LA SAMSE SES MORTS
lUWunU du crmiril , lrvn-«oiu en cadcnrr , n^' U lyrf dVbcnr rnirndr». lr« accord»; I n iruiglqur p*»inr>ir voii» iiivili* a U djinM* Uiiu rrfrrayaiilr niiii de la fi'-lr dra MurU. — I)i L»M<>Tiip.LAaooii. —
Le célèbre peintre Ilolbcin ' a représente
2 NOVEMBRK.
sur les murs d'une église de Bâle , avec une vérité effrayante , cette danse des Morts, na- {;iière objet de curiosité et d'admiration pour tous les étrangers, il est incroyable avec quel art Ilolbcin donne l'expression de la vie et du sentiment à ces sijuelettes hideux, h ces figures décharnées. Toutes ses morlS'^ vivent, pensent, respirent ; tontes ont le geste, la physionomie, j'allais prescjne dire les regards et les couleurs de la vie '.
Je connais deux Danses des Morts : l'une h Dresde *. dans le cimetière au delà de l'Elbe; l'autre en Auvergne, l'admiralde église de la Chaise-Dieu ^. Celle dernière est une fresque que l'humidité ronge chaque jour. Dans ces deux Danses des Moris, la Mort est en tête d'un chœur d'hommes d'%es et d'états divers. Il y a le roi et le mendiant, le vieillard et le jeune homme, et la Mort les entraîne tous après elle. (>es deux Danses des Morts expriment l'idée populaire de la manière la plus simple. Le génie d'ilolbein a fécondé cette idée dans sa fameuse Danse des Morls du cloître des Dominicains. A Bile, c'était une fresque, et elle a péri comme périssent peu à peu les fresques. Il en reste au .Musée de Bâle quelques débris et des miniatures coloriées. La Danse d'Ilolbein n'est pas , comme celles de Dresde et de la Chaise-Dieu , une chaîne continue de danseurs menés par la Mort : chaque danseur a sa mort costumée d'une façon différente, selon l'elat du mourant; de cette manière, la Danse d'Ilolbein est une suite d'épisodes réunis dans un même cadre; il y a quarante et une scènes dans le drame d'Ilolbein ; et, dans ces quarante et une scènes, une variété infinie. Dans aucun de ces tableaux vous ne trouverez la même pose, la même attitude, la même expression. Holbein a compris que les hommes ne se ressemblent pas plus dans leur mort que dans leur vie, et que, comme nous vivons tous a notre manière, nous avons tous aussi notre manière de mourir *>.
L'idée de celte danse est juste et vraie : ce monde-ci est un grand bal où la Mort donne le branle 7. On danse plus ou moins de contredanses, avec plus ou moins »le joie; mais cette danse enfin, c'est toujours la .Mort qui la mène, et ces danseurs de tous rangs et de tous étals que sont-ils? des mourants à plus ou moins long ternu^
Voici ini enfant qui vient au monde, bien allendii , bien désiré, bien chéri; vous appelez cela naître , mot charmant aux oreilles maternelles , en dépit des tlouleurs de l'eufantemcnt. Si vous comprenez la poésie de la Danse des Jlorts, il ne nail pas : il entre dans cette longue cliaine de danse (pii traverse le inonde d'ini abîme à l'autre, «le l'abluK! qui précède la vie à l'abîme qui la suit «; chœur immense qui s'agite , qui loiirbillonne, qui se replie sur lui-même sans pouvoir échapper,
2 NOVWIBRE.
quels que soient ses replis , à l'élan tcrrlMe et inexorable que son condurleur lui imprime ^. Dansez donc, qui que vous soyez, rois, capitaines, prt^lres, coin-lisanes, savants ! «Mais ma couronne <|ni va tomber ! Mais mon épëe qu'il va falloir (piilter ! Mais ma soutane qui va se déchirer ! Mais ma beauté qui va se passer à mener celte danse rapide '" ! Mais mes livresque je ne pourrai plus lire" ! )i Pauvres rois , comme si leurs couronnes n'étaient pas faites i)our tomber; pauvres capitaines, comme si leurs épées devaient toujours rester attachées à leurs flancs pour qu'ils se croient invincibles et immortels ; pauvres prêtres, comme si le linceul n'était pas là pour remplacer leurs soutanes usées; pauvres filles de joie, comme si leur beauté n'était pas faite pour être fanée; pauvres savants , cofume si savoir l'ordre et le train de ce monde pouvait l'arrêter ! Telle est la poésie de la Danse des Morts, poésie sublime et grotesque, qui resj>ire une si profonde douleur sous une forme si gaie et si ironique.
