‹ Une larme du diableChapitre 39 sur 61 · OU L'AMANT PARTAGÉ · texte numérisé non relu

OU L'AMANT PARTAGÉ

l'attendrir; éloquence perdue: la porte était sourde et muette.

Enfin il parvint à corrompre un des portiers et à s'introduire dans la maison; il courut à la chambre de Plangon , qu'il trouva étendue sur son Ut de repos, le visage mat et blanc, les bras morts et pendants, dans une attitude de découragement complet.

Cela lui donna quelque espoir; il se dit: «Elle souffre, elle m'aime donc encore ? » 11 s'avança vers elle et s'agenouilla à côté du lit. Plangon , qui ne l'avait pas entendu entrer, fit un geste de brusque surprise en le voyant et se leva à demi comme pour sortir; mais, ses forces la trahissant, elle se recoucha , ferma les yeux et ne donna plus signe d'existence.

« ma vie! ô mes belles amours ! que vous ai-jc donc faitpour que vous me repoussiez ainsi?» Et en disant cela Ctésias baisait ses bras froids et ses belles mains, qu'il inondait de tiedes larmes. Plangon le laissait faire, comme si elle n'eût pas daigne s'apercevoir de sa présence.

« Plangon! ma chère, ma belle Plangon! si vous

ne voulez pas que je meure, rendez-moi vos bonnes

grâces, aimez-moi comme autrefois. Je te jure, ô

Plangon ! que je me tuerai à tes pieds si tu ne me relèves pas avec une douce parole, un sourire ou un baiser. Comment faut-il acheter mon pardon, implacable? Je suis riche; je te donnerai des vases ciselés, des robes de pourpre teintes deux fois , des esclaves noirs et blancs, des colliers d'or, des unions de perles. Parle ; comment puis-je expier une faute que je n'ai pas commise?

— Je ne veux rien de tout cela ; apporte-moi la chaîne d'or de Bacchide de Samos, dit Plangon avec une amertume inexprimable , et je te rendrai

mon amour. »

Ayant dit ces mots elle se laissa glisser sur ses pieds, traversa la chambre et disparut derrière un rideau comme une blanche vision.

La chaîne de Bacchide samienne n'était pas, comme l'on pourrait se l'imaginer, un simple collier faisant deux ou trois fois le tour du cou, et précieux par l'élégance et la perfection du travail; c'était une véritable chaîne , aussi grosse que celle dont on attache les prisonniers condamnés au tra-

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vail des mines , de plusieurs coudées de long et de l'or le plus pur.

Bacchide ajoutait tous les mois quelques anneaux à cette chaîne; quand elle avait dépouillé quelque roi de l'Asie -Mineure, quelque grand seigneur persan, quelque riche propriétaire athénien, elle faisait fondre l'or qu'elle en avait reçu et allongeait sa précieuse chaîne.

Cette chaîne doit servir à la faire vivre quand

elle sera devenue vieille, et que les amants, effrayés d'une ride naissante , d'un cheveu blanc, mêlé dans une noire tresse , iront porter leurs vœux et leurs sesterces chez quelque hétaïre moins

célèbre, mais plusjeune et plus fraîche. Prévoyante fourmi, Bacchide, à travers sa folle vie de courtisane, tout en chantant comme les rauques cigales, pense que l'hiver doit venir et se ramasse des grains d'or pour la mauvaise saison. Elle sait bien que les amants, qui récitent aujourd'hui des vers hexamètres et pentamètres devant son portique, la feraient jeter dehors et pelauder à grand renfort de coups de fourches par leurs esclaves si , vieillie et courbée par la misère, elle allait sup-

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plier leur seuil et embrasser le coin de leur autel domestique. Mais avec sa chaîne, dont elle détachera tous les ans un certain nombre d'anneaux , elle vivra libre , obscure et paisible dans quelque bourg ignoré, et s'éteindra doucement, en laissant de quoi payer d'honorables funérailles et fonder quelque chapelle à Vénus protectrice. Telles étaient les sages précautions que Bacchide l'hétaïre avait cru devoir prendre contre la misère future et. le dénument des dernières années; car une courtisane n'a pas d'enfants , pas de parents , pas d'amis , rien qui se rattache à elle , et il faut en quelque sorte qu'elle se ferme les yeux à elle-même.

Demander la chaîno de Bacchide c'était demander quelque chose d'aussi impossible que d'apporter la mer dans un crible ; autant eût valu exiger une pomme d'or du jardin des Ilcspérides. La vindicative Plangon le savait bien; comment, en effet, penser que Bacchide pût se dessaisir, en faveur d'une rivale, du fruit des épargnes de toute sa vie, de son trésor unique, de sa seule ressource pour les temps contraires ! Aussi était-ce bien un congé définitif que Plangon avait donné à

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notre enfant, et comptait-elle bien ne le revoir jamais.

Cependant Ctésias ne se consolait pas de la perte de Plangon, Toutes ses tentatives pour la rejoindre et lui parler avaient été inutiles, et il ne pouvait s'empêcher d'errer comme une ombre autour de la maison, malgré les quolibets dont les esclaves l'accablaient et les amphores d'eau sale qu'ils lui versaient sur la tôte en manière de dérision.

Enfln il résolut de tenter un effort suprême ; il descendit vers le Pirée et vit une trirème qui appareillait pour Samos; il appela le patron et lui demanda s'il ne pouvait le prendre à son bord; le patron , touché de sa bonne mine et encore plus des trois pièces d'or qu'il lui glissa dans la main ,

accéda facilement à sa demande.

On leva l'ancre; les rameurs, nus et frottés

d'huile , se courbèrent sur leurs bancs et la nef

s'ébranla.

C'était une belle nef nommée l'Argo; elle était construite en bois de cèdre, qui ne pourrit jamais. Le grand mât avait été taillé dans un pin du mont Ida ; il portait deux grandes voiles de lin d'Egypte ,

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l'une carrée et l'autre triangulaire; toute la coque était peinte à l'encaustique, et sur le bordage on avait représenté au vif des néréides et des tritons jouant ensemble. C'était l'ouvrage d'un peintre devenu bien célèbre depuis, et qui avait débuté par barbouiller des navires.

Les curieux venaient souvent examiner le bordage de l'Argo pour comparer les chefs-d'œuvre t du maître à ses commencements; mais, quoique Ctésias fût un grand amateur de peinture et qu'il se plût à former des cabinets, il ne jeta pas seulement les yeux sur les peintures de l'Argo. Il n'ignorait pourtant pas cette particularité, mais il n'avait plus de place dans le cerveau que pour une idée, et tout ce qui n'était pas Plangon n'existait pas pour lui.

L'eau bleue, coupée et blanchie par les rames, filait écumeuse sur les flancs polis de la trirème. Les silhouettes vaporeuses de quelques îles se dessinaient dans le lointain et fuyaient bien vite derrière le navire; le vent se leva, l'on haussa la voile, qui palpita incertaine quelques instants et finit par se gonfler et s'arrondir comme un sein

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plein de lait; les rameurs haletants se mirent à l'ombre sous leurs bancs , et il ne resta sur le pont que deux matelots, le pilote et Ctésias, qui était assis au pied du mât, tenant sous son bras une petite cassette où il y avait trois bourses d'or et deux poignards affilés tout de neuf, sa seule ressource et son dernier recours s'il ne réussissait pas dans sa tentative désespérée.

Voici ce que l'enfant voulait faire; il voulait aller se jeter aux pieds de Baccbide , baigner de larmes ses belles mains, et la supplier, par tous les dieux du ciel et de l'enfer, par l'amour qu'elle avait pour lui, par pitié pour sa vieille mère que sa mort pousserait au tombeau, par tout ce que l'éloquence

de la passion pourrait évoquer de touchant et de persuasif, de lui donner la chaîne d'orque Plangon

demandait comme une condition fatale de sa réconciliation avec lui.

Vous voyez bien que Ctésias de Colophon avait complètement perdu la tête. Cependant toute sa destinée pendait au fil fragile de cet espoir; cette tentative manquée il ne lui restait plus qu'à ouvrir, avec le plus aigu de ses deux poignards, une bouche

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vermeille sur sa blanche poitrine pour le froid baiser de la Parque.

Pendantqucrenfantcolophonienpcnsaitù toutes ces choses le navire filait toujours , de plus en plus rapide, et les derniers reflets du soleil couchant jouaient encore sur l'airain poli des boucliers suspendus à la poupe lorsque le pilote cria : « Terre ! terre! »

L'on était arrivé à Samos.

Dès que l'aurore blonde eut soulevé du doigt les rideaux de son lit couleur de safran, l'enfant se dirigea vers la demeure de Bacchidc, le plus lentement possible; car, singularité piquante, il avait maudit la nuit trop lente et aurait été pousser luimême les roues de son char sur la courbe du ciel, et maintenant il avait peur d'arriver , prenait le chemin le plus long et marchait à petits pas. C'est qu'il hésitait à perdre son dernier espoir et. reculait au moment de trancher lui-môme le nœud de sa destinée; il savait qu'il n'avait plus que ce coup de dé à jouer ; il tenait le cornet à la main et n'osait pas lancer sur la table le cube fatal.

11 arriva cependant, et, en touchant le seuil, il

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promit vingt génisses blanches, aux cornes dorées, à Mercure, dieu de l'éloquence, et cent couples de tourterelles à Venus, qui change les cœurs.

Une ancienne esclave de Bacchidc le reconnut.

« Quoi! c'est vous, Ctésias? Pourquoi la pâleur des morts habite-t-elle sur votre visage? Vos cheveux s'éparpillent en désordre ; vos épaules ne sont plus frottées d'essence; le pli de votre manteau pend au hasard; vos bras ni vos jambes ne sont plus épilés. Vous êtes négligé dans votre toilette comme le (ils d'un paysan ou comme un poète lyrique. Dans quelle misère ôtes-vous tombé? Quel malheur vous est-il arrivé? Vous étiez autrefois le modèle des élégants. Que les dieux me pardonnent ! votre tunique est déchirée à deux endroits.

— Eryphile, je ne suis pas misérable, je suis mal» heureux. Prends cette bourse, et fais-moi parler sur-le-champ à ta maîtresse. »

La vieille esclave, qui avait été nourrice de Bacchide, et à cause de cela jouissait de la faveur de pénétrer librement dans sa chambre à toute heure du jour, alla trouver sa maîtresse et pria Ctésias de l'attendre à la même place,

« Eh bien ! Eryphilc? dit Baccbide en la voyant entrer avec une mine compassée et ridée, pleine d'importance et de servilité à la fois.

— Quelqu'un qui vous a beaucoup aimé demande a vous voir, et il est si impatient de jouir de l'éclat de vos yeux qu'il m'a donné cette bourse pour hâter les négociations.

— Quelqu'un qui m'a beaucoup aimée , fit Baccbide un peu émue. Bah ! ils disent tous cela. Il n'y a que Ctésias de Colophon qui m'ait véritablement aimée.

— Aussi est-ce le seigneur Ctésias de Colophon

en personne.

— Ctésias, dis-tu? Ctésias, mon bien-aimé Ctésias, il est là qui demande à me voir. Va, cours aussi vile que tes jambes chancelantes pourront te le permettre , et amène-le sans plus tarder, »

Eryphilc sortit avec plus de rapidité que l'on n'eût pu en attendre de son grand âge.

Baccbide de Samos est une beauté d'un genre tout différent de celui de Plangon; elle est grande, svelte, bien faite, elleales yeux et les cheveux noirs, la bouche épanouie, le sourire étincelant, le regard

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humide et lustré, le son de voix charmant; les bras ronds et forts , termines par des mains d'une délicatesse parfaite. Sa peau est d'un brun plein de feu et de /vigueur, dorée de reflets blonds comme le cou de Cércs après la moisson ; sa gorge, (1ère et pure , soulève deux beaux plis à sa tunique de byssus.

Plangonet Bacchide sont sans contredit les deux plus ravissantes hétaïres de toute la Grèce, et il faut convenir que Ctésias , lui qui a été amant de fiacchide et de Plangon, fut un mortel bien favorisé des dieux.

Eryphile revint avec Ctésias.

L'enfant s'avança jusqu'au petit lit de repos où Bacchidc était assise, les pieds sur un escabeau d'ivoire. A la vue de ses anciennes amours Ctésias sentit en lui-même un mouvement étrange; un flot d'émotions violentes tourbillonna dans son cœur, et, faible comme il était, épuisé par les pleurs , les insomnies, le regret du passé et l'inquiétude de l'avenir, il ne put résister à cette épreuve et tomba affaissé sur ses genoux, la tete renversée en arrière, les cheveux pendants, les yeux fermés, les bras

dénoues comme si son esprit eût été visiter la demeure des mânes.

Bacchidc effrayée souleva l'enfant dans ses bras avec l'aide de sa nourrice, et le posa sur son lit.

Quand Ctésias rouvrit les yeux il sentit à son front la chaleur humide des lèvres de Bacchide, qui se penchait sur lui avec l'expression d'une tendresse inquiète.

a Comment te trouves-tu, ma chère âme? dit Bacchidc, qui avait attribué l'évanouissement de Ctésias à la seule émotion de la revoir.

