LE PÈLERINAGE
j.e lendemain, à neuf heures, Mme de Bussière arriva devant la porte de son amie dans un char à bancs coavert appartenant à M. du Grotoy , attelé de deux bons
chevaiu et conduit par le domestique de M. du Groioy. Gomme il n'est pas probable que M. du Grotoy se rattache à notre récit autrement que par ce char à bancs, je ne vous dirai rien de lui pour le quart d'heure. Mme Dupré et Lucie qui, d'une fenêtre de leur appartement, guettaient l'arrivée de la voiture, descendirent aussitôt, et au même instant M. Dupré et Arthur débouchèrent du coin de la rue. Ils pressèreut le pas pour offrir la main aux dames, et tout le monde étant monté, Mme de Bussière dit au cocher de s'arrêter en passant chez Mme Yoland. Elle aVait invité les Voland, mais elle avait renoncé aux Trublet, ayant appris indirectement, et non sans en éprouver un surcroit d'inquiétude, la passion subite que le petit Trublet avait conçue pour Lucie, passion sur laquelleM. etMme Trublet s'obstinaient à ne pas entendre raison, car ils ignoraient encore le retour de M. Dupré et la fortune qu'il avait acquise. Mme de Bussière prévit qu'ils se rendraient au premier avis qui leur en viendrait, et Gabriel Trublet lui parut un rival aussi redoutable pour son fils qu'Arthur Jeffrey, un parti considérable et très-susceptible surtout de tenter la mère de la jeune personne. Des craintes trop légitimes étaient donc venues tout à coup, et de plus d'un côté, troubler la sécurité dont elle avait longtemps jo\ii sous ce rapport; ce n'était plus seulement sur les champs de bataille de l'Italie que l'avenir de son fils était en jeu, c'était à Limoges même que cet avenir était menacé.
Les Voland ne se firent pas plus attendre que les Dupré. Le mari et la femme avaient d'ailleurs un motif pour être exacts, l'impatience qu'ils éprouvaient, depuis la veille, de faire connaissance avec M. Dupré qu'ils n'avaient jamais vu. Quant à Mlle Géline, elle n'était pas dans une situation d'esprit qui lui permit de
désirer quelque chose ou de s'y intéresser, et le dehors chez elle ne trahissait que trop les troubles du dedans. Elle était pâle; ses yeux, si doux quelquefois, étaient bordés d'un cercle bleuâtre et brillaient d'un édat sombre; elle était si changée, enfin, que Mme Dupré ne pat s'empêcher de lui demander si elle était souffrante. Elle lui répondit qu'çUe se portait à merveille, avec une sécheresse qui surprit tout le monde, et comme Lucie s'était levée de la banquette pour Tembrasser, elle la repoussa avec une dureté dont elle s'excusa aussitôt, en atlribaant ce mouvement involontaire à un cahot de la voiture.
Je crois devoir vous dire , pour l'intelligence de ce qui ^-a suivre, quelle était la cause de cette perlurbation physique et morale dans la personne de Mlle Voland. Nous avons va quel essor avaient pris ses secrètes espérances à la suite de la soirée passée chez Mme de Bossière. £Ue avait commenté de toutes les façons avec sa mère les moindres détails de la conduite de M. Alfred Dumarsais pendant cette fameuse soirée, et elle en avait conclu, non sans quelque apparence de raison, qu'il ne pouvait plus guère tarder à faire la demande officielle. Gomme il avait annoncé sa visite à Mme Voland, Céline en avait conclu encore qu'il voulait fairecette demande lui-même, et elle s'était bien promis de se retirer peu d'instants après son arrivée, afin qu'il fût plus libre. Elle attendit près de quinze jours : M. Alfred Dumarsais ne parut point. £lle commençait à s'inquiéter de ce retard, lorsqu'une âme charitable comme il y en a partout vint apprendre à ces dames qu'on parlait beaucoup du mariage du susdit Alfred avec Mlle Âménaide de Torilly. Mlle Aménaïde de Torilly, jeune personne de vingt-deux ans, très-grande, trèsblonde, d'une figure assez agréable, appartenait à une
famille de la meilleure noblesse limousine, et, si elle n'était pas précisément riche par elle-même , du moins n'avait-elle qu'à attendre la mort de ses oncles et de ses tantes pour se trouver fort à son aise. Elle montait tous les jours à cheval ; Alfred Dumarsais y montait quelquefois : une rencontre eut lieu en dehors de la ville et accompagnée de circonstances assez romanesques. De là un bruit de mariage que l'incorrigible fatuité de l'exjeune homme s'était plu à accréditer. Céline, le jour même oîi Ton était venu lui en donner avis, s'étant mise à la fenêtre à l'heure accoutumée, le vit passer en compagnie d'un des oncles de l'heureuse Aménaïde. Il est inutile de nous étendre davantage là-dessus, le lecteur s'explique aussi bien que nous maintenant ce qui tout à l'heure a pu lui paraître bizarre dans la manière d'être de Mlle Voland.
