impression assez complexe qu'il serait trop long de* détailler. L'explosion de tendresse de la jeune femme avait donc causé un embarras général , lorsque » fort heureusement, on entendit monter bruyamment l'escalier. Mlle Céline devint aussitôt presque aussi rouge que le capitaine. Elle était sûre d'avoir reconnu une voix d'homme, et son cœur lui disait que c'était M. Du* marsais.

Ce ne fut pourtant pas encore M. Dumarsais qui entra; ce fut un véritable tourbillon où se mêlaient agréablement le frou-frou d'une robe de soie et les éclats d'une voix glapissante. La dame à laquelle appartenaient la robe et la voix était une grande femme maigre comme une araignée avec un teint couperosé, des yeux qui lui sortaient de la tête, deux grosses touffes de cheveux blonds crêpés et un bonnet noir garni de rubans roses.

« Enfin, me voici, s*écria-t-elle ; j'ai perdu patience, je suis venue seule ! Gabriel m'avait formellement promis de venir me prendre à huit heures; je l'attendais, j'étais prête : personne. Je lui avais pourtant dit : c Tu < sais, mon ami, que c'est chez Mme Bussière, que c'est « tout à fait sans cérémonie, qu'il n'y aura que nous, les

< Voland et Mme Dapré. > Âh I bien oui, c'est comme si on chantait ! Il aura été à son cercle, il y aura rencon-* tré M. Gbobert, un homme sans mœurs ; ils auront parle politique, ils auront fumé, et Gabriel aura tout à fait oublié sa mère i Ce cercle a été fondé pour la perte de* la jeunesse. Gabriel était charmant ayant d'aller à ce cercle ; il m'accompagnait partout le soir, et je ne m'apercevais même pas alors que mon mari se couchait à huit heures comme ses ouvriers, Gabriel se dérange, j'en ai la certitude. Ce n'est pas seulement le cercle qui fait mon désespoir. Gabriel a tout pour lui , une jolie figure, de l'esprit, il aura un jour cinquante mille livres de rente (en disant ces derniers mots , la dame traîne un peu la voix et promène ses yeux sur l'auditoire); oui, cinquante, et peut-être davantage. M. Trublet ne sait ou s'arrêtera l'essor que prend son commerce : ce sont ses propres paroles. Eh bien, Gabriel , au lieu de seconder son père.... Mon Dieul je ne demande pas qu'il le seconde, mais qu'il me conduise quelquefois en soirée et qu'il ait des égards pour moi. >

La dame avait prononcé debout une partie de ce discours, pais elle avait jugé à propos de s'asseoir pour le terminer. Elle s'arrêta d'elle-même avant que personne songeât à l'interrompre, et, prenant un ton un peu moins oratoire, elle s'informa de la santé de Mme de Bussière, de Mme Yoland .et de Mme Dupré , le tout avec cette politesse particulière aux personnes qui ont cinquante mille livres de rente.

Le jeu s'était arrêté ; une conversation générale s'engagea, dans laquelle Mme Trublet daigna placer quelques mots avec une voix toute différente de celle qu'elle avait en entrant. Elle parlait très-bas, les sons avaient peine à s'échapper de sa gorge , il semblait que l'effort qu'elle avait fait pour se plaindre de Gabriel l'avait

épuisée. Mais Mme Yoland, par bonté d'ftme, ayant voalu risquer un mot en faveur de ce cher enfant , Mme Trublet reprit toute sa virulence et se livra de nouveau à des glapissements qui firent gémir Técho dd ce salon paisible. Il était facile de s'apercevoir que cette dame avait deux voix, l'une qu'elle employait pour les choses ordinaires de la vie, l'autre qu'elle réservait pour les sujets intéressants et particulièrement pour les tra«cas de tout genre que commençait à lui causer son uni* que enfant, son cher et peu aimable Gabriel.

Mme Dupré, trouvant que l'interruption du jeu s'était suffisamment prolongée pour Timportance de la nouvelle venue , lui proposa de prendre sa place , que Mme Trublet crut devoir refuser avec mollesse. Ce que voyant, Mme Voland se leva aussitôt. Mme Dupré et Mme Trublet approuvèrent tacitement cette marque de déférence, celle-ci en acceptant la place qu'on lui offrait, celle-là en conservant la sienne. Il va sans dire que • M. Voland et le capitaine auraient d'abord offert les leurs , si Mme Dupré n'avait déclaré qu'il fallait à la table de jeu deux messieurs et deux dames.

< C'est cela, venez avec nous, dit la maîtresse de la maison à Mme Voland qui, tirant un tricot de sa poche, vint s'asseoir près du guéridon.

— Qu'est-ce que tu fais-là, petite? demanda Mme Voland à Lucie.

— Des manchettes, madame.

— Voici un point que tu ne fais pas bien. Dis donc à Céline de te le montrer. Céline ! >

- Céline tressaillit. Elle était absorbée par une attente fiévreuse, et elle n'avait presque plus conscience de ce qui se passait autour d'elle. Kn ce moment dix heures sonnèrent, ^c Dix heures! s'écria Mme Trublet de sa voix des

grandes drconstances. Est-ce que Gabriel s'oublierait jusqu'à ne pas venir me chercher ?

— J'attendais aossi M. Alfred Dumarsais , reprit Mme de Bassière, mais il m'a préyenue qu'il ne pourrait être ici de bonne heure. >

Céline respira. Mais aussi que ue lui disait-on plus tôt la cause de ce retard) L'espérance ^ un moment abattue dans son coeur, se releva comme une fleur, que le froid du dehors a saisie, se redresse sur sa tige à la douce chaleur de l'appartement. Elle ne se fit pas prier pour donner à Lucie tous les conseils que celle-ci lui de* manda ; elle s'en acquitta même avec beaucoup de bonne grâce, et la pauvre enfant, qui ne pouvait rien com* prendre aux irrégularités d'humeur de Mlle Yoland, retrouva tout à coup la gaieté qu'elle avait perdue. Cette gaieté avait je ne sais quoi de pur et de naïf qui était charmant à voir : elle était communicative sans être bruyante, elle pénétrait. Les deux vieilles dames elles* mêmes en subirent à leur insu l'heureuse influence, et le groupe travaillant fut bientôt aussi joyeux et aussi animé qu'il avait été triste et silencieux.

Cependant nos joueurs de boston continuent leur grave partie , et le bonheur insolent du capitaine arrache seul de temps à autre à ses partenaires féminins une sourde exclamation de dépit. Ce n'est pas moi, c'est Mme Trublet qui qualifie ce bonheur d'insolent , car je vous assure que le capitaine est impassible dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.

Mais de vrais pas et de vraies voix d'hommes se font entendre cette fois dans l'escalier , la porte s'ouvre de nouveau , et le personnage si impatiemment attendu se présente enfin suivi du jeune Gabriel.

« Te voilà ! s'écrie Mme Trublet avec énergie , te voilà 1 Et pourquoi n'es-tu pas venu me chercher 1 Pour»

qaoi viens-tu à cette heure indue dans une maison honnête? Qu'est-ce qui s'est passé? Qu'est-ce que tu as fait?

— J'ai fait mes affaires, répond Gabriel avec calme.

— Quelles affaires ?

— Je te donnerai toutes les explications que tu voudras, lorsque nous serons seuls.

— Mais nous ne sommes jamais seuls, mais je ne te vois jamais. Je veux que tu m'expliques sur-lechamp.... •

— Alors, maman, je vais m'en aller.

— ^ Gabriel! s'écrie la mère d'un ton suppliant en voyant qu'il se tourne vers la porte.

— Tu es de la dernière inconvenance, reprend-il avec le même calme en s'asseyant. £t comment allez* vous, madame? ajoute-t-il en s'adressanl à Mme de Bussière. Avez- vous reçu des nouvelles de Louis? »

Le jeune Gabriel Trublet est ud jeune homme.... Gomment vous dire? Très-ridicule? Non, ce serait trop fort. G'est un jeune homme qui se donne toutes les peines imaginables pour paraître plus ridicule qu'il ne Test réellement. Il a vingt-deux ans. Il est mince, d'une taille élancée ; c'est plutôt à cause de tout son extérieur qu'à cause de sa taille qu'on l'appelle le petit Trublet. Il se fait habiller par un tailleur de Paris, et il se vante d'avoir des habits dont la coupe n'appartient qu'à lui. Le fait est qu'il n'est point vêtu comme tout le monde. Je pourrais vous en donner une idée en ne vous parlant que de son gilet, mais je craindrais d'entrer dans des détails qui n'intéresseraient que des tailleurs. Sa figure rappelle celle de sa mère. Il a comme elle des yeux à fleur de tête, des joues d'un rose douteux, un nez qui regarde le ciel ; il en diffère par de petites moustaches relevées en crocs et par quelques poils blonds qui as-

pirent à former une barbiche. H n'occupe encore aucune position dans la société, si ce n est qu'il a eu Thonneuf d'être choisi pour comQiissaire aux dernières coarses de Limoges. Ces fonctions l'ayant mis naturellement en rapport avec quelques célébrités hippiques de la capitale, il en a pris certaines façons du dernier bon genre qui font l'oi^eil et la joie de son père, brave et intelligent commerçant qui n'est aveugle qu'à l'endroit de son fils. Si Mme Trublet n'était pas là pour y mettre ordre, le père Trublet donnerait à Gabriel de qnoi aller parader aux courses d'Ëpsom et de New- Market, but suprême de son ambition ; mais Mme Trublet a pour principe qu'un enfant ne doit jouir de la fortone de ses parents qu'après leur ^ort, et, comme c'est elle qui a la clef de la caisse, le jeune Gabriel n'a pas les coudées aussi franches qu'il le voudrait. Cela ne 1 empêche pas pourlant, comme vous voyez, d'être un très-agréable spécimen de notre jeunesse moderne.

Mais il ne m'est plus permis de différer, il faut maintenant que je m'occupe d'im des personnages les plus importants de cette histoire, d'un personnage qui s'est décrit lui-même avec un peu trop de complaisance dans one lettre dont vous vous souvenez, d'un personnage dont l'aspect seul a fait battre à coups bien pressés le cœur de Mlle Yoland, — de M. Alfred Dumarsais en un mot. Je voudrais vous le peindre tel que je le vois, quoiqu'un portrait exact ne soit pas toujours ressemblant, ce qui arrive lorsque le peintre se contente de reproduire les traits du visage sans y mettre aussi quelque chose de ce qui est dessous. Du reste, je ne compte pas me livrer à une analyse psychologique ; c'est un portrait en chair et en os que je veux d'abord faire. Je commence donc. M. Alfred Dumarsais est un bomme (notez quo je ne dis pas un jeune homme), un

homme jeune encore et parfaitement bien. H s'^t de s'entendre sur ce qu'on appelle parfaitement bien. J'ai vu qualifier de 'parfaitement bien des hommes qne je ne trouTais que passablement bien, et d'autres même que je trouvais parfaitement mal. Mais c'était une opinion toute personnelle. Je ne veux pas encore exprimer mon opinion personnelle sur le compte de M. Alfred Dumarsais, et, quand je dis qu'il est parfaitement bien, j'entends qu'il semblerait tel à la plupart de mes lecteurs. En effet, il est grand, pas trop gros, quoiqu'il ait un peu de ventre ; .il a les cheveux et les favoris parfaitement noirs, les dents parfaitements blanches, il est parfaitement habillé, parfaitement chaussé, parfaitement ganté. Ses .traits, sans doute, ne sont pas irréprochables, son nez est un peu court, sa bouche un peu grande, ses yeux un peu ternes, mais il a le teint trèsclair et des couleurs qui annoncent la santé. Quant h son âge, il est douteux; une jeune fille lui donnerait trente ans, et une femme mûre quarante ou quarantecinq. Ses manières sont celles d'un homme bien élevé, un peu roides peut-être, mais dignes; on sent qu'il se respecte, qu'il se respecte beaucoup, qu'il est parfaitement convaincu de son propre mérite. Enfin, il cause parfaitement, de l'avis de toutes ces dames. De ces diverses perfections il résulte que je ne vous ai pas trompe en vous disant que M. Alfred Dumarsais est un homme parfaitement bien.

C'est du moins ce que pense la pauvre CéliHe en le regardant à la dérobée pendant qu'il échange quelques mots avec son père, car la partie de boston a été interrompue à l'entrée de ces messieurs. Mais Alfred prie les joueurs de ne pas se déranger plus longtemps pour lui, et, comme M. Voland lui offre sa place, il déclare, en se tournant un peu du côté de Céline, qu'il préfère

causer avec ces dames. Mme Yoland, radieuse, lui adresse alcMrs la parole. Géliue se mê]e à la conversation (pauvre fille! qu'elle est heureuse!), et, voyant qu'il se met en frais pour lui plaire, elle s'efforce de porter le coup décisif au cœur de cet amant trop aguerri.

< Mais il est temps que nous prenions le thé , » dit Mme de Bnssière en se levant pour appeler sa servante.

LA guerre!

La Nardy parut au hout d'un instant, apportant à pas comptés et avec toutes les précautions voulues un grand plateau sur lequel étaient rangées les tasses, la théière et une brioche toute chaude en forme de courouie. Mme de Bussière enleva la lampe du guéridon pour qu'elle y déposât son fardeau , et frabriel Trublet profita du mouvement général qui en résulta pour se rapprocher de Lucie qui captivait à elle seule toute son attention. N'osant lui parler directement de son fiancé, et croyant pourtant ne devoir l'entretenir que de l'armée , il lui demanda si elle avait assisté à la dernière revue y comment elle trouvait tel officier, si celui avec lequel elle avait dansé à la préfecture était aimable, et antres gracieusetés de ce genre. Lude ne savait plus

que devenir, lorsque son aimable interlocuteur ajouta aveqle même à-propos et au milieu d'un de ces silences qui se font quelquefois dans les réunions les plus bruyantes :

« Il parait décidément que nous aurons la guerre au printemps. »

Cette phrase banale agit sur quelques-uns de nos personnages avec Tinstantanéité de la commotion électrique. Lucie tressaillit, le capitaine déposa ses cartes sur la table en regardant du côté de Gabriel, sa jeune fenune changea de couleur, et Mme de Bussière, qui coupait en ce moment la brioche , se retourna brusquement et adressa à l'indiscret nouvelliste une de ces interrogations muettes qui expriment si bien toute la tendresse et toutes les angoisses d'un cœur de mère.

Le jeune Trublet, qui ne s'était aperçu que du tressaillement de Lucie, charmé de causer une émotion quelconque à une aussi jolie personne, se mit en devoir de lui raconter comment il avait appris celte nouvelle. (J'était son ami Chobert qui avait reçu des lettres de Paris et qui lui avait dit qu'avant peu les hostilités allaient conmiencer. Or, il était probable que' tous les officiers français brigueraient l'honneur d'aller combattre en Italie, et que, par conséquent....

Mais il n'eut pas le temps de tirer sa conséquence. Son ami Alfred Dumarsais, qui l'écoutait comme tout le monde, lui coupa fort à point la parole :

c En vérité, Trublet, lui dit-il avec ce ton dégagé qu'il prenait en parlant à certaines personnes, en vérité, vous n'avez pas le sens commun, ce soir, je m'en étais déjà aperçu. au cercle. Vous prenez au sérieux toutes les divagations de Chobert. Je vous proteste, mesdames, que cette nouvelle n'a rien de sérieux^ et que la paix de l'Europe ne sera point troublée.

— Vons aunez pu protester cela, riposta le petit bonhomme qui était devenu blême de fureur, et vous dispenser de me parler comme un maître d*éco1e à un gamin. Je ne suis plus un gamin, entendez-vous, Dumarsais. Vous auriez donc pu vous dispenser....

— Et vous, vous auriez pu vous dispenser d'alarmer ioutilement Mme de Bussière. >

Le petit Trublet se mordit rageusement la moustache, et se promit d'envoyer le lendemain son ami Ghohert demander des explications à Dumarsais.

< Je devrais être familiarisée avec ces idées-là, dit enfin Mme de Bussière oubliant le thé et s'asseyant près du guéridon ; mais c'est plus fort que moi, toutes les fois qu'on parle de guerre, mon premier mouve-' ment est de trembler. J*ai pourtant été la femme d'un militaire, j'ai vécu cinq ans séparée de mon mari, pen^ dart qu'il était en Afrique, et je sais ce que c'est que rincertitude et les tourments. Mais n'importe ! ajoutât-elle comme en se parlant à elle-même, ce n'est pas b même chose, on ne tremble pas pour son mari comme pour son fils.

— Vous croyez , madame? » demanda Mme Breton d*nne voix qui attira sur elle tous les regards.

Le capitaine devint aussi rouge que lorsque sa femme Tavait embrassé.

« Je ne songeais qu'9 moi, ma chère enfant, reprit Mme de Bussière, je ne prétendais établir aucune es* pèce de comparaison entre nous.

— Pardonnez, madame, reprit à son tour la jeune femme, cela m'est échappé malgré moi. Je n'avais jamais pensé que la guerre pouvait survenir; mon mari m'avait bien dit qu'on le rappellerait peut-être en Afrique, mais il m'avait dit aussi que nous ne nous sépare* rions pas, que je partirais avec lui. Si tu étais appelé en

es UNE Jambe de moins.

Italie, est-ce que je pourrais aller avec toi? fit-eUe en posant sa main sur le bras de son mari. •— Non, » répondit le capitaine.

Et, comme il sentit frémir cette main délicate : « Si tu allais avec moi en Afrique, poursuivit* il, nous nous établirions dans une ville, et je serais bien forcé de te quitter, lorsque je ferais partie de quelque expédia lion. Une guerre en Italie serait pour nous autres Français comme une expédition en Afrique, ça ne durerait pas longtemps, je t'en réponds, et, d'ailleurs, les deux pays se touchent : en vingt-quatre heures, au besoin, tu pourrais être auprès de moi.

— Ah I fit Mme Breton avec abattement.

* — Vous aimez bien votre femme, dit Mme Trublet de sa voix traînante en s'adressant au capitaine, et vous ne seriez pas fâché de la laisser là pour aller vous battre.

— Voilà une singulière réflexion! repartit le capitaine avec une nuance de mauvaise humeur. Nous ne sommes jamais fâchés de nous battre, n^adame, c'est notre métier. Lorsque j'étais garçon, je mettais peutêtre un peu plus d'ardeur à en rechercher l'occasion ; mais ne croyez pas que mon bonheur m'ait rendu poltron, et, si la guerre éclatait quelque part en Europe, je ne dis pas que je solliciterais (je craindrais de faire de la peine à quelqu'un), mais je souhaiterais de tout mon cœur qu'on m'y envoyât.

— Léonie est trop raisonnable pour ne pas comprendre cela, insinua Mme de Bussière. Quant à moi, je serais inconsolable, après la guerre, que mon fils n'y eût pas été.

