ARTHUR JEFFREY
Le brait du retour imprévu de M. Dupré ne devait poiDt tarder à se répandre dans la ville. La Jeanneton, tome pleine et comme suffoquée de ce qu'elle avait appris en écoutant à la porte du salon (car elle n'avait rien perdu de la reconnaissance du père et de la fille), coorul, dès qu'elle fut libre, décharger son cœur dans l'oreille de la servante du voisin. Celle-ci ne fut pas moins pressée d'aller tout conter à une autre servante, et de servante en servante (c'est le canal que prennent
d'ordinaire les petits événements de la province), la nouvelle, enjolivée de beaucoup de détails plus ou moins exacts, arriva vers le soir jusqu'à la Nardy de Mme de Bussière.
Mme de Bussière, de plus en plus enivrée des'succès de son fils et en rêvant déjà de plus éclatants, s'était enfermée dans sa chambre pour penser à lui, pour se livrer plus à son aise à toutes les chimères de son ambition maternelle. Elle venait justement de se choisir pour bru, en imagination, la plus noble et la plus riche héritière du pays, prévoyant plus que jamais le cas où la fortune militaire de son fils le porterait si haut qu'il serait en droit d'aspirer à tout. L'avis que vint lui donner la Nardy la remplit de confusion vis-à-vis d'ellemême. Elle se reprocha son injustice envers sa jeune amie, elle se rappela les engagements pris, et convint qu'avec une belle dot Lucie serait à la hauteur de toutes les positions, même des premières. Elle se félicita donc de n'avoir rien brusqué à l'égard de ces dames, et frémit de ce qui aurait pu en résulter. Sans doute elle n'ajouta pas foi sur-le-champ aux millions qu'on prêtait déjà dans le public à M. Dupré, mais elle se dit aussi qu'elle le connaissait trop pour croire qu'il fût jamais revenu à Limoges s'il n'eût point fait fortune. Ainsi la Providence s'était servie de cet honmie pour assurer à Louis la seule chose qui pût lui manquer désormais, l'argent. Son orgueil satisfait se compliquant alors d'un mouvement de ferveur religieuse , Mme de Bussière se souvint que, dans les terreurs d'une insomnie, quelques jours avant la victoire de Magenta , elle avait fait vœu d'aller en pèlerinage à l'église de Saint-Mathurin si son fils échappait sain et sauf aux périls du combat. Ponr accomplir ce vœu avec plus de solennité, elle résolut de prier ses meilleurs amis de l'accompagner au Vigen,
petit village sitné à quelques lienes de Limoges , et où se trouve l'église consacrée au saint en question. En invitant Mme Dupré et sa fille, elle inviterait naturellement M. Dupré , et ce serait un excellent moyen de renouer connaissance avec lui et de se mettre tlans ses bonnes grâces.
Le lendemain, Lucie ne s'étant point présentée à son heure habitueUe dans la maison du faubourg, Mme de Bussière eut un prétexte de plus pour se rendre chez Mme Dupré sans paraître céder uniquement à un vain motif de curiosité. Elle trouva toute la famille réunie. M. Dupré venait d arriver et demandait à sa fille si les cadeaux qu'il lui avait envoyés la veille étaient de son goût; mais celle-ci, préoccupée des craintes que lui avait suggérées sa mère, ne lui répondait que d un air distrait et ne se livrait plus à cette joie naïve qui l'avait tant charmé lors de la première entrevue. Il avait été convenu que Mme Dupré les laisserait tous deux seuls au bout de quelques instants, et que Lucie en profiterait pour faire comprendre à son père que son cœur n'était plus libre. La jeune fille fut donc contrariée en voyant entrer Mme de Bussière ; elle sentit que M. Dupré pouvait être mis par un mot au courant de la situation, et qu'il croirait alors avoir surpris un secret qu'on était pressé, au contraire, de lui confier. Ce fut en efi'et ce qui arriva.
Mme de Bussière était fort aimable, quand elle voulait : elle déploya toute son amabilité dès le commencement de la visite. Elle embrassa Mme Dupré et sa fille avec beaucoup d'effusion, dit qu'elle était bien aise que Lucie ne fût point indisposée, ce qu'elle avait craint en ne la voyant pas venir; puis elle ajouta qu'elle avait reçu, une lettre de son fils, qu'elle ne l'avait point apportée, mais qu'elle la leur lirait dans un autre poment;
que, du reste, il était plus content que jamais, que les Français étaient fêtés partout et traités eu libérateurs, et qu'il croyait bien que tout serait décidé en une seule campagne. Comme elle n'avait pas lair de reconn^tre M. Dupré, Mme Dupré crut devoir le lui présenter. Alors la mère de Louis se récria d'étonuement et de plaisir. Elle tendit la main au voyageur, le pria de lui raconter ses aventures, eut l'air de l'écouter avec )e plus vif intérêt, et se promit bien de tout rapporter à son .fils en lui annonçant ce retour inespéré qui le rendrait aussi heureux qu'elle. Il était évident qu'elle s'associait à la joie de la famille en personne qui en faisait presque partie. M. Dupré commença à dresser l'oreille. Gomme pour répondre à ses politesses, il lui fit quelques questions sur son fils qu'il se souvenait d'avoir vu tout enfant. Elle repartit que ce n'était point à elle de le Vanter, mais qu'il pouvait interroger Mme Dupré et Lucie, et qu'elle était bien sûre que ni Tune ni l'autre ne diraient du mal de lui. M. Dupré regarda sa fille, qui rougit et baissa la tête. Ce fut seulement alors que Mme de Bussière, satisfaite d'avoir constaté aux yeux du père le penchant de la jeune personne, en vint au but de sa visite et invita toute la famille à se rendre le lendemain avec elle en pèlerinage au Vigen. Elle comptait inviter également les Voland et peut-être les Trublet. On emprunterait le char à bancs de M. du Grotoy qui pouvait contenir au moins dix personnes, et on emporterait de quoi déjeuner; ce serait une partie de plaisir autant qu'un acte de piété.
Mme Dupré s'empressa d'accepter pour elle et pour sa fille, et, comme M. Dupré se taisait, Mme de Bussière lui dit que, s'il n'était pas libre le lendemain, elle remettrait la partie à un autre jour. M. Dupré lui répondit qu'il était libre, mais qu'il avait avec lui un ami,
on compagnon de voyage qu'il ne pouvait quitter. Elle lai assura que, si ce n'était que cela qui Tarrétait, son ami serait le très-bien venu ; elle le supplia en grâce de l'amener et ajouta même que, plus les pèlerins seraient nombreux, plus leurs prières seraient efficaces et attireraient de nouvelles bénédictions sur elle et sur son fils.
M. Dupré avait à peine consenti, il balbutiait encore quelques mots de remercîment, lorsqu'on sonna.
< C'est lui, sans doute, dit-il, et vous pourrez^ madame, lui faire vous-même votre aimable invitation. Je >oalais vous l'amener ce matin, continua-t-il en s'adressant à sa femme, mais il a prétendu que l'heure n'était pas convenable, et il a préféré que j'arrivasse ici en courrier pour l'annoncer. »
La Jeanneton vint avertir M. Dupré que quelqu'un le demandait. Il fit deux pas hors du salon, et, rentrant presque aussitôt avec im tout jeune homme qu'il tenait parla main :
« J'étais sûr, dit-il gaiement, qu'il me faudrait le traîner devant vous. Le nom de monsieur est Arthur Jeffrey, mesdames. C'est le fils de ce Charles Jeffrey domje vous ai parlé hier, de ce Charles Jeffrey qui a été plus qu'un frère pour moi dans les plus mauvais jours de ma vie. Voici ma fenmie, et voilà ma fille, ajouta-t-il en désignant tour à tour au jeune homme Mme Dupré et Lucie. >
Arthur Jeffrey ne devait guère avoir plus de dix-huit ans. U était grand, mince, la poitrine un peu étroite encore ; c'était un bel arbrisseau qui était en train de devenir un arbre. Il avait des traits d'une extrême déli- -catesse, une peau blanche et transparente, de beaux cheveux d'un blond doré, des yeux bleus, des joues de jeune fille, et à peine sur le menton et sur la lèvre su- 368 8
périeure quelques poils follets que le rasoir n'avait pas touches encore. Il portait un habillement de couleur claire, et tenait à la main un petit chapeau de paille. Il y avait dans Tensemble de sa personne je ne sais quoi de noble et de poétique qui charmait au premier abord. Mme de Bussière changea de visage en le voyant. Le regard qu'elle échangea avec Mme Dupré disait ce que celle-ci avait soupçonné même avant de voir le jeune homme, que c'était un mari en herbe que M. Dupré destinait à Lucie. Les deux jeunes gens étaient d'âge, en effet, tous deux beaux, tous deux riches, unis déjà par l'amitié qui liait leurs pères. La mère de Louis éprouva à cette pensée un mouvement d'effroi aussi vif peut-étre que celui qu'elle eût ressenti à la nouvelle d'une bataiUe ; elle vit tous ses projets détruits au moment où la réalisation lui en était devenue le plus désirable. Jugeant Mme Dupré d'après elle-même, elle ne pouvait guère compter sur son appui. Mme de Bussière se trompait pourtant, la mère à ce sujet ne devait point plus varier que la fille. Mme Dupré, nous le disons à son honneur, n'avait point pensé un instant à renoncer au projet qu'elle avait si longtemps caressé ; au contraire, elle s'était attachée plus fortement encore à l'idée de prendre pour gendre Louis de Bussière, espérant que la reconnaissance qu'il aurait pour elle bdancerait un peu l'ascendant que la fortune ne pouvait manquer de donner à M. Dupré dans le jeune ménage. Peut-être eût-elle été moins ardente à soutenir Louis, si cette fortune lui eût appartenu à elle-même, ou si elle eût pu seulement soupçonner à quels rêves ambitieux s'était d'abord laissé entraîner la mère du nouveau capitaine. Quoi qu'il en soit, la nature vulgaire de' Mme Du^ié s'était montrée supérieure en cette circonstance à la nature d'élite de Mme de Bussière.