Cependant on était sorti de la ville, on avait pris la route dite de Toulouse pour gagner la route départementale qui devait conduire Mme de Bussière et ses amis à l'église du Vigen, but de leur pèlerinage. La journée était magnifique. Un soleil aux rayons d'or se jouait dans la plaine et luttait victorieusement contre les ombres que projetaient les coteaux. Une légère brise tempérait un peu la chaleur qui était excessive. M. Dupré, tout en racontant aux Yoland, qui l'écoutaient avec un vif intérêt , les diverses péripéties de sa longue absence et les mœurs des pays lointains, ne pouvait s'empêcher de s'arrêter pour pousser une exclamation de plaisir toutes les fois qu'il reconnaissait un village, un château, une chaumière qu'il avait visités dans sa jeunesse. Arthur Jeffrey promenait aussi sur celte nature nouvelle pour lui des regards curieux et attentifs. Mme de Bussière remarqua avec une sourde joie qu'il n'était nullement distrait de sa contemplation par
les charmes de Lucie, qui était ce jour-là plus animée^ plos belle que jamais, et qui donnait avec complaisance aa jeune homme toutes les explications qu'il demandait.
La course ne parut longue à personne. Il était à peu prèsooze heures lorsqu'on arriva au Vigen. On ne s'arr(Ha qu'au bas de la côte, au presbytère dont Mme de Bussière connaissait particulièrement le curé. Il avait éiê prévenu et attendait les pèlerins.
C'était un simple et digne vieillard, à la physionomie douce, au langage modeste, qui se rangeait de lui-même parmi les plus humbles et qui se contentait d'être sans ^lat la providence du pays. Sa sœur, aussi sainte, aussi bonne que lui, et qui n'avait jamais voulu se marier pour se consacrer toute à son frère, tenait son ménage depuis pins de trente ans et partageait le soin de ses pauvres et de son jardin . Us avaient hérité de quelque bien de leurs parents, ce qui les aidait à vivre et à faire vivre les autres, la cure n'étant pas productive. Ils reçurent leurs hôtes à bras ouverts, selon les lois de la vieille hospitalité de nos campagnes. Pendant que la sœur grondait Mme de Bussière pour quelques provisions de bouche que celle-ci avait apportées , et qu'elle lui disait que son frère ne serait pas content et qu'il aurait voulu faire seul tous les frais du déjeuner, le curé emmenait les autres dames dans le jardin pour leur montrer les fruits de ses arbres, les promesses de sa vigne et les quelques fleurs qu'il cultivait pour parer l'autel. Ce jardin n'était pas grand ; il était divisé en compartiments irrégaliers et descendait en pente rapide vers le flot clair de la Briance, qui coulait au bas. Une colline presque à pic qui s'élevait du pied de la rivière le protégeait contre le vent. Il était impossible de ne point se sentir apaisé et rafraîchi par l'air pur, par le calme champêtre qu'on y respirait.
Le bon curé venait de cneillir quelques primevères qu'il offr&it à Mlle Géliiie, et celle-ci, oubliant pour un instant ses secrets ennuis , essayait de sourire pour l'en remercier , lorsque Lucie , regardant , par hasard , du côté de la route qu'on voyait un peu plus loin vers la gauche, s'écria tout à coup :
« Voilà M. Alfred Dumarsais qui passe là-bas , à cheval I »
Céline laissa tomber les primevères; le curé regarda dans la direction indiquée, mais il ne vit rien, le cavalier était passé.
