PRISONNIER A CHILLON
Qn'imporlo Ir drapeau sous lequel il milite! 1..1 palme , elle appartient à tuulliomine d'ehte. A loi , iiuble captif , fiU de la liberté. — Le comu Jules de Ruseuuiek. —
Bonnivard ayant voulu affranchir Genève, échoua dans son enlrcprise ; transporté à Chillon. il y trouva une captivité aHreuso. Lié par le milieu du corps à une cliaine tlonl l'autre bout allait rejoindre un anneau de fer scellé dans un pilier, il y resta ainsi six ans, n'ayant de liberté que la longueur de celte chaîne, ne pouvant se coucher (pje là oit elle |)erinetlait de .s'etendro, tournant toujours comme une bête fauve à l'enloiir de son jiilicr ^, ci-eusant le pavé avec sa marche forcément régulière, rongé par cette pensée que sa captivité ne servait peut-être en rien 'a ralfranchissement d«î son pays, et que Genève et lui étaient voués à des fers éternels, ('uminent, dans cette longue nuit, que nul jour ne venait interrom|)re, dont le silence n'était troublé que jiar le bruit
des flots du lac, battant les murs du cachot, commont, ô mon Dieu! la pensée n'a-t-elle |ias tue la matière, ou la matière la pensée''' Comment, un matin, le geôlier ne trouva-t-il pas son prisonnier mort ou fou', iinaiid une seule idée, une idée éternelle, devait lui briser le cœur et lui dessécher le cerveau ? Kt, pendant ce temps, pemlant si.v ans, pendant celte éternité, pas un cri, pas une plainte, dirent ses geôliers, excepté sans doute (piand le ciel déchaînait l'orage, (]uand la tempête soulevait les Mots, (}uantl la pluie et le vent fouettaient les nnirs; car alors, sa voix se perdait dans la grande voix de la nature; car alors, vous seul, ô mon Dieu ! vous pouviez distinguer ses cris et ses sanglots; et ses geôliers, (pii n'avaient pas joui de son désespoir, le retrouvaient le lendemain calme et résigné, car la tempête alors s'était calmée dans son coeur, comme dans la nature, Uh ! sans cela, sans cela ne se serait-il pas brisé la tète à son pilier? ne se serait-il pas étranglé avec sa chaîne? aurait-il attendu le jour où l'on entra en tumulte dans sa prison, et oii cent voix lui dirent à la fois:
— Bonnivard, tu es libre!
— Et Genève?
— Libre aussi !
— Alexa>dre Dumas. —
(Voyez le 16 février.)
• — Bonniiard (François de), né en loe, fut prieur de .Saint-Victor, |)rès de (jenéve, et l'un des jiius fermes ap|)uis de la lil)erté de sa patrie. En 1519, le due de Savoie s'élanl emparé de Genève, Bonniiard. oiiiigé de fuir, erra |)endaut dix ans dans les pays circonvoisins ; et, en 1529, fut arrêté par des voleurs, dépouillé et li\ré au Duc, «lui le fit enfermer au château deChilloii, oii il resta jusqu'en 1536, époque de sa délivrance. On croit qu'il mourut vers l'an 1570. Le château de Chillon. (pii est fortifié, .s'élève ù l'extiéiuité orientale du lac de Genève, dans le canton de Vaud.
2 — A l'entour de, locution qui a vieilli; mais elle est plus expressive que aulGitr de.
3 — On cite un prisonnier à qui le bruit des flots battant sans cesse le i)ied de la tour oîi il était renfermé finit par faire perdre la raison.
Observation générale. Quel intérêt puissant dans ce récit ! (Ju'il est {jiand , cet homme ((u'on traite comme uni! béte fauve, et qui n'é|)roiive (prune peine, celle de savoir que sa itatrie est enchaînée coinnn; lui ! qu'il est (jrand, (piano, mêlant sa voix aux éléments en furie.et s'identiliantaveceiix.il exhab; li!)reinentsa douleur sans (pie ses (jardiens puissent (mi. jouir! (pi'il est (;rand surtout (piand. à ceux qui viennent lui annoncfM- (pj'il est libre, il demande si sa patrie l'est aussi! I.e style, plein d ('nerj;ie . r('produit vivement l(!s impressions de Iloiniiianl dans cet alfrcux cachot, cl la fin de ce récit est sublime de laconisme.
Comparez et; inoirean avec celui de lord Byron. intitulé le Frisonnier de Chillon,
4il.— Veille de la cOlèbrc bataille où Attila, roi des Huns, fut dorait daii$ les plaines de la Cbanipagiie.
On me rniint, on me hait, on m'appelle en tous liein l.u terreur des mortels et le fl^au des Dieux.
— CoftHElLLE.
Enfin il paraît, ce tcrrilile Attila, au milieu des flammes qui ont consume la ville d'Aquilée^; il s'assied sur les ruines des palais qu'il vient de renverser, et semble à lui seul chargé d'accomplir en un jour l'œuvre des siècles. 11 a comme une sorte de superstition envers lui-même, il est l'objet de son culte; il croit en lui , il se regarde comme l'instrument des décrets du Ciel, et cette conviction mêle un certain système d'équité à ses crimes. 11 reproche à ses ennemis leurs fautes, comme s'il n'en avait pas commis plus qu'eux tous ; il est féroce, et néanmoins c'est un barbare généreux ; il est despote, et se montre pourtant fidèle à sa promesse'; enfin, au milieu des richesses du monde, il vit comme un soldat , et ne demande à la terre que la jouissance de la conquérir*. Attila remplit les fonctions de juge... il prononce sur les délits portés à sou tribunal d'après un instinct naturel , qui va plus au fond des actions que les lois abstraites dont les décisions sont les mêmes pour tous les cas. Il condamne son ami coupable de parjure , l'embrasse en pleurant , mais ordonne qu'à l'instant il soit déchiré par des chevaux^. L'idée d'une nécessité inflexible le dirige , et sa propre volonté lui parait à lui-même une nécessité. Les mouvements de son âme ont une sorte de rapidité et de décision , qui exclut toute nuance; il semble que cette âme se porte, comme une force physique, irrésistiblement et tout entière dans la direction qu'elle suit. Enfin on amène devant son tribunal \\n fratricide; et, comme il a tué son frère, il se trouble et rei^use déjuger le criminel. Attila, malgré tous ses forfaits , se croit chargé d'accomplir la justice divine sur la terre, et, piêt à condanuier un homme pour un attentat pareil à celui dont sa propre vie a été souillée , quelque chose qui tient du remords le saisit au fond de l'âme.
— M""^^ DE STAEt. — De l'Allemagne. (Voyez, le 25 janvier.]
' — Attila, roi des Huns, surnommé le Fléau de Dieu, mort en ihz. Après avoir ravagé rOrienl, traversé la Pannonie et la Germanie, il entra dans la Gaule, en 45i, à la tiHc d'une année formidable. Vainciueiir plusieurs fois, il fut enfin com|)lètement défait, dans les plaines de Châlons, jiar les armées combinées iVAétius, de Mérotée et de Théodoric.
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Attila, quoique vaincu, aspirait à de nouvelles eoiiquèles; il passa en Italie, y e.xerça d'horribles ravages, et, de retour dans la Pann(»iiie, il y mourut au sein des plaisirs.
^ — Aquilce, ville de la haute Italie, dont la richesse lui valut le surnom de /ioina spcunda (sceonde Home). Après la deslnietion de leur ville par Attila, les habitants se réfugièrent dans des îlots de l'Adriatitiue, où ils fondèrent la célèbre Fenise.
Aquilée porte aujourd'hui le nom iVAglar, mais elle est de peu d'iui|ioitance, et n'a (juc iaoo habitants, qui s'adonnent à la pèche.
^ — Attila s'est montré très-rigoureux observateur de la probité politique et de la foi jurée, dans toutes ses relations avec Rome.
* — Cette affirmation est contraire à la vérité historique : Attila ne se bornait pas à conquérir.
^— AJ. Charles IS'odier cile, dans ses Souvenirs de la Ei'iolution et de VEmpire, un trait de Saint- Just, peut-être imité de celui d'Attila. A l'époque oCi ce membre du comilé du salut jjublic parcourait les lijînes de l'armée commandée par Picliegru, en Alsace, il surprit un officier au lit et sans vêlements, ce qui avait été défendu sous i)eine de mort. Saint-.Jnst reconnaît dans cet officier son ami intime, il l'embrasse avec tendresse, et le fait fusiller devant lui.
