‹ Une lecture par jour, mosaïque littéraire, historique, morale et religieuse, composée de 365 pièces extraites des prosateurs françaisChapitre 17 sur 370 · LE CONSEIL SES SIX A VENISE · texte numérisé non relu

LE CONSEIL SES SIX A VENISE

RÉCIT D'ANGELO A TISBB '.

La mort frappe sans bruit , le sang coule en silence ,

Et les bourreaux sont prêts quand le soupçon commence.

— Ducis. —

— Écoutez , Tisbé. Oui ,' vous l'avez dit , oui , je puis tout ici ; je suis seigneur , despote et souverain de cette ville , je suis le podesta que Venise met sur Padoue, la griffe du tigre sur la brebis. Oui, tout puissant; mais , tout absolu que je suis 2, au-dessus de moi , voyez-vous , Tisbé , il y a une chose grande et terrible et pleine de ténèbres ^ : il y a Venise. Et savez-vous ce que c'est que Venise, pauvre Tisbé? Venise, je vais vous le dire, c'est l'inquisition d'Etat, c'est le Conseil des Dix. Oh ! le Conseil des Dix ! parlons-en bas , Tisbé , car il est peut-être là quelque part qui nous écoute. Des hommes que pas un de nous ne connaît , et qui nous connaissent tous. Des hommes qui ne sont visibles dans aucune cérémonie, et qui sont visibles dans tous les échafauds *. Des hommes qui ont dans leurs mains toutes les tètes, la vôtre, la mienne, celle du doge, et qui n'ont ni simarre ^, ni étole, ni couronne, rien qui les désigne aux yeux , rien qui puisse vous faire dire : Celuici en est! un signe mystérieux sous leurs robes , tout au plus ; des agents partout, des sbires partout , des bourreaux partout. Des hommes qui ne montrent jamais au peuple de Venise d'autres visages que ces mornes bouches de bronze toujours ouvertes sous les porches de Saint-Marc , bouches fatales que la foule croit muettes, et qui parlent cependant d'une façon bien haute et bien terrible , car elles disent à tout passant : Dénoncez^! Une fois dénoncé , on est pris. Une fois pris, tout est dit. A Venise , tout se fait secrètement , mystérieusement, sûrement. Condamné , exécuté ; rien à voir, rien à dire; pas un cri possible , pas un regard utile ; le patient a un

16 JANVIEII.

Ijâillon, le bourreau un masque. Oue vous parlais-je d'echafauils tout à l'Iicure? Je nie trunipais. A \enise, on ne nuuit pas sur leeliataud . on disparait ^ Il ujanque tout à eoup un homme dans une famille : ((u'est-il devt'un ' les [•lomlis, les puils, le canal Urtano lesavtnl.nutI(|uefois on entend »jnrlt[ueeliose tomber dans l'eau, la nuit. Passez vile alors! Du reste, bals, festins, Hamluaux. nnisiques, gondoles, Ihéiltres. earnaval de eiiK} mois, voila Venise. Vous. Tisbé, ma belle eomédienne, vous ne connaissez que ee côté-là; moi, sénateur, je connais l'autre. \ oyez-vous, dans tout palais, dans celui du doge . dans le ien, à l'insu tle celui qui l'habite, il y a un