« Si c'est M. Alfred Dumarsais, dit-il alors, il s'arrêtera pour me dire bonjour. Il ne vient jamais dans le pays sans me voir; et, comme il y a quelque temps qn'il n'est venu, il est bien possible que ce soit lui. Il m'a vu souvent, étant enfant, chez sa mère, dont j'étais un peu parent, et pour laquelle j'avais beaucoup d'amitié. »
Alfred Dumarsais, car c'était bien lui , ne tarda pas à paraître dans le jardin. Il vint serrer la main du curé, et, s'adressant à Mme de Bussière qui avait rejoint son monde :
c Gomment! madame, lui dit-il, vous faites un pèlerinage au Yigen, vous voulez rendre grâce à saint Mathurin des succès de votre fils , vous convoquez pour cela vos meilleurs amis, et vous ne me convoquez pas ! Je ne crois pas pourtant que ma présence puisse rien gâter ici : M. le curé vous dira lui-même que mes prières en valent bien d'autres , qu'elles valent mieux peut-être, parce que j'en fais moins souvent. Mais, quoique j'aie bien le droit d'être blessé de votre oubli, j'ai mis de côté tout amour-propre, et, comme je suis presque aussi heureux que vous des succès de Louis, j'ai fait en sorte d'arriver au Vigen pour entendre la messe
qu'on va dire en son honneur, en attendant le Te Dmm auquel je me promets d'assister aussi. »
Mme de Bussière s'excusa comme elle put , lui dit qu'elle le savait fort occupé en ce moment, et fit assez directement allusion au bruit qui courait de son prochain mariage avec Mlle de Torilly.
< Bah! madame, reprit-il en se rengorgeant comme un beau pigeon ramier qui se chauffe au soleil , je ne me marie pas toutes les fois qu'on me marie , grâce à Dieu! II serait bien possible que l'opinion publique se fût encore trompée. Mais, ajouta-t-il un peu plus haut, j'aperçois là-bas quelques dames de ma connaissance que vous me permettrez d'aller saluer. » .
Il se dirigea vers Mme Dupré et Mme Yoland, dont Colline et Lucie s'étaient tout à coup rapprochées. Céline lui toomait justement le dos. Il fit un demi-tour pour l'aborder de face, et il s'attendait à recevoir, comme à l'ordinaire, le plus gracieux accueil; mais elle loi rendit à peine son salut , et ne répondit que par quelques monosyllabes aux premiers compliments qu'il lui uiressa. Mme Yoland ne se montra ni moins froide ni moins réservée. Il en rougit de dépit , quoiqu'il devinât bien la cause de leur changement de conduite à son égard ; mais, en vrai sultan qu'il était , il aurait Toulu que ses victimes fussent les témoins impassibles de ses apparentes infidélités et ne l'en açcueilhssent pas plus mal, lorsqu'il daignait revenir à elles. Il balbutia quelques mots et chercha un prétexte pour s'éloigner, puis, se ravisant tout à coup et fixant sur Lucie un regard d'admiration, il se récria sur les belles couleurs que l'air de la campagne lui avait données, et partit de là pour faire de sa beauté un éloge des plus passionnés. Mme Dupré ne se fit pas prier pour lui donner la réplique , les mères ne sont jamais à court
d'idées pour parler de leurs filles. Gela dura près de cinq minutes. Le triomphant Alfred eut la satisfaction de voir Mlle Yoland en pâlir de rage et de jalousie.
La cloche de IVglise appelait en ce moment nos pèlerins. Les hommes avaient pris les devants avec le curé et sa sœur. Mme de Bussière, qui vint chercher les dames, partit avec Lucie, et Alfred accompagna Mme Dupré sans avoir 1 air de faire la moindre attention à Mme Voland et à sa fille.
« Priez bien pour lui , » dit tout bas Lucie à Céline en entrant dans la maison de Dieu.
L'innocente enfant ne vit point par quel regard chargé de haine et d'ironie Céline répondit à cette expressive recommandation.
Mais une scène va se passer à laquelle je voudrais vous faire assister avec moi, scène muette et terrible qui se jouera au fond d'une âme, sous Tœil de Dieu, et dont les spectateurs visibles ne verront rien.
Entrons donc aussi dans le sanctuaire. Quel contraste avec l'air tiède, avec la lumière joyeuse du dehors ! Ici le jour ne pénètre qu'à travers des vitraux ternis; un air humide tombe des voûtes et vous enveloppe comme d'un linceul glacé. Regardez, l'église n'est pas grande , rien qui mérite d'être décrit ou admiré; et pourtant cette architecture, si modeste qu'elle soit, impose encore par le. passé qu'elle rappelle : il y a déjà sept ou huit siècles que ces murs résistent au Temps. La pierre a pris en bien des endroits une teinte verdâtre , les boiseries sont noires et vermoulues, et quelques tableaux d'un art grossier, suspendus çà et là, ne laissent presque plus deviner ce qu'ils représentent. Le luxe moderne n'est venu ajouter que bien peu de chose à ce héritage des siècles ; c'est à peine si l'on voit sur les autels quelques chandeliers de cuivre , quelques vases
de porcelaine .... Qu'importe I la décoration n'y fait rien, OD sent que Dieu est dans ce temple ^
C'est qu'il suffirait, pour l'y faire descendre, de ce véritable juste, de ce saint pasteur qui , de ses mains durcies par le travail de la terre, prend le calice dans lequel il va boire le sang de son Sauveur. Quelle simplicité, quelle onction, et surtout quelle foi ! Au pied de l'autel, sa sœur, dans ses simples «habits de laine noire, les mêmes en toute saison, est agenouillée sur la pierre. Ces deux âmes, en ce moment, sont bien complètement détachées du monde ; elles appartiennent par anticipation à l'éternité.
