‹ Une larme du diableChapitre 41 sur 61 · I.V2 O.Ml'JIAI.K · texte numérisé non relu

I.V2 O.Ml'JIAI.K

qu'il te suffise donc de savoir que tu ne cours aucun danger.

— Je crains que vous ne soyez le... le...

— Le diable, tranchons le mot, n'est-ce pas? c'est cela que tu voulais dire ; au moins lu conviendras que je ne suis pas trop noire pour un diable, et que si l'enfer était peuple de diables faits comme moi on y passerait son temps aussi agréablement qu'en paradis. »

Pour montrer qu'elle ne se vantait pas, Omphalc rejeta en arrière sa peau de lion et me fit voir des épaules et un sein d'une forme parfaite et d'une blancheur éblouissante.

« Eh bien .' qu'en dis-tu? fit-elle d'un petit air de coquetterie satisfaite.

— Je dis que, quand vous seriez le diable en personne, je n'aurais plus peur, madame Omphalc.

— Voilà qui est parler ; mais ne m'appelez plus ni madame ni Omphale. Je ne veux pas être madame pour toi, et je ne suis pas plus Omphale que je ne suis le diable. '

— Qu'ctes-vous donc, alors? ! '

— Je suis la marquise de T M \ Quelque temps

nisrolKE liùcoco, 153

après mon mariage le marquis lit exécuter cette tapisserie pour mon appartement, et m'y lit représenter sous le costume d'Omphale; lui -môme y ligure sous les traits d'Hercule. C'est une singulière idée qu'il a eue là ; car, Dieu le sait , personne au monde ne ressemblait moins à Hercule que le pauvre marquis. Il y a bien longtemps que cette chambre n'a été habitée. Moi, qui aime naturellement la compagnie , je m'ennuyais à périr, et j'en avais la migraine. Être avec son mari , c'est être seule* Tu es venu, cela m'a réjouie; cette chambre morte s'est ranimée; j'ai eu à m'occuper de quelqu'un. Je te regardais aller et venir, je t'écoutais dormir et rêver; je suivais tes lectures. Je te trouvais bonne grâce , un air avenant , quelque chose qui me plaisait; je t'aimais enfin. Je tâchai de te le faire comprendre ; je poussais des soupirs , tu les prenais pour ceux du vent; je te faisais des signes , je te lançais des œillades langoureuses, je ne réussissais qu'à te causer des frayeurs horribles. En désespoir de cause , je me suis décidée à la démarche inconvenante que je fais , et à te dire franchement ce que tu ne pouvais entendre à demi-mot. Mainte-

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nant que tu sais que je t'aimo, j'espère que... ?»

La conversation en était là lorsqu'un bruit de clef se fit entendre dans la serrure.

Omphalc tressaillit et rougit jusque dans le blanc des yeux.

« Adieu ! dit-elle , h demain. » Et elle retourna à sa muraille à reculons, de peur sans doute de me laisser voir son envers.

C'était Baptiste qui venait chercher mes habits pour les brosser.

«Vous avez tort, monsieur, me dit-il, de dormir les rideaux ouverts. Vous pourriez vous enrhumer du cerveau ; cette chambre est si froide ! »

En effet, les rideaux étaient ouverts; moi, qui croyais n'avoir fait qu'un rêve, je fus très étonné, car j'étais sûr qu'on les avait fermés le soir.

Aussitôt que Baptiste fut parti je courus à la tapisserie. Je la palpai dans tous les sens; c'était bien une vraie tapisserie de laine, raboteuse au toucher comme toutes les tapisseries possibles. Omphale ressemblait au charmant fantôme de la nuit comme un mort ressemble à un vivant. Je relevai le pan; le mur était plein ; il n'y avait ni panneau masqué

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ni porte dérobée. Je fis seulement cette remarque , que plusieurs fils étaient rompus dans le morceau do terrain où portaient les pieds d'Omphale. Cela me donna à penser.

Je fus toute la journée d'une distraction sans pareille; j'attendais le soir avec inquiétude et impatience tout ensemble. Je me retirai de bonne heure, décidé à voir comment tout cela finirait. Je me couchai; la marquise ne se fit pas attendre; elle sauta à bas du trumeau et vint tomber droit a mon lit; elle s'assit à mon chevet et la conversation commença.