— Bacchide ! il faut que je meure, dit l'enfant d'une voix faible, en enlaçant le col de l'hétaïre avec ses bras amaigris.

— Mourir ! enfant, et pourquoi donc? N'es-tu pas beau, n'es-tu pas jeune, n'es-tu pas aimé? Quelle femme, hélas! ne t'aimerait? A quel propos parler de mourir? C'est un mot qui ne va pas dans une aussi belle bouche. Quelle espérance t'a menti? quel malheur t'est-il donc arrivé? Ta mère estelle morte? Cérès a-t-elle ^détourné ses yeux d'or de tes moissons? Bacchus a-t-il foulé d'un pied dédaigneux les grappes non encore mûres de tes

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coteaux? Cela est impossible; la fortune, qui est une femme , ne peut avoir de rigueur pour toi,

— Bacchide, toi seule peux me sauver, toi, la meilleure et laplusgénéreuse dos femmes ; niais non , je n'oserais jamais te le dire; c'est quelque chose de si insensé que tu me prendrais pour un fou échappé d'Anticyre.

—Parle, enfant; toiquoj'aitantaimé, que j'aime tant encore, bien que tu m'aies trahie pour une autre (que Vénus vengeresse l'accable de son courroux!), que pourrais-tu donc me demander qui ne te soit accordé sur-le-champ , quand ceserait ma vie?

— Bacchide, il me faut ta chaîne d'or, dit Ctésias d'une voix à peine intelligible.

— Tu veux ma chaîne, enfant, et pourquoi faire? est-ce pour cela que tu veux mourir? Et que signifie ce caprice? répondit Bacchide surprise.

— Écoute, ô ma belle Bacchide! et sois bonne pour moi comme tu l'as toujours été. J'aime Plangon laMilésienne, je l'aime jusqu'à la frénésie, Bacchide. Un de ses regards vaut plus à mes yeux que l'or des rois, plus que le trône des dieux, plus que

la vie; sans elle je meurs; il me la faut, elle est

)3t> la chaîne n'on,

nécessaire à mon existence comme le sang de mes veines, comme la moelle de mes os; je ne puis respirer d'autre air que celui qui a passe sur ses lèvres. Pour moi tout est obscur où elle n'est pas; je n'ai d'autre soleil que ses yeux. Quelque magicienne de Thessalie m'a sans doute cnsorcclp. Hélas! que dis-jc? le seul charme magique c'est sa beauté, qui n'a d'égale au monde que la tienne. Je la possédais, je la voyais tous les jours, je m'enivrais de sa présence adorée comme d'un nectar céleste; elle m'aimait comme tu m'as aimé, Bacchidc; mais ce bonheur était trop grand pour durer. Les dieux furent jaloux de moi. Plangon m'a chassé de chez elle ; j'y suis revenu à plat ventre comme un chien , et elle m'a encore chasse. Plangon, la flamme de ma vie, mon âme, mon bien.

Plangon me hait , Plangon m'exècre ; elle ferait passer les chevaux de son char sur mon corps couclié en travers de sa porte. Ah ! je suis bierç malheureux ! »

Ctésias, suffoqué par des sanglots, s'appuya contre l'épaule de Iiacchide, et se mit à pleurer amèrement.

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« Ah! ce n'est pas moi qui aurais jamais eu le courage de te faire tant de chagrin, dit Bacchide en mêlant ses larmes à celles de son ancien amant ; mais que puis -je pour toi, mon pauvre désolé, et qu'ai-je de commun avec cette affreuse Plangon?

—Je ne sais, reprit l'enfant, qui lui a appris notre liaison; mais elle l'a sue. Ce doit être celle venimeuse Archenassa, qui cache sous ses paroles mielleuses un fa'cl plus acre que celui des vipères c,t des aspics. Cette nouvelle a jeté Plangon dans un tel accès de rage qu'elle n'a plus voulu seulement m'adresseï; la parole; elle est horriblement jalouse de toi, Bacchide, et t'en veut pour m'avoir aimé avant elle;; elle se croyait la première dans mon cœur, et

s,on orgueil blessé a tuç son amour. Tout ce que j'aj pu, faire, pour l'attendrir a été inutile. Elle ne m'a jamais, répondu que ces mots ; « Apporte-moi la çhaîne,(Tpr de Bacchide de, Samos et je te rendrai mes lionnes grâces, Ne reviens pas sans elle, car je çjirais à mes esclaves scythes de lancer sur toi mes molosses dcLaconie etje te ferais dévorer. » Voilà ce que répliquait , mes prières les plus vives , à mes

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