‹ Une lecture par jour, mosaïque littéraire, historique, morale et religieuse, composée de 365 pièces extraites des prosateurs françaisChapitre 314 sur 370 · LES TOMBEAUX AU PERE LACHAISE · texte numérisé non relu

LES TOMBEAUX AU PERE LACHAISE

l'n rri religieux, le cri de la nature. Vous (lit : Priez, pleurer. surrette sépulture; Vos parrnU, vtis amis dunnent clans et- séjour. Monument vénérable et de deuil et d'amour.

— Uelilli. —

C'est parmi les tombeaù.v les plus fastueux de noire âge, qu'on se sent tristement pénétré du peu de f;iste et de grandeur que cet iîge déploie sur les monuments les plus sacrés. Nous élevons d'une main si négligente la dernière demeure des hommes, que cet asile, oîi ils doraient dormir tant de siècles en paix, tombe en ruines au bout de quelipies années.

11 est vrai que, de notre temps, tous les édifices sont légers et fragiles : palais, églises, tbéiitres semblent être élevés pour un jour. — C'est bien : donnez des demeures passagères aux dynasties qui passent si vite, à la Religion même qui se transforme * , aux plaisirs qui changent de mode à chaque instant 2; mais donnez un asile durable à la Mort qui est éternelle ">. Les anciens avaient bien mieux que nous l'orgueil de la tombe. Quel luxe seulement dans les mausolées romains ■• ! Vn ohâteau-fort est la pierre (jui protège les restes d'Adrien s- la tour majestueuse élevée à une jeune fille, à Cécilia Métella. brave les ravages du temps, et montre le monument le plus solide sur les cendres de l'être le jdus fragile 6. Des marbres inébranlables, des pyramides élégantes , de magnifiques sncclla 7 nous conservent depuis tant de siècles sur les voies de Rome , les restes de ses nobles enfants.

On sait que les peintures de ces tond>eaux représentaient toujours de riants sujets, propres à dissijter l'horreur de la mort, (l'était l'aspect du royaume des ombres endjelli d'un éternel printemps; c'était, sur son rivage, deux amis s'entretenant d'un air de Ixuiheur; c'étaient des âmes d'amants se retrouvant après tme longue absence. Ees Romains en «-taient même venus a rechercher jiour la forme de leurs tombes cl de leurs ornements, l'élrange, le nouveau, le saisissant; ce (jui est, en fait de luxe, la satiété de la magnificence «. Oiiand on commandait une tombe , la première con-

2'o DÉCEMBRE.

dition imposée à rarchitecte était d'y placer des ornements qui dilVérassent entièrement de ceux des autres mausolées élevés sur la même voie. ].,e 21 mars , toutes les violettes du printemps étaient jelees sur les tombeaux ; le 21 mai , à la cérémonie appelée Hosalia !*, on y portait, avec une quantité immense de guirlandes de roses, des festins somptueux, comme |)our montrer aux morts que leur souvenir se mêlait encore aux plaisirs de ce monde, et des lampes, brillant constamment dans l'intérieur des sépulcres, olfraienl du moins la faible image de la flamme de la vie qui s'était exhalée 'o.

Les Barbares môme sentaient le besoin de consaciTr à la mort les monuments les plus durables, ceux ipii n'avaient pas un asile pour reposer leur tête , pas un temple pour leurs divinités, apprirent à remuer une pierre pour abriter les os de leurs aïeux. Sous le nom de pioî'f'cs druidiquon , un grand nombre de ces tombeaux subsistent encore sur la surface de l'Europe ". Partout l'aspect du sol se renouvelle autour d'eux , la ruine les environne sans pouvoir les atteindre ; elle devient aussi faible, en battant leur masse inébranlable, que la vague au pied du rocher. Altila qui, maître d'une si grande partie du monde, n'avait, pendant sa vie, qu'une habitation de planches battue par l'orage , fut déposé au sein de trois cercueils d'or, d'argent et de fer, lorsque le fléau de Dieu et des hommes mourut au sein du plaisir. Quoi de plus majestueux que l'inhumation d'.ilaric '^ ! Ses soldais détournent le cours d'un torrent, ils creusent dans son lit une fosse profonde, y déposent le corps de leur illustre chef; puis, refermant la tombe , rendent son cours naturel à la rivière, et les cendres du conquérant sont à jamais préservées de toute i)rofanation ; et le guerrier qui sentait en lui la destinée de renverser Rome, aura pour épitaphe le murmure éternel d'un torrent '^ !