Un peu plus loin, derrière la balustrade de chêne, prie avec ferveur Mme de Bussière. Pourtant tout ce qui s'échappe de son cœur ne monte pas au ciel. Elle bénit bien Dieu pour les dangers heureusement traversés, mais elle tremble surtout et l'implore pour l'avenir; elle ne lui demande pas seulement de revoir bientôt son fils, elle lui demande aussi de le revoir comblé de gloire et d'honneurs.
Ses deux vieilles amies se tienneut à ses côtés, courbées comme elle et murmurant les paroles consacrées. Je ne dirai pas qu'elles font des vœux pour Louis : elles sont absorbées dans les pratiques d'une dévotion presque machinale, elles prient sans penser. >
Les trois hoiomes subissent aussi, à leur insu, Tinflnence de l'heure et du lieu. M. Voland et M. Dupré, s*ils ne s'associent pas d'intention au divin mystère, s'élèvent du moins par la pensée jusqu'à l'auteur de toutes choses. Alfred Dumarsais lui-même, le vieux garçon sceptique , le voltairien par bravade, l'admirateur
1. Tout (leniièremeDt, grftce à la générosité de quelques riches propriétairea, la petite église du Vigen a été parfaitement t«suurée.
exclusif de Byron et de Musset , Alfred Dumarsais ne ^ peut se défendre de je ne sais quel respect attendri. Il ne songe pas k rire des sabots de Tenfant de chœur qui retentissent sur les dalles ; il songe avec émotion à ces braves soldats qui se font tuer là-bas pour Thonneur de leur pays. Alfred Dumarsais prie.... à sa manière. Quant à Arthur et à Lucie, ohl quelle bouche humaine pourrait dire les fervents transports, les ardents soupirs qui du fond de leurs cœurs montent et s'exhalent sur leurs lèvres entr'ouvertes ! La jeunesse a le privilège des plus saintes prières. Arthur Jeffrey, élevé par une mère catholique , n'a pas encore vu se flétrir aa souffle du monde la fleur de ses croyances; il ne con- . naît pas le capitaine de Bussière, mais il sait que le car pitaine de Bussière combat pour une cause sacrée, rindépendance d'un peuple, et, songeant à sa propre mère, il demande à Dieu que le jeune héros puisse être bientôt pressé dans les bras de la sienne. En cela ses vœux s'unissent et se confondent avec ceux de Lude , comme deux légères fumées qui partent de la terre et qui se rejoignent dans l'azur. Lucie est tout amour, toute tendresse, toute piété. Ses regards sont fixes et perdus dans le vide. Elle semble comme en extase, elle écoute le chœur des anges auquel se mêle sans doute la voix de son fiancé ; elle ne craint rien , elle ne désire rien , elle s'abandonne à celui qui a fait éclore sous ses pas toutes les joies de la vie et qui ne voudra pas les faucher si vite 1
Seule, un peu en arrière des autres fenunes (les femmes sont à •gauche, les hommes à droite), Céline Voland, quoiqu'elle tienne dans ses mains jointes un livre de prières, quoiqu'elle soit agenouillée sur un banc de bois, quoiqu'elle satisfasse enfin à tous les signes extérieurs de la dévotion, Céline Yoland est étrangère au recueil-
lement gënëral. Ses pensées sont restées sur la terre. C'est en vain qa'elTe s'est réfugiée dans ce pieux asile : rien de la paix qu'on y respire ne saurait pénétrer en elle. Et pourtant elle a été nourrie dans la crainte et Tamoar du Dieu vivant, elle Ta aimé ce Dieu, elle l'a imploré, elle loi a confié ses premiers tourments, elle l'a supplié d'un cœur sincère de réaliser ses espérances. SonTent une voix divine lui a parlé pour la consoler, ponr lui redoimer force et courage ; mais aujourd'hui ce n'est plus le chant des anges qu'elle entend, c'est le cri de son propre cœur, de son cœur révolté qui veut être impie pour mieux exhaler sa colère. Elle repasse en idée les divers incidents de sa vie depuis dix ans, ses aspirations au bonheur toujours refoulées, sa soif de tendresse jamais assouvie, et toutes les hontes dévorées, et tous les espoirs trompés et tous le» vœux déçus, n est là, à quelques pas, l'homme qu'elle a follement adoré et qui s'est joué de cet amour, l'homme qu'elle eiècre maintenant et qui néanmoins la fait tant souffrir encore. Elle est là aussi cette jeune fille, cette enfant qu'il a comblée tout à l'heure devant elle de ses éloges perfides. Alors Céline compare son sort au sort de Lude.
