‹ Une lecture par jour, mosaïque littéraire, historique, morale et religieuse, composée de 365 pièces extraites des prosateurs françaisChapitre 100 sur 370 · DE L'ESPRIT DE CONVERSATION · texte numérisé non relu

DE L'ESPRIT DE CONVERSATION

Le libre ^panrliement tXe l'rsprit ot (îil cœur, Voilà des iMitrcliciis la première douceur. — Delille. —

En Orient, quand on n'a rien à se dire, on lime du tabac de rose ensemble, et de temps in temps on se salue, les bras croisés sur la I)oitrine, pour se donner un témoignage d'amitié, mais dans l'Occident on a voulu se parler tout le jour, et le foyer de l'àme ' s'est souvent dissipé dans ces entretiens où l'amourpropre est sans cesse en mouvement pour faire effet tout de suite, et selon le goût du moment et du cercle où l'on se trouve.

Il me semble reconnu que Paris est la ville du monde où l'esprit et le goût de la conversation sont le jdus généralement répandus ; et ce qu'on appelle le mal du pays , ce regret indéfinissable delà patrie qui est indépendant des amis mêmes qu'on y a laissés, s'applique parliculièrement à ce ])laisir de causer, que les Français ne retrouvent nulle part au ni^'mc degré que chez eux. Volney^ raconte que les

Français émigrés voulaient, pendant la Révolution, établir une colonie et défricher les terres en Amérique; mais de temps en temps ils quittaient toutes leurs occupations pour aller, disaient-ils, causer J! la ville ; et cette ville , la Nouvelle-Orléans ', était à six cents lieues de leur demeure. Dans toutes les classes, en France, on sent le besoin de causer ; la parole n'y est pas seulement, comme ailleurs, un moyen de se communicpier ses idées, ses sentiments et ses affaires; mais c'est un instrument dont on aime à jouer et qui ranime les esprits, comme la musique chez quelques ])euples, et les liqueurs fortes chez quelques autres*.

Le genre de bien-être que fait éprouver une conversation animée ne consiste pas précisément dans le sujet de celle conversation ; les idées ni les connaissances qu'on y peut développer^ n'en sont pas le principal intérêt: c'est une certaine manière d'agir les uns sur les autres, de se faire plaisir réciproquement et avec rapidité , de parler aussitôt qu'on pense, de jouir à l'instant de soi-même , d'être applaudi sans travail , manifester son esprit dans toutes les nuances par l'accent, le geste, le regard ; enfin de produire à volonté comme une sorte d'électricité qui fait jaillir des étincelles 6, soulage les uns de l'excès même de leur vivacité, et réveille les autres d'une apathie pénible.

— Mn>= DE Staël. —

(Voyez le 23 janvier.)

* — Cette précieuse chaleur se dégage en étincelles qu'on nomme saillies , traits, bons mots. 2— Voyez la biograi)hie de cet auteur, page 84.

3 — Cai)itale de la Louisiane, État de la partie méridionale des États-Unis , auxquels il fut cédé en 1803 par la France. Sa distance parait ici exagérée, s'agît-il même de milles.

4 — Cette répétition de quelques est peu correcte: dans le premier cas, il serait mieux de dire, certains peuples.

^ — On développe des idées, on expose des connaissances. Le même verbe convient mal ici aux deux compléments.

6 — Comparaison poétique et juste.

Ohservàfionj/énérale. Ce morceau étincelle d'idées brillantes, ingénieuses et vraies : le style en est animé, rapide, coloré. Le contraste du Turc et de son immobilité silencieuse avec le Français qui fait six cents lieues pour aller causer à la ville, peint merveilleusement la difîérence qui existe entre les moeurs de l'Orient et celles de l'Occident, et ce besoin impérieux qu'éprouve un Français de s'animer et d'animer les autres au feu de la conversation.

