‹ Une lecture par jour, mosaïque littéraire, historique, morale et religieuse, composée de 365 pièces extraites des prosateurs françaisChapitre 132 sur 370 · FT SON PORTIER · texte numérisé non relu

FT SON PORTIER

Quels enclos sont ouverts 1 quelle* étroites places Occupe entre ces murs la poussière des races ! — DeFoxtanes. —

C'est une vaste enceinte divisée comme un damier par des grilles en bronze, par d'élégants compartiments où sont enfermés des tombeaux, tous enrichis de palmes, d'inscriptions, de larmes aussi froides que les pierres dont se sont servis des gens désolés pour faire sculpter leurs regrets ' et leiu-s armes. Il y a là de bons mots 2 gravés en noir, des épigrammes contre les curieux, dcsconcetti', des adieux spirittiels , des rendez-vous où il ne se trouve jamais (jifunc personne^, des biographies prétciUii uses , du clinquant , des guenilles, des paillettes. Ici, des Ihyrses; là, des fers de lance ; plus loin , des urnes égyp-

tiennes; çà et là, (juelques canons; partout, les emblèmes de mille professions ; enfin tous les styles : du moresque, du grec, du gothique . des frises , des oves* , des peintures , des urnes, des génies, des temples, beaucouj) d'immortelles fanées et de rosiers morts. C'est une infâme comédie ! c'est encore tout Paris avec ses rues, ses enseignes , ses indtistries, ses hôtels ; mais vu par le verre dégrossissant ^ de la lorgnette , un Paris microscopique , réduit aux petites dimensions des ombres, des larves, des morts, un genre humain qui n'a plus rien de grand que sa vanité.

Et, en ce lieu il y a un portier, et de tous les portiers de Paris, celui du Père-Lachaise est. le plus heureux. D'abord, il n'a j)oint de cordon à tirer; puis, au lieu d'imc loge, il a une maison , un établissement qui n'est pas tout à fait un ministère, quoiqu'il y ait un très-grand nombre d'administrés et plusieurs employés ; que ce gouverneur des morts ait un traitement et dispose d'un pouvoir immense dont personne ne peut se plaindre : il fait de l'arbitraire à son aise. Sa loge n'est pas non plus une maison de commerce, quoi qu'il ait des bureaux, une comptabilité, des recettes, des dépenses et des profits. Cet homme n'est ni un Suisse, ni un concierge, ni un portier ; la porte qui reçoit les morts est toujours béante "> ; puis , quoiqu'il ait des monuments à conserver , ce n'est pas un conservateur ; enfin c'est une indéfinissable anomalie , autorité qui participe de tout; et qui n'est rien, autorité placée, comme le mort dont elle vit , en dehors de tout. Néanmoins , cet homme exceptionnel relève de la ville de Paris, être chimérique comme le vaisseau qui lui sert d'emblème, créature de raison ^ mue par mille pattes , rarement unanimes dans leurs mouvements^, en sorte que ses employés sont presque inamovibles. Ce gardien du cimetière est donc le concierge arrivé à l'état de fonctionnaire , non soluble par la destitution.

Sa place d'ailleurs n'est pas une sinécure : il ne laisse inhumer personne sans un permis; il doit compte de ses morts, il indique dans ce vaste champ les six pieds carrés où vous mettrez quelque jour tout ce que vous aimez. Oui, sachez le bien, tous les sentiments de Paris viennent aboutir à celte loge , et s'y administrationalisent '". Cet homme a des registres pour coucher ses morts : ils sont dans leur tombe et dans ses cartons. Il a sous lui des gardiens , des jardiniers, des fossoyeurs , des aides. 11 est un personnage. Les gens en pleurs ne lui parlent pas tout d'abord. 11 ne comparait que dans les cas graves: un mort pris pour un autre, un mort assassiné, unecxhimialion, un mort qui renaît ". Le buste du roi régnant est dans sa salle, et il garde peut-être les anciens bustes royaux, impériaux, quasi-royaux dans quelque armoire, espècede petit Père-La-

