BOILEAU
Dans l'année iS23 , Grandet, sentant le poids des infirmités , fut forcé d'initier sa fille aux secrets de sa fortune territoriale et lui disait 1, en cas de difficultés, de s'en rapporter à Cruchot, le notaire, dont il avait éprouvé la probité. Puis, vers la fin de cette année, le bonhomme fut enfin , à l'âge de 79 ans , pris par une paralysie qui fit de rapides progrès. M. Grandet fut condamné par M. Bergerin .
En pensant qu'elle allait bientôt se trouver seule dans le monde , Eugénie se tint , pour ainsi dire, plus près de son père, et serra plus fortement le dernier anneau d'affection qui la liait à la société 2.... Elle fut sublime de soins et d'attentions^ pour son vieux père dont les facultés commençaient abaisser'', mais dont l'avarice se soutenait instinctivement; aussi la mort de cet homme ne contrasta-l-elle^ point avec sa vie.
Dès le matin , il se faisait rouler entre la cheminée de sa chambre et la porte de son cabinet, sans doute plein d'or; puis il restait là sans mouvement , mais il regardait, et, au grand étonnement du notaire , il entendait le bâillement de son chien dans la cour ^.
Puis il se réveillait de sa stupeur apparente, au jour et à l'heure où il fallait recevoir des fermages, faire des comptes avec les closiers^, ou donner des quittances. Alors, il agitait son fauteuil à roulettes, jusqu'à ce qu'il se trouvât en face de la porte de son cabinet. Il le faisait ouvrir par sa fille , et veillait à ce qu'elle plaçât, en secret, elle-même, les sacs d'argent les uns sur les autres , à ce qu'elle fermât la porte. Puis, il revenait à sa place, silencieusement, aussitôt qu'elle lui avait rendu la précieuse clef toujours placée dans la poche de son gilet, et qu'il tâtait de temps en temps.
Enfin arrivèrent les jours d'agonie.
pendant lesquels la forte charpente* du bonhomme fut aux prises avec la destruction. Il
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voulut rester assis au coin de son fou, devant laporle «le souealùnet. H attirait à soi et roulait toutes les couvertures (jue l'on mettait sur lui, et disait à Nanon, sa );ouvernaute : Serre, serre ça . pour (ju'ou ne nie le vole pas. Huand il pouvait ouvrir les yeux, où toute sa vie s'était refutjiée, il les tournait aussitôt vers la porte du cabinet où gisaient ses trésors, en disant à sa fille :
— Y sont-ils! y sont- ils! d'un son de voix <iui dénotait une sorte de peur panique^.
— Oui , mou père.
— Veille à l'or'^'. mets de l'or devant moi! Alors Eugénie lui étendait des louis sur une
petite table, et il demeurait des heures entières les yeux attachés sur les louis, comme un enfant tpii, au moment où il commence à voir, contemple stupidement le même objet; et, comme à un enfant, il lui échappait un sourire pénible".
— Ça me réchauffe '^ . disait-il quelquefois en laissant paraître sur sa figure une expression de béatitude.
Lorsque le curé de la paroisse vint l'administrer, ses yeux, morts en apparence depuis quelques heures, se ranimèrent à la vue de la croix. deschandeliers, du bénitier d'argent '^: il les regarda fixement, et sa loupe remua pour la (iernière fois'^. Puis , lorsque le prêtre lui approcha des lèvres le crucifix en vermeil, pour lui faire baiser le Christ, il fit un épouvanlable geste ]>our le saisir»^. Ce dernier eifort lui coûta la vie. Il appela Eugénie qu'il ne voyait pas, quoiqu'elle fût agenouillée devant lui, et baignAt de ses larmes une main déjà froide.
— .Mon père , bénissez-moi !
— Aie bien soin de tout; tu me rendras compte deçà l;i-])as, dit-il
Après la mort de son père, Eugénie apprit par inaitre Crnchot qu'elle possédait quatre cent mille livres de rente en biens-fonds, dans l'arrondissement de Saumnr, deux cent-cinquante mille francs eu trois jmur cent ac(piis à soixante-un francs, et qui valaient alors soixante-dix-sept francs; plus, trois millions en or, et cent mille francs en écus , sans compter les arrérages à recevoir. L'estimation totale de ses biens allait à vingt millions. — De Balzac. —
BALZAC {Honoré de)
Son premier ouvraf^e n'iiiarqual)le est le Dernier Chounn on la lirctcif/nc en iwr; i»nnit ensuile la /'hysiolof/ic du Man'fif/c, |)oinliirt' ingénieuse et originale. Dans la J'cau de cluirnin, roman |)iiiloso|)lii(|ne, le merveilleux de l'allégorie n'ôle rien à la vérité des caractères et des situations : le style en est énergique , coloré et piltoresfpie. Les Contes drolatiques sont une oeuvre dont le fond, la fornu- et le style semblent ajtpartenir à Raltelais . tant il y a de naïveté cynique, de gaité houtfonne , de fortes et vives expressions.