« Qu'a-t-ellefait cette enfant, se demande- t-elle avec amertume, pour mériter les faveurs que le ciel lui a pitKliguées? Elle a été aimée avant de savoir le prix de l*amonr, et sa beauté s'est épanouie à la chaleur de cette flamme. On a trouvé qu'elle était belle sans réflé-^ chir qu'elle n'était belle que parce qu'elle était aimée ; et alors, quoiqu'elle ne fût pas bien riche,* des jeunes gens se sont présentés et l'ont demandée en mariage. Mais ce n'était rien encore.... Son père revient tout à coup des pays lointains , un père qui lui apporte un Qullion de dot. Oh! comme elle est charmante ! s'écrie-
t-on de toutes parts, et lorsque tout le monde est à ses pieds, elle trouve néanmoins qu'il manqua encore quelque chose à son bonheur, elle me dit de prier pour elle. Oui, je prierai, et, s'il est vrai que le ciel soit juste quelquefois, il m'exaucera : elle aura sa part de douleur, elle pleurera comme j'ai pleuré, elle désespérera icomme je désespère. On se bat toujours en Italie : son fiancé peut en revenir plus brillant, plus enviable, lui apportant la gloire, à elle qui a déjà l'amour et la fortune ! Mais plus d'un tombera dans la mêlée terrible, et si elle était condamnée à trembler pour les jours de celui qu'elle aime, sa douleur, ô mon Dieu, ne serait-elle pas encore douce en comparaison de toutes celles dont vous m'abreuvez? »
Céline est droite, immobile en songeant ainsi, pâle comme la mort qu'elle invoque. En ce moment le prêtre étend les mains et donne sa bénédiction au milieu du plus profond silence. Céline s'incline comme les autres, machinalement ; mais, en s'inclinant, elle croit voir à ses pieds, nageant dans le sang, couvert de mille blessures, le corps inanimé de Louis de Bussière. Ses yeux se ferment, elle pousse un faible cri et s'affaisse sur elle-même. Sa mère , qui s'en aperçoit la première , court à elle, essaye de la relever, et, les trois hommes s'étant approchés vivement, M. Dupré, d'accord avec M. Yoland , prend Céline dans ses bras et l'emporte hors de l'église.
La cérémonie continue. Au bout d'un moment , Alfred Dumarsais, qui était sorti avec les Voland et M. Dupré, s'empresse de rentrer pour rassurer les autres dames et pour leur annoncer que Mlle Céline est revenue à elle.
Certes, il m'eût été facile de dissimuler les véritables causes de l'évanouissement, et je n'avais pour cela qu'à
UNE JAMBE DB MOINS. I2d
ne point user de la faculté qui m'est départie de plonger jusquan fond des cœurs; mais, outre qu'on éprouve un certain plaisir à révéler ce qui n'est pas visible à Tœil nu, j'aurais craint, en me taisant, c'est-k-dire en De racontant que le fait, de jeter quelque obscurité sur la suite de cette histoire et de rendre invraisemblables des choses qui s'expliqueront ainsi naturellement. Je D ai pas besoin de vous dire non plus qu'aucun des témoins de cet incident ne soupçonna ce qui s'était passé dans l'âme de Mlle Yoland, et que ce fut de très-bonne foi que ces dames, lorsque la messe fut achevée, attribuèrent son indisposition au passage trop subit du chaud au froid, au besoin de prendre quelque chose ou à toute autre cause semblable. Alfred Dumarsaisseul se ûatta peut-être tout bas de n'avoir pas été étranger à cette subite faiblesse ^ et en cela il ne se trompa point.
On s'empressa de retourner au presbytère où Céline avait été transportée, et on eut la satisfaction de la trouver tout à- fait remise et cherchant comme les au* très ce qui avait pu lui faire perdre connaissance. Alfred s'informa de son état avec un intérêt poli, sans y mettre toutefois cette nuance d'émotion qui eût fait tant de bien à la pauvre fille (il lui en voulait toujours de son accueil du matin), et comme Mme de Bussière insistait pour qu'il restât à déjeuner, invitation que le curé lui avait déjà faite , il répondit que ce n'était pas possible, qu'on l'attendait à Malefond et qu'il était en retard. Il remonta donc à cheval au bout de quelques minutes, et Céline l'entendit s'éloigner au grand trot.