— Il ira, et il en reviendra capitaine, s'écria Mme Dupré d'un air de confiance. J'ai toujours dit que Louis serait capitaine avant trente ans.

-* Mais votre thé sera froid, madame Bussière, » fit de sa voix la plas haute l'aimable Mme Trublet , qui n'accordait la particule à personne.

Mme de Bussiëre s'empressa de verser le thé, et Locie se chargea de remettre les tasses aux personnes désignées, et de leur offrir de la brioche. £n portant la première tasse àMme Trublet, elle embrassa Mme Breton et lui dit à l'oreille :

€ Je vous aime bien! »

Le capitaine la récompensa de cette effusion de cœur lorsqu'elle vint ensuite à lui, en la remerciant avec une politesse respectueuse dont elle fut toute fière, surtout par rapport à Mlle Céline qui s'obstinait à la traiter en enliant.

Cependant, tout le monde restait silencieux. On sentait qu'un courant d'idées sérieuses avait passé dans Vatmosphère de ce salon. Chacun réfléchissait en pre* oant sa tasse de thé. M. Yoland, craignant que la granté de Bime de Bussière ne dégénérât en une tristesse à coup sûr prématurée, se mit à énumérer toutes les chances qu'il y avait encore pour que la paix fût maintenue. Alfred Dumarsais appuya cette opinion d'arguineots presque irrésistibles. Ils n'eurent pas de peine, le capitaine se taisant et le petit Trublet se contentant de sourire, ils n'eurent pas de peine à démontrer à ces dames que la guerre d'Italie était un rêve qui ne pouvait de longtemps être réalisé. Mme Breton elle-même, qni les écoutait avec l'attention la plus profonde, finit . par se rendre à leurs raisons.

< C'est égal, dit alors Mme de ^Bussière, je ne serai complètement rassurée que lorsque je recevrai de Louis one lettre bien désolée par laquelle il m*apprendra qu'il n'a plas le moindre espoir d'aller se battre. Ce n'est psis, je vous le répète, que tous mes vœux soient pour

la paix. Non, si mon cœur de mère redoute la guerre, ma raison lappelle au fond et la désire. Je connais mon iîls : il n'est pas homme à faire son chemin en temps de paix; c'est sur des champs de bataille qu'il ga* gnera tous ses grades. Il a beaucoup de fierté dans le caractère; les démarches les plus innocentes en ellesmêmes reffarouchent et lui répugnent. Par exemple, malgré toutes mes recommandations, il n'a rien voulu faire jusqu'ici pour se rendre agréable à son colonel, et le colonel Chamblain est un homme qui est très^sensible aux égards qu'on a pour lui.

— Le colonel Chamblain? interrompit M. Voland. Est-ce que ce serait Désiré Chamblain?

— Justement. Il s'appelle Désiré.

— De Douai?

— De Douai.

— Mais c'est un de mes bons amis.

— Pas possible !

— Nous avons été au collège ensemble, nous étions des insépairables; nous nous écrivons même encore quelquefois.

— Quel heureux hasard! Ah! mon bon monsieur Yoland, je vous serais éternellement reconnaissante si vous vouliez bien, dans votre prochaine lettre, lui dire un mot en faveur de Louis.

— Comment donc, madame! Mais je lui écrirai- tout exprès pour cela. »

, Mme de Bussière se confondit en remerciments un peu trop humbles peut-être. Elle se féKcita de nouveau à mots couverts d'un«rapprochementqui aurait dû avoir lieu plus tôt, et elle se réjouit surtout que ce rapprochement, qu'elle n'avait opéré que pour elle, fût en même temps utile à son fils.

En ce moment la pendule sonna minuit. Mme Tru-

blet, Mme Yoland, Mme Daprë se levèrent toutes trois ensemble, comme si le même ressort les eût mises en monvemenf. Elles déclarèrent tontes trois que l'heure était indue, et résistant aux instances polies de la maîtresse de la maison, elles persistèrent toutes trois à demander leurs cbàles et leurs chapeaux.

L'air était piquant, mais il faisait encore un clair de lane admirable lorsqu'on traversa le jardin pour gagner la rue. Une fois à la porte, car les allées du jardin étaient si étroites qu'on n'y pouvait marcher à deux, M. Yoland offrit le bras à Mme Trublet, le jeune Troblet à Mme Dupré, et Alfred Dumarsais à Mme Yoland. Céline avait peine à contenir sa joie. Elle en^ traîna amicalement Lucie que, contrairement à ce qu'elle avait fait au début de la soirée, elle affecta de traiter comme une compagne, comme une camarade. Il semblait qu'en quelques instants Céline eût perdu plusieurs de ses années et que Lucie les eût gagnées. M. Yoland exigea que les deux jeunes personnes marchassent devant lui; elles étaient aussi légères, aussi lestes Tune qoe l'autre en obéissant à son ordre. Elles se mirent à bavarder, à dire mille folies, à apostropher la Jeanneton qui ouvrait le cortège avec sa lanterne, à lui recommander en riant de prendre garde aux pierres et de saluer les revenants, s'il s'en présentait.

« J'ai été bien surpris de vous voir chez Mme de Bnssière, disait Alfred Dumarsais à Mme Yoland (ils fermaient la marche et se trouvaient déjà à quelque distance des autres groupes, qui allaient plus vite qu'eux) ; vous étiez brouillés avec elle, autant qu'il m'en souvient. Si j'avais su que j'aurai l'avantage de me rencontrer avec vous, je ne serais pas venu si lard.

— Yous êtes bien bon, répondit Mme Yoland émue et flattée de ce compliment qu'elle rapportait en idée à

8a fille. Il y avait en effet près de cinq ans que nous n'avions vu Mme de Bussière, lorsqu'elle est venue inopinément Tautre jour nous inviter à prendre le thé chez elle. Mon mari et ma fille^ qui sont incapables d'aucun calcul et qui croient que tout le monde est comme eux, ont été charmés de ce retour imprévu, et se sont contentés de l'accueillir à bras ouverts, sans lui demander d'explications. Mais je connais mieux qu'eux Mme de Bussière. C'est une femme distinguée, sans doute, une fenune de tète; elle a élevé son fils admirablement, elle a toujours sauvé les apparences à force d'économie, et on la croit plus riche qu'elle n'est ; mais enfin elle manque de franchise, et elle ne fait rien sans avoir en \aie son propre intérêt. On ne m'ôtera pas de l'esprit qu'elle avait appris indirectement que Yoland connaissait le colonel de son fils, et que c'est pour obtenir une recommandation qu'elle a songé à se réconcilier avec nous.

-« C'est assez probable, riposta Dumarsais, j'ai fait la même réflexion que vous, sans être au courant de l'histoire. Mme de Bussière est une profonde politique, il y a longtemps que je m'en doute. Ainsi toutes les cajoleries qu'elle fait k cette insipide Mme Dupré ont pour but d'assurer à Louis un mariage avantageux. Quant h moi, cette petite Dupré ne m'a jamais plu ; je la trouve insignifiante, malgré sa jolie figure.

— C'est une enfant. Elle n'est pas mal pour son âge.

— Ahl madame, elle n'aura jamais l'aisance et la grâce de Mlle votre fille.

-^ Vous avez toujours été indulgent pour ma fille.

— Je lui ai toujours rendu justice.

— Ahl monsieur Dumarsais, ce n'est pas parce que je suis sa mère, non, je ne me suis jamais aveuglée sur mes enfants, je les ai toujours vus tels qu'ils sont; mais, je puis vous le dire à vous, Céline est un ange.

Ce n'est pas dans le monde qu'on peut la juger, c'est dans rintWeur de la famille que ses plus belles qualité se rfvMent. Elle dirige tout chez nous, elle fait tout, je n'ai qu'à me croiser les bras. C'est une femme de ménage accomplie. Puis un caractère admirable, une douceur sans égale, jamais le moindre mouvement d'humeur. Elle cause avec son père.... Il faut les entendre! Je me trouve bien sotte à côté d'eux. Enfin elle fait la joie de notre vieillesse comme elle ferait le bonheur de ITiomme qui la choisirait.... Mais les hommes aujourd'hui ne recherchent que la fortune.

— n y a encore quelques exceptions, madame.

— Peu, monsieur Dumarsais, très-peu. Ce n'est pas qne Céline n'ait été déjà demandée bien des fois; maris vous conviendrez avec moi qu'on ne peut pas prendre le premier venu.

— J'en conviens.

— Céline est difficile, tout le monde ne lui plaît pas.

— Tout le monde, en revanche, serait heureux de lai plaire. »

Ici la conversation commença à battre la campagne, Mme Voland s'efforçant d'amener M. Dumarsais à lui faire l'aveu de ses sentiments pour Céline, M. Dumarsais s'efforçant, au contraire, de se tenir dans le vague et de ne rien dire qui pût compromettre ses avantages de célibataire indécis.

Pendant ce temps nos trois autres couples n'étaient point restés muets, je vous prie de le croire. Mme Tru- Wei avait malignement relevé toutes les attentions que 'e bel Alfred avait eues pour Mlle Céline dans le cours ie la soirée ; elle en avait conclu qu'il était plus épris q'ie jamais, elle avait prédit qu'il en résulterait bientôt un mariage auquel on s'attendait depuis longtemps, du J'este, et elle en avait fait à M. Voland son compli-

ment sincère. M. Yoland avait eu beau lui protester qu'elle se trompait, qu'il n'en était rien, qile M. Dumarsais n'avait jamais songé à sa fille; rintelligente dame était restée inébranlable dans ses convictions, et, pour mettre son interlocuteur au pied du mur, elle lui avait demandé ce qu'il répondrait, si elle était chargée elle-même de le lui proposer pour gendre. M. Yoland, de plus en plus embarrassé, s'était tu un moment, puis il avait fini par dire qu'il avait toujours laissé sa fille libre, et que ce serait à elle seule à trancher la question.

c En ce cas, c'est une affaire faite, > s'était alors écriée un peu perfidement la bonne Mme Trublet.

