VU
UM£ mSTOUŒ DE L'AUTRE MOI^DE.
Le même joar^ et pendant qne Lucie était dans la maison dn faubourg auprès de Mme Breton^ un événement qui doit exercer une grande influence sur toute la suite de ce récit s'accomplissait à l'improviste chez Mme Dupré. Je ne vous ai pas encore condxut dans Tappartement qu'occupe celte dame, par la raison que je n'ai d'abord éprouvé pour elle aucune espèce de sympathie, et qu'ensuite nous avons eu l'occasion de voir ailleurt^, autant que nous avons voulu, l'adorable créa^ ture que le sort bizarre lui a donnée pour fille. Mais il est certaines visites qui n'offrent aucun attrait et dont on ne peut pourtant se dispenser : il est sage en ce cas de faire de nécessité vertu et de prendre gaiement son . parti. Ainsi ferons-nous, s'il vous plaît, et je vais vous décrire, aussi sommairement que possible, le cadre dans lequel doit se dérouler une scène assez originale , dont l'un des personnages ne vous a pas encore été présenté.
L'appartement de Mme Dupré n'est pas trop désagréable en soi. Il est au premier étage, bien distribué, ce qui est rare à Limoges comme ailleurs , en bon air, exposé au midi. La maison est sur une place, je ne lue rappelle plus quelle place. Gontrairanenl aussi auK
JiabitudeR limousines, il n'est pas mal tenu^ k propreté y règne^ non pas celte propreté exquise que nous avons admirée chez les Yoland, mais une propreté de seconde maiB qui est suffisante. Malheureusement le mauvais goût que nous avons déjà constaté dans la toilette de la maUresse du logis a présidé au choix et à l'arrangement des meubles. Par exemple, le salon où la Jeanneton jjitrodait en ce moment un grand monsieur qui veut absoimnent voir madame , quoiqu'il ne la connaisse pas, le salon est garni de chaises et de fauteuils d'une cer^ taine étoffe bariolée où le rouge domine , tandis que les lideaox des fenêtres sont en damas de lanne jaune et rert. On y ▼oit, en outre» d'affireuses gravures peintes dans des cadres superbes, une pendule comme il s'en troave dans les foires, un gnécidon décoré d'un service à thé qu'on a £ait tout exprè» pour Mme Dupré (je vous laisse à penser s'il est joli), et enfin, ce que j'aurais dû mentionner d'abord, car c'est ce qui frappe d'abord les yeux, deux magots de la Chine de grandeur naturelle qae Mme Dupré a achetés dernièrement dans une vente, parce que, toute positive qu'elle est , elle se pique d'aimer les curiosités et les objets d'art.
La Jeanneton est allée aussitôt prévenir sa maîtresse qu'il y a dans le salon un grand monsieur qui veut absolament la voir.
• Quel monsieur? demande Mme Dupré, qui, ayant encore sa vieille robe couleur lie de vin qu'elle porte 1» matin depuis quelques années, son bonnet de nuit et ses papillotes, ne se soucie nullement d'être vue.
-- C'est un grand monsieur qui est bien habillé et qui aune bonne figure, répond la servante.
---La sotte I je vous demande comment il s'appelle.
— Je ne sais pas^ madame, il dit que vous ne le cou* oaisaexpas.
— Je ne le connais pas, et vous le faites entrer dans le salon ! s'écrie la dame en défaisant vivement ses papillotes. C'est quelque filou de Paris qui sera venu par le chemin de fer pour nous dévaliser. Vite, donnez-moi mon bonnet beurre frais, idiote que vous êtes I
— Malheureux sort! malheureux sort ! » murmure la Jea^neton en cherchant par la chambre le bonnet rédame.