Observation générale. La physionomie et le caractère d'Attila sont dessinés à grands traits dans celte page de madame de Staël; et, pour (ju'il nous apparaisse encore et plus grand et plus terrible, c'est assis sur des ruines, à la lueur des incendies, qu'elle nous montre le fléau de Dieu. Ce qu'il y a de fatal , de mystérieux, de providentiel dans sa mission . est vivement senti et fortement exprimé. On voit à la fois en lui le conquérant farouche et l'envoyé de Dieu , dans ce mélange de férocité et de grandeur, de violence et de justice qu'il révèle tour à tour . Madame de Staël, dit M . Du Rozoir, a peint le roi des Huns sous des traits auxquels Napoléon a pu se reconnaître ; elle a plutôt grandi Attila qu'elle n'a abaissé l'Empereur.
- Capitulation de Soutien Albanie, dans la Turquie d'Europe.
MARTTKE HZ! TROIS JEUNES SOULIOTES '.
Des voûtes éternelles ,
DesenUirent vers moi doii.it cliériibins fidèles , Dont la robe flottante , en ses longs plis d'azur, Avait le doux éelat qui colore un ciel pur. Tandis que j'admirais... i^ merveille suprême! Du même vêtement j'étais paré moi-même : J'étais au milieu d'eux , sur leurs ailes porté. Respirant l'allégresse et l'immortalité.
— A. GUISAUD. —
Dès que le Satrape 2 fut informé de la prise deSouli, il partit de Janina pour se rendre sur les lieux, afin de présider aux vengeances. Il reçut en chemin la nouvelle du massacre d'une partie des bandes de Souli , au passage de l'AcheloUs ; il apprit en même temps avec douleur qu'un nombre ])lus considérable des fuyards avait trouvé moyen de passer dans
i20 SEPTEMBRE.
les îles Ioniennes; ainsi quelques-unes de ses victimes avaient éthappé h sa fureur. Mais il trouva encore trop île venijeanees à exercer sur les prisonniers (jui restaient. Pendant huit jours entitis. les exécutions se succédèrent, et, à la lueur des incendies qui dévoraient les villai^;es de la Selleide^, on ne vit de toutes parts t|ue gibets, pals et supplices. Les femmes étaient précipitées du liant des mornes * dans les abinus de l'Acliéron •'•; les enfants vendus à l'encan; et, comme le (iÙH-r/io des condamnes appartenait aux bourreaux charges des exécutions , leur part dans le butin ne fut pas la moins enviée.
Après ces premiers excès du crime, le visir, fatigué , sans être rassasié de carnage •^, reprit le chemin de Janina '. entraînant à sa suite les restes de la population dont il orna son triomphe.
Leurs tourments, dans les fêtes qui eurent lieu à cette occasion, furent aussi variés que les caprices de la soldatesque . dont ils devinrent la proie, sans qu'aucun des Souliotes, auxquels on offrit le moyen de l'aposlasie pour se sauver, démentit son courage dans l'agonie des douleurs. On vit des hommes enqiales expirer lentement, en invo(|uant le nom du Tout-1'nissant; un jeune honnne , au(|uel on avait arraché la peau de la tête, fut forcé, à coups lie fouet, de marcher sous les fenêtres du Pacha, charmé de voir jaillir le sang de ses artères. La ville enfin était transformée en un cirque retentissant des acclamations féroces des vainipieurs, mêlées aux cris et aux gémissements des victimes.
