‹ Une lecture par jour, mosaïque littéraire, historique, morale et religieuse, composée de 365 pièces extraites des prosateurs françaisChapitre 99 sur 370 · LA MOKT D'UN AMI · texte numérisé non relu

LA MOKT D'UN AMI

O iiu-ilhrur d'aimer sur la Icrre , S'il ii'clait plus rien au delà!

— Mme A. TAsru.—

J'en avais un; la mort me l'a ôlé : elle l'a saisi au commencement de sa carrière, au moment où son amitié était devenue un besoin pressant pour mon cœur. Nous nous soutenions mutuellement dans les travaux pénibles de la guerre; nous n'avions qu'une pipe à nous deux ', nous buvions dans la même coupe, nous couchions sous la même toile , et dans les circonstances malheureuses oîi nous sommes, l'endroit oîi nous vivions ensemble était pour nous une nouvelle patrie. Je l'ai vu eu butte à tous les périls de la guerre, et d'une guerre désastreuse. La mort semblait nous épargner l'un pour l'autre, elle épuisa mille fois ses traits autour de lui sans l'atteindre; mais c'était pour me rendre sa perte plus sensible. Le tumulte desarmes, l'enthousiasme (jui s'empare de l'Ame à l'aspect du danger, auraient peut-être empêché ses cris d'aller jusqu'à mon cœur; sa mort eiit été utile à son pays et funeste aux ennemis. Je l'aurais moins regretté; mais le perdre au milieu d<;s délices d'un tpiarlier d'hiver ! le voir expirer dans mes bras au moment où il paraissait regorger de santé 2, aii moment où notre liaison se resserrait encore dans le repos et la tranipiillité ! Ah ! je ne m'en consolerai jamais. Cej)endant sa mémoire ne vit plus que dans mon (tcur; elle n'existe plus parmi ceux (pii l'environnaieiit et (pii l'ont remplacé : cette idée me rend plus pénible le sentiment de sa perle.

La nature, indifférente de même au sort des individus, remet sa robe brillante du printemps, et se pare de toute sa beauté autour du cimetière où il repose'; les arbres se couvrent de feuilles et entrelacent leurs bran(;hes; les oiseaux chantent sous le feuillage ; les mouches bourdonnent parmi les fleurs : tout respire la joie et la vie dans le séjour de la mort ; et le soir, tandis que la lune brille dans le ciel, et cpie je médite près de ce triste lieu , j'entends le grillon poursuivre gaîment son chant infatigable, caché dans l'herbe qui couvre la tombe silencieuse de mon ami. La destruction insensible des êtres et tous les malheurs de l'humanité sont comptés pour rien dans le grand tout. La mort d'un homme sensible, qui exj)ire au milieu de ses amis désolés, et celle d'un papillon que l'air froid du matin fait périr dans le calice d'une fleur, sont deux époques semblables dans le cours de la nature : l'homme n'est rien qu'un fantôme , une ombre , une vapeur, qui se dissipe dans les airs...

Mais l'aube matinale commence h blanchir le ciel; les noires idées qui m'agitaient s'évanouissent avec la nuit, et l'espérance renaît dans mon cœur. Non, celui qui inonde ainsi l'orient de lumière ne l'a point fait briller à mes regards pour me plonger bientôt dans la niïit du néant. Celui qui étendit' cet horizon incommensurable, celui qui éleva ces masses énormes, dont le soleil dore les sommets glacés, est aussi celui qui a ordonné à mon cœur de battre, et à mon esprit de penser.

Kon, mon ami n'est point entré dans le néant; quelle que soit la barrière qui nous sépare, je le reverrai. Ce n'est point sur un syllogisme que je fonde mon espérance *. Le vol d'un insecte qui traverse les airs suffit pour me persuader; et souvent l'aspect delà campagne, le parfum des airs, et je ne sais quel charme répandu autour de moi, élèvent tellement mes pensées, qu'une preuve invincible de l'immortalité entre avec violence dans mon âme et l'occupe tout entière.

