A L'OCCASION DE LA NAISSANCE DE LOUIS XIV
O peuples, tressaille» de joie et d'espérance , De ce royal enfant saluez la naissance 1
JcG.V>'D. —
Pour les fêtes de la naissance du Dauphin, qui fut depuis Louis xiv, vers les premiers jours de septembre i638, tout Paris semblait être en joie , en délire, en ivresse.
Il y avait foule dans les rues, foule sur les ponts, au Louvre et aux Tuileries; foule chez les Jésuites, qui, en réjouissance, représentaient publiquement des tragédies '; et chez les Feuillants de la rue Neuve-Saint- Ilonoré, où, à l'annonce d'une aumône générale , tous les pauvres gens se portaient; foule de curieux dans les promenades , foule de fidèles dans les églises; et des milliers de baiiderolles aux fenêtres, et des milliers 'de bateaux pavoises sur la rivière ; et du peuple , et des soldats , et des grands seigneurs , des femmes, des enfants, des vieillards, h la porte des hôtels, et des théâtres, et des tavernes, et partout!
C'étaient des cris, des chants, des baisemains ^ et des révérences à n'en pas itnir. Sur
les i>l3oes , où quelque olijot attirail un iusluiit cette multitude, on voyait outluler. s'agiter des tiots de ti{;ures, toutes empreintes d'une physionomie et d'un earaetère tlilferenls : les unes barbues, les autres sans barbe ; les unes souriant, eausant. s'animant; les autres graves, grondeuses, impatientes; et des ties de toute espèce, et des grimaces de toutes sortes. Des belles et des laides; des peaux blanches et des peaux brunes, roses , jaunes , vermillonnées , de toutes couleurs, de toutes nuances; et des yeux qui s'ouvraient , se fermaient, s'élevaient, s'abaissaient; et toutes ces tûtes étaient ornées, omI)ragees, recouvertes de chevelures et de coiltures diverses ; de cheveux blonds ou cluUams. gris ou blancs, longs ou courts, plats ou toulfus. taillés en brosse ou en pointes, coupés en rond ou en carré, se relevant en huppe ou retombant en spirale; et des toques de velours , et des chapeaux de feutre, et les plumes et le cuir, et la serge et la soie! Vraiment, cela seul était déjà un spectacle !
Que si on en veut un autre , du même geiu-e, mais plus plaisant encore, il faut regarder auxjambestoutesces masses d'hommes, singulier ptMf-méle. où l'on ne distingue qu'avec grand renfort d'attention les deux vrais appuis du même corps, tant les souliers, les mules, les bottes et les bottines, les bas de laine et les bas de soie, les guêtres et les brodequins se trouvent enchevêtrés et drôlement appareillés ! vous feriez serment que ce beau gentilhomme dont la tête, élégamment cnchiissée entre une toijue à panaches et une collerette de fine dentelle , dépasse les autres , a la jambe droite dans une botte blanche, eperonnée d'or, et la gauche dans un large soulier crotté, surmonte d'un bas gris , roulé sur îe genou ; tellement les laquais et les bourgeois, les nobles et les artisans sont pressés et confondus !
La foule est grande encore sur les boulevards et sur les (juais : à la foire Saint-Laurent^, prolongée cette année par extraordinaire, sur la place del'Kstrapade, oùTurlupin, Gauthier- (larguille et (iros -Guillaume ont relevé leurs tréteaux et repiis leurs farces, en faveur de la circonstance^, dans la vieille rue du Temple, au théâtre du Marais, où, sous l'inspiration du célèbre Scaramou<he ^ , Arlequin , Pantalon et Trivelin font assaut de balourdises. En voyant cette ftopulalion dehors, on ne peut réellement s'imaginer où tout ce monde s'est logé la veille.
Mais c'est du Pont-Neuf surtout cpie le coup d'œil pouvait s'elcndre !
De là , si l'oti suivait la bifurcation de la Seine, autour des maisons de la cité, on était réjoui du tableau qui s'offrait sur ses ipiatre rives, noires de menu |>euj)le, affluant des hauts faubourgs, et se dirigeant vers le l^ouvre,
en évitant ainsi le trajet des quais obstrues.