Je ne saurais dire au juste sous quel aspect Mme Dupré se représente un filou de Paris, mais je certifie que, quant à moi, je ne vois rien dans l'extérieur de l'étranger qui puisse donner lieu à une pareille supposition. C'est un homme d'une cinquantaine d'années environ, d'une taille élevée, d'une constitution robuste, dont les cheveux, qui frisent naturellement, sont tout gris, et dont la barbe, qu'il porte entière, est restée noire. Ses traits ne manquent pas de distinction, mais il a le front sillonné de rides précoces et le teint bruni par un soleil plus chaud que celui de notre France. Je ne saurais préciser, en ce moment , à qui il ressemble ; pourtant c'est à quelqu'un que nous connaissons, que nous aimons même. Sa mise est simple et élégante, comme l'a judicieusement fait observer la Jeanneton; on le prendrait, à première vue, pour quelque riche Anglais en costume de voyage. Il est occupé à considérer tout ce qui l'entoure, et il le fait avec un intérêt visible , avec je ne sais quelle curiosité émue qu'il me serait difficile d'expliquer. Un sourire glisse sur ses lèvres , mais ce n'est pas le sourire moqueur dont un indifférent gratifierait le mobilier de ce salon ; c'est un sourire mêlé de pitié, de tendresse et d'indulgence. Il s'était assis sur le divan algérien , il se lève en voyant enfin arriver Mme Dupré.
Nous devons avouer que son bonnet beurre frais ne
la eoiïïe pas à son avantage, et que, malgré ce qai Ini reste d'une jolie figure y Tensemble de sa personne courte et replète n'a rien de bien attrayant.
« Que désirez-vous, monsieur? demande-t-elle d'une voix brusque et en toisant l'étranger d'un regard plein de malveillance.
— Ce que je désire, madame? répond-il lentement en la regardant de son coté avec une attention profonde, ce que je désire? Je suis donc plus changé que vous; je vous reconnais parfaitement , et vous ne me reconnaissez pas?
— Pour vous reconnaître, monsieur, il faudrait vous avoir vu, et je ne vous ai jamais vu , > réplique-t-elle d'un ton revéche.
Puis changeant tout à coup de visage et reculant de trois pas :
c Quoi ! . . . s'écrie-t-elle ; et elle s'arrête, rouge comme une grenade, ou plutôt comme une pivoine.
-«- Oui, c'est moi : reprend l'étranger avec une légère amertume, et maintenant que vous m'avez reconnu, vous me regardez avec encore plus de défiance peut-être, vous hésitez, vous vous demandez quel accueil il faut me faire, car vous craignez de vous compromettre. Rassurez-vous, je n'ai besoin de rien, madame»
— Vous allez vous imaginer des choses auxquelles je ne pense même pas, répond la dame irritée de voir que son premier mouvement a été deviné; il est naturel que je sois surprise de votre visite , et ce qu'il y a de certain , c'est que je n'avais nullement lieu de m'y attendre.
— En effet. Il y a quinze ans que nous sommes séparés, et nous ne nous sommes pas écrit une seule fois pendant ces quinze ans.
— C'est qu'apparemment nous n'avions rien à nous
dire, riposte Mme Dnprë en s'asseyant en face du mys* térieux personnage qui vient de prendre une chaise qu'on ne lui offrait pas.