— Le comte X. de Maistre. —

DE MAISTRE (.Yawer)i

Frère du célèbre comte Joseph de Maistre, naquit àChambéry, en 1759.

Bien que cet écrivain n'ait pas atteint la haute réputation de son frère, et que ses ouvrages n'aient pas la même i)ortée philosoiihique, il se distingue cependant par la grâce de son style, la finesse de sa pens(''e et le sel de sa plaisanterie. On connaît surtout de lui le /^qyrtf/e autour de ma chntuhre et le Lépreux de la cité d'Aost. Ce dernier ouvrage est rempli d'images gracieuses et de sentiments touchants. (Œuvres complètes de Xavier de Maistre, 2vol. in-is; chezHauman etC*., à Bruxelles. )

' — Transition brusque, mais naturelle : car la

douleur est ordinairement désordonnée dans ses réminiscences comme dans ses plaintes.

2 — Expression triviale.

5 — Coiilinnel sujet d'envie pour l'iiomme, que cette continuelle renaissance de la nature! mais aussi quelle consolante pensée que edle d'un jirintemps éternel qui doit succéder h l'hiver de sa vie !

4 — En effet, les motifs de croyance doivent être puisés dans le cœur et non dans l'esprit.

Observation générale. Ce fragment, empreint d'une sensibilité douce , est écrit avec Roût et sinii)licité. C'est une des mille i)reuvcs que c'est la religion qui inspire les plus nobles pensées.

1520. — Obsrqiies de Raphadl , mort le 7 avril.

lA TRANSFIGDKATION.

0 spectactc imposant! ù gralKieur inouïe i

Tu renais, fils de l'Étci ucl I Mais c'est peu : quel pindige , à ma vue (Jblouie,

Dépouille ton être mortel;

L'Enfer, pour ressaisir sa proie, A tes pieds trionipliants tente un dei'nier effort ;

I«i souffranee est près de In joie.

Et l'inimoi lalitc domine sur la mort.

— NeSXOK DK l.AMABQUE. —

L'église était solitaire en ce moment; un jour favorable éclairait le tableau sur lequel s'arrêtaient les regards de l'Italien et de sa jeune épouse * ; Horace s'exprima en ces termes :

«i Vous voyez, Saphira, un jeune démoniaque que ses parents ont amené aux disciples de Jésus, pour qu'ils le guérissent au nom du Maître dont la parole sainte rend la vue à l'aveugle, l'usage de leurs membres aux estropiés, et la vie aux morts. La foi en eux-mêmes, ou plutôt dans les promesses de celui dont ils suivent les pas, a manqué à ces hommes simples, mais faibles de caractère. L'adulte, tourmenté par le méchant esprit, est agité de convulsions : sa mère, sa sœur, gémissent à ses côtés; son père a peine à le contenir dans la lutte qu'il engage avec lui ; l'attente des spectateurs tient de l'elfroi : les regrets des disciples sont mêlés d'humiliation ; mais naïvement ils déposent eux-mêmes de leur impuissance 2 ; et les yeux et les mains tournés vers la montagne dont Jésus a pris la direction avec Pierre, Jean et Jacques, ils semblent dire: «c LeMaître est là, attendez qu'il vienne, elle mauvais esprit sera chassé. »

« C'est sur ce premier plan du tableau, d'ailleurs d'une exécution parfaite, et dont quelques ligures, dit-on, ont été coloriées par Jules Romain s, que se passe la vie ordinaire.

.( Sur le second, la montagne sainte, au pied de laquelle cette foule est rassemblée, montre son sommet respleudissant d'une lu-

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mière pure. Sous les reflets de celle-ci. les i trois apôtres éMouis, prosternés et se voilant la face parliciitent à un onlre de choses qui ' est pour eux un avant-fyoïit des splendeurs i célestes. Tel est le second acte d'une vie plus | sanctifiée et déjà admise à quelqu'un des grands secrets de l'avenir.