De son côté, le petit Trublet avait longuement entretenu Mme Dupré de toutes les grâces, de tous les charmes de Mlle Lucie ; il lui avait même donné à entendre qu'il en était tombé tout à coup éperdument amoureux, et le fait est que la beauté de Lucie avait opéré ce miracle. Le petit Trublet sentait une grande passion fermenter dans son cœur. Mme Dupré, quoique flattée dans sou orgueil de mère, avait trop de bon sens et était elle-même trop positive pour croire que les Trublet accepteraient pour bru une fille qui n'apporterait à Gabriel que soixante mille francs de dot. D'ailleurs, elle avait jeté son dévolu sur le fils de Mme de Bussière. Elle se contenta donc de rire aux phrases brûlantes de son rival, mais elle se garda bien aussi de le décourager, sachant que les grandes passions font toujours infiniment d'honneur aux jeunes personnes qui les inspirent.

Cependant Céline et Lucie marchaient toujours d'un pied leste, échangeant leurs réflexions, admirant le clair de lune, regardant le ciel.

< Quelle est cette belle étoile qui est si brillante? demandait Lucie.

— C'est Jupiter, répondait sa compagne.

— Et cette aatre qui est là-bas?

— C W Mars, c'est l'étoile du dieu de la guerre.

— Mon Dieu ! Qu'on est heureuse de savoir toutes les choses que vous savez, mademoiselle !

— Tu trouves? Je ne suis pourtant pas plus heureuse qne toi, au contraire. »

Tonte la troupe s'arrêta, on était arrivé devant la porte de Mme Trublet. Gabriel, devenu galant comme par eDchantement, voulait à toute force reconduire ces dames; mais sa mère s'y opposa, et Mme Dupré se joignit à elle pour lui persuader d'aller se coucher.

« Étes-vous bien sûr, monsieur, demanda alors Lucie à M. Voland, étes-vous bien sûr qu'on n'aura pas la guerre?

— Très-sûr, ma chère enfant, répondit-il, vous pouvez dormir tranquille.

— Tu aimes donc bien la paix? > fit Céline en riant. Lucie se tut et attira doucement sa compagne du côté

de la rue qui était dans l'ombre ; elle craignait sans doute qu'on ne vit à la clarté de la lune la rougeur qui venait de monter à ses joues.

I/)rsqu'oii eut reconduit Mme Dupré et sa fille, M. Dumarsais, qui ne demeurait pas loin de là, aurait pu quitter les Voland ; mais il insista pour les escorter jusqu'à leur demeure, et, dès qu'ils y furent arrivés, il exprima en quelques mots le bon souvenir qu'il garde— ^it de cette soirée, et s'éloigna visiblement ému.

Pendant que M, Voland ouvrait la porte avec son passe-partout, la mère dit tout bas à sa fille :

« n ne m'a parlé que de toi tout le long du chemin.

— Est-ce qu'il t'a dit quelque chose? » murmura Céline d'une voix à peine intelligible.

Ils entrèrent, montèrent rapidement l'escalier, et, sitôt qu'on eut de la lumière^ Céline souhaita le bonsoir

à son père et se retira dans sa chambre. Sa mère la suivit,

« J'ai vu plus clairement que janaais, lui dit-elle à l'oreille, qu'il a la plus vive affection pour toi.

— Mais il ne s'est pas déclaré?

— Pas précisément. Mais il m'a annoncé d'un air presque solennel qu'il viendra nous voir dans quelques jours.

— Ah 1 fit Céline avec un éclair d'espoir.

— Prends garde ! Je ne veux pas que ton père se doute que nous parlons de cela. Bonsoir.

— Bonsoir y maman. »

Une demi-heure après, toutes les lumières étaient éteintes, un silence profond régnait dans la maison. M. Yolande qui venait de se mettre au lit^ disait à sa femme :

« Je me leurre peut-être encore d'une chimère, mais je n'ai jamais vu M. Dumarsais aussi empressé, aussi aimable avec Céline. Mme Trublet l'a remarqué comme nous. Elle a voulu me faire parler, elle croyait que c'était une chose arrangée. Plût à Dieul Rien ne manquerait à mon bonheur, si je pouvais enfm établir ma pauvre Céline, et surtout l'établir aussi avantageusement sous tous les rapports.

— Nous l'établirons, répondait la femme, nous l'établirons. Il l'aime comme un fou, j'en ai eu la preuve ce soir, en revenant.

— Hélas ! ma chère amie, tu as cru bien souvent déjà tenir cette preuve-là. Sois prudente, je t'en prie ; ne va pas monter, sans sujet, l'imagination de ta fille. J'exige d'abord que tu ne lui parles de rien.

— Sois donc tranquille î Mais que je le raconte la conversation que j'ai eue avec lui.... »

Deux heures du matin sonnaient que M. et Mme Vo-

lant causaient encore. C'est qu'il s'agissait là pour eux d'une chose bien grave^ c'est que le mariage de leur fille était depuis longtemps déjà leur préoccupatiou la plus constante et sans doute aussi la plus pénible.

YI

LA guerre! la guerre I

Le premier bruit que l'indiscrétion de Gabriel Tru* blet avait apporté à loreille de Mme de Bussière ne tarda point à lui être confirmé par la clameur publique. Nous avons vu que, si elle était mère par Taffection et par le dévouement, elle n'était point femme cependant à se laisser intimider par la chance de périls inséparables de l'état qu'avait choisi son fils. Elle tenait beau* coup aussi à le voir avancer rapidement; elle avait rêvé pour lui tout ce qui avait manqué à son mari, elle l'avait élevé dans son cœur aux plus hautes dignités de l'armée, elle l'avait couvert en idée d'honneurs et de décorations de tout genre. Au lieu donc d'attendre qu'il lui parlât de la guerre, elle lui écrivit qu'elle était au courant des événements qui se préparaient^ et qu'elle faisait des vœux pour qu'il fût appelé un des premiers en Italie. Notre jeune lieutenant, dont le cœur battait déjà d'un belliqueux espoir et qui appréhendait les angoisses et les terreurs maternelles, reçut cette lettre

avec le plus vif plaisir, et y fit aussitôt une réponse où il laissait déborder sans contrainte toute son ardeur, où il promettait k sa mère d'être, avant un an, capitaine et décoré. Sa lettre fut lue en confidence à Mme Dupré et à sa fille, et celte dernière ne regarda plus seulement son fiancé comme un charmant garçon, mais comme un héros, comme un vainqueur, comme un demi-dieu couronné de gloire.

Cependant Louis de Bussière restait toujours en garnison à Lorient, quoique les chemins de fer conmiencassent à transporter nos troupes vers le midi de la France. Il était au mieux depuis quelques jours avec son colonel. M. Yoland, selon la promesse qu'il en avait faite, avait écrit à celui-ci qui, charmé du souvenir de son vieil ami, avait invité aussitôt notre jeune homme à diner. Docile aux instructions qu'il avait reçues de sa mère, le lieutenant avait enfin daigné faire quelques frais d'amabilité pour la femme de son chef, et Mme Ghamblain, flattée de ces égards auxquels elle avait droit, mais qu'on ne lui prodiguait pas, avait déclaré le soir à son mari qu'il n'y avait dans le régiment qu'un seul officier qui sût vivre, et que c'était le petit Bussière. De là pour lui des attentions, des indices de faveur qui firent murmurer les camarades. On alla même jusqu'à dire."... Mais que ne dit-on pas? Mme Ghamblain aimait les hommages, elle voulait qu'on fût poli et galant avec elle. Ses vœux allaient-ils plus loin? G est ce que nous ne sommes pas en mesure d'affirmer, le colonel Ghamblain n'ayant jamais eu le moindre doute sur la vertu de sa femme, vertu confirmée par un assez long usage, car la femme du colonel avouait quarante ans et devait en avoir tout près de cinquante. De plus, elle n'était pas belle. Le lieutenant Hector Trumeau donnait d'elle une assez juste idée en

disant qu'elle avait Tair d'un grand cheval de bataille. Quant à Louis de Bussière, nous pouvons certifier que, n'eât-il pas eu au cœur le tendre et très-exclusif amour qne nous lui connaissons, il n'eût voulu k aucun prix abuser de la confiance que lui témoignait son colonel. Il se piquait à cet égard de principes plutôt civils que militaires. Il n'en était pas moins, malgré ses principes, le favori de plus en plus déclaré de Mme Ghamblain, et ce fut par elle qu'il apprit le premier une bonne fortune dont il commençait à désespérer, c'est-à-dire qu'on avait reçu des ordres, et que le régiment allait être dirigé au plus vite sur Lyon.

A cette nouvelle (c'était le soir, et il avait encore dîné avec M. et Mme Ghamblain,mais M. Chamblain venait de sortir du salon), à cette nouvelle, le jeune Louis eut peine à contenir le transport de joie dont il fut saisi. H se mit à arpenter le salon à grands pas avec toute sorte de gestes et d'exclamations qui firent presque regretter à la dame de lui avoir révélé une chose que son mari aurait peut-être voulu tenir secrète jusqu'à»! lendemain. Certes, si le colonel fût rentré en ce moment, Louis aurait eu beaucoup de p6ina à ne point se précipiter dans ses bras; mais il ne lui vint pas à l'esprit de se jeter dans les bras de Mme Chamblain.

