LB PROVINCIAL A PARIS
11 nous prend pour cos imbécilles de province qui viennent se faire moquer d'eux dans la (grande ville.
— PlCAKD. —
C'était bien la peine de se mettre cent et un à refaire le tableau de Paris ' , pour oublier ce chapitre , pour omettre l'ébauclie de cette figure si naïve, si empesée, si plaisante, si curieuse, si boulîonne, si tranchée, si inédite et si bonne à peindre , le provincial - ! Un homme que la diligence Laffitte et Gaillard dépose tout palpitant sur notre pavé parisien; qui est là, écarquillant les yeux , les oreilles , les bras et les jambes ; qui nous apporte ses préjugés, ses travers, sa figure, ses façons, sa curiosité ingénue, et qui nous emporte souvent ce qu'il y a de meilleur chez nous; qui se pose d'abord en point d'interrogation ou en point d'exclamation, h tout propos et hors de propos ^ , et qui finit quelquefois par se croiser les bras ironiquement, et par nous persifler dans son spirituel idiome , quand il a vu tout ce que nous avions à lui montrer, et entendu tout ce que nous avions a lui dire.
Le difficile, c'est de peindre sous les traits d'un seul homme ce personnage, si divers, si varié qu'on appelle le provincial ; c'est d'enserrer en un seul médaillon cette individualité si multiple. Le provincial a autant de physionoijîies particulières qu'il y a de provinces , de départements , de villes et de communes en France; de plus, son attitude, ses allures, ses impressions, varient suivant son âge, sa fortune, et le but qui l'amène à Paris. Analyser toutes ces nuances dans un seul type serait une tâche plus que malaisée. La meilleure manière de peindre le provincial à Paris, c'est de le peindre d'après nature, et de modeler un croquis sur le premier original dont les Messageries nous gratifient...
Mon provincial de cette année, celui d'après lequel je trace cette esquisse, m'est arrivé le mois dernier par la malle-poste. La malleposte a cela * d'agréable qu'elle entre à Paris et dépose votre homme chez vous au point du jour. Cette jouissance ne m'a pas manqué ^. A cinq heures du malin, le département des Bouches-du-Rhône, en veste de voyage et en casquette de crinoline, sonnait à ma porte 6.
Mon provincial est un homme d'environ trente-six ans, porteur d'un ventre assez rond 7, d'un faux toupet, et d'une paire de lunettes d'écaillé , ce cpii accuse une jeunesse
orageuse s. Marseille en effet retentit de ses prouesses , et l'éclat de ses aventures lui a valu le surnom dt' Bon Juan de la Caneôiére 'J; mais, comme en province il faut absolument faire une fin , notre don Juan a résolu de finir par le mariage, et une fois son hymen arrêté et conclu , il est venu passer gahnent à Paris le dernier mois de son célibat.
Sans le provincial, nous ne nous douterions pas, nous autres Parisiens, de toutes les curiosités qui nous entourent , et nous passerions notre vie à Paris sans visiter la moitié des établissements dignes de remarque et d'attention que possède la capitale. C'est là le bon cùté du provincial , de vous amener à voir ce dont il est curieux. Du matin au soir il vous met en campagne avec lui , et , ce qu'il y a de bon , c'est qu'il se figure que vous lui montrez ce qu'il vous fait voir.
Le plan de Paris ne le quitte pas ; il l'a en feuille , en volume , en mouchoir de poche ; sans cesse il le consulte et rien ne lui échappe : églises, casernes, palais, jardins publics, rien n'est oublié. Pour lui les dislances sont vaines ; il les franchit à l'heure ou à la course ; il use du cabriolet, fatigue le fiacre et ne dédaigne pas Yoiiuiibus ; il traverse Paris en tous sens et sans reprendre haleine; il va des Gobelins au Père-Lachaise , du 3Iusée d'artillerie à Saint-Roch , de la 3Ianufaclure des glaces à la Madeleine, de la Bourse à la Morgue ''', de la Bibliothèque aux Invalides, des Sourds-3Iuets aux Aveugles; puis, prenant son essor, voilà qu'il plane au sommet des tours Notre-Dame , du Panthéon , delà colonne Vendôme; car le provincial est un infatigable grimpeur, et il affectionne particulièrement les régions élevées. Aussi le voit-on sans cesse flotter au faite de nos monuments : c'est le panache de Paris ".