Madame de Staël devait traiter e.r professa, et avec amour tout ce qui se rattache à la conversation, car parler, causer, pour elle c'était vivre. Klle parlait dans les cercles .elle parle dans ses écrits ; l'exaltation qui provenait d'une conversation animée à fait tout son génie. Un mouvement machinal, semblable au pendule d'une horloge ou au balancier de l'équilibriste. entretenait chez elle le mouvement de la parole et celui de la jiensée. Elle roulait dans ses doigts

lââ

uu cornet de papier ou la tige d'un arbuste : cet accessoire oe la quittait jaiuai.s- ses {,'eus avaient ordre de l'en pourvoir à tous les instants du jour.

-1704.— BoMuet , c<Jl^brc prOdlMtrnr, OvOquc de MeauX, nieurl de la pierre . i l'ige de 77 ans.

Luisierr tir la France rt veni^ur dr l'Efliv, 11 ni souiirnl la glairr , il m dcft-nd les druiU; Et , drbi.iit Mir la tonibr «tù la gmndrur se bri»e Il oac inlcJTi*gcr la puu&^ierr des ruis. — Lalakhe.—

Au seul nom de DémosthèiiP, mon admiralion • me ranprllo celui de ses émules avec lequel il a le plus de ressemblance, l'homme le plus éloquent de notre nation, Oue l'on se représente donc un de ces orateurs que (licéron appelle véhéments . et eu quelque sorte tragiques^, qui , doués par la nature de la souveraineté de la parole, et emportés par une éloquence toujours armée de traits brûlants comme la foudre, s'élèvent au-dessus des règles et des modèles, et portent l'art à toute la hauteur de leurs propres conceptions; un orateur qui. par ses élans, monte jusqu'aux cieux, d'où il ilescend avec ses vastes pensées agrandies encore par la religion , pour s'asseoir sur les bords d'un tombeau, et abattre l'orgueil des princes et des rois devant le J)ieu (jui , après les avoir distingués sur la terre, durant le rapide instant de la vie, les rend tous à leur néant, et les confond à jamais dans la poussière de notre commune origine; un orateur qui a montré, dans tous les genres (ju'il invente ou <|u'il féconde , le premier et le plus beau génie (jui ait jamais illustré les lettres, et «(u'on peut placer, avec une juste confiance, à la tète de tous les écrivains anciens et modernes (jui ont fait le plus d'honneur à l'esprit humain ; un orateur qui se crée une langue aussi neuve et aussi originale que ses idées; qui donne à ses expressions un tel caractère (l'énergie , qu'on croit l'entendre quand on le lit^, et à son style une telle majesté d'élocutiun . que l'idiome dont il se sert semble changer de caractère, et se diviniser en quebjiie sorte sous sa plume ; un apùlre, qui instruit l'univers en pleurant et en célébrant les plus illustres de ses contemporains , qu'il reml eux-mêmes, du fond de leurs cercueils, les premiers instituteurs et les plus imposants moralistes de tous les siècles ; qui répand la consternation autour de lui , en rendant, jiour ainsi dire, présents les malheurs qu'il raconte, et (jui, en déplorant la mort d'un seul homme , montre à découvert tout le néant de la nature humaine; enfin un

orateur dont les discours inspirés ou animés par la verve la plus ardente, la plus originale, la plus véhémente et la plus sublime, sont, en ce genre, des ouvrages alisolument h part, des ouvrages où, sans guides et sans modèles, il atteint la limite et la perfection des ouvrages classiques, consacrés, en quehpie sorte, par le suffrage unanime du genre humain . et qu'il faut étudier sans cesse, comme dans les arts on va former son goût et son talent h Rome, en méditant les chefs-d'œuvre de Raphaël et de ^liehel-Ange. Voilà le Démoslhène français ! voilà Bossuet ! On peut appliquer à ses écrits oratoires l'éloge mémorable «pie faisait Ouinlilien du Jupiter de Phidias, lors- (pi'il disait tpie cette statue avait ajouté à la religion des peuples.

— Le cardinal Maurt. —

MACRY {Jean-Siftrein , cardinal ).

Né en t7<6, à Vauréas, comtat venaissin, de parents pauvres et obscurs , il dut son élévation à ses talents. Après avoir terminé ses éludes, il vint à Paris où il se fit eoniiaitre |>ar plusieurs discours dont l'un obtint un jirix A l'Académie française.