couloir secret, perpétuel trahisseur** de tontes les salles, de toutes les chambres, de toutes les alcôves; un corridor ténébreux dont d'autres que vous counaissent les portes et qu'on sent serpenter autour de soi sans savoir au juste où il esta ; une salle mystérieuse où vont et viennent sans cesse des hommes inconnus qui font quelque chose '<'. Et les vengeances personnelles cjui se mêlent à tout cela et qui cheminent dans cette ombre ! Souvent, la nuit, je me dresse sur mon séant , j'écoute , et j'entendsdes pasdans mon mur. Voilà sousquelle pression je vis, Tisbé. Je suis sur Tadoue; mais ceci est sur moi : j'ai mission de dompter Padoue ; il m'est ordonné d'être terrible. Je ne suis despote qu'à condition d'être tyran. Ne me demandez jamais la grâce de qui que ce soit, à moi qui ne sais vous rien refuser : vous me perdriez. Tout m'est permis pour l)unir. rien pour pardonner. Oui, c'est ainsi, tyran de Padoue, esclave de Venise. Je suis bien surveillé , allez. Oh ! le Conseil des Dix ! mettez un ouvrier seul dans une cave et faiteslui faire une serrure ; avant que la serrure soit tinic , le Conseil des Dix en a la clef dans sa poche. Madame , Madame, le valet qui me sert m'espionne, l'ami qui me salue m'espionne, le prêtre (jui me confesse m'espionne, la fenmie qui me dit : Je t'aime,— Oui, Tisbé,

— m espionne

LA TISBÉ.

Ah ! Monsieur !

A^GEI.O.

Vous ne m'avez jamais dit que vous m'aimiez . je ne parle pas de vous , Tisbé ; oui , je vous le répète , tout ce qui me regarde est un œil du Conseil des Dix; tout ce (jui m'écoute est une oreille du Conseil des Dix ; tout ce (jui me touche est une m.iin du Clonseil des Dix. 3Iain redoutable, qui tAte longtemps d'abord et qui saisit ensuite brus(puMnent ! Oh ! magnifique podesla que je suis , ji; ne suis pas snr de ne pas voir demain apparaître subitement dans ma chambre un misérable sbire qui me dira de le suivre , et qui ne sera (jii'un misérable sbire, et que je suivrai! Où? dans (jucl-

que lieji profond d'où il ressortira sans moi. Mailame, être de ^ enise, c'est pendre à un til. C'est une sombre et sévère condition (pie la mienne, ^lailame, tl'êlre là , penche sur cette fournaise ardente (p:e vous nommez Padoue, le visage toujoursconvert d'un masque, faisant ma besogne de tyran, entouré de chances, de j)récautions, de terreurs, redoutant sans cesse quelque explosion, et tremlilant à chaque instant d'être lue raide par mo!i œuvre comme l'alchimiste par son poison ! — Plaignez-moi. et ne me demandez pas pourquoi je tremble. Madame !

— Victor Hugo. —

(Angclo.)

VICTOR HIGO (.Varie)

Naquit le 26 février 1802. à Besançon. Jeune encore , il suivit, en Italie et en Espagne son père qui occupait un grade élevé dans l'année française, et puisa, dans ces deux poétiques contrées, ses premières inspirations de poeic. Kevenu en France, élevé avec ses deux frères, sous les yeux de sa I mère, femme reuiarquahle par la force de son caj ractère, il développa par de solides éludes l'énergie de son esprit et son goût pour la poésie. Il était à peine âgé de quinze ans. cpiand il envoya au concours de l'Académie française une pièce de vers sur i les Avantaçies de l'étude; celte pièce n'obtint pas • le prix, qui fut partagé enlre P. Lebrun et X. Bonifacc-Saintine. Deux odes, l'une sur la Statue d'Henri iv et l'autre sur les yienjes de rcrdun, furent couroiniées à l'.Vcadéuiie des jeux Horaux. ' Une troisième, intitulée Moïse sur le At'l, lui valut le grade de maître de ces jeux : il avait à peine ' dix- huit ans. « C'est un enfant sublime,» dit i alors M. de Chateaubriand. Dès ce moment, V. Hugo sentit sa vocation et prépara, dans le calme de la ' solitude, (pioicpie souvent aux prises avec le l>esoin , la révolution qu'il devait opérer en litlérature, et qui allait faire de lui le chef d'une nouvelle école. Dès lors, il .se forma à ces graves et .sévères pensées d'avenir, à ce style si éclalant . si magnifique, qui exprime si bien l'enthousiasme calme et majestueux du poète, et r» ee slylc si sim|tle. si naturel, qui contraste si pittorescpiement avec le premier; alliance inconnue juscpi'alors, et (|ui cai raclérîse le romantisme proprement dil; slyleoù I le naturel sueeède au sublime, la vulgarité de l'exj pression à la noblesse des i)en.sées. Aussi, ses C/7*e«j taies et ses Feuilles d\mtomne diffèrent -elles 1 essentiellement de ses premières productions poé- \ tiques, si dignes de l'admiration qu'elles ont excitée. Ce style romanti(iue, maladroitement imité par de jeunes |)oetes sans talent . se fait surtout remarquer dans y/c/?/a«j', le lioi s'amuse, C'roni- I well, Angelo, et autres i)roductions dramati(|ues. I .Ses romans de Jiufj-Jurr/al et de Ilan d'Islande avaienl préparé le Dernier jour d'un condamné, I éloqiienle protestation contre la peine de mori, 1 effrayante analyse d'ime Ame humaine qui compte xinv À une les im|)re.ssions du jiassé et du présent devant un échataud; sa Notre-Dame de Paris est une sublime épopée du moyen-Age et une admirable peinture du cœur humain.

On remarque, dans ses dernières poésies, {les Chants du crépuscule), des beautés du premier

ordre, qui décèlent le grand poète et le profond observateur.

Œuvres complètes de V. Hugo, 23 vol. in-js ; chez Hauman et C>^., à Bruxelles.

• — Angelo, tyran de Padoue, et Tiabé, célèbre comédienne.

2 — Et non que je sois comme on commence à le dire, mais à tort.

5 —Celle phrase est vague et effrayante, comme la puissance vénitienne elle-même.

* — Visibles dans tous les échafauds est assez difficile ù comprendre ; l'auteur a sans doute voulu dire qu'ils sont tellement identifiés avec les échafauds, que la vue des uns rappelle le souvenir des autres.

5 — Robe longue et traînante.

6 — Ceci n'est pas exact , car la foule n'ignorait pas certainement l'usage de ces bouches de fer, espèces de boites où l'on déposait les dénoncia- Uons.

^ — Cette expression on disparaît emprunte à son entourage une physionomie si terrible, qu'elle indique un danger plus grand que la mort même.

8 — Trahisseur , néologisme qui est ici d'un bon effet.

^— Le corridor serpetite, c'est-à-dire se déploie et se resserre suivant les besoins de l'espion. On dirait la délation elle-même , avec tout ce qui la constitue , hommes et choses , résumée dans une existence reptile.

•0 — Ce mot exprime merveilleusement bien ce quelque chose de mystérieux, de terrible.

Observation générale. Voilà un des exemples les plus remarquables du style romanlique, style qui échappe à toute critique littéraire. Vouloir le changer, le rectifier, c'est l'anéantir. Quoi qu'il en soit, ce récit est admirable, c'est un tour de force de mêler ainsi le dialogue et la description . dont les conditions sont, pour ainsi dire, contraires : l'un qui doit être vif, serré, interrompu, familier; l'autre, lente, étendue, continue et majestueuse ; et il y a là vraiment, de la part de l'auteur, un admirable talent d'observation et d'exécution, et de la part de la langue un merveilleux exemple de docilité.

— 1816.— Exil ti'ArnauIt, membre de l'Académie française.

Fidèle à l'Empereur, il est contraint de se réfugier dans le royaume des Pays-Bas. C'est cet exil qui lui inspira l'élégie suivante.

LA FECILLE.

De ta tige détachée Pauvre feuille dessécliée, Où vas-tu? — Je n'en sais rien :

L'orage a frappé le chcoo Qui seul était mou soutien.

De son incoustaute haleine Le zéphir ou l'aquilon Depuis ce jour me promène

De la forêt à la plaine.

De la montagne au vdlon.

Je vais où le vent me mené Sans me plaindre ou m'effraycr; Je vais où va toute chose.

Où va la fouille de rose.

Et la feuille de laurier.

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