— Saint-^Iarc GiR.vr.Di>'. — SAI5T-MARC GIRARDIN,
Né à Paris, le 22 février isot, professeur à la Faculté des Lettres, maître des requêtes au Conseil d'État, et membre de la Chambre des Députés, est un des littérateurs les plus dislin{{ués de noire époque.
On lui doit : 1° un Tableau de l'histoire de la littérature française au m" siècle, jusqu'à leio, qui, en 1829, a partagé avec M. Chas/es le prix d'éloquence proposéparrAcadémie française; 2"Z>e l'étal politique de l'Allemagne actuelle ; z" Allemagne, notices politiques et littéraires ; i" De l'instruction intermédiaire, et de son élatdans le Midi de l'Allemagne, ouvra{;e qu'il a publié à la suited'une mission dont Tavailcharyé M. G^<^so^^ ministre de l'inslruclion publique.
Depuis 1828, M. Saint-Marc Girardin concourt à la rédaction du Journal des Débats.
1 — Holbein (Jean), peintre célèbre, né à Bàle en 1495, apprit de son père les principes de «on art. Thomas Morus l'ayant invité à venir en Angleterre, il plut tellement à Henri vin, que ce prince .se l'attacha. Il mourut de la peste, à Londres, en 1554. On dit qu'il peignait de la main gauche.
^ — Dans ce cas, mort est du féminin, et l'auteur a eu raison de dire, toutes ses morts.
5 — Ces effets sont obtenus par l'entente des poses et la direction des lignes. La première étude du peintre doit être celle de l'ostéologie. Ceux d'entre eux qui l'ont négligée ne parviennent qu'avec de grands etforts à dessiner purement, et surtout à donner à leurs figures des altitudes vraies et naturelles.
* — Dresde, capitale du royaume de Saxe.
^ — L'abbaye de la Chaise - Dieu, fondée par saint Hubert de Brioude, est à cinq lieues de cette ville.
^ —Cette réflexion se lie assez mal à ce qui précède, et peut sembler oiseuse. 11 n'y a en effet
aucun rapport entre les manières diverses de vivre ou de mourir, et les altitudes variées qu'un peintre donne à des squelettes qu'il représente comme doués de la vie.
^— Celle expression, donner le branle, rappelle cette sinistre i)rL(liction de Fénelon, « La France est une vieille machine déla!)rée qui va encore de l'ancien !)ranle qu'on lui a donné, et qui achèvera de se briser au premier choc. «
*— On a dit plus brièvement: A'tpre, c'est mourir; et viottrir, c'est vivre.
'^— belle image, où l'adjectif inexorable est cuq)loyé d'une manière fort heureuse.
"^— yl/e«e/- n'est pas ici le mot propre : c'est la Mort qui mène la danse.
" — Imitation d'un charmant dialogue de Lucien.
Observation générale. On peut dire de cette description remarquable ce que l'auteur dit lui-même de la peinture A' Holbein. que c'est une poésie sublime et ijrotesque, et qu'elle respire une profonde douleur sous une forme gaie et railleuse.
Bossuet a aussi rei)résent6 la vie comme un intervalle entre deux abîmes : l'homme , poussé par une sorte de fatalité, va de l'un à l'autre sans s'arrêter jamais. Toutes les fois qu'il demande un peu de repos , cette fatalité le presse, et lui dit : Marche.' marche! Cette idée sublime a quelque chose d'analogue à la Danse des Morts d'Yio\he\a-. mais, dans lîossuet,ce sont des images grandes et terribles ; c'est un tableau grave et sérieux. Ici, au contraire, les images sont grotesques ou plaisantes ; la vie est une danse folle dont l'abîme est au bout, c'est un galop infernal ; le sourire s'arrête quand on jette les yeux sur ce tombeau, seuil fatal où tous trébucheronten terminantce bal étrange.
— 1807. — Mort de Servan , ancien avocat génér-il au parlement de Grenoble.
n a la gloire d'avoir, le premier, signalé les réformes qui, depuis, ont été opérées dans Tadministration de la justice.
l^AVOCAT.
l/ordre des avocats est aussi ancien que la magistrature, aussi noble que la vertu , aussi nécessaire que lajustice.