Comme la veille, je lui fis des questions, je lui demandais des explications. Elle éludait les unes, répondait aux autres d'une manière evasive , mais avec tant d'esprit qu'au bout d'une heure je n'avais pas le moindre scrupule sur ma liaison avec elle.

Tout en parlant elle passait ses doigts dans mes cheveux, me donnait de petits coups sur les joues et de légers baisers sur le front.

Elle babillait, elle babillait d'une manière moqueuse et mignarde dans un style à la fois élégant et familier, et tout-à-fait grande-dame, que je n'ai jamais retrouvé depuis dans personne.

1SG OMPHALE

Kilo était assise d'abord sur la bergère, à côté du lit ; bientôt elle passa un de ses bras autour de mon cou; je sentais son cœur battre avec force contre moi. C'était bien une belle et charmante femme réelle; une véritable marquise qui se trouvait à côté de moi. Pauvre écolier de dix-sept ans! il y avaitde quoi en perdre la tête ; aussi je la perdis. Je ne savais pas trop ce qui s'allait passer, mais je pressentais vaguement que cela ne pouvait plaire au marquis.

« Et monsieur le marquis, que va-t-il dire là-bas sur son mur? »

La peau du lion était tombée à terre, et les cothurnes lilas tendre glacé d'argent , gisaient à côté de mes pantoufles.

« Il ne dira rien , reprit lu marquise en riant de tout son cœur. Est-ce qu'il voit quelque chose? d'ailleurs, quand il verrait, c'est le mari le plus philosophe et le plus inolfensif du monde; il est habitué à cela. M'aimcs-tu, enfant?

— Oui , beaucoup , beaucoup. .. »

Le jour vint; ma maîtresse s'esquiva.

La journée me parut d'une longueur, effroyable. Le soir arriva enfin. Les choses se passèrent comme

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la veille, et la seconde nuit n'eut rien a envier à la première, La marquise était de plus en plus adorable, Ce manège se répéta pendant assez longtemps encore. Comme je ne dormais pas la nuit, j'avais tout le jour une espèce de somnolence qui ne parut pas de bonne augure à mon oncle. Il se douta de quelque chose; il écouta probablement à la porte et entendit tout; car un beau matin il entra dans ma chambre si brusquement qu'Antoinette eut à peine le temps de remonter à sa place.

;H était suivi d'un ouvrier tapissier 'avec des tenailles et une échelle.

11 me regarda d'un air rogue et sévère qui me Ht voir qu'il savait tout.

« Cette marquise de T" est vraiment folle; ou diable avait-elle la tête de s'éprendre d'un morveux de cette espèce, fit mon oncle entre ses dents ; elle avait pourtant promis d'être sage !

« Jean, décrochez cette tapisserie, roulez-la et portez-la au grenier. »

Chaque mot de mon oncle était un coup de poignard.

Jean roula mon amante Omphale, ou la marquise

Ï5S OMPJIALE,

Antoinette de T* v , avec Hercule, ou le marquis dé T", et porta le tout au grenier. Je ne pus retenir mes larmes.

Le lendemain mon oncle me renvoya par la diligence de B*** chez mes respectables parents, auxquels, comme on pense bien, je né soufflai pas mot de mon aventure.

Mon oncle mourut; on vendit sa maison et les meubles; la tapisserie fut probablement vendue avec le reste.

Toujours est-il qu'il y a quelque temps , en furetant chez un marchand de bric-à-brac pour trouver des momcries , je heurtai du pied un gros rouleau tout poudreux et couvert de toiles d'araignées.

«Qu'est cela , dis-je à l'Auvergnat?

— C'est une tapisserie rococo qui représente les amours de madame Omphalc et de monsieur Hercule; c'est du Beauvais, tout en soie et joliment conserve. Achetez-moi donc cela pour votre cabinet; je ne vous le vendrai pas cher, pàrce que c'est vous.»

Au nom d'Omphale, tout mon sang reflua sur mon cœur.

HISTOIRE nococo. i'yJ

a Déroulez cette tapisserie, lis-je au nia relia nd d'un ton bref et entrecoupé comme si j'avais la fièvre. »

C'était bien elle. Il me sembla que sa bouche me lit un gracieux sourire et que son œil s'alluma en rencontrant le mien.

a Combien en voulez-vous?

— Mais, je ne puis vous céder cela à moins de quatre cents francs , tout au juste.

— Je ne les ai pas sur moi. Je m'en vais les cher-

cher; avant une heure je suis ici. »

Je revins avec l'argent; la tapisserie n'y était plus. Un Anglais l'avait marchandée pendant mon absence , en avait donne six cents francs et l'avait emportée.

Au fond, peut-être vaut-il mieux que cela se soit passé ainsi et que j'aie gardé intact ce délicieux souvenir. On dit qu'il ne faut pas revenir sur ses premières amours ni aller voir la rose qu'on a admirée la veille.

Et puis je ne suis plus assez jeune ni assez joli garçon pour que les tapisseries descendent du mur en mon honneur.

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LENDEMAIN DU SOUP&ft.j

Il ne fait pas encore jour chez Éliante; cependant midi vient de sonner.

Midi) l'aurore des jolies femmes ! Mais Éliante était priée d'un souper chez la baronne, où l'on a

104 tE PETIT CBIER

été d'une folie extrême; Éliante n'a mangé , il est vrai, que des petits pieds, des œufs de faisan au coulis et autres drogues; elle a a peine trempé ses lèvres roses dans la mousse du vin de Champagne et bu deux travers de doigt de crème des Barbades ; car Éliante, comme toute petite maîtresse, a la prétention de ne vivre que de lait pur et d'amour. Pourtant elle est plus lasse que de coutume et ne recevra qu'à trois heures.

L'abbé V* 4 *, qui était du souper, s'est montre d'une extravagance admirable, et le chevalier a fuit au commandeur la mystification la plus originale; cl ce qu'il y a de parfait c'est que le brave commandeur n'a pas voulu croire qu'il ait été mystifié. A la petite pointe du jour, Ton a été en calèche dcccu\ertc manger la soupe à l'oignon dans la maison du garde pour se remettre en appétit, et après le déjeuner la présidente a ramené dans son vis-'.-vis Éliante, dont le carrosse n'était pas encore arrivé.

Éliante, un peu fatiguée, vient d'entr'ouvrir son bel œil légèrement battu, et un faible sourire, qui dégénère en un demi-bâillement, voltige sur

sa petite bouche en cœur que Ton prendrait pour une rose pompon. Elle pense aux coqs-à-l'ane do l'abbé et aux impertinences du chevalier, au nez de plus en plus rouge de la pauvre présidente; mais ces souvenirs agréables s'effacent bientôt et se confondent dans une pensée unique.

Car, il faut bien se l'avouer, si coquet et si galant qu'ait été M. l'abbé, si turlupin que se soit montré M. le chevalier, le succès de la soirée n'a pas élé pour eux.

Un autre personnage, qui n'a rien dit et que Ton a trouvé plus spirituel qu'eux, qui ne s'était pas mis en frais de toilette et qu'on a déclaré le suprême de la grâce et de l'élégance, a réuni tous les suffrages de l'assemblée; l'abbé lui-même, quoiqu'il en fût jaloux, a été forcé de reconnaître ce mérite hors du commun et de saluer l'astre naissant.

Ce personnage, dont toutes les dames raffolaient et qui occupe en ce moment la pensée d'Éliante, pour ne pas vous faire consumer en recherches et en conjectures inutiles un temps que vous pourriez employer beaucoup mieux, n'est autre chose que

LE PETIT ÇBJÇff ,0B LA MA^UISf,

tiB BICHON ^AKÇRBLUCHB.

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Pour faire réloge de ce bichon merveilleux, il faudrait arracher une plume à l'aile de l'Amour; la main des Grâces serait seule as se^ légère pour tracer son portrait ; le crayon de La tour n'aurait rien de trop suâve.

Il «'appelle Fanfreluche, très joli nom de chien, qu'il porte avec honneur,

Fanfreluche n'est pas plus gros que le poing fermé de sa maîtresse, et l'on sait que madame la marquise a la plus petite main du monde; et cependant il offre à l'œil beaucoup plus de volume et paraît presque un petit mouton; car il a des soies d'un pied de long, si fines, si douces, si brillantes, que la queue à Minette semble une brosse en comparaison. Quand il donne la patte et qu'on la lui serre un peu, Ton est tout étonné de ne rien sentir du tout. Fanfreluche est plutôt un flocon de laine soyeuse, où brillent deux beaux yeux bruns et un petit nez rose, qu'un véritable chien; un pareil bichon ne peut qu'appartenir à lanière des amours, qui l'aura perdu en allant à Cythère, où madame la marquise, qui y va quelquefois, l'a probablement trouvé.

Kcgardez-moi cette physionomie intéressante etspirituellc; Hoxelanc n'aurait-clle pas été jalouse de ce nez délicatement rebroussé et séparé dans le milieu par une petite raie, comme celui d'Anne d^Àutrichc? Ces deux marques de feu, au-dessus des yeux, ne font -elles pas meilleur effet que Y assassine posée de la manière la plus engageante?

Quelle vivacité dans cette prunelle à fleur de tête! et cette double rangée de dents blanches, grosses comme des grains de riz, que la moindre contrariété fait apparaître dans toute leur splendeur, quelle duchesse n'envierait leur pureté et leur éclat? Le charmant Fanfreluche, outre les moyens physiques de plaire, possède mille talents de société; il danse le menuet avec plus de grâce que Marcel lui-même; il sait donner la patte et marquer l'heure; il fait la cabriole pour la'rcine et mesdames de France, et distingue sa droite de sa gauche. Fanfreluche est très docte et il en sait plus que messieurs de l'Académie; s'il n'est pas académicien c'est qu'il n'a pas voulu; il a pensé, sans doute, qu'il y brillerait par son absence. L'abbé prétend qu'il est fort comme un Turc sur les langues mortes, et que s'il ne parle pas c'est une pure malice de sa part et pour faire enrager

sa maîtresse.

Du reste, Fanfreluche n'a point la voracité animale des chiens ordinaires. Il est très friand, très gourmet et d'une nourriture difficile; il ne mange absolument qu'un petit vol-au-vent de cervelle

qu'on fait exprès pour lui , et ne boit qu'un petit pot de crème qu'on lui sert dans une soucoupe du Japon. Cependant, quand sa maîtresse soupe en ville , il consent à sucer un bout d'aile dp poularde et à croquer une sucrerie du dessert; mais c'est une faveur rare qu'il ne fait pas à tout le monde, et il faut que le cuisinier lui plaise. Fanfreluche n'a qu'un petit défaut; mais qui est parfait en ce monde? 11 aime les cerises ù l'eau-de-vie et le tabac d'Espagne, dont il mange de temps en temps une prise; c'est une manie qui lui est commune avec le prince de Condc.

Dès qu'il entend grincer la charnière de la boîte d'or du commandeur, il faut voir comme il se dresse sur ses pattes de derrière et comme il tambourine avec sa queue sur le parquet, et si la marquise, enfoncée dans les délices du wisht ou du reversi, ne le surveille pas exactement, il saute sur les genoux de l'abbé, qui lui donne trois ou quatre cerises confites; avec cela, Fanfreluche , qui n'a pas la tele forte, est gris comme un Suisse et deux chantres d'église; il fait les plus drôles zigs-zags du monde et devient d'une férocité extraordinaire

à l'endroit des mollets un peu absents du chevalier, qui, pour conserver ce qui lui en reste, est obligé de serrer ses jambes sur un fauteuil. Ce n'est plus un petit chien, c'est un petit lion, et il n'y a que la marquise qui puisse en faire quelque chose. Il faut voir les singeries et les mutineries qu'il fait avant de se laisser remettre dans son manchon ou coucher dans sa niche de bois de rose matelassée de satin blanc et garnie de chenille bleue. On ne sait pas combien les incartade^ de Fanfreluche ont valu de coups de buse et d'éventail sur les doigts à M. l'abbé, son complice.

Ulï PASTEL DE LATOUR.

Si la transition n'est pas trop brusque, d'un joli chien à une jolie femme, permettez-moi de vous tirer un léger crayon d'Éliantc.

Eliantc est d'une jeunesse incontestable; elle a encore dix ans à dire son âge sans mentir; le nombre de ses printemps ne se monte qu'à un chiffre peu élevé. C'est bien le cas de dire: Aureamedio-

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