— C'est encore juste, madame. D'ailleurs, c'eût été à moi de commencer. Mais j'étais parti avec des iUasions, et je n'ai rencontré , au début, que traverses et déceptions de toute espèce. Je n'ai pas voulu alors vous fournir l'occasion d'un trop facile triomphe, car vous m'aviez assez prédit que je ne réussirais pas. Plus tard, quand le succès est venu, j'ai dédaigné de triompher de vous à mon tour, j'ai recueilli en silence le fruit de mes longs efforts, et j'ai cherché à m'isoler de l'Europe de plus en plus. J'y étais parvenu , j'avais trouvé là-bas des amis, des affections sûres ; mais le souvenir (ce n'est pas le mot , on ne se souvient que de ce qu'on connaît) , la pensée de ma fille me poursuivant comme un remords, la fièvre de la connaître s'est un beau jour emparée de moi, et j'arrive enfin de l'autre bout du monde pour lui faire part de mes richesses, pour lui offrir une belle dot en échange de son premier baiser. »
Mme Dupré a sans doute été surprise en revoyant son mari (car cet élégant étranger est bien son mari) après une absence qui s'est prolongée plus de quinze ans ; mais elle est bien autrement surprise et confondue en apprenant qu'il a fait fortune. Elle se demande si elle n'est point la dupe de quelque illusion, si ce qu'elle entend est vrai. Ce n'est pas que la bonne foi de M. Dupré lui soit suspecte : non, au contraire, elle l'a toujours connu incapable d'un mensonge, et elle ne suppose pas que le séjour de l'Amérique ait pu le changer à ce point ; mais enfin il ne lui est jamais venu à l'esprit que M. Dupré fût un homme capable de s'enrichir. A l'étonnement profond qu'elle éprouve se joint aussi une sorte de vague inquiétude. Si, en femme qui
coTiBait le prix de l'aient, elle tressaille d'aise à la pensée qoe la dot de sa fille va se trouver considérablement augmentée, elle ne peut s'empêcher de songer aussi, en mère jalouse qu'elle est, aux nouveaux sentiments qui vont naître dans le cœur de son enfant. Jus» qu'ici elle a possédé ce cœur tout entier. Elle n*a jamais entretenu longuement sa fille d'un père que celle-ci ne connaît pas, et, quand elle a, par hasard, dit un mot sur lui en passant, c'a été pour se plaindre de son abandon et des torts qu'il a eus envers eUe. Cependant la jeune Lucie ne s'est point montrée docile aux impressions qu'on a voulu lui donner à ce sujet; sa poétique imagination s'est élancée sur les traces de ce père absent dont elle a reçu, de loin en loin, quelques lettres pleines de tendresse. Mme Dupré calcule déjà quelle somme de reconnaissance il aura droit d'exiger pour les trésors qu'il apporte; puis elle a très-bien remarqué qu'il n'a point fait mention de sa femme , qu'il n'a parlé que de sa fille. U est bien entendu que ces idées, ces craintes, ces pressentiments ne sont encore qu'à l'état de germe dans la tête de Mme Dupré, et c'est même ce qui donne, en ce moment, à sa physionomie cette expression indécise et troublée que vous devez y voir. Que serait-ce , bon Dieu ! si elle pouvait deviner les véritables intentions de son mari, le véritable but qu'il poursuit et qu'il atteindra peut-être !
On ne nous accusera certes pas d'indulgence pour Mme Dupré ; nous n'avons point cherché à vous tromper sur son compte, noiis vous avons même donné de sa personne et de son caractère une idée plus exacte qu elle n'est avantageuse. M. Dupré, au contraire, nous a séduit au premier abord , nous avons tout de suite reconnu en lui un homme de cœur et d'imagination, et nous n'avons pu nous défendre peut-être d'un peu de
partialité à son égard. Mais, comme nous nous devons avant tout à la vérité, et que nous ne voudrions pas inspirer de l'intérêt pour le mari au détriment de la femme, nous allons essayer de jeter le plus de jour pos* sible sur ce qu'il y a encore d'obscur dans leur conduite et dans leurs sentiments réciproques, et nous vous demanderons la permission de nous reporter, pour un instant, à plusieurs années en arrière.