La table avait 'été mise dès le matin dans la salle du presbytère, dont les fenêtres donnaient sur le jardin, et qui était tendue de belles tapisseries à per- ^nnages, richesse que les curés du Yigen se transmet-
lent de l'un à l'autre depuis environ trois siècles. Les provisions qu'avait apportées Mme de Bussière ne . furent même pas entamées ; le jambon fumé dans la cuisine, les canards et les poulets de la basse-cour satisfirent l'appétit de nos pèlerins. M. Dupré fit l'éloge du viu" du cru, qui lui rappelait, comme le reste, le bon temps de sa jeunesse. Ce fut Mlle Gertnide , la sœur du curé, qui servit elle-même ses hôtes, et Céline et Lucie luttèrent de bonne grâce et de complaisance pour lui venir en aide. Au dessert, le curé ayant proposé de boire à la santé du capitaine de Bussière, la proposition fut accueillie avec enthousiasme ; tous , le verre en main, trinquèrent k ses succès passés et à ses succès à venir, et Mlle Céline elle-même, bien qu'elle ne bût jamais que de l'eau, voulut tremper ses lèvres dans deux doigts de vin et s'associer ainsi à Télan général,
H avait été convenu qu'on irait après le déjeuner faire une promenade jusqu'aux ruines de Chalusset. Lucie et Arthur Jeffrey furent les premiei*s h s'en souvenir et donnèrent le signal du départ. Tout le monde fut bientôt prêt. Céline seule prétendit qu'elle était un peu fatiguée et préféra demeurer au presbytère avec Mlle Gertrude, à la grande surprise, de M. et de Mme Voland qui eurent beaucoup de peine à se décider & partir sans elle, craignant que cette fatigue ne fût la suite de son indisposition du matin. Ils auraient été. rassurés s'ils avaient pu deviner que leur fille venait de trouver un porte-cigares que M. Dumarsais avait oublié dans la cuisine, et qu'elle ne. restait que dans l'espoir qu'il viendrait peut-être le réclamer.
LKS RUINES DE CHALUSSET.
Le château do Ghalusset^ non par l'intégrité de ses mnniilles, mais par sa situation pittoresque, par Tétendae de ses raines, par l'agrément de la campagne environnante, est certainement une merveille dont les Limousins ont le droit d'être fiers. On descend du Vi* fxn dans la vallée de Ghalusset, vallée* étroite et peu profonde, toute semée de prairies, de vieux arbres et de jeunes arbustes, d'épine blanche surtout qui em* baume l'air au printemps, et coupée de tous côtés par les mille filets d'eau de la Ligoure et de la Briance. La route est à peine frayée. : elle trompe les pieds peu exercés et s'arrête quelquefois tout court devant une des deux rivières que je viens de nommer et qu'on traverse sur un bachot abandonné à la grâce de Dieu et à Tosage des promeneurs. Il y a quelques belles et riches demeures à l'entrée de la vallée; mais à mesure qu'on avance, on rencontre peu d'habitations, quelque mai- >0Dnette isolée, un moulin tout au plus dont l'eau fait tourner la roue. Les habitants ue sont pas moins rares. En revanche, de nombreux troupeaux de génisses firent en liberté ; des chèvres grimpent sur le flanc «les collines ; des moutons sous la garde d'un chien ,
tondent l'herbe au bord du sentier. C'est la nature primitive, c'est la campagne telle qu'elle devait être il y a mille ans, telle qu'on ne la verra plus bientôt. On éprouve, en la parcourant, je ne sais quelle impression de grandeur et de calme qui résulte peut-être du contraste de ce qu'il y a d'étemel dans l'œuvre de Dieu et de ce qu'il y a de passager dans l'œuvre de l'homme, car, à chaque pas, à côté de belles touffes de fleurs rouges ou blanches, vous découvrez quelque bloc de granit qui a roulé du haut de ces tours dont vous embrassiez encore tout & l'heure l'ensemble imposant, mais qui, maintenant, semblent décroître et se dérobent presque au regard.