Dans les Scènes de la rie pn'rée , on aime ù voir un tableau fidèle et intéressant de cette vie d'intérieur qui caebe faut de seerèle poésie. Ses Rotnnns et ses Contes philosophiques, qui ont un cachet font origiual , sont remplis d'excellentes peintures et i)résenteul des tableaux de mopurs très-jûttores(jues et des caractères fortement I racés. Tous ces ouvrages ont été reproduits à Hruxelles. chez llauman el (,'.'■., dans de très-jolies éditions in-is. M. de Bal/ac est un écrivain élégant, fertile, spirituel, plein de sève; souvent sophiste, mais toujours avec esprit; atteignant |>arfois î» la profondi'ur. el digne alors d'être mis en parallèle avec La Idiiyère; plus habile à tracer \\n caractère (prune siliialiou, une situation (pi'uue action; riche et brillant dans les détails, cl rachetant toujours le fond par les accessoires; châtié, correct , original, varié, oseur même par instanl : telles sont les qualités qui assurent à M. de Balzac une place éminenle parmi les lilléraleurs du ly siècle.
' — Rien ne peut justifier ici l'emploi de disait : 11 faut dit.
2 — Comparaison de mauvais goût. Le père d'Eugénie n'était pas le dernier anneau qui la liait à la société; un anneau suppose une chaîne.
3 — Nouvelle expression dont s'est enrichie notre langue.
* — Métonymie, passage du physique au moral. Par celte figure de rhétori(|ue très-commune, on prend la cause pour l'effet, le bûcher la dévora, el l'efTel pour la cause, il but la mort dans la coupe sacrée; le contenant pour le contenu; cette coupe était evipoisonnéc ; la partie pour le tout, comme cent voiles pour cent vaisseaux; le sijjne |)Our la chose signifiée, comme le sceptre j)0in- l'autorité royale ; le nom abstrait pour le concret, comme Yenvie pour les envieux. Vesclavof/e |)our les esclaves; le possesseur pour la chose possédée, comme cet homme a été incendié.
s — Contrasta-t-elle, est extrêmement dissonnant. D'ailleurs l'expression est trop forte. Il est tout naturel ((ue la mort d'un avare ne contraste pas avec sa vii' : ne différa point de sa rie était i'exi»rcssiou proi)re.
fi — Trait fort eomicine el qui peint parfaitement lespréoceu|)alionsiiabiluelles d'un avare, et la perfection tpi'un sentiment de méfiance continue à donner à ses organes.
^ — Pelils métayers.
** — /Métaphore familière, mais expressive. La Métaphore est une figure |)ar lacpu'lle on transporte la signification jfropred'uu nom îi une autre si)',uiH('alion (pii ne lui convient (pi'en vertu d'une com|»araison (pii se fait dans l'esprit.
'J — Une sorte de peur panique. Il y a ici quelque chose de vicieux, soit |)arce que l'adjectif panique ne s'eni|»lnie guère (pi'avec terreur, soit que les mots sorte et panique s'allient mal ensemble.
"' — fe Hier sur exprime une inspeclion jdus immédiate ; mais veiller à est plus dans le langage habituel de l'avare.
" — Comparaison fau-sse. Le regard de l'enfant n'a rien lie pénible; celui de Grandet eslau con- Irain; faible, mourant; c'est un adieu h la vie .sous le symbole de l'or qui est le principe de son existence.
'2 - Heureuse expression, peinture parfaite de
sa pnssion, qui prête la faculté d'échauffer à un UK tal froid et inanimé.
i'- — Trait admiralde, mais emprunté Ci La r.rnyùreoù plutôt à uni: note du livre des Caraciî'rcs.
1 1 11 avait au nez une loupe qui s'a{îitail lors- «inMl éprouvait une sensation de plaisir.
15 Q^, trait rappelle celui que cite le docteur <;all; un voleur moribond déroba la tabatière de «m confesseur.
observation générale. Ce portrait de l'avare est |M ut-être le meilleur qui soit sorti de la i)lunie de M. de lialzac, qui a trouvé à glaner si heureusement luis un champ moissonné par Molière et par Gol-
— 1757 — Fontenelle, te Nestor de la Uttératurc , meurt à quatrc-viugt-iUx-ueuf ans onze mois.
L'ignorant rcntcndit, le savant l'ailmlra-
— Voltaire.—
Son esprit ne le quitta qu'avec la vie : peu d'heures avant d'expirer, counne son médecin lui demandait s'il souffrait, il lui répondit : Je ne sens qu'une difficuUd (Têtre.