‹ Une lecture par jour, mosaïque littéraire, historique, morale et religieuse, composée de 365 pièces extraites des prosateurs françaisChapitre 128 sur 370 · UNE LUTTE AU BORD D'UN PRECIPICE · texte numérisé non relu

UNE LUTTE AU BORD D'UN PRECIPICE

l.il hniiiinr il» It-iit rnliiT «laiu Ir Imnlx-.iii, pliis<]iip » iiialnlirtiun, ilcriiirrr riuannlion du gonir malfaiunl , rolonibe cl tr pcrtl avrf lui dans l'abiinr. — Tho«a* —

Le capitaine Léopold d'.Kuverney, raconte comment llabibrah, son ennenji, mul.llre de trés-petitc taille, mais d'une force extraordinaire, près d'être en(;lonti dans un abiine, implore son secours et clierciie à l'entraîner dans sa chute.

Je ne sauniis vous dire à quel point était lamentable cet aèrent île terreur et de souffrance! J'oubliai tout. Ce n'était pUis un ennemi, un traître, un assassin, c'était tni uialheurtiix qu'un lej;rr «iiort île ma part pouvait arracher à une mort aliteuse. H m'implorait si pitoyablement! Toute parole, tout reproche eiU ete inutile et ridicule ; le besoin d'aide paraissait uryeiit. Je me baissai, el. m'agenouillant le lonp, du bord, l'une de mes mains appuyée sur le tronc de l'arbre dont la racine soutenait l'infortuné Habibrah, je lui tendis l'autre... Dès qu'elle fut à sa portée, il la saisit de ses deu.v mains avec une force proiligieuse, et, loin de se prêter au mouvement d'ascension que je voulais lui donner, je le sentis qui cherchait à m'entrainer avec lui dans l'abîme. Si le tronc de l'arbre ne m'eût pas ])rété un aussi solide appui, j'aurais été infailliblement arraché du bord, par la secousse violente et inattendue que me donna le misérable.

—Scélérat ! in'écriai-je, que fais-tu?

— Je me venge! répondit-il avec un rire éclatant et infernal. Ah! je te tiens enfin. Imbécille ! tu t'es livré toi-même ! Je te liens ! Tu étais sauvé, j'étais perdu, et c'est toi qui rentres volontairement dajis la gueule du caïman, parce qu'elle a gémi après avoir rugi! me voilà consolé, puisque ma mort est une vengeance! Tu es i)ris au piège, et j'aurai un compagnon humain chez les poissons du lac.

— Ah! traître! disais-je en me raidissant, voilà comme tu me récompenses d'avoir voulu te tirer du {>éril !

— Oui, rejirenait-il, je sais que j'aurais pu me sauver avec loi, mais j'aime mieux ipie lu périsses avec moi ; j'aime mieux ta mort que ma vie! Viens!

En mt'me temps ses deux mains bronzées et calleuses se crispaient sur la mienne avec

des efforts inouis; ses yeux flamboyaient, sa bouche éi'umail ; ses forces, dont il déplorait si doiiloureusemeul l'abandon un mumeiit aupar.ivanl , lui étaient revenues, exaltées par la rage el la vengeance ; ses pieds s'appiiyaieiil ainsi que deux leviirs aux parois perpendiculaires du rocher, el il bondissail comme un tigre sur la racine qui . mêlée à ses >êtemenls. le soutenait malgré lui; car il eiJt voulu la briser afin de peser de tout son poids sur moi el de m'entrainer plus vile. Il interrompait quehpiefois , piiur la mordre avec fureur', le rire epouvanlable que m'oltVail son monstrueux visage. On eût dit l'honible démon de celle caverne cherchant à allirer une proie dans son palais d'abimes et de ténèbres. l'U de mes genoux s'était heureusement arrêté dans une anfraeluosilé du rocher ; mon bras s'était en quehpie sorte noué à l'arbre qui m'appuyait; et je luttais contre les elfoils du nain avec toute l'énergie que le sentiment de la conservation peut donner dans un semblable moment. De temps en temps je soulevais péniblement ma poitrine . et j'appelais de lonles mes forces : llug-Jargal'^' Mais le fracas de la cascade el l'éloignemenl me laissaient bien peu d'espoir qu'il prtt entendre ma voix.

Cependant le nain, qui ne s'était pas attendu à tant de résistance, redoublait ses furieuses secousses. Je commençais à perdre mes forces, bien que cette lutte eût duré bien moins de temps qu'il ne m'en faut jiour vous la raconter. Un tiraillement insupportable paralysait presque mon bras; ma vue se troublait; des lueurs livides et confuses se croisaient devant mes yeux ; des tintements remplissaient mes oreilles; j'entendais crier la racine prête à rompre, rire le monstre prêt à tomber', et il me semblait que le gouffre hurlant se rapprochait de moi.

Avant de tout abandonner à l'épuisement et au désespoir, je tentai un dernier appel : je rassemblai mes forces éteintes, et je criai encore une fois : Burj-Jargol ! Un aboiement me répondit.... j'avais reconnu l\ask , je tournai les yeux. Bug-Jargal et son chien étaient au bord de la crevasse. Je ne sais s'il avait entendu ma voix ou si quelque inquiétude l'avait ramené. 11 vil mon danger — Tiens bon ! me cria-l-il. llabibrah^ craignant mon salut, me criait de son côté en ecumant de fureur : Viens donc! viens! Et il ramassait l»our en finir le reste de sa vigueur surnalurelle. Kn ce moment , mon bras fatigue se détacha de l'arbre. C'en était fait de moi ! quand je me sentis saisir par derrière : c'était llask. A un signe de son maître il avait sauté d(! la crevasse sur la plaie-forme , et sa gueule me retenait puissammeril jiar les basques de mon habit. Ce secours iiiallendii me sauva. Habibrah avait consume toute sa force dans

son ik'i-nier effort; je rappelai la mienne pour lui arracher ma main. Ses doif^ls enjîonrdis vt raitles furent enlin contraints de me Idcher; la racine, si lonj^tenips tourmentée, se brisa sous son poids-, et, tandis (|ue Uask me relirait violemment en arrière , le misérable nain s'engloutit dans l'écume de la sombre cascade. on me jetant une malédiction (pie je n'entendis pas , et qui retomba avec lui dans l'abime. — Victor Hlgo. —

Bng-Jargnl. ( Voyrr page 20.)

> — Cette phrase incideiile semble se rapporter à quelque chose qui va suivre, tandis qu'elle est en rapport avec ce qui précède. 11 est vrai que la suite lève loiite équivoque; « mais l'esprit, dit Voltaire, n'aime j)as ù être trompé. « Ou éviterait cela eu disant : J/ interrompait quelquefois le rire époiira niable que m 'offrait son visage, pour mordre cette racine arec fureur^,

^ — C'était un chef des nègres à Saint-Domingue.

' — Ou trouve souvent l'expression ;;;p^ à dans le sens Ag près de , sur le point de. Ici elle nie parait plus énergique, et il serait trop rigoureux de la condamner. D'ailleurs, ((uoi qu'en disent les grammairiens, nos meilleurs écrivains ont employé prêt à avec des noms de choses.

* — Sublime de pensée et d'image. (Voyez l'épigraphe de cette pièce. )

Observation générale. Ce récit pittoresque et animé «l'une lutte effrayante est écrit avec force et sans aucuneexagératioiî. Les couleurs, tranchées quekjuefois, sont celles du sujet . et ce sujet est du nombre de ceux qu'il n'est donné qu'à peu d'écrivains de traiter avec succès.

1S04. — Sapolion est procKimé empereur des Français.

Page 1