Martial Dupré, fils imique d'un fabricant de porcelaine, pouvait avoir trente ans environ, et n'avait guère encore songé qu'à ses plaisirs, lorsque son père, qui était veuf, lui laissa, en mourant, une fort jolie fortune et un établissement bien monté et en voie de prospérer. Le père et le fils ne vivaient pas en parfaite intelligence; ce dernier s'était souvent élevé contre ce qu'il appelait la routine paternelle, et il aurait voulu lancer leur commerce de porcelaine dans les grandes et chanceuses entreprises. M. Dupré le père était un homme prudent qui avait toujours eu pour principe que pour aller loin et longtemps il faut aller doucement, et qui s'en était bien trouvé. Martial, une fois à la tête de la maison, s'empressa de réaliser toutes les améliorations qu'il avait rêvées, de donner à ses affaires un développement qu'elles n'avaient jamais eu, et, du rang secondaire qu'elle occupait dans l'industrie limousine, sa fabrique ne tarda point à passer au premier rang. C'est à cette époque qu'il s'éprit du joli minois de Mlle Adèle Simonin, jeune orpheline d'une famille inférieure à la sienne, et qui ne devait guère lui apporter en dot que soixantedix ou quatre-vingt mille francs. L'amour parla plus haut que l'intérêt, Mlle Simonin devint Mme Dupré, et ce ne fat pas avec une mince satisfaction qu'elle s'installa dans le somptueux appartement que son mari avait fait décorer pour elle. Cependant elle était loin de res-
sentir l'ardente passion qu'elle inspirait. Natare positive et vulgaire, intelligence droite mais bornée, elle avait été nourrie dans le respect de l'argent, et croyait que ]e but de la vie était de s'enrichir. Elle fut donc plus étonnée que flattée de l'exaltation de son mari, et finit par regarder conmie des folies tous ses transports de tendresse. L'&me un peu désordonnée de M. Dupré n'aspirait qu'à subir la douce influence d'une femme. N'ayant pas trouvé dans la sienne ce qu'il cherchait, ayant bientôt reconnu qu'elle lui saurait plus de gré d une bonne afi'aire que d'un bon sentiment, éprouvant d'ailleurs le besoin de dépenser l'activité d'imagination qui était en lui, il se lança avec plus d'ardeur que jamais dans tous les hasards du commerce. Il étendit ses relations, doubla le nombre de ses ouvriers, et inonda de ses produits l'ancien monde et le nouveau. Il essuya quelques échecs qu'il crut réparer aisément à force d'audace. Des embarras survinrent. Tous ses capitaux étaient engagés; il aurait pu contracter un emprunt, mais il aima mieux s'adresser à sa fenmie dont la dot était intacte, et il lui demanda toift simplement sa signatiu%. Celle-ci la lui refusa tout net , lui dit qu'elle avait l'espoir de devenir mère, et que, puisqu'il avait jugé à propos de se ruiner, son devoir à elle était de garder uu morceau de pain à leur enfant. M. Dupré, humilié, Uessé au cœur, obéissant à un sentiment de vengeance que nous sommes loin de vouloir justifier, vendit sa f^rique, fit honneur à tous ses engagements, et, sans ^éme attendre la naissance de l'enfant qu'on lui avait énoncé, n'emportant qu'une dizaine de mille francs, . ^ique débris d'une belle fortune renversée comme k plaisir, il quitta précipitamment Limoges et courut 8 embarquer pour l'Amérique.
La conduite de M. Dupré en cette circonstance fut
assurément digne de blâme; il agit en jenne homme plutôt qu'en homme. Si sa femme avait été une de ces créatures nerveuses et impressionnables comme il y en a tant, le brusque départ de son mari aurait pu compromettre sa vie et ne pas être funeste qu'à eue seule. D'un autre c6té, la conduite de Mme Dupré emportera le suffrage de tous les gens sensés. £lle avait compris d'avance toute l'étendue de ses devoirs de mère^ elle avait ménagé l'avenir; associée de droit au succès, elle avait refusé de s'associer de fait à la ruine. Je connais, pour ma part, beaucoup de jeunes femmes qui se sont trouvées ruinées pour avoir donné une signature, et qui s'en sont repenties le reste de leurs jours. Et pourtant, c'est une chose bizarre, mais qui prouve bien qu'il y a dans notre conscience certains instincts qui ne sont pas tout à fait d'accord avec la morale du monde, je me sens porté dans le cas présent, après comme avant l'examen, à pallier les torts du mari et à n'admirer que très-médiocrementla fermeté de la femme.
Maintenant que nous savons ce qui a précédé l'étrange entrevue à laquelle ^ous assistons, regardons un peu nos deux personnages, et tâchons de nous mettre en quelques mots au courant de ce qu'ils ont dit pendant que nous interrogions leur passé.