« Enfin, sur le troisième plan, le Christ, couvert de la robe d'innocence, hrille dans toute sa majesté, entre les deux j^rands projthètes destinés à entrer jtar anticipation dans sa gloire: Moïse et Klie. velus de hianc. sont inondés de la lumière <pii part de la figure principale. Là est la sainteté personnifiée, là est l'avenir dans sa beauté, dans la toute-puissance d'un Dieu, dans sa charité cpii se déverse sur ses créatures et les incorpore presque à la sublime essence !

>i \o\\l\ le tableau, tel que l'Évangile luimême l'a fait, et tel qu'un grand maître pouvait seul l'y saisir! \oici maintenant la pensée que Raphaël y a mise, et (|u'avouerail la plus haute philosophie; c'est celle de l'âme dans les trois degrés que, depuis sa déchéance, elle est destinée à parcourir. Le premier est celui d'infériorité et d'abaissement, auquel la font descendre les jjassions; il est figuré par la scène tristement dramalicjne du jeune démoniacpie. Douleur, jjitié. déclaration d'impuissance, secours imploré et attendu de la seule région d'où il puisse venir, avis de remonter à la céleste origine de toute force et de toute vertu ; tous ces moyens, dis-je, fournis à l'homme pour l'aider à rentrer dans son héritage, sont inditpiés ici jjar le pinceau.

<! Le second degré d'é|)uration se réalise | dans la personne des trois ajjôtres dont la nature s'est ennoblie par un rapprochement de leur divin maître''. Ils ont laissé les passions s'agiter au pied de la montagne. Admis à la connaissance de ce (jui se passe dans une région sujiérieure, ils voudraient y rester, et leur attitude, qui tient d'un abandon où le respect a sa j)art, indique cette disposition de leur ùme. Leurs yeux ont d'abord été éblouis; mais cette lumière a fini jiar être pour eux pleine de charmes; déjà ils osent l'envisager; ils demandent à bAtir des tentes.

<; Dans le troisième chant de ce po(3me psychologique s. le mystère admirable de la transformation de l'Ame est accompli par une participation jjlcine eî entière à la gloire céleste. Celle-ci s'épand sur Moïse et Élie, elle les couvre de son vêlement lumineux, elle les inonde et les f)énètre. L(! génie de l'artiste, échauffé lui-même au feu de ses rayons, a triomjdié de l'inipuissance du pinceau, eu donnant à ces deux figures une sorte de diaphanéilé. Audace heureuse ! trilogie étonnante, où la pensée de Raphaël sctinble avoir été admise au grand secret de la condilion humaine et de ses destinées futures! Oui le

croirait? cette admirable unité de composition a échajqié à plus d'un crili(jue: ils ont fermé lejirs yeux à la lumière du Tliabor ! M VHiuc. ni l'esprit ne leur ont parlé. 11 leur a manqué «l'entrer dans le cénacle.

«1 Saphira, vous en conviendrez ;i présent, ce n'est pas assez que d'être peintre pour comj)oser de pareils tableaux ! Avec une toile et des couleurs, on peut oih-iv aux regards, même aux sulFrages d'un i)iiiilic éclairé, des Adonis. <les Vénus et îles (ialalhée. Corrége •* et 'l'ilii'U ^y sont bien parvenus; mais avec une toile et des couleurs, quelque habilement que l'on sache les enqiloyer, si on n'a <pic du talent, on ne donnera pas au monde la Transfip.uralion tpii, à litre de grande j)ensée, est à mon avis le pins magnifique |)résent qu'on j)i1t lui faire. Mon excellent ami, l'Iaton. avec toute sa poésie souvent assez o!)scure, n'a rien qui ajiproehede cela. Osons-le dire: — Cela est beau connue l'Évangile; ou plutôt — et cette fois je ne craindrai pas de vous fâcher — C'est une page de l'Évangile collée au maître-autel de Saint-Pierre m ?Iontorio! ■>

— Kl:R\TKY. —

KttiKTRY {Auguste),

Né à Rennes (lUe-ol-Vilaino). le 28 décembre i769, conseiller d'Élal et (lé|(iité (lei)iiis isis.

