‹ Une lecture par jour, mosaïque littéraire, historique, morale et religieuse, composée de 365 pièces extraites des prosateurs françaisChapitre 85 sur 370 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

Dès la veille, on avait découvert la retraite des cerfs , a leurs fumées et à leurs abattures 2, et le matin même chaque veneur avait fait sa quétc . jetant des bi'isëes auprès des traces récentes ^.

Les chiens jappant, conduits par compagnies ou hordes ^, après avoir traversé les buissons et prolongé une partie du bois, mirent tout à coup le nez à terre; et les valets, entraînés par les meutes, eurent grand'peine à les contenir. Arrivés enfin près des brisées qui marquaient la rentrée du cerf, ils les découplèrent.

Aussitôt greffiers et limiers s, chiens rouges et chiens fauves , excités par la trompe , s'alongent par bandes et gagnent a travers bois. Les cavaliers, en poussant une clameur, s'élancent sur leurs traces. Sur toutes les routes parallèles , à travers la colonnade des arbres, on voit passer à la file , en formant inie espèce <le courbe, les casaques rouges, les toques, les chapeaux emplumés. Aucun bruit ne se fait plus entendre que le bruit** que rend la terre sous les pieds des chevaux ; les meutes sont muettes, et, flairant, courant, furetant, semblent elles-mêmes, dans leurs recherches, aiguillonnées par la vanité. Les chasseurs attentifs osent il peine échanger entre eux un regard, tant ils s'inquiètent'de la réussite, comme si le salut de l'Etat en dépendait.

Enfin, comme on débouchait dans les bois de Breuil , un jappement significatif résonne Ml loin; d'autres jappements y répondent.

— Les chiens y sont, dit le Roi; le cerf *st lancé. En avant, Messieurs!

Aussitôt, tous ces bruits qui, le matin, I «emplissaient le château . plus grands, plus

forts, plus prolongés, retentissent dans la forêt. Le son de bi trompe, les cris d'excitation, le galop des coursiers, répètes par les échos, forment une vaste et puissante rumeur dont elle est ébranlée. Sur le sommet dépouille di'S chênes, les hiboux et les frcsaies. s'évcillaiit, battant des ailes , mêlant leurs cris à tous ces cris, s'élèvent comme une nuée bruyante à l'approche des chasseurs. Les chiens s'acliarmui, glissent et volent sur la terre : on croirait les voir s'y nmltiplier, sortir de tous les taillis et de tous les terriers. Rien ne ralentit leur course ; ils traversent par élans les buissons de houx et de ronces, les oreilles en lanières, la peau déchirée et sanglante. Emportés sur leurs traces avec la rapidité delà Hèche, les cavaliers, pressant de l'éperon, se précipitent, de toute la vitesse de leurs chevaux , j)ar les fuites du cerf ^; ils tournoient, franchissent les fossés et les ruisseaux, s'abîment tout à coup sous le sol , et tout a coup reparaissent sur la liauteur, plus nombreux et plus animés, selon que le terrain serpente , se creuse et remonte.

La route, couverte de débris de plumes, de fragments, de pourpoints rouges, déchirés par les épines , se déroule interminable sous les pas des chevaux.

Soudain , à l'extrémité de la longue avenue, ouverte en clairière, le cerf, sous un rayon de soleil qui fait luire son poil fauve, se montre un instant et disparaît , la tète renversée sur le dos, et détalant, sans toucher terre, de toute la flexibilité de se^ fuseaux.

— X. B. Sai^tink.—

(Voyez le i" février.)

* — Ce mot est employé ici par extension, car il se dit du courrier porteur de lettres, qui pari et arrive à certains jours lîxes.

2 — Termes de vénerie. Fwmées signifie la fiente des cerfs et des autres bêtes fauves j abattures, traces, foulures que laisse la bêle en passant sur l'herbe , dans les broussailles, et dans les taillis.