Qnant à Lucie, la vue seule d'Arthur la rassura complètement. Elle sourit en songeant aux craintes qu'elle avait un instant partagées ; elle se dit que, bien loin de pouvoir faire un mari pour elle, Arthur Jeffrey n'était pas même un jeune homme, que c'était encore un enfant. Il ne lui déplut donc pas comme elle s'y attendait; elle le trouva très-intéressant, et ressentit tout de suite pour lui une espèce de sympathie fraternelle. L'amour . avait développé de benne heure Tâme de la jeune fille. Ce n'était pas sans quelque apparence de raison qu'elle s'était jugée au premier conp d'œil plus âgée qu'Arthur, quoiqu'en réalité il eût deux ans plus qu'elle.
Mme Dupré et Mme de Bussière restant muettes, et le jeune homme n'osant parler, intimidé qu'il était par les regards défiants de ces dames, M. Dupré fut obligé de faire seul tous les frais de la conversation. II conta à sa fille comme quoi il avait connu ce grand garçon bien petit, qu'ils étaient devenus peu à peu bons camarades, qu'ils avaient voyagé ensemble dans toute l'Amérique, et qu'ils avaient fini par ne plus pouvoir se quitter. Cëtait Arthur qui avait insisté auprès de ses parents pour accompagner son ami en Europe. Mme Jeffrey u aurait confié son cher enfanta nul autre qu'à M. Dupré. Elle leur avait fait h tous les deux, au moment du départ, mille recommandations de prudence ; elle leur avait donné pour mission de se surveiller Tun l'autre. Tout en s'étendant avec plaisir sur ces détails intimes, M. Dupré couvait de l'œil nos deux jeunes gens comme un père ses enfants , il s'enivrait de celte harmonie de beauté et de jeunesse qu'il admirait entre eux. Mme de Bussière, dont le malaise augmentait à chaque minute, craignant de n'être plus bientôt maîtresse de son trouble^ prit congé de ces dames, leur rappela son invitation ainsi qu'à M. Dupré, et leur dit qu'elle viendrait les
prendre tous les trois le lendemain à neuf heures. Ce ne fat que quand elle ouvrit la porte qu'elle se retourna pour ajouter :
« Je compte aussi sur vous, M. Jef.... M. Jeffrey, je crois? car je vous considère comme le fils de M. Dupré, comme le frère de notre chère Lucie. >
Puis elle embrassa la jeune fille, lui dit de ne pas se déranger et sortit accompagnée seulement de Mme Dupré. ^
Dès qu'elles furent dans l'antichambre :
ft Vous n'avez pas encore parlé? dit tout bas Mme de Bussière.
— Pas encore.
— Et que pense Lucie ?
— Lucie a été d'abord effrayée comme moi. Main* tenant elle doit être rassurée, elle ne peut pas croire que son père veuille la marier à.... un enfant.
— N'importe 1 Y<)^ devez apprendre le plus tôt possible à M. Dupré les engagements que nous avons pris. Il était trop loin pour qu'on le consultât. S'il a d'autres
— Oh! soyez tranquille , » interrompit Mme ï)upré d'un ton résolu.
Les deux amies se serrèrent la main en silence, et Mme de Bussière, un peu calmée, retourna bien vite chez elle pour écrire à son fils les divers changements survenus dans la situation.
Mme Dupré se hâta de rentrer dans le salon. Elle avait saisi l'impression qu'avait reçue sa fille en voyant Arthur Jeffrey, impression qui leur avait été commune; mais elle n'en était pas moins toujours inquiète au fond de ce que méditait son mari.
Celui-ci, soit qu'il eût été contrarié de laccueil un peu froid qu'on avait fait à Sun compagnon, soit qu'il
ne Toulût pas prolonger davantage leur première visite, ne tarda point à se lever et laissa percer, en disant adieu à sa fille et à sa femme, nne légère pointe de mécontentement qui ne pnt échapper à cette dernière.
Mais Lucie ne s'en était pas aperçue, et à peine futelle seule avec sa mère qu'elle se jeta dans ses bras en disant :
« Tu t'étais trompée, maman, et nous n'avons rien à craindre, M. Arthur est trop jeune pour moi. Viens donc vite dans ta chambre, et regardons toutes ces belles choses que mon père m'a données, et dont je ne l'ai pas remercié comme je l'aurais dû.
— Je ne suis pas aussi rassurée que toi, répondit
Mme Duprë d'un air pensif; il faut que je m'explique
avec lui, que je lui dise tout. Je crois n'avoir rien fait
que dans ton intérêt, ma fille. Il est ton père, sans doute,
mais il n'avait pas besoin de s'expatrier, de rester absent
pendant quinze ans ; et d'ailleurs, comme dit très-bien
Mme de Bussière, il était trop loin pour qu'on le con-
saltât. >