Avare dans son département, le provincial est prodigue à Paris ; rien ne lui coilte : il sème l'or; sa seule crainte est d'être dupé; s'il marchande , c'est amour-propre et non lésinerie ; il souffrirait cruellement si son ignorance et sa bonne foi tombaient dans quelque surprise, se laissaient prendre à quelque piège , aussi est-il toujours en garde contre la rouerie parisienne , toujours prêt à la parade contre les bottes secrètes de notre charlatanisme pipeur '2; mais, malgré sa précaution et sa défiance, le provincial ne l)eut échapper aux hallucinalions " de nos décevantes industries. C'est la ressource la plus positive de noire commerce et de noire îitléralure en plein vent , la pratique obligée du débitant de billets de spectacle à moitié prix, la providence du marchand de cannes, la fortune du Messager des Chatnhres . L'industriel des trottoirs flaire '^ le provincial à
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rinquanlp pas; le plus médiocre oltscrvateur le reconnaît au premier coup d'œil et à des signes certains.
A son costume d'abord, qui tranche d'une façon marquée sur nos modes |>arisiennes '*. Le provincial ne se fait faire (h's lialiits à l'aris que liuit jours avant son départ , et il les conserve soi|^;neus( ment i>our faire de l'cIFct dans son en<Iroit et y consolider sa réputation de dantly ''*; pondant son st'jourà Paris, il use ses toilettes de province, et on ne peut manquer de le reconnaître à son lialùt dont la forme accuse une coupe départementale, à son chapeau à larges ailes, à son pantalon i)rivé de sous-pieds, et à ses bottes outrageusement carrées. S'il i)arlc. son accent le trahit ; s'il n'a pas d'accent, ce sont ses paroles (jui le révèlent. Puis, ce sont mille façons particulières, mille «létails (pii lui sont propres et qui font crier fiu provincial.
Au spectacle, vous reconnaîtrez aisément le provincial à sa pose, à sa manière d'écouler, à son cure-dents qu'il a gardé , à l'abandon avec lequel ses imjiressions se trahissent. Dans l'cntr'aete , il achète tout ce qui se vend sous le lustre de programmes, -de biographies , de musées dramatiques et de magasins pittoresques. Le pittorestjue a été créé exprès pour lui : le provincial est un amateur passionné du pittoresque , un chaland forcené de la littérature à deux sous.
Ouand le provincial a visité nos monuments, nos lieux publics, nos promenades, nos théâtres, il s'elanee vers nos environs : montrez-lui le parc de Saint-Cloud, les coteaux de Meudon , la manufacture de Sèvres, le château de A'incennes , la forêt de Saint- Germain . les eau\ de Versailles! Kt puis, ajirès avoir parcouru cette verte et riante ceinture de Paris '^, il reprendra le chemin de sa jjrovince, plus pauvre de mille éeus et de quelques illusions, mais riche de satisfaction, mais vêtu , coilfé, tourné, accommodé à la parisienne; important dans sa province les manières, l'élégance, l'opinion, le langage, les calembours parisiens, et ayant de quoi charmer longtemps ses compatriotes avec les impressions de voyage qu'il a soigneusement écrites.
— PaLL \ KIIÏOND. —
VERÏO>D [Paul)
.Iciine /crivnin nonvcllemfnl afiarhé A la rédac- (ion (il- la /icrur du l'fin's. 11 ;i |ni!)lié dims ce re- ( iieil iiliisie;ir:s ;iili(:l(!.S(|iii se dislii)j;iK'iil par l'élégance et la grâce du stylo, par la finesse piquante fies idées, et qui révt-lent un esjirit observateur, ingénieux et caustique.