3 — Quête, actiou de celui qui va détourner une bête pour la lancer avec des chiens courants ; brisées, branches que le veneur rompt aux arbres ou qu'il sème dans son chemin, pour reconnaître l'endroit où est la bêle, et où on l'a détournée. Détourner, signifie ici remarquer l'endroit où est la bête à la reposée, pour la courre ensuite, la chasser.

4 — Harde se dit d'une troupe de bêtes fauves ou noires, ou du lien qui attache les chiens courants. Aucun dictionnaire usuel n'indique l'emploi qu'en fai( ici l'auteur; c'est sans dout« un terme technique qu'on ne trouve que dans le dictionnaire de chasse.

5 — Greffiers , ce mot ne se trouve dans aucun lexique ; même observation que ci-dessus ; limiers. gros chiens de chasse avec lesquels le veneur quête et détourne la bêle.

6 — Au lieu de répéter le substantif hruit, l'an-

leur eût pu employer le pronom celui, mais la rép^liUou rend l'expression plus vi\e, plus énergique.

^ — Fuites, voies du cerf cjui fuit devant les chiens.

Obsen^tion générale, fctit! doscriptioii romar<itiahle. (l'tiii style l)rill.int. animé, pittoresque, aboiule en tal>leaux aussi fidùles que variés.

^«aisMnci- de «ointe ThCri'sc, \ Avila, dans la ; icitle-CasUUc.

DANGER DE L'ATHEISME.

Dans luDl pays l'ntli^ nt fiinnto aui Étab ; El, i'il ne r<?sl liii-nii'mr, il fait de» sctl6ral^

Si une chose doit être estimée en raison de son plus ou moins d'utilité, l'atiiéismc est bleu méprisable , car il n'est bon à personne.

l'arcourons la vie humaine; commençons l»ar les pauvres et les infortunés, puis(|u'ils t'ont la majorité siu" la terre. Kh bien , innombrable famille des misérables! est-ce à vous que l'athéisme est utile? Répondez. (^)uoi ! pas une seule voix ! J'entends un cantique d'espérance et des soupirs qui montent vers le Seigneur •! Ceux-ci croient : passons aux heureux.

Il nous semble que l'homme heureux n'a aucun intérêt à être athée. 11 est si doux pour lui de songer que ses jours se prolongeront au delà de la vie! Avec quel désespoir ne quitterait-il pas ce monde, s'il croyait se séparer jiotu" toujoiM-s du l)onhcur ! En vain tous les biens du siècle s'aectimulcraient sur sa tète; ils ne serviraient (]u'à lui rendre le néant plus affreux. Le riche j»etit aussi se tenir assuré cpie la religion augmentera ses plaisirs; en y mêlant une tendresse ineffable ; son cœur ne s'endurcira point, il ne sera point rassasié par la jouissance , inévitable écucil des longues prospérités 2 : la religion prévient la sécheresse de l'ilme; c'est ce (|tie voulait dire cette htiile sainte, avec laquelle le christianisme consacre la royauté , la jeunesse et la mort, pour les empêcher d'être stériles.

Le guerrier s'avance ati com!>at : sera-t-il athée, cet enfant de la gloire? Celui qui cherche une vie sans fin euusenlira-l-il à finir? Paraissez sur vos nues tonnantes, innombrables soldats, anticpies légions de la patrie ! l'aujeiises milices de la France et maintenant uiiliees du <;iel, paraissez! Dites aux héros de notre .Igr-, du haut de la cité sainte, ([ue le brave n'est pas tout entier au tomI;eau , et

qu'il reste après lui quelque chose de plus qu'une vainc renommée.

