LES EXILÉS SE PARGA
Aborde avec rrspcrt ces pieux voyageurs ; Eroiile leurs récils , preiida part à leurs douleurâ ; Et. si lu sens eombien la patrie a de charmes, A ces fils de l'exil tu duiiiu'ras des larmes. — De SAi>T-VicToii. —
La population chrOlienne de Parga venait d'èlre veudiic aux Turcs par un coiuniissaire anglais: et les Pargninoles apprirent bienlùt la niarclic des troupes d'Ali-pacUa, qui s''avan<;aient pour occuper leur territoire.
Les Parguinotes (ou Parganiotes) , anéantis par celte déclaration , s'oLstinant à tloulcr de sa réalité, réclamèrent, pfésontèrenl des mémoires, et, comme il s'était écoulé bien du tcray)S depuis (ju'on négociait, ils étaient encore |K.'rsii.'idés (jii'une haute protection veillait sur leurs destinées. lorsqu'ils apprirent la marche des troupes d'.Mi-pacha, cpii s'avançaient pour occuper Parga.
l'ne proclamation du haut commissaire leur annonce en iiiéine temps que le lo mai est le jour fatal oii les Chrétiens doivenî «piittcr j»our jamais i'Epire. Ils jellent des regards <!oulourcux sur leurs campagnes^ <pil étaient en plein rapport, et sur ces vastes riileaux de verdure, où l'on comptait ipiatrevingt-un mille pieds d'oliviers estimés à eux seuls deiiA cent mille guinées. Ils lèvent les mains au ciel, en contcnij)lant ces beaux vergers remplis de cédrats, d'orangers et de ci-
tronniers. Leurs fronts s'inclinent dans la poussière pour saluer les moiiaslères et les humbles chapelles épars sur les coteaux. Il leur est interdit d'enlever ni un fruit ni une fleur ; il est défendu aux ministres de l'Eternel d'emj)orter les reliques . ni les images des élus du Seigneur; les ornements sacrés, les flambeaux, les cierges, le ciboire du viatique, sont tlevenus, par le traité, la propriété des Mahométans. Oiiebpies meubles , et leurs personnes , voilà ce qui reste aux Parguinotes, maîtres naguère de tant do trésors, do leur iniliistrieiise économie , et île huit cent trenteneuf maisons , qui seront bienkM la demeure de letirs ennemis... C'est après demain. <lans deux jours, au lever du soleil, ipi'il faut partir; chacun s'empresse de marquer d'une croix la porte de sa demeure!... IJn cri s'élève, l'air en est ébranlé ; on vient d'apercevoir les Turcs sur les hauteurs du mont Pezovolos. Un sombre désespoir s'empare de.s esprits , on court aux armes , et on jure unanimement de mourir avec la patrie, si les ennemis s'avancent, avant l'heure manjuée, pour s'emparer des lieux qu'on doit abandonner pour jamais. Puis . se rappelant leurs misères , tous fondent en larm>"S , se j)ortent vers l'imago de la Vierge de Parga, palladium anticpie (le leur acropole s, lorsiju'une voix, sortie du fond du sanctuaire , les avertit que les Anglais qui les ont sacrifiés ont* oublié dans le traité de vendre les mânes de ceux qui ont vécu. On se précipite à l'instant vers les cimetières ; les tombeaux sont ouverts ; on en arrache les ossements , et les cadavres à demi consumés des aïeux et des familles éteintes, qu'on place sur un vaste bilcher construit avec les oliviers, enfants delà terre paternelle^. Les esprits s'échaulfent; les ordres du cluîf anglais sont méconnus;et, par une résolution unanime, on jure d'égorger les femmes ainsi <juc les enfants, si les Mahométans souillent de leur présence une ville qu'ils ne doivent occuper que déserte. On charge ensuite un Anglais de porter cette résolution à la connaissance de Th. Mailland. en lui annonçant (pie si la inarche des hordes du visir Ali-pacha n'est pas suspendue , le sacrilicc dont Sagonte * offrit autrefois le spectacle au monde va se renouveler à la face de l'Kuropi; chrétienne.
Le messager, cliarg(' de cet avis, traverse la mer, secondé jiar b's vents, et réparait bient('»t avec le général I<"rédéric Adam, qu'on croyait favorable aux Parguinotes. parce ipi'il avait épousé «me (^orcyréenne divorcée, et niélé ainsi son sang avec celui dos (irecs. Il revenait plein d'anxiété, dit-on, lorsipTen entrant au port il aperçutia Hamine du bûcher (|ui consumait les ossements , les cadavres et les C(îrciieils des Parguinotes lro[> heureux d'avoir \(:c\\ avant l'ère de l'cschivage. 11 prend (erre, à la vue des archontes, précédés de
leur protopapas et des archimantlrites s, qui le reçoivent avec un respect nièlé d'intligoation, en hii déclarant (pie le projet médité va s'exécuter sur l'heure , s'il ne parvient à suspendre l'entrée des troupes d'Ali-pacha. 11 donne des paroles d'espérance. Il monte à l'acropole, non |)lus comme autrefois, lorscjue les couleurs britanniques y furent arborées, aux acclamations des descendants des l'élasges guerriers, mais sous les auspices du silence , précurseur du carnage. 11 trouve les hommes armés aux portes de leurs maisons , qui n'attendaient qu'un signal pour égorger leurs familles , avant de tourner leurs armes contre les Anglais , et de comliattre jusqu'à ce qu'il ne restât pas même un seul individu d'entre eux pour raconter leur catastrophe. 11 les conjure d'attendre ; il se rend aux postes avancés, il négocie ; et les Mahométans, non moins inquiets que la garnison ])ritanni(pie, ayant consenti à accorder le délai convenu pour l'évacuation , le dernier des malheurs réservés aux Parguinotes fut ainsi conjuré. Le 9 mai, au coucher du soleil, le pavillon d'Angleterre disparut des donjons de Parga ; pareil à ces phares qui n'ont brillé un moment que peur tromper les espérances du navigateur; et les Chrétiens, après une nuit consacrée aux larmes et à la prière , demandèrent le signal du départ.