' — Le livre des Cent-et-Un , publié par le libraire Ladrocaf, devait être composé parre;»<e^ un de nos meilleurs écrivains conleinporaius; la |ilupartonl lenu leur jifomosse.
^ — ('vnc fi'/iirr si iinïre, si composée , etc., celle aeenmwlalion d'épilliètes, qui forme une stis- ^it'iision . devient d'un eifet comique quand on a le mol de l'énigme.
•'— Imai;efortspirilnellcel exacte où se dessinent A la fois l'allilnde et l'intenlion de l'homme; c'est sans doule une réminiscence d'une anecdote anglaise . (ju'il n'est pas hors de propos de rapporter ici. Le célèbre l'ope, poète ani;lais, él.iil conlref.iit. 11 se trouvait un jour dans un café, et l'on discnlait en sa présence une question de philologie latine. In jeune homme s'approche et dit, a|»rès avoir examiné la phrase : Le sens me paraît clair; mais je crois qu'il faut ajouter un point (i'inlerrogalion. — In point d'interrogniion ! dit Pope avec mépris; savez-vous senlemenl ce que c'est? — Oui , Monsieur, répond le jeune homme, c'est un petit signe crochu qui fait des questions.
* — Quoique cela se rapporte ordinairement à ce qui précède, ce mot est bien employé ici.
'•> — Excmi)le de Vantiphrase ou de Vironie. L'antiphrase est une figure par laquelle on emploie un mol, une locution . en .sens inverse du naturel; c'est une contre vérité; vous êtes un joli garçon : cela est bien aimable, dit-ou à quebjii'un ca terme de reproche. A l'antiphrase l'ironie ajouta la satire :
rradon comme un soleil en nos ans a paru.
EOILKAO.
« — Synccdoqtie fort originale. La synecdoque est une espèce de métonymie parlaipielle on prend l'espèce pour le genre, le nom propre jxiur le nom commun, le loiU pour la i)artie.
'' — Le ventre rond et les lunettes ne nous paraissent pas du tout aboutir ;i la conclusion de l'auteur : une jeunesse orarjeuse.
8— Par allusion au don Juan de Th. Corneille, dans le Festin de Pierre.
^ —Le tableau est comique; il eût été complet, si l'auteur nous eiit représenté le provincial s'é- {farant dans les rues de Paris, plusieurs fois le jour, en dé])it de tous ses ])lans.
'" — Lieu d'exposition des cadavres; ce nom vient de ce que. dans l'origine, cette exiiosilion se faisait à la morfjue du CliAtclet, c'est-à-dire au guichet de la prison.
" — C'est dommage qu'un pareil mot, évidemment prétentieux et de mauvais jyoût. gâte cette charmante itériode si naturelle et si s|)iriluelle en même temps.
'^ — C'est-à-dire trompeur. PZ/Jcr c'est contrefaire le cri des oiseaux pour les prendre à Xa pipée.
" — Ilallucination, illusion des yeux.
'< — J'hente, <|ui est aussi un terme de chasse, serait le mol propre.
'•^ — On dit trancher arec.
""' — ilomme à la mode, mot emprunté de l'an-
'7 — Métonymie : voyez le sjanvicr, note i.
Ohscrrntinn (/hu-rale. C'est plutôt rommc sujet do Jorluro rpio eoninie ol)jot d'imilation qno nous offrons cet original portrait à nos jeune» liUératcurs, «pii no
pourraient sans danger prendre pour modèle ce penre decompositiouetde style. Cette liabitude d'esquisser à peine ses idées, de jeter avec profusion sur le papier de plaisants quolibets et de jolis riens, ne saurait trouver d'excuse auprès des gens de goût. Ce portiait du provincial est une a-uvrc; remarquable dans son genre; il est tracé avec esprit, avec grâce et surtout avec une rare aptitude à observer et à peindre. Un peu plus de sévérité dans le style, un peu moins de prétention à l'effet, (pii a quckp.u'fois nui à la vérité, eut fait d'une composition légère un excellent modèle lie peinture de mœurs.
Réception ilc Tabbé Gallois, de J. Kacine et de Fléchier à PAcadOmie française.