< Modérez-vous, jeune homme, lui dit-elle, modérez-» Tons, nous ne sommes pas encore en présence des Autrichiens. Le colonel espère que nous les brosserons conune il faut ; il s'agit d'abord d'aller les rejoindre. Du reste, que Mme votre mère se tranquillise, vous ne seriez pas complètement abandonné du ciel s'il vous arrivait quelque chose ; j'accompagnerai le régiment. >

Mme Chamblain, autant qu'on peut en juger par <^ quelques mots, avait un langage de corps de garde, loais elle y joignait des manières de cour^ ce qui for-

ma|t un contraste le plus bizarre du monde. A peine eut-elle cessé de parler qu'elle tendit avec dignité à Louis sa main nue qu'il baisaavec respect. Mais, comme nous lavons dit plus haut, cela ne lui suffisait pas, il éprouvait l'impérieux besoin d'embrasser quelqu'un. II quitta donc Mme Chamblain après l'avoir vivement remerciéoy s'élança dans la rue comme un fou, courut jusqu'à ce qu'il fût arrivé chez lui et monta quatre à quatre à la chambre de son camarade Hector Trumeau.

La clef était sur la porte, il entra en cnant :

« Trumeau, mon cher Trumeau, si vous saviez!... Il faut que je vous embrasse.

— Non, répondit Hector qui était en manches de chemise et qui, malgré l'heure avancée, avait le menton tout blanc, occupé qu'il était à se faire la barbe; non, je ne suis pas en état de recevoir cette marque de votre estime, mais je vous permets d'embrasser ma fenune. Faites vite et parlez. De quoi s'agit-il? »

Louis aperçut alors une jeune femme qui était en train de brosser un uni{orme; il reconnut la marchande de tabac. Comment était-elle devenue, en si peu de temps et sans qu'on en eût rien su au régiment, l'épouse d'Hector Trumeau, c'est ce que se demandait avec stupéfaction Louis de Bussière, c'est ce que toutes nos recherches n ont pu encore éclaircir. Toujours est-il que la brune beauté ne parut nullement embarrassée, et qu'elle se rapprocha du nouveau veiou comme po\ir le mettre à même d'user de la permission que lui avait donnée son ami. Louis hésitait pourtant. U avait de singulières idées sur la constance, il partageait tous les scrupules des paladins du bon vieux temps, il croyait que sa dame et maîtresse était présente à ses moindres actions. Mais une seconde de réflexion lui démontra qu'il ne s'agissait pas du tout d'être infidèle; ii suc-

UNE J.yilBË DE MOINS. 75

comba, d'ailleurs, à un enthousiasme trop longtemps contenu, et il embrassa vivement la marchande de tabac SUT les deux joues.

Hector Trumeau, pendant ce temps, avait continué de se raser, et il disait avec ces pauses et ces inflexions de voix que prend une bouche en contact avec un rasoir :

« Nous allons dans le monde, — un grand bal chez une modiste, — la cousine de Virginie (ma femme s'appelle Virginie). — J'hésitais k m'y rendre : n'en dites rien surtout à la femme du colonel ! Je serais perdu dans son estime. — Du reste, ce sera très-bon genre ; il y aura-.. Mais, encore une fois, parlerez- vous î Pourquoi diable vouliez-vous m'embrasser?

— Pourquoi? Vous ne Tavez pas deviné? s'écria l^Miis. Nous partons.

— Hein ? fit Trumeau en bondissant. ... et en se coupant. Nous partons?

** I>ans trois jours peut-être nous serons en Italie.

— Ah çà ! vous ne plaisantez pas, c'est sûr? Qu'estce qui vous la dit?

-- La femme du colonel.

— Je lui yote un sabre d'honneur ! Voilà le premier plaisir qu'elle m'ait jamais fait de sa vie. Quelle chance ! Je commençais à désespérer, savez- vous? Enfin nous avons le pied dans l'étrier. Nous nous couvrirons de gloire, je vous en réponds ; nous épouserons des princesses italiennes, et nous sommes du bois dont on fait les maréchaux. Ah ! Bussière, je veux vous embrasser.»

£t il couvrit de sang et de savon la figure de son cà- ^rade. Mais Virginie le faisant tourner sur ses talons :

< Que parlez-vous de princesses italiennes? s'écriat-elle avec l'accent de l'indignation. Avez- vous oublié ^es serments que vous m'avez faits? >

Trumeau répondit que c'était pour rire : j'ignore s'il parlait des serments oy des princesses italiennes; puis, sans prêter plus d'attention aux pleurnicheries de Virginie, il entama avec Louis une longue discussion sur les opérations de la prochaine campagne. Us livrèrent à l'avance, et avec le succès le plus complet, plusieurs batailles de Magenta et de Solferino, ils disposèrent à leur gré de l'Italie, ils dictèrent des lois à l'Europe. Hector Trumeau était, non pas au physique, mais au moral, le vrai type du soldat français. Il lui était impossible d'admettre que les armées françaises ne fussent pas victorieuses. Il ne partait jamais de la probabilité, mais de la certitude d'une victoire ; il ne disait point N si nous entrons à Milan, » mais « quand nous entrerons à Milan ; » il aurait fait volontiers chanter le Te Deum avant le départ des troupes. Louis de Bussière, quoique nnpeu plus raisonnable, lorsqu'il était de sang-froid, partageait en ce moment cette aveugle confiance, et l'un poussant l'autre, d'exploit en exploit, de conquête en conquête, ils ne s'arrêtèrent que sous les murs de Vienne. Ce fut alors que Virginie, lasse de répandre des larmes pour le roi de Prusse, comme aurait dit Mme Ghamblain, ce fut alors que la fière Virginie apostropha rudement son époux et lui demanda si c'était le lendemain matin qu'il comptait la conduire au bal. Louis s'excusa auprès de la dame, et, après avoir fraternisé une dernière fois avec son camarade, il s'apprêtait à les quitter, mais auparavant Trumeau exigea qu'il embrassât de nouveau Virginie, et celle-ci n'opposa aucune espèce de résistance.

N'allez pas croire pourtant, ma gracieuse lectrice (gracieuse est une épithète d'un sens très-étendu et qui peut s'appliquer indifféremment à toutes les femmes, jeunes ou vieilles), n'allez pas croire que l'exaltation de

notre brave lieutenant se soit apaisée pour (piatre baisers cueillis sur les Jones d'nne marchande de tabac, si charmante qu'elle puisse être. Non; à peine descendu dans sa chambre, il se promène avec agitation en fredonnant la Marseillaise^ il risque même quelques pas de valse et de polka. Excusez-le, il est ivre d ardeur guerrière. H respire déjàl'odeur de la poudre^il s'élance à travers la mitraille, il entend les fanfares qui chantent le triomphe de la mort. Il entend encore autre chose, car il prête Toreille : c'est le camarade Hector qui se dispute avec Virginie. Au bout de quelques instants ils descendent, et, quoiqu'ils soient très-pressés, quoiqu'il soit onze heures et que l'ouverture du bal ait été fixée à dix, après la fermeture du magasin de la modiste, ils s arrêtent devant la porte de Louis et lui demandent s'il est couché. Sur sa réponse négative ils entrent, et la belle marchande de tabac daigne accepter le fauteuil que Louis se fait un devoir de lui offrir. On cause, elle ne pense plus du tout à aller danser ; c'est Hector qui est obligé de donner le signal de la retraite. Alors elle tend à Louis sa belle main un peu jaune, et elle serre très-affectueusement la sienne pendant quelques secondes. J'ai oublié de vous dire que Virginie est une grande et forte personne de vingt-cinq à trente ans, dont le teint est un peu bistré, mais dont les joues ont le velouté de la pêche, dont les lèvres ont la rougeur du corail, et dont les yeux brillent comme deux vers luisants par une nuit bien sombre. Hector Trumeau est véritablement un gaillard heureux.

Aussitôt après leur dépari, le jeune de Bussière se sent pris d'un nouvel accès de fièvre plus violent peutêtre encore que le premier. Il tire de son sein le médaillon que nous connaissons et le couvre d'innombrables baisers; il me serait plus facile de compter les coups

de bec de deux tourterelles amoureuses. Ici je dois prévenir mes lecteurs (je suis sûr que mes lectrices ne me chercheront point chicane à ce sujet, et, quant à moi, j'aime à raconter les choses telles qu'elles sont), je dois donc prévenir mes lecteurs que, quand notre héros se trouvera seul, il s'oubliera trop souvent à couvrir de baisers le portrait de sa fiancée. Sans doute on m'objjectera que le fait est au moins extraordinaire, et qu'on aime généralement aujourd'hui d'une façon beaucoup plus calme ; mais je répondrai encore à cela qu'ayant à choisir un héros dans une armée de cinq cent mille hommes, j'en ai pris un qui pût nous faire honneur de toute manière, et qui rappelât enfin par plus d'un côté notre antique et fabuleuse chevalerie.

Mais nous aurons tout à l'heure, messieurs, un bien autre sujet d'étonnement et de critique. N'anticipons point cependant.