— D'AGur.ssEAr. —
L'avocat est, dans la société, un citoyen chargé d'une mission honorable ; le poste éminent qu'il occupe par ses talents et sa probité appelle sur lui les regards de la multitude. Il est le défenseur de tous ceux qui ont besoin de sa protection dans les malheurs, il n'est jamais chargé d'accuser ni de poursuivre ; ses fonctions sont un patronage. La société lui permet de nous défendre contre elle-même et contre ses plus augustes agents. Noyés dans un déluge de lois, nous ignorons souvent nos devoirs; et , quand la société veut punir notre ignorance, c'est pour nous sauver de ses rigueurs que l'avocat s'applique à débrouiller un chaos où nous ne pourrions que nous
3 NOVKMllKK.
3 NOVKMRIIE.
égarer. C'est pour apprendre ;i exeiiser nos fautes, à justifier nos inli-ntions , (ju'il veille et (pi'il se livre à une etuilc laliorieuse. ("/est le seul intereesseur qui nous reste dans les moments où la soeiéte irritée s'arme tout entière eontre un seul iiouime ' ; il est le eonsolateur et le eonseil de l'aeeusé. Le malheureux, séparé du reste des hommes, ne trouve plus d'appui cpie dans l'avoeat ipii rcprestiite lui Seul toute sa famille éplorée, tpii reeueille ses eraintcs, ses espéranees. A (pii se eoiifier dans une position où tout vous abandonne ? Le pauvre, dont la pauvreté af;grave eneore le malheur ^ , n'a pas même quelipiefois la ressouree de ehoisir son défenseur : la société lui en désijjne un ; et, ipioiqu'elle le choisisse au hasard ilans une corporation nombreuse, cet ordre est toujours composé iriiounnes honnêtes, et le hasard même n'y peut trouver que zèle , honneur , dévouaient et discrétion 3. C'est peut-être le seul corps dans la société où la trahison soit sans exemple. Aucune considération ne détourne l'avocat du sentier de l'honneur ' ; dans les moments les plus difKciles. quand la société parait décidée à condamner d'avance, et (pi'elle fait ini crime à l'avocat de l'acconqilissemenl d'un devoir sacré, on en a rarement vu refuser le poste d'honneur ; jamais un seul ne s'est hlchement rendu le ministre ni le complice des fureurs de la société, prête à se renverser de ses propres mains , en violant les promesses les plus sacrées. L'honneur des avocats est peut-être le seul honneur pur et sans tache sur toute la terre. Partout on trouve de la sincérité et du mensonge, de la fidélité et de la perfidie; mais voilà tout un ordre , dispersé en tous lieux, en corporations, où la trahison est inconnue. C'est sa nature. Tel homme aurait une faiblesse et se laisserait aller h une mauvaise action , qui en devient incapable dans l'exercice de ses fonctions comuie avocat. Lorsque la vie d'un citoyen n'est point attaquée, et qu'il faut le proléger dans la jtossession de ses biens, la tAcha de l'avocat n'est point dangereuse ; mais ses fonctions ne sont pas moins resi)ectables. Une réunion d'iionunes choisis représente la société, et juge alors sans passion et sans crainte entre deux contendants incapables de toute induence.
(le tribunal auguste ^ , outre le respect qu'il inspire , tire encon; son principal lustre '• du combat que livrent en sa présence, et sons les yeux du public, les défenseurs des citoyens qui viennent demander justice. Le talent de l'avocat est comme la (h'-eoration de cette scène imposante. Les discours prononcés devant les juges, l'altention des magistrals, le silence du public (jui attend l'arrêt, tout doinie h cette cérémonie un ajipareil (jiii annonce à la fois la force de la Justie*; qui va prononcer par tous ses organes, ia faiblesse ' des citoyens
qui écoutent dans un respectueux silence, et la sujirématie d'une classe dhommes à qui seule appailient le droit de jiorter la parole dans d'aussi graves circonstances.
— Jacotot. —
J\COTOT(/.).
