LE BIBLIOPHILE
C'est elle!... Dieux, que je suis aise! Oui!... c'est la bonne édition; Voilà bien , pages neuf et seize.
Les deux fautes d'impression Qui ne sont pas dans la mauvaise.
— PoKs de f'erdun. —
Pemlant que la passion des tableaux amuse l'arrière-saison de l'un, la passion des livres .s'empare de cet autre que vous voyez là-bas , marchant la tète haute, le corps tout droit , vieillard bien portant et clairvoyant qui sort de chez lui bien brossé , et qui rentrera tout poudreux le soir'.
C'est celui-là qui est heureux ! ne lui parlez pas de tableaux à celui-là ! 11 a en horreur les vieilles toiles où l'on ne voit rien , les couleurs passées , les cadres ternis , les lambeaux de couleurs disséminés çà et là; sa passion est bien meilleure : il en veut, lui , à des passions qu'on tient dans sa main , qu'on met dans sa poche, dont on jouit tout seul et partout, la
nuit comme le jour. Parlez-lui des vieux livres, des belles éditions , des Elzévirs non rognés ; parlez-lui des reliures de Derome et de Thouvenin : pauvre Thouvenin , mort jeune encore et si grand artiste! parlez-lui des vieux chefsd'œuvre de la typographie française; il les a tous vus, il les a tous touchés; il vous en dira l'histoire et à quels maîtres ils ont appartenu depuis la vente du duc de la Vallière. Il y a tel volume qu'il a suivi depuis dix années. Enfin le dernier maîlre de ce volume est mort il y a un mois. La vente se fera demain : demain ! dans vingt-quatre heures ! Quelle impatience pour le bibliophile! Il s'agite, il s'inquiète, il ne peut rester en place. Quelle heure est-il? il ne sera jamais à demain. Cependant, il va sans le vouloir à sa promenade accoutumée ; il faut bien qu'il achète un petit livre pour se distraire. Donc il cherche, il remue, il ouvre, il ferme des livres; il les étudie, il les flaire ; «: Voici un volume mieux conservé que tel autre volume que j'ai déjà ; — mais le frontispice de mon volume est mieux tiré que le frontispice de ce volume. J'aurais un chefd'œuvre en mettant mon frontispice à cet exemplaire.)) Et il achète l'exemplaire; un autre jour il en achètera un troisième pour remplacer un feuillet de la table des matières qui est légèrement jauni; il faut du temps pour faire un beau livre. La journée se passe ainsi. Quatre heures venues, le bibliophile rentre à la maison; ses poches sont pleines; il les vide sur la table; il se met à table, et il mange; et, tout en mangeant , il collationne ses livres, il les tourne dans tous les sens; il boit, il mange; sa digestion est facile : il a tant d'amis à sa table ! Au dessert , il va à sa bibliothèque, et il arrange tous les nouveaux venus. ïln même temps , il met les anciens à la réforme , car c'est un homme de peu de livres 2; il n'en veut qu'à certains ouvrages, mais il les veut beaux ; et, quand il les a beaux , il les veut parfaits. Ainsi il change, il arrange, il troque, il achète sans cesse; plus il donne d'aliment à sa passion, et plus sa passion grandit et s'enflamme. Quand tout est en ordre chez ses livres, il se met au lit et il dort. Il dort, et il rêve gravures, parchemins, reliures; il ne flaire que du cuir de Russie ^, son sommeil est calme. Le matin il se lève , et il regarde ses livres ; il leur donne de l'air et du soleil ; et , par la même occasion , il en prend pour lui-même. Ce jour-là , il est plus heureux que de coutume , car c'est ce soir, à huit heures , chez Sylvestre, qu'on vend l'exemplaire en question , qu'il poursuit depuis tant d'années. Le soir venu, il s'y rend des premiers. Celui qui fait la vente , Merlin ouCrozet, lui a garde une place à ses côtés; il prend sa place; il a tous les beaux livres sous ses regards ; il les voit, il les touche, mais dans le nombre il n'en voit qu'un seul. Enfin son livre est an-
nonce , le cœur lui manque — A vingt francs, h vinjjt-cinq — à trente francs — trentecinq — quarante — cinquante — soixantedix — soixante-quinze — (iuatre-vini;t-ein(|. Et. pemlant tout ce temps, il se trouble, il |Kllit. il frissonne. — Ouatre-viii|;l-cin(| — dix — quinze — cent francs ! — Cent francs . repète lentement le commissaire priseur. — ('eut francs! qui ptturrait «lire réniolicui du liiltliophile !.... Mais enfin, le (lit 1 est juste : noire homme remporte, le livre est à lui, il triomphe, il est heureux. Ses rivaux le reivardeiit d'un œil d'envie; lui, triomphant, il emporte son livre ; vous le feriez ollicier de la Lef.ion d'honneur . et cela dans les lions temjts , qu'il ne Serait pas plus superiie. Heureuse passion! Klle ne laisse mi'me pas voir à cet honune. qu'à présent qu'il a ce bouipiin, suitlime entre tous ses bouquins, c'est à lui, à présent, à mourir * !
— J. Jamx. —
Nouveau Tablrau Ur Paris. ( Vo)« page IG.)
• — M. Ronlard avait la manie des vieux livres aussi loin qu'elle peiU aller. Possesseur d'une très- [jrande forlime, <ni'il parlaj^eail entre des œuvres (le bienfaisance et sa passion hivorite, il ne |)ouvait faire un pas sur les boulevards ou sur les quais sans (Hre escorté d'une foule de bouquinistes qu'il renvoyait toujours contents. Il rentrait ensuite chez lui chargé d'une partie de ses enii)lettes. et n'en pouvant plus. Pro|)riétaire de la niai- .son qu'il Ii.iliitait, il donna successivement congé à tous SCS locataires jinur remplir ses appartements d'une multitude de livres entassés sans ordre les uns sur les autres et couverts de poussière : à sa mort la vente de cette énorme masse de livres dura plusieurs mois.
2 — Ils commencent tous comme cela : on verra idus loin comment ils finissent. Les latins disaient paucorum lihroniiii lionio, en parlant d'un homme qui a lu peu de livres , mais (|iii les possède bien. On dit en français. l'Iionmie d'un lirre est dan (je leur, c'est-à-dire il est toujours prêt à discuter perlinenunent sur les matières que contient le livre (|u'il a étudié. Il est donc dangereux de discuter avec lui.
^ — On jtrétend qu'il faut dire cuir de roussi, d'un nom russe qui signifie vaclw. L'Académie indique les deux expressions.
* — C;ir cette jiassion était 8a vie; il n'existait que par le désir ardent de posséder ce merveilleux bouquin. Maintenant, cpie celte passion est satisfaite, (pie ce désir est rempli, son existence est terminée, sa vie est éteinte ; il ne lui reste plus rien à faire qu'à mourir. La même idée est exprimée dans le proverbe italien : Foir Naples et mourir !
Obsprvntinn nénérale. Ce portrait du bibliotiliile, ou pour mieux (lire du hibUomnne. est tracé de main de raaUre; il est pétillant d'esprit , de finesse et de Calté. l'ne inépuisable fécondité d'expressions y pré- ."ente la bibliomanie sous toutes ses faces, dans toutes ses joies, dans toutes ses incpiiéludes, et cela (l'une manière toujours neuve (!t toujours originale, fa Bruyère a dr-erit la Hibliolhèque (l'un rieln; amaleur : nous ne craignons pas d'offrir le bildiophilc de
M. J. Janin comme uu digne pendant de celui du grand peintre.
— 341. — Martyre de saint Simfou, (JviSquc de seieucic.