Louis sentant lui-même la nécessité de se calmer, s'assied et prend la plume pour écrire h. sa mère. Il lui annonce en termes de feu qu'il va partir, il lui peint sa joie folle, il prédit les succès qui l'attendent; puis tout à coup il s'arrête, il craint que cette ardeur ne grossisse le danger aux yeux maternels, il songe à cette tendresse qui veille sur lui depuis le berceau : le soldat redevient enfant. Tout à coup il déchire sa lettre, trace quelques lignes sur une autre feuille, porte le papier à ses lèvres, et y dépose deux longs baisers que sa mère recueillera pour les rendre h quelqu'un. Alors, un peu plus calme, il réfléchit plus sérieusement, il pense à celui qui tient dans sa main la vie des hommes, puis il se couche. Mais le moyen de dormir? A cet âge les pensées graves ne sont que de rapides passagères. La nuit a beau épaissir ses ombres autour de lui, il ne voit pas moins le soleil d'Italie resplendir au-dessus de sa tête, il n'eu sent pas

moins les chauds rayons, il savoure encore Tespërance et la gloire.

Les heures sonnent l'une après l'autre sans qu'il songe à les compter. Le matin approche; il ne fait pas encore jour, m*ais une vague lueur perce les ombres étonnées, et on entend dans l'escalier un pas lourd auquel se mêle un pas plus léger. C'est Hector Trumeau qui rentre|avec Virginie. D aura bu plus que de raison, c'est un de ses petits défauts, et il n'aura conservé que juste assez de force pour regagner son domicile en s'appuyant sur le bras de sa compagne. Les voilà montés. Il est permis de supposer que ce bruit sourd qui ébranle le plafond est celui que fait Hector eu tombant sur sou lit comme une masse inerte. Une demi- heure à peu près s'écoule, le silence est redevenu aussi profond, quand tout à coup (est-ce une illusion?) Louis croit entendre frapper doucement à sa porte. Il se trompe.... Non, voici qu'on refrappe.

« Qui est là? demande^t-il en tremblant sans trop savoir pourquoi.

— C'est moi , » répond une voix faible comme un ï^oupirda la brise matinale.

Il reconnaît, du moins il croit reconnaître l'accent méridional de la belle Virginie. Il se trouble, il est prêt à 56 lever pour s'informer du motif qui l'amène, pour lui demander si, par hasard, elle est souffrante ou si Hector est indisposé. Mais non (admirez sa constance, admirez surtout cette sagacité qui lui fait deviner un danger peu manifeste encore), il se contente de porter à ses lèvres le cher médaillon qu'il tenait justement à la main, il évoque la pure image de Lucie, il implore d elle aide et secours, il demeure immobile et muet. Je ne crois pas que le roman moderne offre aucun autre exemple d'un trait de ce genre, et je suis sûr que toutes

mes lectrices, k quelque monde qu'elles appartiénuent, en sauront infiniment de gré à mon héros. Par malheur il avait laissé la clef sur la porte.

Le lendemain, la ville de Lorient fut plus animée que de coutume, des groupes de soldats avinés parcouraient les rues en chantant. Le surlendemain, le calme était rétabli, tout le régiment était parti. L'inconsolable marchande de tabac avait répandu bien des larmes en prenant congé de son cher Hector qui lui avait juré de lui écrire, dès qu'il y aurait quelque chose d'intéressant pour elle. U est à présumer que le lieutenant Hector Trumeau avait des idées particulières sur ce qiu est susceptible d'intéresser les femmes, car il ne lui écrivit point une seule fois de toute la campagne.

Mais tandis que nos deux lieutenants gagnaient à grande vitesse Paris d'abord, puis Lyon, puis de là Turin pour descendre bientôt dans les plaines de [la Lombardie, la mère de Louis, seule dans son modeste appartement de Limoges, suivait de l'œil en pensée tous les mouvements, toutes les marches, toutes les stations du régiment, c'est-à-dire de son fils.

La nature avait replié son manteau de neige et de pluie, selon l'expression d'un royal poète; elle s'était vêtue de cette belle robe d'un vert tendre qu'elle garde si peu de jours et qui lui sied si bien I Le printemps lui avait apporté ses corbeilles de primevères et de violettes; l'air en était tout embaumé. Le soleil aussi prenait sa part de la fête et prodiguait à la terre ses plus gais sourires, ses plus douces caresses. Mais Mme de Bussière n'était pas dans une disposition d'esprit qui lui permît de jouir de ce réveil universel ; elle n'avait pas épié, comme elle faisait les autres années, les premiers bourgeons des arbres, elle n'avait pas écouté les premiers concerts des oiseaux, elle n'avait pas guetté

dans l'herbe les premières pâquerettes. Ce n'est pas qu'elle fût moins calme en apparence et moins maîtresse d'elle-même; non, elle savait toujours dominer ses terreurs: seulement, par instants, la nuit surtout, lorsque le cours de ses idées Tempéchait de dormir, un frisson subit lui passait par tout le corps, elle se représentait rtorreur d'un champ de bataille, et, faisant un retour sur elle-même, elle songeait avec effroi qu'une victoire coûte encore moins de sang aux fils qu'elle ne coûte de larmes aux mères.

La jeune fenune du capitaine Breton avait senti le besoin, par suite des changements que la guerre pouvait aussi apporter dans sa situation, de resserrer son intimité avec Mme de Bussière. Elle ne trouvait pas chez sa propre mère, l'honnête mais un peu simple et vulgaire Mme Jeandrin, des idées qui fussent au niveau des siennes, ni surtout les avis qui lui devenaient de plus en pins nécessaires pour concilier la tendresse ardente qu'elle avait pour son mari avec les devoirs qui étaient imposés à celui-ci par son état même. Léonie Jeandrin, ou plutôt Mme Breton, était une nature d'élite, une âme élevée, susceptible de toutes les grandeurs et de toutes les délicatesses, et, si l'éducation qu'elle avait reçue n'avait pu développer toutes les qualités qui étaient en elle, du moins ces qualités n'avaient-elles point été altérées. Sa mère ne lui avait guère appris qu'à coudre et à prier Dieu; le reste lui avait été enseigné dans un des meilleurs pensionnats de la ville dont elle avait suivi les leçons comme externe pendant cinq ans. Gomment avec ces secours incomplets Léonie était-elle devenue une jeune fille remarquable? Comment avait-elle su, à force de tact, d'élégance et de distinction, faire oublier ce qui lui manquait du côté de la beauté? C'était là son secret. Toujours est-il qu'elle 368 6

avait excité Tenvie à» bien des jeunes penonnes pla*. céee au-dessus d'elle et qui étaient si au-dessous, non par les qualités brilkntefi (ce n'était pas là ce qui la distinguait}, mais par Tintelligence et par le cœur.

Son avenir avait paru quelque temps incertain. Supérieure à la position sociale qu'elle occupait , n'ayant ik espérer, du côté de la fortune, que la mai son où eQe habitait avec sa mère et dont les loca^tions les faisaient vivre depuis que Mme Jeandrin ne travaillait plus, Léonie ne pouvait épouser ni vol ouvrier m un homme du monde. Elle -eût refusé le premier, le second n'eût point osé la choisir. C'est dans ces circonstances qu'elle avait connu le capitaine Breton^ ainsi que nous l'avons dit plus haut, et cet homme si rude en apparence s'était montré pour elle capable de toutes les tendresses. Il avait été ébloui, d'aiUencs, du spectacle de cette âme en fleur; il en avait aspiré tous les parfums, admiré toutes les grâces; il avait joui de son bonheur, sans presque s'en rendre compte, comme s'il eût craint de voir finir un beau rêve. Il y a àasivjpesses qui n'osent se traduire en paroles. Léonie elle* même ne se doutait pas du degré de félicité auquel son mari était parvenu, elle se flattait toujours d'être la plus aimante.

Cependant, depuis quelque temps, elle remanpiait qu'une préoccupation étrangère à leur amour troublait l'ftme du capitaine, et elle finit par deviner qu'il se reprochait un bonheur qui rempéchait de désirer, autant qu'il le devait, qu'on l'appelât où il y avait des dangers et de la gloire. Il éprouvait en effet le premier sentiment de crainte qu'il eût connu de sa vie ; il s'indignait de former des vœux opposés à ceux qu'il avait toujours formés. Le jour où Léonie fit cette découverte, elle courut se confier à Mme de Busnire qui lui dit que l'é-

poiue d'u nilitaîre ne devait pas avoir de teiresfs pué* riles, que c'était à elle, sa contraire, à fortifier son mari par sa propre constance an lieu de ramollir par sa faiblssse. Mais la douce jenne femme ne pnt jamais comprendre cela ; elle ne pnt que s'observer davantage, demander au ciel le courage et la résignation, et se préparer le mieux possible à caeber son désespoir dans le eas où la séparation deviendrait nécessaire.