M. Dupré a raconté assez complaisamment la lutte pénible qu'il a soutenue contre le Sort durant les deux premières années de son absence. Il s'est >peint errant dans une contrée sauvage, incertain de sa propre vie, cherchant de lor et manquant de pain. Que d'efforts inutiles! Quelle énergie dépensée en vain! Il désespérait de l'avenir, il n'appelait plus que la mort, quand le ciel l'a pris en pitié et lui a fait rencontrer dans ces déserts un mortel aussi malheureux que lui. C'était un honune qui avait quitté comme lui sa femme et son enfant,
mais qui les avait quittés par excès de tendresse, en pleurant et en jurant de revenir auprès d'eux aussitôt qu'il pourrait améliorer leur position. .11 s'appelait Charles Jeffrey, et était d'origine irlandaise. M. Dupré et lui s'associèrent dans l'abandon et la misère, et cette association, contractée sans aucune des formalités d'usage, ne tarda point à prospérer. Ils trouvèrent de l'or. Charles Jeffrey ayant rejoint sa femme et son fils, la petite colonie se rendit dans le sud et y fonda une maison de commerce qui prit im accroissement rapide^ grâce à l'intelligence et au zèle des deux amis. Aujourd'hui chacun d'eux est riche de plus d'un million.
A ce mot million, l'œil de Mme Dupré s'est dilaté d'une façon extraordinaire. Elle a regretté d'être en robe du matin et de n'avoir pas au moins son bonnet rouge. Quant à moi, elle aurait un bonnet rose qu'elle ne me plairait point davantage pour cela; j'ose même affirmer qu'elle ne vous plairait pas non plus. Mais pour M. Dupré, c'est autre chose 1 Si différent qu'il soit (le cette femme» il retrouve pourtant en elle je ne sais quelle ombre de ses illusions évanouies; ce n'est plus, assurément, la femme qu'il aime, mais c'est encore la femme qu'il a aimée.
Cependant il y a plus d'une heure qu'il est là. Il a déjà demandé s'il ne pourrait pas voir sa fille, mais Mme Dupré lui a répondu qu'elle était sortie, que sa bonue l'avait menée chez une dame de leurs amies, et qu'elle ne rentrerait pas de longtemps peut-être. Voyant qu'il s'impatiente, elle appelle la Jeannetonet lui donne l'ordre d'aller aussitôt chercher mademoiselle, car l'aveu du million Ta pleinement réconciliée avec son mari, d'autant pins qu'il vient aussi de lui dire :
c Je vous en ai voulu pendant quinze ans, madame, je voos eti voulais hier encore en arrivant à limoges ;
mais le bien que mes vieux amis m'ont dit de ma fille a dissipé toute ma rancune. Je sais que vous en avez fait un ange. Sans doute il eût mieux valu que vous vous fussiez mise en tout pour moitié dans le sort de l'homme dont vous étiez la compagne ; je ne comprends pas mieux aujourd'hui qu'il y a quinze ans qu'on abandonne dans la mauvaise fortune celui dont on a partagé la prospérité, et pourtant je suis tenté à présent de me demander si tout n'a pas été pour le mieux. Le secours que vous m'avez refusé vous a fait vivre et vous a aidée ^ élever convenablement notre fille, et pendant ce temps^ j'ai pu travailler et lui amasser ce qu'avec raison peut-être vous considérez comme le principal élément du bonheur. »
La Jeanneton vole copmie un trait. Elle franchit les rues, les places ; elle fait bien deux ou trois faux pas qui lui arrachent quelques < malheureux sort ! » mais elle ne tombe pas une seule fois. Elle sent qu'un grand événement se prépare. Nous ne lui ferons pas l'injure de croire qu'elle ait saisi au passage toute la conversation de M. et de Mme Dupré, er, d ailleurs^ ils parlaient si bas, si bas.... Quoi qu'il en soit, elle arrive tout essoufflée chez Mme de Bussière, appelle à grands cris sa chère mignonne demoiselle, et lui dit que sa mère la demande, et qu'un beau monsieur l'attend.
« Gomme tu cours, Jeanneton 1 lui dit la jeune fille dès qu'elles sont dans la rue. Je ne saurais te suivre.
— C'est que, voyez-vous bien, mademoiselle, il n'y a pas de temps à perdre.
— Quel est donc ce monsieur, Jeanneton?