Cet habile écrivain a |iul)lié un grand nomijre d'ouvrages dont les plus remarqua!)les sont : 1" litilh et A'ociiii, paslorale antique oii la simplicité des temps primiliCs et -la grâce de la vi(; patriarcale sont retracées avec vérité; 2" Jiuluciions morales et philosophiques ; 5" Trailé de. r Existence de Dieu et de l'htnnortalité de l'ûmc: ces deux écrits appartiennent à la doctrine idéaliste; il y règne une imagination toute platonicienne, et l'auteur s'y montre le digne précurseiude M. Cousin ; 4" Du Ile/iu dans les mis d'imitation , analyse habile des éléments du beau idéal ; 5" Le dernier des ffeauiiianoir, roman (|iii otfre des la!)leaux de mœurs bretonnes pleins d'intérêt, et des caractères bien soutenus ; l'idée morale (pii domine dans cet ouvrage est le triomphe de la foi religieuse; e" Frederick Slyndall on la fatale année, prodnclion remarqual)Ie jiar l'énergie des caractères, le drainati(pie des situations, la fidélité des |)einlures et rélévalion des idées. Le but de cet ouvrage est de prouver la permanence du libre arbitre dans les silnalioiis les plus criti(pies de la vie; 7" Saphira, roman pIiilosoi)hi(|ue, trêsremanpiable jtar la richesse, l'harmonie du style, et la haute portée du sujet. La pensée de ce dernier ouvrage est (jue le sentiment s'épure en s'altaeliarU à lui être vertueux, et (ju'il se dégrade en s'en éloignant.

l'arnn les jiremières productions de Pauleur, «pii (latent de n-ji, on remarque lifon habit mordoré, 0|)usenle pliilos(»plii<pie dans le genre de Slerne. et qui se dislingue par le style le plus pi((uan( el la i)bis fine plaisanterie.

i\r. de Kéialry a foiu'iii en outre un grand nombre d'excellents articles dans plusieurs publications littéraires et scientifiques.

1 Saphira et Horace Salvini, principaux personnaffes de Saphtua, roman de M. de Kératry, d'où ce frajîiiu'iil csl extrait.

2 — Ils (Icposent cii.viiiriiics de leiirinipuissance , acception du verbe déposer qu'on ne trouve point si^înalie dans le dictionnaire de J'Académie, mais qui n'en est pas moins digne d'y être admise.

3 — (iiii/io Pipé, plu.s connu sous le nom de Jules Hoiiiain. peintre et aidiiltcti; célèhre. nt'; à Rome en ii;i2, tiudia sou.-^ ltai)lia(l. (|ui n'avait <iue .si'pl ans de plus (pie lui. Il devint l'intime ami «ie son maitrc (jui l'employa dans plusieurs de ses travaux. Jules llomain nuturut à Rome en i546.

< — Par leur rapproclteutent du din'n Maître exprimerait plus exactement la pensée de l'auteur.

* — Psyclwlof/ique, qui a rapporta l'âme.

6 — Antoine Allet/ri, dit le Corrér/e, naquit en 1494, dans la ville de Correr/f/io. Ce célèbre peintre, qui ne dut sa f;loire qu'A lui-même, fonda l'école lombarde. Il mourut à l'àjje de quarante ans, dans un état voisin de l'indigence. Sa mort est attribuée à un trait d'amour filial.

' — Le Titien, autre |)eintre célèbre, né en 1477, mourut de la peste, à Venise, en 1576. C'était le plus liabile coloriste de son temps.

Observation qénéraJe. Cette description reproduit en quelque sorte les brillantes couleurs, les images {frandioses. la sublime et relisieusc pensée du magnifique tableau de Raphaël, (.e n'est pas une explication froide et sans vie; Tinspiration se joint ici au .jugement, l'enthousiasme à la science, et l'art à la philosophie.

1812. — Publication du poënie de la Conversation , par Demie.

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