Né ù Dijon le < mars 17-0. Il est deveiiii sjiceessivemcMl professeur d'iunn.iniir's, e.ipilaiiie d'artillerie, secrétaire intime d'iiii ministre, siil)stilutdii directeur de l'Heoie l'olyteeluù(|ue , professeur d'idéologie, de langues anciennes, de mathématiques Iransoendaiites. processeur A rÉeolede Droit, (l('|)iité ;iu Corps-l.égislalif , professeur de littérature à I.oiivaiii, et enfin directeur de l'Keole Normale militaire en I'>el(îi(pie. C'est IA (jn'il s'est fait sin-loul connaître, en pid)liaiil, eu ihih , l' E nseir/neitunt unirerscl. méthode (rinstruelioii dont les résultats étonnants lui valurent, de la part du roi des Pays-Bas, la drenration du Li()n-J}e!{>i(|ue, seule récom|)ense qu'il ait eonsenti à accepter.
Casimir Pcricr, charmé des progrès de ses fils parcelle méthode, cpii n'est (pi'une application spéciale de celle de J'eslallozzi, écrivit ;\ M. .lacotot, le 22 février 1829 :
>< La simplicité des moyens est le comble de l'art dans les choses matérielles; vous avez. Monsieur, résolu le inohlème pour les choses intellectuelles, en réduisant à son expression la plus simple, et consé(iuemment la plus rationnelle, le moyen d'instruire . devenu dès lors le |>lus rapide et le plus fécond en résultats. La méthode d'enseignement universel échapperait au sort résersé aux meilleures choses, si un esprit d'opjjosition, de détraction même, pouvait ne pas s'y attacher; mais les découvertes ([ui se fondent sur l'utilité et la vérité. |)ortenl en elles le principe d'un triomplie assuré, (iejle que la société vous doit, .Monsieur, promet les plus avantageux résultats et honorera à jamais votre nom. »
Les principaux ouvrages de M. Jacotnt sur l'enseignement universel s(tnt : Laii;/ne matertielle, im vol.in-8"; Lfttif/iic élrcnigère , id.; Musique. id.; Mal/icniali(/i)cs, id.; Droit, id. C'est dans ce dernier onvrajfc (|n'il a exposé le plus nettement .ses idées phiioso|)lii(iues et sa méthode, basées sur Incoinparaison des intcllif/cHccs hutiinincs, présiiijii'i's toujours égales uiatijré la ilircrsité de leur inani/cslatioii.
C'est le dévelop|)ement de colle opinion qui forme la base et l'unité des crtM.vcr/e.v si variéesdoni se comi)osent tous ses ouvrages écrits d'un seul jet (le |)lume. et avec tout le laisser-aller de la conversation, mais d'ime conversation dans latpielle on retrouve la sage.s.se de liollin, la hardiesse de Jiousscau , le mordant de Paul Courier, et \n liauleurde Montes<iuieu. Ces (|iialités si tranchées expliquent le succès i)i(t(li|;ieu\ «piils ont obtenu, non seulement en Belgique, mais encore en France.
M. Jacotot est d'ailleurs ini homme universel; profond mathématieien, i)liiloso|)lie éclairé, habile littérateur, il est aussi remarquable par la vi\acité de son esprit que par la solidité de son jugement.
• —Contre un seul homme n'est pas en rapport grammatical avec qui nous reste; celte discor-
4 NOVEiMBRE.
•lance disparaîtrait si l'on disait : Dans les moineiils où la société iriitt-e s'arme contre un seul Iwninu'f c'est le seul inteieesseur i/ui lui reste.
2 — Le pauvre dont la pauvreté, négligence que l'auteur eût évitée en disant : Le pauvre dont la situation.
2 — Celle jiensée renferme dans son entière exactitude un éloge aussi Hatteur qu'honoral)le. «Libre des entraves qui captivent les autres lionimes, trop titr pour avoir des protecteurs, trop obscur |)Our avoir des protégés, sans esclaves et sans maîtres, ce serait l'Iiomme dans sa dignité originelle, si un tel bomme existait encore sur la terre.» Henrion de Panser.
* — De la lirjne inflexible du deroir, serait d'autant mieux ici. que le mol honneur est souvent réj)été. On aurait dû de même éviter la répétition du mot sociélé, employé trop fréquemment dans ce morceau.
^ — Tribunal, dans cette pbrase, est un terme générique; on ne peuldoncy api)liouer l'épilbèle iVauguste, qui n'esldonnée, parexceplion, qu'aux juridictions d'un ordre supérieur. S'il faut une <|ualification, celle A'équitable, est plus en rapport avec la i)ensée qui précède.
* — Lustre est encore assez mal clioisi. Dans un cas pareil, il s'agit moins de lustre. iVéclat, de pompe, que d'intérêt grave, que d'attention sérieuse.
' — Faiblesse, est l'opposé de force, et, pour faire contrasle, on a sacrifié la justesse à l'effet. La faiblesse siérait très-mal à des citoyens qui viennenl entendre ou recevoir les arrêts d'un pouvoir qu'ils ont eux-mêmes institué ; ils n'ont et ne doivent avoir que de la son)nissiou, de la déférence, de Yobéissance pour les organes de la loi.
Observation générale. Morceau brillant et oratoire, dans lequel la haute mission de l'avocat est décrite avec noblesse cl vérité. L'écrivain emploie le procédé «|ue les anciens rhéteurs appelaient définition . et qu'ils rangeaient parmi les lieux communs intrinsè(|ues. Il décompose habilement sou sujet, il n'oublie aucune des idées qu'il renferme, et les présente revêtues des jfrâces du style et des artifices de l'éloquence; il nous fait connaître et aimer l'homme dont il décrit le caractère et les fondions.
Il est fâcheux cependant de voir quelques incorrections déparci- cette belle page. L'auteur n'a voulu sans doute que donner ici un modèle d'improvisation d'après sa méthode d'analyse et de déduction , appliquée aussi bien à la littérature qu'aux autres branches de rinstruclion.
1794.— Prise de Praqa p.ir les Russes; massacre de quUize mille Pulunais.
PRISE DE PRAOA
.!<■ ne vous prindrai poinl le liiniiillc cl les cri!
I.r Mis .issawiiià sur le corps de son pcrr, l.f frrir avec la scpiir, la fille avec la mère , Les ^poiix expirants s^fUS leurs tnîls entliraM-» Les enfants au berceau sur la pierre écrasés
— VuLTAI&E
Siiwarow leva son camp tle Koltilka'-'^ 'année russe se mit on marche pour Praga
par trois chemins différents , et campa circuiaireinent autour de ce faubourg. Dans la nuit , 8u\varo\v fil élever trois batteries, dans le but de donner le change aux Polonais, en leur faisant croire qu'il voulait commencer un siège régulier. A Varsovie, chacun en était persuadé ; on se Hattait que Praga tiendrait j)lusieurs mois, et que l'hiver éloignerait les Russes. Mais Suwarow n'était point un homme ordinaire : il hasardait tout , pour tout obtenir; investi par sa souveraine d'un pouvoir sans bornes, il accomplissait les ordres de (lalherine ^ avec cette exactitude barbare qui, pour j)arvenir plus promptement à son but, regardait comme un obstacle le soin (ju'il faudrait prendre pour empêcher l'effusion du sang. Prodigue de sa vie et de celle de ses soldats, aurait-il gardé pour l'ennemi une pitié qu'il ne connaissait ni pour lui ni pour les siens < ? Que lui importait «l'avoir à franchir des monceaux de cadavres lorsque la victoire était au delà.
La nation polonaise s'abusait, non sur la profondeur de l'abîme oit elle était entraînée, mais sur le moment de sa chute. Quelques heures encore, et cette nation, si brave, si chevaleresque , allait cesser d'exister. Les preux Polonais qui combattaient sur le rempart de Praga , rivalisaient de courage ; mais le récit de leurs hauts faits ne devait ajouter qu'un petit nombre de pages aux dernières pages de leur histoire.
A cinq heures du malin, les Russes commencèrent l'attaque sur sept colonnes. Les deux premières furent exposées au feu croisé de plusieurs batteries, ainsi qu'à un feu de mitraille et de mousqueterie, partant des îles de laVistule; elles franchirent le retranchement, se jetèrent sur l'infanterie et la cavalerie polonaises, qui étaient derrière, firent mordre la poussière à deux mille hommes, et s'emparèrent de deux mille prisonniers. Plus de mille fuyards voulurent traverser la Vistulc à la nage: ils n'y trouvèrent que leur tombeau,
La troisième et la quatrième colonne furent obligées de monter- une colline sablonneuse, où elles rencontrèrent de grands obstacles à vaincre. La plupart des soldats jetèrent leurs claies et leurs fascines pour marcher plus vile dans le sable, et se servirent seulement de leurs échelles, en se prêtant la main pour passer les six lignes de puits que les Polonais avaient creusées.