Mais il fallait un triomphe éclatant aux Chrétiens , et le spectacle qui ferma les arènes fut illustré par le glorieux martyre de trois jeunes enfants d'une beauté ravissante. Je n'ai pu apprendre leurs noms pour les transmettre à la mémoire du monde chrétien. L'ainé île ces élus avait quatorze ans; sa sœur, onze; et elle marcha au supplice, en conduisant par la main un frère plus jeune qu'elle. On leur avait arraché leurs vêtements !... Une douce sérénité brillait sur la figure de ces prédestinés qu'entourait une troupe de derviches frénétiques, auxquels on les avait confiés !... Arrivés sous l'ondirage fatal des platanes de Calo-Téhesmé, lieu ordinaire des exécutions, la vierge se i)roslerne, en élevant ses mains au ciel. Elle voit rouler à ses piculs la tète de son jeune frère; et. |)en(lant que l'ainé luttait contre un ours auquel on l'avait livré, on n'entendit sortir de sa bouche que ces parides ravissantes : ■; Pcrc des miséricordes, Dieu cxorahle «, Dieu des faibles, sainte reine couro7inée , ayez pitié de mes frères ; Christ adoré, secourez vos pauvres enfants!... En achevant ces mots, un des bourreaux frappa la victime sans tache «. La rose de la Selleide tomba sur le sein de la terre '", et les chœurs
lies anges reçurent les âmes de ces douces créatures , qui reposent dans le sein de la Divinité.
Ce supplice glaça d'elfroi les Mahométans et le Satrape, ([ui se contenta de dis|)erser ce tpii restait de familles souliotes, dans des lieux agrestes, où qnebiues-unes se soutiennent encore par resperauce, helas ! trop vaine, de voir renaître leur patrie de ses cendres.
— PoeQl'EVlLLE. — Viïvapr dans la Grcci*. [Vo)«'i le 24 avril.)
' — Oueliiiios itrètres et quelques eiillivaleurs, fuyant les plaines où ils ne pouvaient èeliapi»er à la rapacité ili's ofiiciers liircs, allèrent, vers le eoiniiu'iii'fini'iit ili! x\ iii'' siècle, ilispiiler aux onrs et aux ciiacals les retraites des montagnes que l'Achéron entoure. Ils se recrutèrent peu à peu de tous les aventuriers (pii couraient la .Macédoine et la Tlit'ssaiie; alors, eumme les aigles, ils suspendirent leurs aires aux sominets des rochers, et s'or- ['.anisèrent en société sur les bases les plus simples, etsurle modèledelaSpartede Lycurgue. La guerre les éleva, les nourrit, les rassembla en peuple; ils ne savaient que la guerre; jamais leurs mains ne manièrent que le sabre et le mousquet. Tous les combats livrés dans celte partie de la Grèce leur ai)parlieiuunt. et tels furent les services qu'ils rendirent à la cause deriiiilépendance, qu'une armée futs|)écialeinent dirigée contre eux. sous les ordres de Kotinhid- Pacha. Délogés successivement de leurs positions avancées, les Souliotes furent enfin réduits par la famine.
2 — Kovrcliid- Pacha.
•' — Ce mot, qui n'est point dans les dictionnaires géographiques, signifie sans doute pays des Soudoies.
* — Morne se dit en Amérique, d'une montagne de moyenne hauteur. Ce n'est point ici une expression locale : ce serait plutôt une désignation impropre .
5 — VAchvron, fleuve d'Épire, le plus célèbre de ceux qui ont porté ce nom, prenait sa source vers la forél de Dodonc, et se jetait dans la mer Ionienne, après avoir traversé le marais Achérusia. Les poêles en ont fait \in Heiive des Enfers, sans doute à cause de ses eaux amères et bourbeuses.
6 — Expression empruntée à .liivenal, mais dont l'auteur a fait une application différente.
^ — Janina ou taiiina, ville de la Turquie d'Europe, en Albanie, ipie le pacha Ali-Tébélena rendue célèbre.
8 — Exorahlc : cet adjectif, dont l'emploi est rare, est cependant un terme sonore, inlellijfible et nécessaire : Corneille, Montesquieu etMiraheau en ont fait usage.
9— En achevant cc.<! mots, construction équivoque.
'** — Métaphore pleine de grAce et de vérité.
Ohsprvatinnf/énérale. Le martyre des trois jeune» Soiilioles a ftien inspiré M. l'oiiqueville : cette narration peiU (Hre rej^ardée roinnie la pluj» belle et la plus touchante de son oiivra|;e. Klle réiinil à un haut degré l'intérêt, le charme etnoe iiohie siin[)licitè.
22 SEPTE3IBRE.
I77i - Derniers nionieiilsdu i>.-ipe<;7(';M<';?/Xiv(l.aiirenl U<'Ui);ai)(:lli).