— C'est un monsieur bien habillé, un monsieur qui plaira, à mademoiselle, un monsieur.... Je ne sais point qui c'est, madame ne me 1^ point dit. »
Lucie, encore attendrie des diverses émotions que
loi a causées le départ da capitaine Brelon, agitée en même temps de je ne sais quel pressentiment vagae, monte Tescalier d'un pas léger, et, ouvrant elle-même la porte du salon, se présente soudain devant M. Dupré.
Lorsqu'un homme a erré longtemps, perdu dans une forêt sombre et cherchant en vain le sentier qui doit le conduire à la ville oîi se trouve sa maison et tout ce qui loi est cher, si tout à coup une éclaircie dans les arbres découvre à ses regards et sa ville et le toit désiré tout brillants des feux du soleil, il s'arrête, il s'enivre de ce spectacle, et un hymne inarticulé monte en silence de son cœur au ciel. Ainsi ce père s'arrête ravi à Taspect de sa fille, de sa fille qu'il a vue mille fois en rêvé, mais non pas revêtue de ce charme et de cet éclat. On dirait qu'il n'ose faire un mouvement comme s'il craignait de voir s'envoler cette apparition céleste.
Elle aussi, la jeune fille, elle demeure immobile, muette, ne sachant si elle doit s'avancer vers l'étranger, tn regard jeté sur sa mère ne lui apprend rien. Elle reporte aussitôt les yeux sur celui qu'elle devine, mais qu'elle craint de nommer, et lULlong moment de silence s'écoule ainsi.
*-* Ma fille, c'est ton père, » dit enfin Mme Dupré.
Alors Lucie s'élance comme pour se jeter h son cou, niais elle s'arrête encore et le regarde avidement. Il la '^garde de même; il veut la bien connaître avant de la serrer sur son cœur, se bien pénétrer d'elle, et il lui prend les deux mains pour l'attirer à lui, pour lavoir de plus près. Puis, cédant à son émotion et entourant de ses bras la belle et touchante enfant :
« Ma fille î » s'écrie-t-il.
£t il pose avec respect ses lèvres sur ce front pur, et Lucie senties larmes paternelles se mêler à ses propres
Connaissez-vous beauconp de joies humaines qui soient comparables à celles d'un père qui embrasse sa fille pour la première fois?
Je ne vous raconterai pas toutes les tendres paroles qu'ils échangèrent, ni le doux et confiant bavardage qui succéda aux premières expansions; le cœur est prolixe , il ne lui suffit pas de dire les choses une fois : il ne finit jamais, il recommence sans cesse. Lucie employa près de trois heures à donner à son père bien des détails qui n'auraient pour nous qu'un faible intérêt. Quant à ce qui nous intéresse le plus, son amour pour Louis de Bussière, elle ne lui en souffla pas un mot. Pourquoi? Est-il besoin de vous l'apprendre? Le nom que notre cœur porte le plus vite à nos lèvres est souvent celui que nous avons le plus de peine à prononoer; et, d'ailleurs, Mme Dupré était là, et il y a de ces sujets qu'on ne traite bien qu'à deux. Puis la journée s'avançait, l'heure du dîner approchait, on entendait la Jeanneton qui mettait la table dans la salle voisine. Mme Dupré, après avoir bien hésité, se laissant aller à tout ce que la situation avait d'intime et de cordial, crut pouvoir se permettre d'ofl'rir à son mari de partager leur modeste repas.
« Ce serait de grand cœur, madame, répondit-il en se levant, mais j'ai laissé à mon hôtel un compagnon que je dois rejoindre. C'est uin jeune honune qui a fait le voyage avec moi, un jeune homme qui m'est cher à plus d'un titre, et qui est le fils unique de mon meilleur ami, de mon fidèle associé, de ce Charles Jeffrey dont je vous ai longtemps entretenue. Il n*a pas voulu sortir sans moi et doit m'attendre avec impatience. Je vous demanderai comme une faveur de vous le présenter demain. »
Mme Dupré, quoiqu'elle n'eût pas d'esprit, ne man-
quait pas d'an certain discernement, et elle était douée, en outre, de cette finesse commune à toutes les femmes, qui leur fait deviner ce que nous n'exprimons pas, ce qui se cache, pour ainsi dire, derrière nos paroles. £Ue comprit aussitôt que ce jeune étranger qui venait de si loin était un danger pour elle. Le projet de M. Dupré devait être de marier ce jeune homme avec sa fille, de détacher de cette façon Lucie de sa mère^ et, qui sait? d'esunener avec lui au bout d'un temps les jeunes époux en Amérique.