Bien éloignés de ce culte respectueux des anciens pour la tombe , nous laissons déjà l'abandon pénétrer dans notre cimetière si moderne; l'herbe croit sur des cendres illustres; souvent une feuille de ronce cache un grand nom ; des toufl^es de lilas envahissent le maibri;, et font admirer leur beauté là 011 l'on devrai t lire des inscriptions. Ces paiivresmorls! ou leur momunenl est des plus fragiles et s'écroule au premier hiver, ou on leur jette tme masse de rochers sur la tête, en leur disant : Ouc la lorrr te soit h'-gére ! Là aussi les ossemenlslesi»lus(lignes de souvenirs ont les tombes les plus pauvres et les plus abandonnées : madame Cottin n'a ipTune chélive et rustique pierre '^; on est obligé d'écarter les ramures sauvages pour décotivrir le jietil monument de Millevoye , et les cendres de .\ey n'ont pas un pied de marbre pour les abriter, pas un

mot (l'adieu, d'amour et de douleur, pour les consoler !

Et c'est là cependant , c'est dans ce vaste champ que devraient se i)orter les soins les plus tendres , le goût le plus attentif. Quel lieu pourrions-nous préférer à celte colline ? Là nous avons tous une urne qui nous est chère, et des urnes qui sont chères à tous ! Je voudrais que l'étranger put dire ici, comme le poète anglais Selley , sur un cimetière de Rome : <i Ce lieu rendrait amoureux de la mort. i>

La véritable douleur y trouverait une majesté digne d'elle; et vainement on nuu-mure ou l'on rit de la légèreté des sentiments'et des regrets , vainement on nous parle de la foule insouciante tournoyant sur les tombeaux comme une neige insensible et froide ; il est encore plus d'un cœur fidèle au culte de la tombe. Et si l'on ne croit les cimetières peuplés que d'indifférents, c'est que les indifférents se montrent et que les malheureux se cachent. L'oisiveté promeneuse, qui cherche ici les charmes d'un jardin , rit . et cause en foulant le sol funèbre; la véritable douleur se glisse, par les sentiers les plus déserts, sur la tombe qu'elle vient chercher; ses vêtements noirs se mêlent à l'ombre des arbres; ses soupirs étouffés se confondent avec les soupirs du vent ; elle écarte doucement les broussailles et s'éloigne inaperçue ; et , ne l'ayant pas vue , on dit qu'elle n'existe pas.

Même pour les indifférents, l'idée de la mort n'est pas dénuée de tristes charmes. L'heureux vieillard de Téos rappelait son image au milieu des scènes les plus voluptueuses, et notre Anacréon moderne la convie sans cesse à ses rêveries de plaisir et d'amour •*. Est-il une douleur que la vue d'un cimetière ne puisse adoucir ? La privation de la fortune, des honneurs ? il vous montre que c'est pour si j peu de temps; les déceptions de la gloire? il vous montre là tant de gloires oubliées; les misérables contrariétés de la vie vaudront-elles la peine d'être comptées , quand on sera près d'arriver en ce lieu ? La perte d'un être aimé? tout parle ici du moment de la réunion !

Je crois qu'une belle tombe est la moins vulîïairedes parures, la moins vaine des vanités. Vous, qui désirez entourer encore de votre tendresse l'ami qui n'est plus, éloignez-vous de la foule pour choisir son dernier séjour; bâtissez sa tombe grande et majestueuse , sur le lieu le plus élevé , dans l'air le plus pur et le plus près du ciel ; que sur le marbre blanc, les lettres d'or d'une inscription courte et simple attirent les regards du passant et réfléchissent les rayons du soleil; que le monument soit entouré de cyprès qui, ne changeant jamais de feuillage, sont l'emblème de l'immutabilité de la mort, et de fleurs qui. touchant de leur tête celui qui pleure, et de

2j décembre. 435

leurs racines celui qui est pleuré, sont les douces messagères de la douleur.

— Mademoiselle Clé.iie>ce Robert. —

L'une des rMacIricos ilii Journal ries Frnimex, el auteur des orticicj de modes dans le Ttmi>s.

'— C'est une erreur, si l'aulcur veut parler du fond même de la Religion, (|ui ne change jamais. Ceci ne peut s'appliquer qu'aux diverses ressources qu'elle tient comme en réserve parmi ses trésors pour les besoins de chaque siècle.

2 — La pensée est incomplète : les plaisirs changent de mode et (l'objet.

^ — Fiction toute poétique. Celte idée, qui frappe d'abord , est trop vide pour soutenir un examen réfléchi.

<— Oui, parce que la plupart ne voyaient rien au-delù : une simple tombe avec une croix et quelques paroles consolalrices, n'excite pas à la vérité l'admiration, mais réveille dans l'àme des idées d'un ordre bien supérieur.

^ — Le mausolée à" Adrien, tombeau magnifique, fut élevé dans le quartier de Rome nommé 7>««sfiften/î«; c'est aujourd'hui le château Saint- Ange.

^ — Voyez page ne, n. s.