Les i)ltis grands capitaines de l'antiquité ont été remanpiables par leur religion ^ : r.paminondas, libéralein- de sa |)atrie. passait l)()iir le jifiis re!ii;ieii\ des hommes <; \énophon, ce guerrier pliilosoph;'. était le modèle de la piété ^ ; Alexamlre . élei wel exemple des contpiérants, se disait fils dejtipiler; chez les Humains, les anciens consuls de la ré|)«ilp|i»pie. Cineituiatus, Faliitis, l'apirius Cursor, l'aul-Éinile, Seipion, ne mettaient leur espérance que dans la divinité diiCapitole^: l'ompée marchait aux combats, en invoquant l'assistance divine. César voulait descendre d'une race céleste; Caton, son rival, était convaincu de l'immortalité de l'àme ; Rrutus , son assassin, croyait atix puissances surnattirelles; et Auguste, son successeur, ne régna qu'an nom des dieux.

Parmi les nations modernes , était-ce un incrédule que ce fier Sicambre ', vaiuquetir de Rome et des Gaules , qui , tombant aux jiieds d'im prêtre, j'etait les fondements de l'empire français! Ktait-ce un inrrédtile que ce saint Louis , arbitre des rois et révéré même des infidèles? Duguesclin dont le cercueil prenait des villes **, Bavard, chevalier sans peur et sans reproche^, le vieux connétable de Montmorency, <[ui disait son chapelet au milieu des camps, étaient-ils des hommes sans foi? 0 temps plus merveilleux encore, où un Bossuet ramenait un Turenne dans le sein de l'Église "^*! 11 n'est point de caractère plus admirable que celui diî héros chrétien ; le penple qu'il défend le regarde comme son père; il protège le laboureur et les moissons ; il écarte les injustices : c'est une espèce d'ange de la guerre, que Dieu envoie pour adoucir ce fléau. Les villes ouvrent leurs portes au setd bruit de sa justice; les remparts tombent devant ses vertus; il est l'amour du soldat et l'idole des nations; il mêle au courage du guerrier la charité évangélique; sa conversation touche et instruit . ses paroles ont une grjlce de simplicité parfaite ; on est étonné «le trouver tant de doucein- dans un homme accotitumé \\ vivre au milieu des périls : ainsi le miel se cache sous l'écorce d'un chêne qui a bravé les orages. Concluons donc que, sousaucini rapport, l'athéisme n'est bon auguerrier", — De CiiATEvrnRi vî«d. —

(Voyei le 6 janvier.)

' — C'est par inio sagesse toute divine <pic la religion chrétienne s'est constituée la religion des aflligés; car ceux-là sont les plus nombreux, et sans elle il n'y aurait pour eux ni bonheur ni espérance.

2 — La religion chrétienne n'est pas seulement une chose (pii console, elle rend hr'ureux : elle lie l'homuie à riuiinanit'', 1 1 vie iiirlividuclle A la vie

univcrsollo; ot elle ox;iUc au plus liaut point, en l*'s réunissant. les jouissances de l'amour de soi et < ( Iles de rajjncgalion.

^ — Cet éloge des sentiments religieux de la pl'ipart des grands capitaines de Pantiquitt' est un peu exagéré , surtout à IVgard iWllcvandre et de César, dont l'un disait descendre de Jupiter et l'autre de Vénus : il y avait dans ces prétentions plus de vanité que de religion.

* — Nommé général de l'armée tliébaine, il défit les Spartiates à Lcnclres , l'an 372 avant J.-C. 11 mourut neuf ans plus tard . d'une blessure qu'il reçut à la bataille de Manlinvc. 11 n'était i)as moins remarquable par sa piété filiale <[ue par ses sentinicuts religieux.

^ — Xénophon , né à Athènes, l'an 450 avant J.-C. Disciple de Socrate, il prit le parti des armes, et accompagna Cyrus-lc- Jeune dans une guerre contre son frère Artaxerce. Ai)rés la bataille de Cumua, où périt O'/Hs , il revint en Grèce avec dix mille hommes qui avaient fait partie de l'expédition. Celte célèbre retraite, dont il fut le héros et l'historien, s'effectua en 215 jours, l'an 401 avant J.-C. Xénophon mourut l'an ôco.

