DE L'ESPRIT ET DU TALENT
L'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a,
— GaESSET.—
11 y a cette différence entre ces deux présents de la nature , que l'esprit , à quelque degré qu'on le suppose, est plus avide de concevoir et d'enfanter ; le talent , plus jaloux'd'exprimer et d'orner.
L'esprit s'occupe du fond qu'il creuse sans cesse , le talent s'attache à la forme qu'il embellit toujours; car, par sa nature, l'homme ne veut que deux choses : ou des idées neuves ou de nouvelles tournures : il exprime l'inconnu clairement pour se faire entendre : il relève le connu par l'expression pour se faire remarquer. L'esprit a donc besoin qu'on lui dise : Je vous entends; et le talent : Je vous admire. Il est donc vrai que c'est l'esprit qui éclaire, et que c'est le talent qui charme ; l'esprit peut s'égarer sans doute, mais il craint l'erreur ; au lieu que le talent se familiarise d'abord avec elle, et en tire parti : car ce n'est pas la vérité, c'est une certaine perfection qui est son objet ; et les variations, si déshonorantes pour l'esprit, étonnent si peu le talent, que, dans le conflit des opinions, c'est toujours la plus lirillante qui l'entraîne. D'où il réstdteqtie l'esprit a plus déjuges , le talent plus d'admirateurs; (|u'enfin, après les passions, le talent dans l'homine est ce qui tend le plus de pièges au bon sens. Ce n'est pas qu'il n'y ait beaucoup de gens d'esprit sans
un peu de talent , ni beaucoup de grands talents sans (jmlque dose d'esprit; je parle seulement de la partie dominante dans chaque homme. Mais il y a généralement plus d'esprit que de talent en ce monde : la société fourmille de gens d'esprit qui manquent de talent.
L'esprit ne peut se passer d'idées, et les idées ne peuvent se passer de talent : c'est lui qui leur donne l'éclat et la vie; or, les idées ne demandent qu'à être bien exprimées; et, s'il est permis de le dire, elles mendient l'expression. Voilà pourquoi l'homme à talent vole toujours l'homme d'esprit : l'idée qui échappe à celui-ci, étant purement ingénieuse, devient la propriété du talent qui la saisit.
Il n'en est pas ainsi de l'écrivain à grand talent ; on ne le peut voler sans être reconnu, parce que son mérite étant dans la forme , il appose son cachet sur tout ce qui sort de ses mains. Virgile disait qu'on arracherait à Hercule sa massue, plutôt qu'un vers à Homère. • L'esprit qui trouve l'or en lingots , ajoute aux richesses du genre humain; mais le talent façonne cet or en meubles et en statues qui ajoutent à nos jouissances , et sont à la fois pour nous sources de plaisirs et monuments de gloire. On peut rendre heureusement les pensées des philosophes : ils ne craignent pas la traduction qui tue le talent. L'homine qui n'aurait strictement que de l'esprit ne laisserait que ses idées; mais l'homme à talent ne peut rien céder de ce qu'il fait ; il a , pour ainsi dire , placé ses fonds dans la façon de ses ouvrages. On dirait en effet que les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les mains du talent.
La différence du talent à l'esprit entraîne aussi pour eux des conséquences morales. Le talent est sujet aux vapeurs de l'orgueil et aux orages de l'envie; l'esprit en est plus exempt.
Voyez d'un coté les potites , les peintres , les acteurs ; de l'autre , les vrais penseurs , les métaphysiciens et les géomètres; c'est que l'esprit court après les secrets de la nature, qu'il n'atteint guère ou qu'il n'atteint que pour mieux se mesurer avec sa propre faiblesse ; tandis que le talent poursuit une perfection humaine dont il est sitr, et a toujours le goût pour témoin et pour juge; de sorte (lue le talent est toujours satisfait de luimême ou du public, quand l'esprit se mélie et doute de la nature et des hommes. En un mot, les gens d'esprit ne sont que des voyageurs humiliés qui ont été * toucher aux bornes du Monde, et qui en parlent, à leur retour, à des auditeurs indifférents qui ne demandent qu'à être gouvernés par la puissance ou charmés par le talent.
— RiVAROl.—
BIVAROL {Jntoine, comte de)
In des tVrivaiiisles plusspiridiels du i8» siiVIe. Il naquit i> B.ijîuoIs, en Lan{;ued(>c. le i; avril i7.'.4.
Il signala son oulrée dans la carrit'^ii' littéraire par un Discours sur l'unirersolilô tic la Inutfue française, qui partagea le prix proi)Osé par l'Àtadémiede Berlin.
C'est en usa qu'il publia son Pefit almanach des granJs /louimes, ouvraj^e satirique, rempli d'esprit, mais d'une irtinie souvent ineonveiianle. et qui lui suscita une foule d'ennemis. «Juand vint la révolution . Hivarol s'expatria ; il alla d'abord chercher un asile à Hamlunirjî. jïuis à Berlin où il fut tré.s-bien accueilli du roi. Il y mourut le lo avril 1801 . ne laissant j;uère que le .souvenir de ses bons mots, bien léj;er bagai^e pour la jtoslérilé.
Quant au Dictionnaire Ail de Rivarol, il a été composé d'après im plan tracé par cet écrivain ; mais il n'y a de lui que quelques centaines de mots qu'il avait classés.