7 — Le sacellum était une petite chapelle formée de murailles, mais sans toit; souvent elles étaient bâties au milieu des temples mêmes, et quelques-unes étaient tout entières en métal.

8— Lorsqu'un écrivain est obscur, ce n'est pas qu'il se soit plu à entasser des mots sans avoir le dessein d'exprimer aucune idée, c'est au contraire qu'il n'a tenu compte que de l'idée, sans songer à la rendre intelligible pour les autres, comme pour lui-même; il va de la pensée à l'expression, le lecteur va de l'expression à la pensée : c'est là tout le mystère. La phrase à laquelle se rapporte cette note en est un exemple : l'auteur, par inadvertance, a exprimé obscurément une idée fort Juste , qui est que , dans tous les arts , lorsque l'on a épuisé le grand et le magnifique, la satiété jette dans le bizarre et dans la recherche.

^ — Chez les Romains on donnait le nom de Hosalia à une cérémonie religieuse qui consistait à jeter des roses sur un tombeau.

'" — Sous le pape Paul m , on a trouvé dans la voie Appienne le tombeau de Tullia, fille de Cicéron , et auprès du corps était . dit-on, une lampe encore allumée, qui s'éteignit â l'ouverture du tombeau, après avoir brûlé pendant quinze cents ans. Un savant a pris la peine de réfuter sérieusement ce conte ridicule.

" — On donne le nom de Druides aux prêlres des anciens Gaulois. Il y en avait dans toutes les Gaules: mais leur principale résidence était aux environs de Chartres, comme l'atteste encore le nom de la villede Dreux. Les Druides s'attachaient ù la science de la théologie et de la divination.

'2 — Alaric, roi des Visigolhs, de la race des Balthes, fut le plus humain des conquérants qui envahirent l'Empire romain. Ce fiU l'an ôssde.I.-C. qu'il commença c'i se faire connaître, lorsque les Goths se réunirent aux armées de Théodose -le- Grand pour faire la guerre aux Huns. La rivière dont il est ici question s'ajtpelait /y»/sen/o.

'^ — On pourrait opposer le sublime de cette arlion an sublime de la pensée et des mots. '< — Voyez page 92.

'* — Anacréon , célèbre poète lyrique, né à

ii6 DECEMBRE.

Tèos, ville d'Ionie . florissait vers l'an 552 avant J.-C. Ami (in vin et des feninies.il a difçnement célébré ces deux olijets de ses affections. Il nionrnl à table. élian;Tif . dit-on . \»;ir nii jjéiiin de raisin. Par notre .Jninicon moilcnie, l'auteur a voidu désigner Déranger.

Observation générale. Cet élo(iuenl plaidoyer en favfiir des loniheanx est renjpli de |»ciisii-s (îraMS et queliint'fois sublimes. Les images m soiii loin- à tour gracieuses et austères. I.e style est abondant , >oii|)li'. facile; mais la diction n'eu est pas constanniient pure.

- 1806. — Traite de Paix signé à Prcsbourg entre la France cl fAutrlche. tes anciens États de Venise font partie du royaume d'Italie.

O VcniiC ! los cirux qui formoiil ta couronne

Sont toujours tclnl.ints:

Ton front rougît toujours au soleil du printemps. Comme un fruit .iu soleil crautouine.

— ÊD.if.sD L'Il.irt. —

On s'embarque sur la Brcnta pour arriver à Venise ' , et des deux cOtés du canal on voit les palais des Vénitiens, grands et un peu délal)rés comme la magnificence italienne. Ils sont ornés d'une manière bizarre, et qui ne rappelle en rien le goût antique. L'architecture vénitienne se ressent du commerce avec l'Orient ; c'est un mélange du goût moresque et gothique , qui attire la curiosité sans plaire à l'imagiiialion. Le peuplier, cet arbre régulier comme rarchiteclure, borde le canal presque partout. Le ciel est d'un bleu vif, qui contraste avec le vert éclatant de la campagne'; ce vert est entretenu par l'abondance excessive des eaux : le ciel et la terre sont ainsi de deux couleurs si forteinent tranchées, que celte nature elle-même a l'air d'être arrangée avec une sorte d'apprêt ; et l'on n'y trouve point le vague mystérieux qui fait aimer le midi «le l'Italie. L'aspect de Venise est plus étonnant qu'agréable ; on croit d'abord voir une ville submergée; et la réflexion est néces- .saire pour admirer le génie des mortels qui ont contpiis cette demeure sur les eaux ^. Naples est bAlic en amphitliéAtrc au bord de la mer , mais , Venise étant sur un terrain tout à fait plat , les clochers ressemblent aux mais d'un vaisseau <|ui resterait immobile au milieu des ondes*. In sentiment de tristesse s'empare de l'imagination en entrant dans \vnise^. On prend congé delà végétation; on ne voit pas même une mouche en ce séjour : tous les animaux en sont bannis, et riiommc seul est lii |)()iir lutter Kinlre la mer.