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chaise pour les rtvolutions. F.nfin c'est un liomiue public, un excellent homme, bon père etbonepoax. epiUipheàpiirt. Mais t;uit «le sentiments tiiversonlp;isse devant luisons forme (le corbillard; mais il a tant vu (le larmes, les vraies, les fausses; mais il a vu la douleur sous tant de faces , et sur tant de faces, il a vu six millions de douleurs éternelles ! l'our lui , la douleur n'est plus qu'une pierre de onze Iij]nes d'épaisseur et de ipialre pieds de haut, sur rin^;t-deux pouces de lari;e : (juant aux regrets, ce sont les ennuis de sa char{;e, il ne déjeune ni ne dine jamais sans essuyer la pluied'uneinconsolable affliction. Il est bon et tendre pour tontes lesautresalFections : il pleurera sur (juelipie héros de drame, sur M. Gernieuil de V Itihcrf/o des Adrets, l'Iionnuc à la culotte beurre-frais . assa.ssiné par Macaire; mais son cd-ur s'est ossifié à l'endroit des véritables morts. Les morts sont des chilfres pour lui ; son état est d'organiser la mort. Puis enfin il se rencontre, trois fois par siècle, une situation où son r(Me devient sublime ; et alors, il est sublime 'a toute heure... en temps de peste.

— De Balzac. —

( Vojri le 10 Janvier.)

* — Faire sculpter des regrets, métonymie.

' — Il fallait ici des bons mots; de bons mots exprimerait mie antre idée.

5 — Pensées brillantes, mais fausses.

Fuyez des concelli rinutile fracas.' Bkrms.

C'est par abus qu'on dit un concetti; ce mot ne s'emploie qu'au pluriel.

* — Cette pensée rappelle les derniers vers de la Chute des Feuilles, par Millevoye :

Son amante ne revint pas ; Et le pAlre de la vallOe Troubla seul du bruit de ses pas Le silence du mausolée.

•"' — Ote , terme d'arehilerlure, moulure ronde dont le prolil est ordinairement un quart de cercle.

^ — On ne dit pas un verre (tégrossissant par opposition à un verre grossissant : dégrossir ne .sii;iiifie |)as rendre plus jietit. Pour exprimer celte idée par un adjectif spécial, il fallait dire rapetissant, ou, autrement, employer l'expression propre : rerre concare ou rerre oculaire.

'— Telle que la guetUe avide de l'avare Àchéron.

8 — L'expression consacrée est être de raison, c(t qui sif^nifie être imaginaire.

* — La fantaisie domine trop ici, et nous ne sommes jias loin de Vimbrnglio.

'" — Ce néolofjisme est un peu indigeste; mais, en vérité, il rend une intention si comique, qu'on |>eiit dire : J'ai ri. me voilà désarmé.

" — Cet iiiridpnt doit être fort rare. Un philanthrope allemand avait ima[;iné. il y a quelques années. (Il- faire déiioscr dans une chambre spéciale (diambre mortuaire), avant de les in-

humer, tous les morts de la ville qu'il habitait. Des cordons attachés aux membres des cadavres npoiulaient ù autant de sonnettes i)lacées auprès (lu Ml ihi iïardien, en sorte que le moindre mouvement du mort venant A les agiter, on prtt lui IKirler sur-le champ les secours (pie n-ehimait sa position. Les journaux, (|ui nous ont fait connailre ce projet , ne nous ont rien appris sur ses résultats.

Ohserration générale. (> t.il>lcaurt ce portrait tHincellciit de verve et d'orii;inalilt''. Il y rcpne ime paitt; (.intol comiinie. i.uilcJt railleuse et nnu-re. comme l'ironie de rindicnalion. M. de Ralzac est le premier qui n'ait pas fait de cette description un lieu commun; il est le premier (pii n'ait pas clierch(5 à peindre l'aspect nu-lancolique et sombre des tombeaux, l'empreinte religieuse et solennelle r('|tan(luc sur le cimetière et les penst'cs graves et tristes qiril rc'veille. C'est que son pinceau est vrai avant loul : M. de Balzac a donc fait justice de tout ce vain apparat de douleur et de re;;ret.s, «le ce cimetière qui semble (jtre une promenade publique . de ces épitaphes qu'on prendrait pour des afli- (;lies. Il a jeté le sarcasme et le mépris siu' loiUes ces fastueuses vanités qui oient à la mort sa solennité, aux tombeaux lem- mystère et leur mélancolie.

Et le |;ardien de celle cilè des morts n'est pas d'une originalité moins burlesque au premier abord.

- 337. — Constantin i", sentant sa (\n approcher, se fait administrer le baptême, sans doute pour laver plus de péchC-s à la fois.

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