' — Le bon usage autorise aujourd'hui cet emploi être au passé indélini pour le verbe aller ; et la différence entre il a été à la campagne et il est allé à la campagne est généralement reconnue. (Voy. ma grammaire, n» 659).
Observation générale. Ce parallèle entre l'esprit elle talent estingènieusenienl tracè;rauteur y a déployé, peut-être avec trop de luxe, le genre d'esprit <lont il était particulièrement doué, et l'on pouriait lui reprocher certain cliquetis d'expressions dont sa [>lume facile et brillante n'avait aucun besoin pour charmer le lecteur.
Lnc pensée juste et rendue d'une manière ingénieuse pourrait servir à résumer la pièce cntièt-e. « Les idées, dit Rivarol. sont des fonds qui ne portent intérêt fiu''entre les mains du talent. »
l/esprit est un mot tiès-vagiie dans le discours, à moins qu'on ne le définisse rigoureusement ; car. lors- •pi'on parle de l'esprit. les auditeurs sont toujours en droit de demander duquel :■• Ouant au talent il ne faut point perdre <le vue cette définition fort exacte : aptitude singulière , naturelle ou acquise, à faire quelque chose.
— 177H. — Mort de Linné, célèbre naturaliste suOdois, médecin et protetseur de botanique à Ipsal.
Ce »avant illustre, à qui l.i botanique, et même toutes Ica autres parties de Ihisloirc naturelle sont si redevables â tmis égards, est, paruii ceux qui oui écrit sur les piailles, celui qui en a fait connaître vérilabiemenl le plu» f,T»nA nombre, qui en a déterminé le caractère avec le plus de précision, qui a formé le» tîenres les plus nalurcls et les mieux fixés, en un mol qui a le plus fait d'observation* utiles à la connaissance des végétaux en Béni' rai.
LES VEGETAUX MARINS.
Vnyn.Tous tw moifvnir cr% vivants nrbriMraiii D(iiit l'élrangr ramillr habilr son» Irsraut, El (|iii , dr deux ct^j» niianrr mrrvrilIrttM' . ronfondmt du «avoir l'igmirancr orgai*illriis(0
— DlLILLE.
Isolé au milieu de l'Océan indien, souvenl
un navire battu des vents , désolé par la famine, est sur le point do périr. Tout à coup le pilote a|)erçoit îles fonMs de fucus ' qui s'élèvent au fond de la mer ^ ; leurs feuilles, rondes et larges . sont criblées de trous tjui laissent passer l'onde salée ; mais leurs liges et leurs racines olfrent un mets aussi précieux que bienfaisant '. A cet aspect, l'étpiipage sent renaître ses forées; il cueille ces végétaux que la Providence lui présente. Son courage se ranime; l'espérance renaît dans l(»us les cœurs, et , grAce à une faible plante , déjà il se dirige vers sa patrie bien-aimée.
I/Oeéan n'est pas seulement orné de forêts <; il a aussi ses jardins et ses fleurs. C'est au milieu des coquilles de nacre et des arbres de corail que s'élèvent modestement les feuilles jaunes de la violette marine et le rosier des eaux qui se couronne de fleurs comme le rosier des jardins. Mais, parmi les brillants végétaux qui embellissent l'empire des ondes , rien n'est plus magnifique quecesfucnsgigantesques dont les tiges semblent mesurer les gouffres (ju'ils ombragent. Quebpiefois la tempête brise, arracbe et pousse ces forêts entières , avec tous leurs habitants . au milieu des grandes eaux. Alors, semblables à des filets , ils entraînent tout ce qui se trouve sur leur passage. Euveloppés dans ces îles de verdure , les poissons . les coquillages, les insectes , sont charriés ^ dans les mers étrangères 011 ils fondent de nouvelles colonies. Antiques habitants de ces vastes labyrinthes , ils se promènent sons les mêmes feuillages , reposent dans les mêmes retraites 011 ils reçurent le jour, et voyagent, pour ainsi dire, sans quitter leur patrie 6.
— L. AisÉ-MARTn. —
(Voyci lc2jaiivier.)
* — Plantes de la famille des a/f/ues, nom général donné aux plantes marines. On en retire, par la combustion, une soude très-utile aux arts ; elles sont aussi un excellent engrais.
2 — Du fond de la mer serait jilus exact; autrement il faudrait dire, qui croissent au fond de la vier.
5 — Salutaire est ici le mot propre.
* — Il est bon de remarquer due l'auleur n'a point dit : L'Océan n'est |ias orné que de forêts, locution vicieuse assez en usaj;e aujourd'hui ; 7e n'ai pas que cela ; il n'y avait pas que moi, etc.
^— Ouoique ce mot soil familier, il me jiaraît ici bien placé; il fait image; entraînés, plus noble , exprimerait moins bien la pensée.
'' — Kxprcssion heureuse, exemjde remarquable de Vépip/ionénic , réilexion vive el profonde qui s'énonce généralement par une exclamation.
Ohsertation générale. Tableau gracieux , brillani et pilloresque. qui reunit l'intérêt delà science et le charme de la jioésie.
1802. — Première représentation des Provinciaux à Paris, conitidie eu cinq actes , par Picard.