£]le s'était rencontrée jdusiears fois cbex Mme de BoKière avec la fille de IMbae Dupré qui venait soeivent' y passer Taprès-midi. La jeune fille et la jeune feamne,. déjà prises Tune pour l'antre d'une vive empathie, n'aiaient point tardé à se lier étroitement. Leur âge, la conlbnnité de leurs goihs et de leurs sentimeiits,^ le npport de la même profession entre le mari de Tuiie et le fiancé de l'antre, l'amour qn^elles^ ressentaient toutes deux, le besoin d'expannon qui les dominait, aviâent été plot forts que les barrières- que MA» Dupré, par' morgue bourgeoise, essayait encore de mainteBir entrer sa fille et Mme Breton. U fallait à Lucie uae amie à l^queUe elle pût, non pas se confier, mais se livrer sans parier en quelque sorte, car une jeune fille de seize ans qui aime sent beaucoup plus qu'elle ne parle. Elle avait bien sans doute la mère- de Louis qui é^t toi]^our9^ pr^te à la ccmiprsndre au moindre mot, au moin(k>e signe; mais ce n'était pas la même chose, et, d'ailleurs,- ^ éprouvait pour Mme de Buseière je ne sais quri respect craintif qui arrêtait les élans de son cœur. Par eiemple, lorsque celle-ci lui lisait une lettre de son fils, Lucie ne pouvait surmonter un inexplicable enn l>arras, si par hasard elles étaient seules; mais, si Mme Breton était là et tenait sa main dans les siennes, U jeune fille se sentait rassurée et ne cachait plus son plaisir ou son enthousiasme; 11 en était de mèmeoDcere

lorsqu'on parlait de lui : elle gardait sa pudeur en présence de la mère, elle se taisait; mais, si le soleil les invitait en ce moment à descendre dans le jardin , elle disait à Léonie par un baiser furtif ou par un ser* rement de main tout ce que Mme de Bussière eût désiré entendre.

On conçoit facilement avec quel intérêt trois femmes qui se trouvaient dans les diverses situations que nous avons essayé de décrire suivirent toutes les phases de la campagne d'Italie. Ce n'étaient plus seulement les lettres de Louis qu'on dévorait, c'étaient les journaux, les revues, tout ce qui parlait de la guerre. On finit par se réunir régulièrement tous les jours à la même heure. Mme Dupré se joignait souvent au petit cercle, et plus souvent encore le capitaine Breton. On avait eu besoin d'avoir recours à lui pour comprendre certains termes peu familiers aux oreilles féminines, pour se faire expliquer certains mouvements de l'armée qu'on ne pouvait suivre sur les cartes. Il s'y était prêté de la meilleure grâce du monde. Sa nature un peu sauvage jusqu'alors s'adoucissait de plus en plus, il se familiarisait de plus en plus avec la vie intime. Ayant l'espoir de devenir père depuis déjà quelques mois, il éprouvait pour Lucie une affection protectrice qui était comme une anticipation de ses sentiments paternels , et rien n'était chgirmant comme les attentions et les déférences qu'il avait pour elle. Sa femme, loin d'en être jalouse, eu était heureuse et fière : elle devinait bien de quelle source tout cela découlait, il n'y avait pas pour elle moyen de s'y méprendre ; et quaot à la jeune fille, toute flattée, tout émue de la double amitié qu'elle inspirait , elle ne se montrait point ingrate et rendait généreusement tout ce qu'on lui donnait. Mme de Bussière elle-même subit bientôt à son insu l'influence de la

donoe chaleur de ces trois âmes; elle ne se méprit pas non plus et sut bon gré au capitaine de Tsumitié qu'il témoignait à celle qu'elle avait' choisie pour bru. Cesl qu'il n'y a rien au monde de plus attrayant, de plus respectable en soi , et même pour les indifférents, que l'amitié d'un homme déjà mûr pour une toDte jeune fiUe , presque une enfant : c'est la force qui cherche la grâce sans qu'il s'y mêle rien d'impur ou de terrestre.

Un jour, l'air était tiède et parfumé, le soleil se jouait sur le feuillage encore tendre, Mme de Bussière et ses deux jeunes amies étaient réunies dans le jardin sons un berceau d'acacias dont on commençait à chercher 1 ombrage. Elles avaient chacune leur ouvrage à la main, le travail paraissait les absorber, elles ne se parlaient pas. C'est qu'elles étaient toutes les trois sous le coup des graves événements qui se préparaient; c'est qu'il y avait déjà plusieurs jours que les journaux faisaient pressentir une bataille; les armées étaient en présence, le choc terrible était devenu inévitable. Le capitaine était sorti pour aller aux nouvelles, conune il disait ; il avait promis à ces dames qu'il serait bientôt de retour : une heure s'était passée , et il ne revenait pas. Elles ne se communiquaient point leurs inquiétudes, mais leur cœur battait à l'unisson dans l'attente de Tioconnu. Sans doute Mme Breton n'avait pas le même sujet de craindre que Mme de Bussière ; mais son âme tendre s'associait à des angoisses qui, d'un jour à l'autre, pouvaient être les siennes, et elle s'exerçait en quelque sorte à attendre et à trembler. Quant à Lucie, elle partageait naïvement toutes les impressions de la mère de Louis. Celle-ci était restée huit jours sans recevoir de lettre , et une inquiétude particulière se joignant pour elle à l'inquiétude générale, elle ne pouvait

86 UKE JÂVBE SB MOINS.

s'empêcher de frissonner de temps en temps en jetant an regard du côté par où devait revenir le capitaine. Enfin elle l'aperçut la première ; il s'avançait d'un pas pressé. Les trois femmes se levèrent et allèrent an devant de lui presque en courant.

« B(mnes nouvelles! s'écria-t-il d'un ton joyenx. Nous avons battu les Autrichiens , nous leur avons fiadt six mille prisonniers, nous avons remporté une grande et belle victoire. Une dépêche est arrivée du quartier général, de Magenta.... »

Lttâe battit des mains comme un enfant; puis ses regards s'étant portés sur Mme de Bossière, de ronge qu'elle était, elle devint toute pftle.

c Mais c'est une victoire, madame, fit-elle.

— Oui, chère enfant, rép<mdit la mère de Louis, et la France a le droit de se réjouir; mais moi, je ne i*ai pas encore. Parle-t-on de nos pertes? ajouta-t-elle aussi* tôt en regardant le capitaine.

-— Non , madame , on ne parle encore que de nos avantages. La dépêche est très-significative , mais trèslaconique. Les journaux nous donneront peut-être demain quelques détails. Quoi qu'il en soit, le résultat efiaee tout, c'est une grande victoire, et je n'ai qu'un regret....

— Lequel f d^nanda machinalement Mme de Bu$;sière.

— Celui de n'y avoir pas été, » répliqua-t-il d'une voix brève.

Ce fut au tour de Léonie de pftlir. Elle attacha sur son mari un regard d'une expression douloureuse et

Pardonne-moi, continua-t-il , je ne voulais pas t'afHiger. Mais c'est plus fort que moi , vois -tu bien ; y ai honte de mon inaction, quand je pense que j'au-

UNE JÂICBB DS MomS. 87

nia pu être là«-bas et avoir aussi ma part de gloire., n me semble enfin qne, si je n'étais pas si heureux ici, je ferais des vœux plus ardents pour partir, que ma bomie 'étoile « qui ma toujours mené au danger, m'y mèneFait de nonvean, en un mot que mon régiment serait appelé en Italie.

— Je te suis donc un obstade ? lui demanda sa femme avec un sourire dont il n'osa affronter la dou* ceur. J'ai adressé jusqu'ici tous mes vœux au ciel pour que to restes, mais je sens enfin qu'il y a pour lliomme des devoirs qui passent avant son bonheur; je vais joindre maintenant mes vœux aux tiens pour que tu partes.

— Merci, » lui dit-il avec l'émotion d*un homme, — et 3 hii tendit sa forte main dans laquelle elle mit aussitôt la swnne.

n tenait encore cette main blanche et fréie, lorsqu'il 'entendit appeler. Il tourna la tête et reconnut un de ses amis du régiment, un lieutenant qui s'arrêta et qui lui fit sagne de venir. Le capitaine le rejoignit et s'éloigna un moment avec lui. Quand il revint vers les dames, sa figure rayonnait, ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé f

« Léonie, dit-il à sa femme, il semblait que le ciel n attende que tes vœux pour ra'accordcr cette nouvelle faveur. Je pars.

— Ah » ! fit-elle en s'efforçant encore de sourire. Mais le sourire était sur ses lèvres, et ses yeux se

fermaient, et sa tête se renversait en arrière.

« Ma femme ! » s'écria le capitaine en la recevant dans ses bras.

En un clin d'œil il l'eut transportée dans la maison, et, au bout de quelques instants, elle rouvrait les yeux et revenait à elle.

« Mon Dieu ! se disait tout bas Lucie, que c'est horrible la guerre ! Qui nous rassurera quand il sera parti! »

Le lendemain apporta à Mme de Bussière les premiers détails des journaux sur la bataille de Magenta et une lettre de son fils. Malheureusement cette lettre avait été écrite avant la bataille. Elle respirait tout l'enthousiasme qu'avait ressenti l'armée en foulant ce sol où se sont immortalisés nos pères ^ elle annonçait la lutte, elle rendait compte de quelques dispositions prises, de mouvements dont le but était encore un mystère pour tout le monde, mais elle n'était pas faite pour rassurer une mère. Bien loin de là, il y avait pour Mme de Bussière un contraste déchirant entre cette gaieté de la veille et les dangers que son fils avait dû nécessairement courir le lendemain. Au moment où on lisait ces lignes qu'il avait tracées d'une main si ferme, peut-être étaitil blessé, souffrant, réclamant en vain du secours , que sais-je ? mourant, mort peut-être, et abandonné, perdu dans la foule des cadavres pâles et mutilés I... On commençait à fixer le chiffre de nos pertes : les mères, dans nos victoires, n'apprécient bien que ce chiffre-là. Mais il était décidé sans doute que le malheur épargnerait cette maison, car, au bout de trois jours , Mme de Bussière, pendant que tani d'autres demandaient en vain si leurs fils étaient vivants, reçut du sien une nouvelle lettre où il lui apprenait qu'il s'était bien battu sans attraper la moindre égratignure, qu'il était passé capitaine et que son colonel lui avait promis la croix. Il ajoutait, en galant chevalier, qu'il aurait bien voulu envoyer à certaine jeune fille tous les prisonniers qu'il avait faits, mais qu'il avait réfléchi qu'elle ne saurait comment s'en débarrasser et qu'il avait jugé plus prudent de les joindre à la masse. Les transports de joie

a?ec lesquels une telle lettre fut accueillie ne sauraient se décrire. Jamais Mme de Bussière n'avait rien éprouvé de pareil : sa tendresse était rassurée, son oi^eil sa-^ tisfait, plus que satisfait même : son fils venait de faire, saivant elle, un pas immense, et elle lui devait un jour ce qu^elle avait en vain espéré de son mari, plus qu'on nom noble , un nom glorieux. Mais ce qui était plus intéressant peut-être pour l'observateur que l'iyresse de la mère, ce qui eût dédommagé au centuple le nouveau capitaine de ses rudes travaux , c'était le spectacle de la joie de Lucie. Un rayon de soleil est moins doux à la nature après une tempête.

