‹ Une lecture par jour, mosaïque littéraire, historique, morale et religieuse, composée de 365 pièces extraites des prosateurs françaisChapitre 8 sur 370 · LOUIS XII ET FRANÇOIS I · texte numérisé non relu

LOUIS XII ET FRANÇOIS I

O'ipl bonheur de penser et de dire en soi-même : Piirtoiit dans ce moment on me b^nit , on m'aime ; On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer; Le Ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer,

— Racine. —

Louis. Mon cher cousin, dites-moi des nouvelles de la France ; j'ai toujours aimé mes sujets comme mes enfants , j'avoue que j'en suis en peine. Vous étiez bien jeune en toute manière, quand je vous laissai la couronne. Comment avez-vous gouverné mon pauvre royaume?

François. J'ai eu quelques malheurs ; mais, si vous voulez que je vous parle franchement,

ô JANVIER.

mon rrgne a donné à la France bien i»his il'échil que le vùIit.

Loris. U Mon Dieu ! c'est cet éclat tjuc j'ai loiijonrs craint. Jo vous ai connu, des votre enfance, d'un naturel à ruiiuT les finances, à hasarder tout pour la f,uerre . à ne rien soutenir avec patience, à renverser le bon ordre au dedans de l'État , et à tout gâter pour faire parler de vous '.

Fk.v>»:ois. C'est ainsi cpie les vieilles gens sont toujours préoccupés ^ contre ceux qui doivent Otre leurs successeurs ; mais voici le fait : j'ai soutenu une horrible guerre contre Charles-Ouint , empereur et roi d'Kspagne; j'ai gagne en Italie les fameuses batailles de Marignan contre les Suisses ^ et do Cerisoles contre les Impériaux * ; j'ai vu le roi d'Angleterre ligué avec l'Empereur contre la France^, et j'ai rendu leurs elîorts inutiles. J'ai cultivé les sciences. J'ai mérité d'être immortalisé par les gens de lettres. J'ai fait revivre le siècle d'Auguste au milieu de ma cour; j'y ai mis la magnificence, la politesse, l'érudition et la galanterie. Avant moi, tout était grossier, pauvre, ignorant, gaulois; enfin je me suis fait nommer le pore des lettres.

LoLis. Cela est beau et je ne veux point en diminuer la gloire ; mais j'aimerais mieux encore que vous eussiez été le père du peuple, que le père des lettres. Avez-vous laissé les Français dans la paix et dans l'abondance?

FRA>'f:()is. Non ; mais mon fils , qui est jeune soutiendra la guerre ; et ce sera à lui à soulager « enfin les peuples épuisés. Vous les ménagiez pbisquc moi; mais aussi vous faisiez faiblement la guerre.

Louis. A ous l'avez donc faite sans doirte avec de grands succès ^? Ouelles sont vos conquêtes? Avez-vous pris le royaume de Naples?

François. Non, j'ai eu d'autres expéditions à faire.

L(jLis. Du moins vous avez conservé le Milanais?

FRV>f:oi.s. 11 m'est arrivé bien des accidents inq)révus.

Lotis. Onoi donc! Cliarles-Quint vous l'a enlevé? Avez-vous perdu quelque bataille? Parlez : vous n'osez tout dire.

François. Je fus pris dans une bataille à l'a vie *.

Louis. Comment, pris! Hélas ! en quel abiine s'est-il jeté par île mauvais conseils !

C'est donc ainsi cpie vous m'avez surpasse'' à la guerre? Vous avez re|(Ioiigt' la France dans les malheurs qu'elle soulfrit sous le roi Jean *. Pauvre France, (pic je te plains! Je l'avais bien prévu. Hé bien , je vous entends; il a fallu rendre des provinces entières, et payer des sommes immenses. Voilà à cpioi aboutit ce faste, cette hauteur, cotte témérité , cette ambition '". Et la justice.... comment va-t-elle?

François. Elle m'a donné de grandes ressources; j'ai vendu les charges de magistrature.

Lotis. Et les juges qui les ont achetées vendront à leur tour la justice ". Mais tant de sommes levées sur le peuple ont-elles été bien employées pour lever et faire subsister les armées avec économie?

François. Il en fallut une partie pour la magnificence de ma cour.

Louis. Je parie que vos maîtresses y ont eu une plus grande part que les officiers d'armée 12, si bien donc ijue le peuple est ruiné, la guerre encore allumée, la justice vénale, la cour livrée à toutes les folies des femmes galantes, tout l'Etat en souIVrance. Voilà ce règne si brillant qui a effacé le mien. Un peu do modération vous aurait fait bien plus d'honneur.

François. Mais j'ai fait plusieurs grandes choses qui m'ont fait louer comme un héros, ou m'appelle le grand roi François.

Louis. C'est-à-dire (pie vous avez été flatté pour votre argent , et que vous vouliez être liéros aux dépens de l'État, dont la seule prospérité devait faire toute votre gloire.

François. Non, les louanges qu'on m'a données étaient sincères.

