RABELAIS A ÉRASME
voyons arriver chaque jour aux femmes qui nourrissent le fruit de leurs entrailles sans l'avoir jamais vu, et le protègent contre les intempéries de l'air, tout cela vous l'avez
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éprouvé aussi, vous qui, ne connaissant ni mon visage ni même mon nom, m'avez élevé et abreuvé aux chastes mamelles de votre divine science. Oui, tout ce que je suis, tout ce que je vaux, c'est de vous seul que je le tiens, et, si je ne le crie bien haut, que je sois le
plus ingrat des hommes présents ou futurs. Salut, salut encore, père chéri, père et honneur de la patrie, génie tutélaire des lettres, invincible champion de la vérité.
« J'ai appris dernièrement par Hilaire Bertolph, avec qui j'ai ici des relations familières, que vous prépariez je ne sais quelle réponse aux calomnies de Jérôme Aléandre que vous soupçonnez d'avoir écrit contre vous sous le faux nom d'un certain Scaliger. Je ne veux pas que vous sovez plus longtemps en peine et que vos soupçons vous trompent, car Scaliger existe. C'est un Véronais de la famille des Scaliger exilés, exilé lui-même. Il exerce à présent la médecine à Agen. Cet homme m'est bien connu: loin d'être estimé, il n'est, à tout prendre, que le calomniateur en question ; en médecine, il peut avoir quelque compétence, mais en fait, il n'est qu'un athée insigne autant qu'on l'a jamais été. Il ne m'a pas encore été donné de voir son livre, et, depuis tant de mois déjà, aucun exemplaire n'en est parvenu jusqu'ici; en sorte que je suppose qu'il aura été supprimé par ceux qui s'intéressent à vous à Paris.
« Adieu, et soyez heureux.
« Lyon, 3o novembre i532.
« A vous autant qu'on puisse se donner. u François Rabelais, médecin.
Comment n'être pas frappé du ton d'enthousiasme qui règne dans cette lettre? Rabelais avait de la reconnaissance, et, à travers les éclaircies de son oeuvre touffue, il en a donné plus d'un témoignage à ceux qui le protégèrent, au cardinal du Bellay, au juriste Tiraqueau, à d'Estissac, évéque de Maillezais, à Odet, cardinal de Chàtillon, à d'autres encore, qu'ils fussent d'épée ou de robe; mais à personne avec cette éloquence presque romaine, avec cette solennité presque religieuse. Ailleurs, c'est l'accent d'une gratitude où il entre de la courtoisie; ici c'est véritablement l'expression émue de la piété filiale.
Cette lettre tant controversée a été publiée pour la première fois en 1702 par Jean Brant, à Amsterdam, dans le recueil intitulé : Clarorum virorum Epistolœ centum ineditœ, ex museo Johannis Brant. Et ce diable de Brant — Dieu me pardonne de parler ainsi d'un théologien — a trompé plusieurs générations de savants, en la donnant comme adressée formellement à Bernard Salignac. Cette suscription arbitraire est la cause de l'erreur où sont tombés tour à tour des hommes comme le Père Nicéron, La Monnoye. Johanneau, Paul Lacroix, Quicherat, Régis, dans son édition allemande de Rabelais, Raihery et Burgaud des Marets, Jannet, Marty-Laveaux, Louis Moland, tous enfin, sauf M. Fleury, que son intuition a parfaitement servi dans la circonstance. Les plus forts d'entre eux sont précisément ceux qui se sont le plus égarés, parce que ce sont eux qui pouvaient aller le plus loin.
Le point de départ était faux, nous avons tous terriblement battu la campagne.
Tout d'abord on chercha qui pouvait bien être ce Salignac et on ne trouva pas. La plupart, faute d'avoir collationné la lettre sur le texte de Brant, qui porte en entier le prénom du destinataire supposé, voulaient qu'elle fût adressée à Barthélémy de Salignac. gentilhomme berruver. C'était l'opinion de M. