‹ Une larme du diableChapitre 47 sur 61 · LE PETIT CHIEN DE LA MARQUISE · texte numérisé non relu

LE PETIT CHIEN DE LA MARQUISE

suranee que peuvent donner à quelqu'un qui n'es^ pas mal fait de sa personne une fortune de deux cent mille livres de rentes en bonnes terres, un grand nom, un beau titre, l'espoir d'être nommé bientôt grand d'Espagne de la première classe, et vous concevrez facilement que le duc ait pu passer dans un certain inonde pour un homme extrêmement brillant ; mais une nullité assez réelle se cachait sous ces belles apparences. Alcindor, qui se croyait obligé d'avoir lacom-

tesse Ëliante parce qu'elle était à la mode, et que naturellement toutes les femmes à la mode reviennent aux hommes en vogue, avait d'abord été fort charmé que le don de Fanfreluche eût été mis comme seule condition à son bonheur.

Il avait redouté de passer par tous les ennuis d'une affaire en règle et d'un soupirant avoué , et craint qu'Eliante, pour rendre son triomphe plus éclatant, ne lui fit grâce d'aucune des gradations d'usage que le progrès des lumières a singulièrement simplifiées depuis nos gothiques aïeux, mais qui peuvent bien encore durer huit mortels jours quand la divinité que Ton adore tient à pas-

scr pour une femme à grands principes et à grands sentiments.

D'ailleurs le chevalier de Versac, le rival délesté d' Alcindor pour l'élégance de sa fatuité ,. le bon goût de ses équipages, la richesse et le nombre de ses montres et de ses tabatières , avait eu madamcEliantc avant lui, et même, disait-on, en premier. C'est ce qui avait porté Alcindor à désirer prendre un engagement avec Eliantc, et à lui rendre des soins extrêmement marqués. Quoique Eliante l'eût reçu toujours assez favorablement, sa flamme n'avait guère eu la mine d'être couronnée de sitôt, jusqu'à l'espérance, pour ainsi dire positive , que la jeune comtesse lui avait donnée à propos du bichon Fanfreluche.

Une jolie femme pour un joli chien ! cela avait semblé tout d'abord au duc Alcindor un marché très excellent. Rien ne lui avait paru plus aisé que d'avoir Fanfreluche, mais au fond rien n'était moins facile. Les pommes d'or du jardin des Ilespérides gardées par des dragons n'étaient rien au prix de cela; on s'en fût procuré un quarteron avec moins de peine qu'il n'en eût fallu pour arra-

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cher de la précieuse toison de Fanfreluche une seule de ses soies.

Comment en approcher? Le demander à la marquise? elle aurait plutôt renoncé au rouge et donne ses diamants. Le voler? elle le portait toujours dans son manchon. Le pauvre duc ne savait que résoudre ; sa perplexité était au comble.

« Ah ! ma foi! vivent nos chères impures ! il n'y a rien de tel au monde que l'Opéra pour la commodité des soupirs. Ces demoiselles sont pleines de bon sens et ne donnent pas ainsi dans les goûts bizarres ; elles veulent du solide et du positif. Avec des diamants, de la vaisselle plate, un carrosse ou quelque autre misère de ce genre, on en est quitte. Je vous demande un peu quelle idée est celle-là , de vouloir le bichon de la marquise précisément? Je lui donnerais bien volontiers en retour de ses précieuses faveurs une meute tout entière de petits chiens, tout aussi beaux que Fanfreluche, mais point ; c'est celui-là qu'elle veut. Ce n'est pas que je sois fort amoureux de cette Eliantc; elle n'a de beau que les yeux et les dents, elle est maigre, et son charme consiste plutôt dans les

manières et la tournure. Pour ma part, je préfère

la Hosine et la Dcsobry; mais je dois à ma réputation d'avoir et d'afficher Eliante, car' Ton m'accuse de trop me laisser aller aux facilités en amour, et quelques-uns de mes envieux , en tête desquels' est Versac, répandent sous le manteau que je n'ai pas la suite qu'il faut pour avoir des triomphes de quelque consistance. Ainsi donc, il est d'urgence que j'aie Eliante; mais pour cela il faut Fanfreluchc. Diable ! diable! quelle fantaisie de rendre un duc et pair voleur de chien ! ' '

— Si Monsieur remue ainsi, objecta timidement Giroflée, je ne pourrai jamais venir à bout de le coiffer.

-— Monsieur blanc remuer effectivement beaucoup, ajouta Similor en pinçant l'oreille du sapa-

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