Ce fut donc avec une sorte de réserve prudente et de sourde défiance qu'elle accorda à M. Dupré la permission demandée.
Le père et la fille s'emLrassèrent à plusieurs reprises pour prendre congé Tuu de l'autre ; ils ne pouvaient se résoudre à une absence de quelques heures, après être restés plus de quinze ans sans se connaître. Le charme opérait réciproquement. Enfin, Mme Dupré aidant, on se sépara.
Restée seule avec sa mère, Lucie ne put s'empêcher de loi exprimer naïvement la joie profonde et enthousiaste qu'elle resssentait. Elle trouvait son père bon, jeime, charmant, dépassant tout ce qu'elle avait rêvé. Elle l'aimait de toute son âme, elle était bien heureuse. Mme Dupré éprouvait à chacun de ces éloges comme mie piqûre au cœur. Pour opérer une diversion, elle demanda à sa fille si on avait reçu des nouvelles de Louis et comment Mme Breton avait supporté le départ de son mari; mais Lude, au lieu de prodiguer les détails comme à l'ordinaire, se borna à lui raconter brièvement ce que nous savons déjà. Une idée fixe la préoccupait, elle ne pouvait plus songer aux douleurs des autres, à leurs craintes, à celles même qu'elle partageait ; elle revenait sans cesse à son propre bonheur,
sans s'apercevoir de ce que ce bonheur avait de pénible pour sa mère.
Vers le soir, un commissionnaire apporta à Mme Dupré. un coffre assez lourd dont il lui remit la clef. C'était de la part d'un voyageur qui était descendu à l'hôtel du Périgord. Le coffre ouvert, on trouva un papier sur lequel on lisait « A ma iille ; > et Ton put admirer toutes sortes d'étoffes, de dentelles, de bijoux, ^mille objets charmants et précieux que le cœur du père avait choisis. Il y avait aussi plusieurs cadeaux qui s'adressaient évi* demment à une personne plus âgée : ce fut Lucie qui le fit remarquer la première. Mais qu'elle était joyeuse et fière, la charmante enfant! Elle s'épanouissait à tout cet éclat comme un bouton de rose au soleil de mai ; elle riait, elle chantait, elle courait par la chambre en joignant les mains, en poussant mille folles exclamations enfantines, conmie pour exhaler l'ivresse de son cœur.
« Qu'il est bon, mon père, et que je l'aime! s'écriaitelle sur tous les tons.
— Ton père est riche , dit enfin Mme Dupré avec amertume , et il recueille même ici le bénéfice de sa richesse. Ce qu'il te donne aujourd'hui te fait déjà oublier que c'est moi seule qui ai pris soin de toi, qui t'ai aimée et protégée depuis que tu existes. »
La jeune fille tressaillit*, et se jetant toute palpitante au cou de sa mère :
< Chère maman, lui dit-elle d'une voix émue, tu n'es pas juste, c'est toi que j'aime toujours avant tout le monde.
— Tu ne vois encore que ce qu'il y a d'heureux pour toi dans le retour de ton père, reprit Mme Dupré plus doucement et en répondant à ses caresses ; tu ne réfléchis pas aux changements que sa présence ici peut
amener. D'abord je suis sûre que «ce jeune étranger qui l'accompagne est un mari qu'il te destine.
— A moi ?
— Eh! mon Dieu, oui.
— Mais je dirai à mon père que je suis promise à un autre.
— Sans sa permission ?
— 2f 'avais-je pas la tienne ? Oh ! je te jure bien, maman, que je n'épouserai jamais que le fils de Mme de Bossière. »
Mme Dupré nu peu rassurée serra sa fille contre son cœur, et Lucie, de tout le soir, ne regarda plus une ^nh fois avec plaisir les belles choses que son père lui avait envoyées.
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