C'est du fond de la vallée que s'élève la première assise de la montagne sur le sommet de laquelle a été bâti le donjon de Ghalusset. Voici d'abord la tour dite tour de Jeannette, sentinelle avancée de ces prodigieux travaux de défense. Â partir de là, le terrain se dresse presque à pic ; il faut s'aider des genoux et des mains pour continuer l'ascension. Vous arrivez à un nouveau retranchement dont il reste à peine quelque pan de mur, quelque portique tout festonné de lierre et à travers lequel, d'en bas, on aime à contempler le ciel. Enfin vous parvenez, toujours grimpant, jusqu'au chftteaumême, dont le temps et les hommes, en unissant leurs efforts, n'ont pu faire disparaître les gigantesques vestiges. Vous entrez, vous- reconnaissez l'emplacement des salles, vous passez de l'une à l'autre, vous admirez la tapisserie verte dont la nature les a revêtues, vous surprenez dans une cheminée encore debout les traces d un feu récent allumé par quelque pâtre. L'escalier vous présente ses marches disjointes : vous montez, vous parcourez la galerie, vous vous récriez de plaisir en apercevant le débris d'une architecture plus délicate,
des colonnes légères , des trèfles, des ogives; c'était la chapelle du château. Mais bientôt vous échappez k l'attrait du passé, vous devenez indifférent à ces reliques de l'antiquaire, lorsque^ de ces hauteurs, vous jetez les yeax sur la vallée et que vous embrassez le splendide tableau dont vous avez déjà, d'im regard avide, touché, 'aisi chaque détail. Vous vous sentez heureux de vivre, vous vous abîmez dans la contemplation de ce paradis de la terre, vous entendez une voix qjii chante en vuus, plus douce que toutes les voix humaines , la voix de Tâme qui glorifie son auteur. Les Juifs avaient raisou:Dieu est partout, mais il est encore plus sur les montagnes que dans les plaines.
Il n'entre pas dans mon dessein de vous apprendre comment la forteresse féodale de Chalusset fut conlitmite au douzièn^e siècle par Eustorge, évêque de Limoges', qui voulait protéger les riches moines de l'abbaye de Solignac et se défendre lui-même au besoin œntre des voisins trop entreprenants. Je ne vous dirai pas non plus comment ce château appartint , au siècle sui>^t. à Marguerite de Bourgogne, vicomtesse de Limoges ; conoiment il fut pris plus tard par les Anglais, racheté sous Charles V, puis occupé successivement par différents chefs de partisans, honorables brigands qui pillaient , brûlaient , rançonnaient le pays , jusqu'à ce qu'enfin les habitants de Limoges vinrent en masse assiéger le repaire et, l'ayant emporté d'assaut , jurèrent de n'en rien laisser debout, serment qu'ils mirent bien des années à tenir, tant ce géant de pierre leur résistait eDcore par son invincible solidité ! Je n'ai voulu que vous traduire l'émotion dont j'avais été saisi moi-même a l'aspect de ces ruii^es majestueuses , et vous donner ainsi one idée des impressions que devaient ressentir Qos différents personnages dans leur excursion à Cha-
lusset^ en vous priant toutefois de faire la part de l'âge, de rintelligeuce, du caractère et de la disposition d'esprit de chacun.
Le curé, qui connaissait tous les détours de la vallée, avait conduit ses amis par le chemin le plus agréable et le plus facile 9 et leur avait fait prendre, pour monter jusqu'aux ruines, un petit sentier dont Mme Dupré et Mme Voland elles-mêmes, toutes poltronnes qu'elles étaient, n'avaient pas trop songé à se plaindre. Mais, quand il s'agit de descendre, l'esprit d'aventure sembla s'emparer de toute la caravane; hommes et femmes s'en allèrent ; qui d'ici , qui de là , choisissant h Tenvi les sentiers non frayés et les voies tortueuses. Tout alla bien au commencement. La pente était encore douce et poussait en avant, sans trop les entraîner, les imprudents ou plutôt les imprudentes; mais quand on arriva aux endroits roides et glissants, les deux dames commencèrent à perdre la tête et & pousser de petits cris d'effroi. M. Voland, qui donnait galamment la main à Mme Dupré, M. Dupré, qui soutenait de son mieux Mme Voland, eurent beaucoup de peine à les déterminer à poursuivre. Mies n'osaient plus ni descendre ni remonter. Mme de Bussière, qui n'avait pas voulu prudemment se séparer du curé , était déjà depuis quelques instants au bas de la montagne, et considérait leurs évolutions avec un intérêt exclusif en apparence, quoiqu'elle fût beaucoup plus sérieusement préoccupée, au fond, des jeux auxquels se livraient Arthur et Lucie, des défis qu'ils se portaient, des paroles familières qu'ils échangeaient. Ce fut, bien entendu, le jeune homme qui parvint le premier au but. Alors Lucie se trouvant seule et ayant jeté un regard sur l'immensité profonde qui se déroulait devant elle, effrayée, émue du moins par les Cris que poussait sa mère ;
Lucie s arrêta, et ^ saisissant des deux mains une touffe de joncs et s y attachant avec Ténergie de la crainte :
< Mon Dieu^ mamscn ! » répéta-t-elle à plusieurs reprises, cri qui vient si souvent aux lèvres des femmes dans le péril ou la souffrance, même lorsqu'elles n'ont plus de mère; charmant ressouvenir des premiers jours de Tenfance, touchante invocation d'une faiblesse à une autre faiblesse qu'elle croit la force 1
Mme de Bussière n'entendit pas la jeune fille, mais elle dema sa subite frayeur. Arthur s'en aperçut aussi« D'un pied hardi, non plus avec la folle insousiance de tout à l'heure, mais avec intrépidité et résolutioui il :>*élança et eu un chn d'œil fut auprès de Lucie.