6 — Cincinnatiis , qui fut arraché trois fois à ses travaux rustiques pour être consul ou dictateur, est un des personnages les plus illustres de la répul)li(|uc romaine; Fabius, surnommé le temporiseur, vainquit Annibal par ses sages lenteurs ; Papirius Cursor, le plus habile général de son lemps, vivait vers l'an de Rome 430. Tite-Liie assure que Papirius eût été capable de tenir tête à Alexandre , dont il était contemporain, si, après la conquête de l'Asie, ce prince se fût jeté sur l'Occident; Paul-Émilc , général romain, né d'une famille patricienne, vers l'an iso avant .Ï.-C. A l'Age de 60 ans, il fut chargé de commander l'armée contre Pcrsée , ror de Macédoine , «ju'il fit prisonnier et qu'il mena à Rome avec le roi d'illyrie, son allié. Son triomphe dura trois jours, il mourut l'an f58 avant J.-C.

' — Cloris , né en 466 et mort en su.

' — Dugucsclin, né vers l'an 1014 et mort le 13 juillet 1380. 11 s'est immorlalisé par une valeur héroïque unie ;"\ une prudence consommée. Château- /(/M/j// fait allusion au trait suivant; Duguesclin \ nulut illustrer son départ par la prise du château (li; Handam (Chàteau-Ncul-Randon) que le maré- ( liai deSancerre, son ami, assiégeait. La place l'romil de se rendre, si elle n'était .secourue dans I . jours. Duguesclin mourut dans cet intervalle, l.e gouverneur, qui n'avait entendu se rendre qu'à lui , apporta lui-même les clefs sur le cercueil du héros.

— 3 Pierre du Ter rail, chevalier de Bayard^ né en i476 , au château de Uayard , â 6 lieues de Grenoble, en Dauphiné. Il fut lue en 1524, le 30 avril , au passage de la Sesia , rivière d'Italie , lors de la retraite de Ilot/iagnano.

'" — Turenne, né à Sedan, en leu. Il fit l'apprenti.ssage de l'aride la guerre sous Maurice, son oncle malernel, et devint l'un des jjIus illustres généraux ([uela Franee ail jamais eus. Atteint d'un boulet de canon , près du village de Salzbadi, en Allemagne, il mourut sur-le-champ, le 27 juillet 1675. Louis XIV lui dut une partie de sa gloire.

•' — On s'est demandé si une société d'athées pouvait exister. « pas plus longtemps, a-l-oii ré-

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pondu , qu'un amas de sable que n'unirait aucun ciment.. ! Cela seul prouve les dangersdel'alhéisme. Pour avoir une ide(! des résultais (|u'enlraînerait la réalisation, heureusement inqKtssible, d'une |)areill(; hypothèse, il suffit de jeter un coup d'œil sur la société aux époques crilifiiies, alors que le lien religieux (pii l'unissait vient â se romiu-e, et que Vantagonisme succède à l'union , et cei»endant, même à ces époques, la société conserve quehpies débris de ses croyances : ce reste de vie la soutient. Oue serait-ce donc si toute relij;ion disparaissait de la société , si l'âme entière abandonnait ce grand corps?

Observation générale. Ce morceau, à la fois plein d'éloipicnce, de poésie et de raison, i)eint avec de vives et. éneijjiqiios couleurs ce qu'il y a de vrai dans cette itcnsée. L'athéisme n'est bon à personne. L'auteur pour le démontrer, a recours aux procédés que les rhéteurs appellent énumération des parties, il l)assc en revue tous les hommes , interroge la raison et l'histoire : le pauvre et le riche, le guerrier et le irrand homme, les lemps anciens elles teni|)s modernes, proclament éjjalcniciit non seulement l'inulilité, mais encore le danycr de l'athéisme. Puis , après nous avoir |)résenlé la pensée religieuse partout répandue , il montre la supériorité du christianisme sur toutes les autres religions, en peignant le soldat chrétien comme le type du héros.

— 1833. — M. De Lamartine a Balbck.

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