Entré dans les ordres, il .se dislingiin dans la chaire , et fut nommé meml)re de l'Académie française en tvss. Plus lard il fut envoyé aux États généraux comme dépulé du clergé, et s'y fit remarquer autant par sa t'ennelé que par son éloquence. Effrayé de la marche de la Révolution , il chercha à se soustraire aux orages politiques qu'il prévoyait, et quitta Paris ; mais, arrêté à Péronne, où il avait été élu député , il fut obligé de reprendre sa place, et lutta avec a\"antage contre Mirabeau. Après la clôture de la session , il passa à Rome où le pape Pie vi . qui avait jiour lui l'estime la plus profonde, le nomma successivement archevêque de Nicée , nonce à la diète de Francfort et cardinal de Montefiascone.

Après avoir reçu de Louis xviii le titre de son ambassadeur auprès de Pie vu , des motifs qu'on ignore le déterminèrent ù rentrer en France. Napoléon l'accueillit avec faveur, et l'admit, en i8oc, au traitement de cardinal français. L'Académie lui rouvrit ses portes et il fui nommé premier aumônier de Jérôme Boiiaparle, puis archevêque de Paris à la place du cardinal Fescli. oncle de l'Empeniir. A la reslaiiralion, il fut obligé de s'exiler, et si; rendit à Rome où il encourut la censure du Papp, (|ui le fit enfermer au cliAleau Saint-Ange, jmis le relégua dans un couvent de lazaristes où il mourut, le ii mai 1817. Son neveu a pul>lié ses OEii Très en 3 volumes.

Le cardinal Maiiry él;iit bon ami , bon parent ; sa tolérance l'avail fait estimer de tous les partis raisonnables. Son style est éloquent et quelquefois sublime.

' — L'admiration ne peut ici précéder le souvenir, (jue le nom de Démoslhène réveille un senliinenl d'admiration et raiipelle à la i)ensée une expression déjii ressentie, rien déplus naturel; mais l'admiration en ce cas ne .saurai! être excitée que par une faculté de Pentendement. L'expression est fautive.

2 — Épitliète hasardée. Le tragique obtient des émotions à l'aide de faits accomplis, tandis que pour l'orateur il s'aijit le plus souvent de faire naître des émotions propres à déterminer l'accomplissement de certains faits; de sorte que le procédé de l'éloquence est l'inverse de celui de la tragédie; elles s'adressent l'une eU'aulreaii cœur, mais avec des intentions opposées : la première a l'action pour but. et la seconde l'a pour moyen.

' — Ce qui constitue néanmoins une différence bien {grande. On connaît l'anecdote d'Escliine. célèbre orateur, rival de Démoslbène, qui le fit exiler . mais rival équitable qui , ai)ré.; avoir lu à ses disciples un des cbefs-d'œuvre ilu grand orateur, et les voyant dans la stupeur de l'admiration, s'écrie : Que serait-ce donc si vous réussies entendu?

Observation générale. Le caractère de l'éloquence de Bossuet est dignement traité dansée parallèle (jui ne manque point de vérité et semble inspiré par le génie de rilliistre orateur français. Démosthène et Hossuct furent doués au plus haut dcffré de cette palole lirùlantequi sub.jufjue et entraîne; mais ils attei- );nircnt ce résultat par des voies tout à fait oi)posées. i)t'mosthène dut beaucoup à l'éttide , à une étude opiniâtre et persévérante et aux leçons du divin Flaton. liossuet étudia beaucoup sans doute, mais il n» dut rien à son siècle, et rien à son pays. Son élo(iuence est et demeure unique. 11 n'imita personne, et n'eût point d'imitateurs. 11 est permis peut-être de lui accorder sur ce point plus de génie qu'à Démosthène.

— 1763. — Ouverture de la Bibliothèque royale de Paris.

Sous Charles v,la Bibliothèque royale se composait de 910 volumes ; sous François i" , de 1890;sous Louis xiii, de 16,746. En 1684 , elle possédait 50,542 volumes ; en 1775, a peu prés l.")O,0OO;etenl790, environ 200,000. Aujourd'hui elle est riche déplus de 600,000 volumes imprimés, et de 80,000 manuscrits. Les bibliothèques publiques de Paris en possèdent plus d'un million.

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