Les Voland, les Trublet, Taristocrate Alfred Dumarsais, le républicain Ghobert, vinrent, à tour de rôle, ainsi que beaucoup d'autres, comme , par exemple , le maire et les adjoints, complimenter Mme de Bussière et Ini dire toute la part qu'ils prenaient aux succès du jeune héros. Mme Dupré surtout s'associa plus que jamais aux sentiments de sa vieille amie, elle se considéra plus que jamais comme liée envers elle, elle répéta plus que jamais < nos enfants » en parlant de Louis et de Lucie. Un gendre jeune, noble, beau, capitaine et décoré était un idéal de gendre dont elle n'avait encore rêvé que la moitié. Mais plus elle redoublait d'égards envers Mme de Bussière, plus elle lui témoignait sa profonde satisfaction , plus elle s'humiliait devant elle, pour ainsi dire; plus, de son côté, Mme de Bussière loi parlait froidement, plus elle la tenait à distance, plus elle lui faisait sentir indirectement tout ce qu'une alliance avec son fils avait maintenant de flatteur pour l'amour-propre. Faut-il enfin vous montrer les choses dans leur triste réalité ? Une secrète révolution s'était déjà opérée dans les idées de Mme de Bussière, le premier regard de la fortune l'avait éblouie. Elle s'était it

qu'on n'était encore qu'au début de la campagne, qu'au train dont marchait son fils, il pouvait passer chef de * bataillon, puis colonel, et qu'alors Mlle Dupré et ses soixante mille francs ne seraient plus dignes de lui . Il lui faudrait une riche héritière; elle en cherchait déjà autour d'elle. Cette nature si froide semblait prise tout à coup de fièvre et de vertige, elle ne voyait que les chances heureuses et ne songeait . plus aux chances funestes. Pourtant , en mère avisée, elle se gardait bien de jeter brusquement le masque ; elle se gênait moins, voilà tout, et elle se réservait l'avenir, sans se croire obligée davantage aux anciens ménagements.

Maïs au milieu de ces joies, de ces ivresses, de ces vanités surexcitées, le jour où le capitaine Breton devait quitter Limoges était enfin arrivé. Léonie avait passé la nuit sans dormir, considérant à la clarté de la lune le sommeil de son mari. Vous dire toutes les idées cruelles, toutes les prévisions douloureuses qui avaient traversé pendant quelques heures la tête et le cœur de celte pauvre jeune femme, nous ne l'essayerons pas. Elle avait bien chèrement expié cette nuit-là le bonheur dont elle jouissait depuis six mois à peine. Quand, vers le matin, son mari se réveilla et que, d'une voix presque paternelle , avant d'oser lui-même faire un mouvement, il lui demanda si elle reposait, elle ferma aussitôt les yeux et feignit de dormir; elle ne voulait point qu'il fût le témoin ni le confident de sa pénible insomnie : c'était le premier secret qu'elle avait pour lui. Cependant, au bout d'un instant, elle se retourna, eut l'air de s'éveiller et lui adressa quelques vagues paroles.

« Tu dormais? lui demanda-t-il en l'entourant de ses bras avec toutes sortes de précautions tendres.

— Oui, j'ai bien dormi, fit-elle.

— Je D€ le eroîs pas, ta dis cela pour me rassurer. Moi-même qui ai dormi tant de fois si paisiblement avant comme après une affaire, soit en Grimée, soit en Afflifoe, j'ai eu une série de rêves de toute espèce qui m'oDt agité sans pouvoir, toutefois, tirer de sa torpeur ma lourde enveloppe. Mais ce sommeil a été pour moi une fati^e plutôt qu'un repos. C'est que je ne songe* plus seulement à toi, je songe à notre enfant, et tu deirais bien y songer un peu , chère petite amie , au lieu de ne t'occuper que de moi , de te désoler sans canse raisonnable, daller te forger à l'avance mille et mille chimères. Tu ne me le dis pas, mais je sais bien ce que tu penses. Songe donc, chère Léonie, que tu «iras besoin de toutes tes forces, de tout ton courage, et que, si, selon toi, je vais courir des dangers , il y en a d'aussi graves et de plus certains qui t'attendent.

— Geux-Ià , je ne les crains pas , mon bon et cher Adrien ; non , je me sens capable de tout supporter peorlwi. •

Et la jeune femme, fatiguée de cette nuit d'angoisses, retrouvant un moment de calme et d'espérance, sourit à ridée de sa maternité prochaine , posa doucement la t^te sur l'épaule de son mari, lui dit qu'elle était heureuse et résignée , et voulut dormir une heure encore entre ses bras comme daus le seul asile où elle pût désonnais goûter quelque repos.

Le capitaine .Breton avait fait tont ce qui dépendait <le lui pour s'épargner, ainsi qu'à sa femme, les déchireinents trop prolongés du dernier adieu. Il avait donné l'ordre au soldat qui le servait de venir dès le matin enlever sa petite malle, et il avait obtenu de Léonie qu'elle renoncerait à le conduire jusqu'au chemin de fer. Il avait anssi prié en secret Lucie d'arriver ce jour-là de trèslionne heure, sachant bien que l'amitié de cette jeune fille

était seule capable de combler un peu le vide affreux du premier moment de l'absence.

La journée était superbe. H avait plu pendant la nuit, mais le soleil s'était levé radieux et transformait en diamants toutes les gouttes qui restaient aux feuilles. Le premier adieu , car les gens qui s'aiment s'y pren- ' nent à plusieurs fois pour se séparer, le premier adieu avait été échangé long et tendre dans la chambre nuptiale. Tout le monde était descendu dans le jardin , Léonie et sa mère, le capitaine Breton, Mme de Bussière et Lucie.

« Il est l'heure y dit le capitaine, je n'ai plus une minute à perdre. »

Il embrassa sa belle-mère et sa femme, et, Mme de Bussière ayant voulu l'embrasser, il la remercia de cette preuve d'amitié, puis se tournant vers Lucie :

c Mademoiselle , lui dit-il , c'est à vous surtout que je recommande ma femme. Aimez-la bien, elle a besoin d'être aimée, remplacez-moi .... pour quelque temps, du moins.

— Oh ! soyez tranquille, monsieur, répondit vivement Lucie.

— Permettez-moi maintenant de vous donner le baiser d'adieu. Vous êtes notre amie, et, si je rencontre là-bas un autre capitaine, j'aurai ainsi quelque chose à lui remettre de votre part.

Il baisa sur les deux joues la belle enfant tout émue, et, serrant une dernière fois sa femme contre son cœur et lui promettant qu'elle aurait une lettre le surlendemain, il s'éloigna en courant.

c Adrien! » s'écria Léonie en s'élançant sur ses traces malgré les mains amies qui la retenaient.

Et , comme il ne s'arrêtait pas, soit qu'il ne l'eût pas entendue, soit qu'il ne voulût point l'entendre, la jeune

femme, aa lieu de suivre Tallée qui tournait, coupa droit k travers les plates-bandes, les massifs de fleurs et les arbustes , au risque de se déchirer les mains et le visage, et arriva assez à temps pour arrêter le capitaine au moment où il ouvrait la porte de la rue. t Adrien ! répéta-t-eUe en tombant dans ses bras.

— Que veux*tu? fit-il à voix basse et en couvrant sa figure et ses cheveux d'ardents baisers qu'il n'avait point osé lui donner devant témoins.

— Je ne veux que te voir encore. Tu m'aimes bien, n'est-ce pas?

— Je t'aime trop, » répondit-il.

£t elle seatit tomber sur sou front quelque chose d'humide. Était-ce une larme, ou une de ces gouttes de pluie restées sur les feuilles et que secouait la brise printanière?

■ Ménage-toi, pense à notre enfant, reprit-il, sois prudente pour lui.

— Et toi, reprit-elle, sois prudent pour nous. »

Ss échangèrent alors, sous les yeux du ciel , le dernier baiser, un de ces baisers ineffables dans lesquels l'âme passe tout entière et qui font que, séparés, nous testons cependant réunis.

Mme Jeandrin, inquiète de sa fille, accourait avec Mme de Bussière et Lucie. Dès que Léonie les entendit, avant qu'ils pussent les voir :

«Â bientôt! fit-elle.

— A bientôt!»

Le capitaine disparut, et lorsque Lude, la première, rejoignit la jeune fenmie , celle-ci se sentait plus forte et plus résolue. Elle avait aspiré dans ce dernier baiser le courage qui lui avait manqué jusque-là , et ce ne fut point à elle seule qu'il sembla que son mari lui avait laissé en partant quelque chose de son àme.

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