Louis. Hé! y a-t-il quelque roi si faible et si corrompu à qui on n'ait i)as donné autant de louanges ipie vous en avez rei^u? Donnezmoi le i)lus indigne de tons les princes, on lui donnera tous les éloges qu'on vous a donnés >3. Après cela , achetez des louanges par tant de sang et par tant de sommes qui ruinent un royaume !

François. Du moins j'ai eu la gloire de me soutenir avec constance dans mes malheurs.

Louis. Vous auriez mieux fait de ne vous mettre jamais dans le besoin de faire éclater cette constance. Le peuple n'avait (pie faire de cet héroïsme. Le héros ne s'est-il point ennuyé en prison?

François. Oui , sans doute, et j'achetai la liberté bien chèrement.

— Fk>elom. —

Ft>ELOX ( François DE SALIGNAO DE LA MOTTE )

ISè .111 cliilleau de Fénelnn, en Ouerci, le 6 août iGii; il nioiirut ;i Cnmhrai, le 7 Janvier nrs.

IMeiiibre de rAcadémic française, archevê(jue (le (;aiiil)rai.(el illustre ('•nivain <liil;ï son immortel 'J't'ti'itKKiiir le siM-ridin de Haeine de la j)r()se. (le chef-dVeiivre de slyle poélifuie, de morale et de |)oliti(|iie. fut eom|)osé pour réducation du ducd(; ilourjîofjue dont tY'iieioii était le digne précepteur. Ses/'M/>/ev, i)!eine.s d'élégance, de grâce et de naturel, ainsi (|ue ses Diulogm's des Morts, où de hautes leçons morales sont cachées sous les disciissioii:-! lamiliiTcs cl intéressantes des plus illustres personnages de riiisloiie, tendaient aussi an même but.

Son 7'raité (le l'existence de Dieu se dislingnc par la force de la vérité qui s'y Irouve présentée et par les connaissances profondes et variées de l'auteur.

De sévères vérités exprimées cependant avec modération dans le Téléinaque, des portraits tracés avec la conscience d'un homme de bien, lui aliénèrent la faveur de Louis xiv qui, en i693, le reléjçua A Cambrai, dont il le fit nommer anlievèqiie. C'est là qu'il passa le reste de ses jours dans la i)ralique de toutes les vertus religieuses et dans la culture des lettres.

Fénelon est le premier de tous les prosateurs français par son style pur. coulant, harmonieux, plein de grâce et d'imagination.

' — Nons aurons beau faire, disait Louis xii, à son lit de mort , en parlant de François i*"-, ce ijros garçon-là gâtera tout.

2 — Le subst. gens veut au féminin l'adjectif qui le précède immédiatement. (Voy. ma grammaire, 1)0421). /^réreymsco/j/re serait l'expression propre.

^ — Le 12 septembre isis, les Suisses perdirent environ 2,500 des leurs à celte bataille que leur livra François i^' , lorsqu'il entra dans le 3Iifanais, pour faire valoir, par la force des armes, ses droits sur ce duché.

^ — Le 14 avril 1544, les impériaux laissèrent, dit-on, 12.000 morts sur le champ de bataille, et 3,000 prisonniers aux mains des vainqueurs.

5 — Henri viii et Cliarles-Quint, qui unirent leurs intérêts en 1521.

•" — A lui (le soulager serait plus exact et plus harmonieux. (Voy. ma grammaire, n° 720).

" — Donc rapproché de sans doute me semble être parasite.

8 — François iff fut battu près de Pavie , le 24 février 1.^25, et il y fut fait prisonnier après avoir eu deux chevaux tués sous lui. C'est à cette occasion qu'il écrivit à sa mère: Madame, tout est perdu , fors riionneur.

^ — Le roi Jean fut fait prisonnier à la bataille de Poitiers, livrée aux Anglais, le 19 septembre 1056. Sous son règne , la France fut constamment en proie aux troubles les i)lus funestes.

*o — L'emploi du verbe au singulier dans cette énumération est autorisé par le bon usage, il ne s'accorde ici qu'avec le premier substantif. (Voy. raa grammaire, n" 554).

J' — Réflexion aussi sage que piquante. Antithèse heureusement choisie. V Antithèse est une figure de rhétorique qui consiste en une opposition de pensées ou de mots dans le discours.

'^ — Nul doute qu'il ne faille dire officier de Vannée.

•^ — La répétition trop fréquente d'il verbe donner ^^l ici une négligence de style, que ne justifie pas même la familiarité du dialogue.

Observation générale. Dialogue animé entre deux morts IMustrcs jugeant mutuellement leur vie. L'un , «l'un caractère chevaleresque, brillant et aventuieux, vante naturellement ses exploits, l'éclat de son règne, et cache, sous le voile de la gloire, ses fautes, ses malheurs et la misère de son peuple; son langage est fîcr, magnifi(|ue. 1,'aulre, au contraire, simple clgrave dans les actions de sa vie. l'est aussi dans ses paroles ; il doit blâmer ce faux éclat de la victoire . et prendre en pitié tout ce qui ne mérite pas à un roi le nom de père du peuple.

Mort ilii maréchal de Luxembourg ; terme des prospérilOs de Louis xiv.

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