«Donnez-moi la main, lui dit- il, et n'ayez pas peur. Seulement ne regardez pas autour de vous, ne reprardez qu*à vos pieds. »
Elle prit confiance, sourit, se hasarda avec son jeune hUide, et au bout d'un instant ils étaient tous les deux eu sûreté auprès de Mme de Bussière.
< Vous êtes brave, monsieur, dit celle-ci à Arthur avec une nuance d*ironie.
— H faut qu'un honmie sache secourir et protéger uue femme, répondit-il en souriant.
— Oh l un homme 1 Vous n'êtes pus encore un iiuinme,
— Je veux le devenir, madame. >
Mme de Bussière se mordit les lèvres. Elle allait répliquer, lorsque les deux autres couples les rejoignireat enfin sains et saufs. Mme Dupré et Mme Yoland jurèrent bien qu'elles se souviendraient toute leur vie des dangers qu'elles avaient courus et qu'il ferait beau temps quand on les y reprendrait. On se remit en route pour le Vigen. Mme de Bussière saisit le premier mument favorable pour glisser dans l'oreille de Mme Du-
pré quelques mots dont celle-ci eut l'air de comprendre toute l'importance, et Mme Voland pria le curé de hâter le pas et de prendre le chemin le plus court, parce qu'elle était toujours un peu inquiète de sa fille.
Elle fut bientôt rassur.ee en revoyant Céline. Cependant celle-ci avait passé, dans les quelques heures qu'avait duré leur absence, par une nouvelle série de tortures non moins cruelles que celles de la matinée.
D'abord la tranquillité, la sérénité de Mlle Gertrude lui avaient, semblé une insulte à ses propres agitations ; elle y avait vu comme un présage du sort qui l'attendait, comme un exemple et une leçon de résignation qui lui étaient donnés par la Providence. Puis Alfred Dumarsais n'avait point reparu au presbytère conmie elle l'espérait. En revanche, un jeune paysan et sa femme étaient venus remercier la sœur du curé, qui s'était entremise pour leur mariage et qui avait vaincu l'opposition de leurs parents. La reconnaissance qu'ils lui témoignèrent, leur bonheur qu'ils vantaient naïvement, et plus encore Tamour qui brillait dans leurs yeux, achevèrent d'exaspérer Céline. Elle était folle de douleur et de révolte contre le ciel lorsque sa mère et Lucie vinrent lui demander, les premières, comment elle se trouvait; mais elle s'était bien promis de ne rien laisser percer au dehors de ce qu'elle aurait voulu se cacher à elle-même au dedans, car elle avait plus honte que jamais des sentiments qui la dominaient et dont elle aurait voulu s'affranchir, fût-ce au prix de sa vie, la mort lui paraissant par moments préférable à ce supplice. Elle affecta donc d'être très-gaie, prétendit qu'elle ne se sentait plus de son indisposition, et répondit à toutes les questions avec une brusquerie de bonne humeur dont Mme Yoland seule ne fut pas dupe.
Le retour à la ville fut charmant. Les chevaux', re-
posés et bien lestés, trottaient d un pied joyeux sur la routé cailloutense ; le cocher, qui avait été traité comme eux, les animait, les caressait tour à tour de la voix et du fouet. La causerie s'était mise à l'unisson : elle trot« tait aussi par monts et par vaux.
Le jour tombait lorsque l'équipage de M. du Crotoy traversa triomphalement les rues de Limoges, ramenant au gîte nos pèlerins fatigués. Comme je ne le suis pas moins qu'eux, je vous demande la permission déterminer ici ce chapitre, d'autant plus que la nuit qui sui- ^it cette laborieuse journée fut très-paisible pour chacun, excepté toutefois pour Mlle Céline,