Dès les premières clartés dujour, ils avaient quitté leurs demeures, et, répandus sur la plage , ils s'occupaient à recueillir quelques débris de la patrie. Les uns remplissaient des sachets des cendres de leurs pères, qu'ils arrachaient aux flammes allumées parleur religieuse piété; d'autres emportaient des poignées de la terre nourricière de leurs familles, tandis que les femmes et les enfants ramassaient des cailloux et des coquillages épars sur la grève , qu'ils cachaient dans leurs vêtements ^. <! Adieu , terre paternelle, » disaient les vieillards. <i Adieu . temples vénérables, autels sacrés du vrai Dieu ! » s'écriaient les prêtres. >t 0 mer moins redoutable que nos protecteurs , '• répétaient les femmes en pleurant; <t belle mer de l'Ionie, protège nos tendres enfants; et, situ nous engloutis dans tes ondes , ne porte pas nos cadavres vers les rives ou commande l'Anglais, ils les ven- «Iraient à nos tyrans ^. »
Ce fut à la lueur funèbre du bûcher qui finissait de dévorer les restes de leurs ancêtres, que les Parguinotes appareillèrent avec les brises matinales pour s'éloigner du cap chimœrium, et que les Turcs, accueillis en frères par les Anglais, occupèrent la ville chrétienne, abandonnée le lo mai isio , époque destinée à tenir rang dans l'histoire. C'est à cet événement qu'on pourra fixer désormais l'asservissement complet des Grecs.
— L. POrQUK VILLE. —
POrQI'EVILLE [Franroti-Charles-Uugncs-I.aurerit «Je),
M('iiil)re (le la Légion d'Iionncur, ex-consul général de l'ranre auprès d'Ali-Tébélen , pacha de Janina , est né le !<;■• novembre 1770, à Meiierault (Orne).
II a |)iil)lié un l^oyarie en Morée, à Constanlinople et en yilhanie, relation dont la nouveauté surtout ûl le succès ; iMi iXoureau f^qyaf/c en Grèce ; cet ouvrage renreiinc des |)arlies bien' traitées , des descriptions exactes et des aperçus slalistiques utiles. Celte piil)lication fut suivie de V Histoire (le la liéfjé né ration de la Grèce, sujet i)li'in d'intérêt, mais dont l'auteur n'a pas su faire ressortir toutes les beautés qu'il renferme. Le style, .souvent inégal, fatigue par une imitation maladroite des formes et des images de l'épopée antique.
' — Parf/a, petite ville de la Grèce, située sur les côtes de l'ancienne Épire , était, dei)iiis uoi, sous le puissant patronage de la répu!)lique de Venise, lorsqu'cn 1797, elle reçut garnison française. En i8i< , elle i)assa sous la domination des Anglais, qui la vendirent au cruel Ali-Tébélen, pacha de Janina. La dernière conférence pour cet odieux marché se tint à Bulhrinto, entre le pacha et sir Thomas Maitland, gouverneur des îles Ioniennes.
2 — Transition troj) brusque. On pouvait dire : A cette nouvelle, les infortunés sont glacés d'effroi; ils jettent, etc.
^ — Terme d'archéologie, citadelle qui domine une ville.
^ — Cet épisode d'un drame affligeant rappelle la réponse sublime des habitants du Canada, lorsqu'on vint les sommer de quitter leur pays : « Dirons-nous aux ossements de nos pères : Levezvous, et suivez-nous sur une terre étrangère? n
^—Saf/onte , célèbre ville de l'ancienne Espagne, dans la Tarraconaise orientale.
Après la première guerre punique , on avait fixé à Sagonte, qui était alliée des Romains, la limite des possessions carthaginoises en Espagne. Au mépris de ce traité, Aiinibal attaqua la ville, la prit après un siéi'C de huit mois (219 ans avant J.-C.) ; lïiais il n'y trouva que des monceaux de cendres , les habitants s'étanl bridés dans- leurs maisons, afin de ne point tomber vivants au pouvoir de leurs ennemis.
6— Archonte, magistrat; protopapas, premier prêtre; arclnniandrite , supérieur de monastère.
"^ — En di.sant et les cachaient, l'auteur eût évité un rapport écp.ivoque . et surtout l'emploi des quijjque, dont la répétition est toujours désagréable.
s — C'est par syllepse que ils vendraient est ici au pluriel.
Obserx'ntion rfenérnh. Cette doidoiir d'un peuple condamné à l'exil; cet nmonrde la patrie, dont le sentiment s'accrnit au moment d'abandonner la terre natale; ces adieux qu'un peuple adresse au pays qui l'a vu naître, aux collines fertiles et riantes qui entourent sa tlcmeure, et qu'il va quitter, et quitter pour .iamais; tout , dans ce tableau , scènes touchantes ou terribles, est peint avec force, grandeur et vérité. On peut toutefois reitrocher à l'auteur rinéi;alité de son style. Trop souvent, dans ce récit , des expressions nobles ou poétiques sont suivies d'expressions faibles ou communes.
— 15ar> — Sort tlu Ttute (Torquato Tasso), câliibrc poêle ilalien.