La troisième colonne s'empara de deux forts bastions détachés , et pénétra , malgré la plus vigoureuse résistance, dans l'intérieur des ouvrages.
La qnalrième prit un cavalier^, ainsi (pi'un fort avancé entouré d'un mur de pierre, et leurs balteries, qui étaient palissadées; elle emporta encore cinq autres batteries et atta
qua l'ennemi de front et sur ses flancs. Il y eut là deux mille hommes taillés en pièces.
il y avait aussi de ce côté un rej^iment de ligne compose uniciuomcnt de Juifs. Ils étaient au nombre de ciinj cents, bien armes, bien ecpiipes, sur le même pied que les troupes polonaises dont on aurait eu peine à les distinguer. Ils firent une défense opiniâtre ; mais ils furent tous détruits jtiscpi'au dernier homme , à l'exception de leur colonel , qui était resté à Varsovie*.
La cinquième colonne, après avoir pénétré dans l'intérieur, se porta directement vers la Vistule, et aida la première colonne à couper la retraite du pont de Varsovie.
La sixième et la septième colonne trouvèrent beaucou|> d'obstacles ; elles s'emparèrent de trois batteries , et se portèrent en avant. La cavalerie polonaise , qui avait voulu les arrêter, fut coupée, détruite avec la baïonnette, ou culbutée dans la Vistule.
Jusqu'à ce moment , les colonnes russes avaient combattu et repoussé les Polonais dans le grand intervalle qui séparait les retranchements extérieurs des fortifications du faubourg, comme sur un cbamj) de bataille^; elles pénétrèrent dans les dernières fortifications de l'raga même, et commencèrent un carnage horrible dans les rues et sur les places publiques, où le sang coulait par torrents.
Dès l'instant où l'ennemi pénétra dans la ville, un long cri d'elîroi se fit entendre : l'éclat des bombes , Técroulement des maisons précipita la plupart des habitants dans les rues ; le sifflement des boulets, le bruit épouvantable de l'artillerie , les coups pressés du tocsin , les cris des mourants , plongeaient ces malheureux dans une espèce de délire. Presque tous se dirigeaient vers la Vistule; quelques-uns s'arrêtaient frappés de stupeur à ce nouvel obstacle ; d'autres, plus téméraires, s'élançaient dans les flots, tâchaient d'atteindre Varsovie, et succombaient souvent prèsdu port.
Sur les places publiques , quelques habitants vendaient chèrement leur vie; les vieillards se laissaient égorger, les femmes et les enfants , à genoux , les mains étendues vers le ciel, imploraient la pitié et recevaient lamort^. La plupart des maisons étaient abandonnées; quelques-unes, la proie des flammes 9; des cadavres adossés aux murailles jiresentaient au milieu du tumulte une effrayante immobilité; d'autres , renversés dans le sang et dans la fange, défiguréspar les pieds des chevaux '", poussés par les malhenreux qui croyaient pouvoir se sauver par la finte . tournaient lentement sur eux-mêmes et roulaient vers le fleuve. De rextréniilé supérieure de la ville, le sang débordait comme un torrent après une pluie d'orage",
Fne horrible fnmée s'élevanten nuages formait au-dessus de Praga et de la Vistule une
vortte épaisse qui cachait le soleil. L'incendie des maisons répandait sur les rues une lueur inégale, et les flammes qui dévoraient un immense couvent éclairaient les eaux ensanglantées du fleuve '^. Du cùté de A'arsovie . toute la population, sur le rivage, poussait des cris d'iiorreiir ou invoquait le Ciel. Tout à coup le pont de la Vistule, que les boulets avaient èbrnidé, pliant sous le poids des malheureux qui se sauvaient du massacre , ron)pit sous la foidedont il était chargé; les eaux en reçurent une horrible secousse, et les cris de deux mille victimes se firent entendre à la fois". — ]Mad. I-ATTiMORE (Tlarke. —
Aiilfui- tVOli'sin, ou In Piilogrif.