L'eau était basse , verte , et se inoirait de reflets scintillants sous le soleil . dont les rayons s'y brisaient en vagues lunnneuses. l.liargées île })assagers. costumés richement et agitant dans l'air des rubans et des drapeaux, tle longues barcpus. suivies de petites nacelles, où se tenaient des nuisiciens. glissaient sous les {tonts noM)breu\ . dont les deux bras «lu fleuve sont couverts, passant ainsi de la lumière à l'ombre et de l'ombre à la lumière ; et, quand ces bartjues se rapprochaient du bord, c'était, entre la bande îles piétons et des bateliers, un bruyant échange de (piolibels et de joyeux gros mots; après quoi la flottille poursuivait sa route, au milieu du bruit des violes, des trompettes et des clameurs de joie, qui retentissaient de tous côtés.
Car, nous l'avons dit, la joie se montrait grande dans Paris de la naissance inespérée de ce dau[ihin. qui semblait devoir fermer la porte aux guerres civiles.
— X. B. Saistine. —
(Voyez, le l*""" février )
• — De tout temps les Jésuites ont fait jouer à leurs élèves des pièces de théâtre ; celles du père de Cerveau, qu'il a composées pour le collège Louisle-Grand, ont joui d'une grande réputation.
^ — Le baise-main se disait, en matière féodale, de rhommage que le vassal rendait au seigneur du fief en lui baisant la main ; c'est aujourd'hui une cérémonie d'élii|uette encore en usage, à certaines époques de l'année, à la cour d'Espagne. Les baisemains sont des civilités, des compliments.
5 — Cette foire, dont on voit l'emplacementdansun endroit nommé Enclos de la foire Saint- Laurent, situé entre les rues du Fauhourg-Saint-Denis et du Faubourg-Saint-Mnrtin. date du règne de Louisle-Gros (vi"''' siècle.) C'est aux spectacles de cette foire que, pendant longtemps, les pièces de Lesage, de Fusclier, de Piron, atlirèrenl tout Paris. La foire Saint-Laurent fut abandonnée en 1775, lorsqu'on eut permis aux 8i)eclacles forains de s'établir sur les boulevards, et que rOpéra-Comique eut été réuni à la Comédie italieime. Celte foire vient d'être réouveile; mais il est douteux qu'elle jouisse jamais de son ancienne célébrité. •
^ — Leçjrand , dit Jicllcrille, ou Turlupin, auteur comique du théâtre de l'iiôlel de Bourgogne, au i?» siècle, remplissait ses rôles avec beaucoup d'esprit, de gaitéeldenatuiel. 11 improvisait également bien. 11 fui l'émule de IkiuthierGarguillr et de (^ros-diiil/aïunc, autres comi(|ues de ce temps. C'est de son nom (|ue vient le verix' turli/iiner.
û — Le nom de Siaramonvhe, qui est celui d'un personnage de l'ancienne comédie italienne, ;i été aussi le nom ju-opre d'un acteur fort connu qui jouait à l'aris vers la fin du i?' siècle. Il mourut en 1694.
Cl-git Scaranioi/r/ic TiiC d'un coup tie bûche ,
écrivit Piron sur la porte de l'Académie française, <|Mi avait décidé qu'il fall.iit (pialre lettres semi»iables pour constituer une bonne rime.
G SKPTE3IBRK,
'AVj
Obsprratinn générale. Sct^nc vivante et animée, lahleaii vraimfiiit i)iltorcs(|iio do Paris en un jour de ftUe, Il y a de la vie. de la viepaitont, sans le secours de la personnification ni l'aflifice de la métaphore. Ici la rivière reste une rivii^'re, les rues restent des rues, et Paris n'est ni iionmie ni femme. (Voyez page yj.)
Paris est une belle ville ornée de sa joyeuse population qui se meut à l'idée (l<'s Tètes. Tout est simple et vrai, tout est animé ; mais rien ne trahit rinlervention du peintre : la vie (pii anime ce tableau résulte de la nature des choses, caria vie est dans la natine, et il n'est pas besoin de la lui inoculer avec effort comme font (piel(|urs écrivains niodei'ues : il ne s'aj^it <iue de la mettre en relief par la fidélité des descriptions et le choix heureux des détails. Voilà ce qui donne tant de charme au style de X. H. Saintinc.
—1707.— .Naissance (le B;'/7V)», surnommé le /'//ne /'r«î/crt«-