Le silence est profond dans cetttî ville, dont les rues sont des canaux, et le bruit des

rames est l'unitpie interruption à ce silence. Ce n'est pas la campagne, puisqu'on n'y voit pas un arbre; ce n'est pas la ville, puisqu'on n'y entend pas le luoiiulre mouvement; ce n'est pas mêiue un vaisseau, piiistjn'on n'avance pas : c'est une demeure dont l'orage fait une prison; car il y a des moments 011 l'on ne peut ni sortir de la ville ni de chez soi*^. On trouve des hommes du peuple à Venise, qui n'ont jamais été d'un (jnarlier à l'autre, qui n'ont pas vu la place Saint-Marc, cl pour ipii la vue d'un cheval ou d'un arbre serait une véritable merveille^. Ces gondoles noires qui glissent sur les canaux ressemblent à des cercueils ou à des ber<;eau\, à la dernière et à la première demeure de l'homme. Le soir , on ne voit passer (pie le reflet des lanterne^ qui éclairent les gondoles; car, de nuit, leur couleur noire empêche de les distinguer**. On dirait que ce sont des ombres qui glissent sur l'eau, guidées par une petite étoile. Dans ce séjour, tout est mystère, le gouvernement, les coutumes et l'amour. Sans doute il y a beaucoup de jouissance pour le cœur et la raison , quand on parvient à pénétrer dans tous ces secrets; tuais les étrangers doivent trouver l'impression du premier moment singulièrement triste"'.

— M""^ DE Staël. —

( \'o)ci page 30.)

• — Les uns attribuent la fondation de Venise à quelques commerçants de Padone, qui cherchant un asile après l'invasion des Lombards, s'arrêtèrent en ce lieu l'an 5%; les antres, aux habitants d'Aquilée, fuyant l'invasion iV Attila.

Venise est située |>rés de l'extrémité septentrionale de l'Adriatique, vers l'embouchure de la Brenta ; elle est bûlie sur pilotis, au milieu de lagunes (|ui forment plus de (pialre-vingts îles réunies par trois cent soixante ponts.

La prosjiérité commerciale de Venise remonte au moyen Age. Les Croisades ouvrirent un vaste cbam)) aux entreprises des ^ énitiens. et leur procurèrent la possession de diverses parties de l'empire grec. Depuis la déctuiverte de la route de l'Inde par le cap de Bonne-Espérance, le commerce de cette célèbre cité a graduellement diminué : aujourd'hui, moins important (|uc celui de ïrieste, il n'a de relations un peu actives qu'avec le Levant et les autres jiays que baigne la M('diterranée. En isn, les Vénitiens enirenl jiouvoir recouvrer leur indépendance; mais ils succombèrent avec l'Italie.

2 — Le vert étant la couleur la plus douce à la vue, l'épithèle hiatant ne convient guère ici.

' — L'admiration est toujours basée sur la réflexion ; elle n'est pas spontanée et subite comme l'étonnemenl.

■* — Comparaison poétique.

^ — 11 serait plus exact de dire ici : Lorsqu^on entre dans / cnise.

<• — Le i»remier ni est mal placé ; il fallait dire •■'! Von ne pouvait sortir ni de la ville ni de c/te»j' soi.

' — La vue d'un homme à cheval fait toujours

iô7

sensation à Venise. Pendant son séjour dans cette ville, liyron allait souvent exercer ses chevaux sur le bord de la mer, et les Vénitiens venaient en foule pour contempler, avec une admiration naïve, le noble lord, qui n'élail pas moins fier de son talent de (îavalier (|ue de son jjénie de poeie.

** — Un grammairien puriste condamnerait cet emploi de l'infinitif; mais comme il n'offre nulle équivoque , et qu'il se trouve dans tous nos bons écrivains, nous ne pouvons le blâmer. (Voyez ma Grammaire, n" 63o.)

y — Trouver me parait impropre. La pensée était sans doute • « Les étrangers doivent éproiirerau premier moment une impression singulièrement triste. »

Observation générale. Description pleine d'intérêt et d'originalité ; style pittoresque ipii i^lace sous les yeux les objets décrits et les revêt de leur caractère propre . de leur teinte locale. Cependant . sous le rapport de la correction , elle laisse quelque chose à désirer.

- nS6.—Morlde Beaujon, banquier de la cour de Louis xv. Possesseur d'une fortune immense, îl la dépensa en grande partie en bienfaits utiles ; il fonda en 1784, dans le faubourg du Roule, à Paris , l'hôpital qui porte son nom, et le dota magnifiquement.

Page 1