' — f'arsovie (en polonais ff a rszaw), capitale delà Pologne, se comi»ose de la cité propre, de très-beaux faubourgs, et de quatre petites villes nommées Gzzj-koïc, Leszno, Solec et Praga. Un pont de 513 mètres établit la communication entre celte dernière et rorsovie. qui en est séparée par la Vistule. La ville de Praç/a était une place trèsimportante lorsqu'elle tut ruinée, en 1794. par l'armée russe. Rebâtie sur un nouveau i)lan, en tsoe, et garnie d'une tête de pont formidable, elle succomba de nouveau, en isôi, sous les forces de l'autocrate Aicolas.
^ — Pierre- Alexis- irasiliewicz Slwarow (pronoucez Soucorof), feld-maréchal et prince de l'empire russe, naquit en 1750 ù Suskoe, dans VUkraine. Il fît, à 17 ans. sa première campagne, et il y obtint une lieutenance. De nouvelles et rapides promotions furent la récompense de sa bravoure et de l'activité qu'il déploya dans la guerre de sept ans.
Son inflexible cruauté dans la guerre contre les Turcs , et qui s'est surtout signalée au siège d'Itnaïlow, lui a fait donner le surnom de Boucher. Suwarow combattit contre les armées françaises iiCassano, à la Trchia, diiNovi. Versisoo, il fut rappelé à Saint-Pétersbourg. Il eom|)tait sur une réeei)tion triompliale; mais Paul v^ lui fit subir rbumilialion d'une soudaine disgrâce. Le eliagrin qu'il en ressentit le conduisit en peu de mois au tomlteau.
^ — Voyez le 17 novembre.
* — Cette rétlcxion manque de vérité. Les généraux les plus prodigues de leur vie sont ordinairement les plus humains; et la cruauté, qui .s'allie (jnelquetois avec la bravoure, est plus souvent le i)arlage de la lâcheté.
^ — Cavalier, terme de fortification. C'est nne élévation de terrr- (pie l'on |)ralii|ue sur le terrain d'un rempart. |)0ury jiiaeer des batteries qui découvrent au loin dans la eanq)agne. et qui gênent l'ennemi dans ses ajjproelies.
•"' — Celte eirconslance est d'autant plus digne de remanpie que la pusillanimité des Juifs polonais est un fait notoire et incontesté.
^ — Comparaison énergicpie.
>* — Aele de eruaulé dont les troupes les mieux disciplinées, françaises ou autres, se sont sou\cnt rendues coupables, entraînées qu'elles étaient par l'ardeur du combat, le désir de la vengeance et l'ivresse du carnage; alors s'éteint tout sentiment d'humanité.
3 — Vellipse du verbe dans la seconde proposi-
5 N0VE3IBRE.
tion, est vicieuse, parce qu'il n'y a ici ni énuméralion, ni opposition, mais un $im|ile énoncé de circonstances diverses.
"^—11 suflisait de dire foulés aux pieds des chevaux.
" — Hyperbole poétique.
'2 — C'était un couvent de femmes. Toutes les religieuses et leurs jeunes pensionnaires furent égorgées, une seule de ces dernières échappa au carnage. Ln officier lithuanien, le major Paskéwicz, lui sauva la vie et Téjjousa.
" — Le pont de la Vislule s'écroula en effet sous quelques milliers de fuyards ; mais c'était un pont de bateaux.
Observation générale. Ce morceau est un modèle de la narration historique, qui, grave et solennelle, quand elle décrit le mouvement d'une armée dans sa marche . devient vive et animée pour peindre le tumulte d'une bataille . éloquente et pathétique pour retracer les horreurs d'une ville prise d'assaut.
Un des biographes de J'i/icarou' sujipose que, dans ce siège mémorable , il ne fit qu'obéir aux instructions de Catherine ii.
Le caractère de la Czarine autorisait cette supposition, que justifient d'ailleurs les récompenses magnifiques décernées à Suwarow.
« /'ous savez . lui écrivit Catherine , qui visait toujours à la finesse française , que je n'avance personne avant son tour.- je suis incapable de faire tort à un plus ancien; ynais c'est vous qui venez de vous faire feld-maréchal vous-même par la conquête de la Pologne. " F.e brevet de feld-maréchal était accompagné d'un bâton de commandant en or massif, garni de brillants, d'une couronne de feuilles de chêne entrelacées de pierres précieuses, et des titres de propriété de domaines considérables, et de septmille paysans.
— t4I4. — Concile général de Constance.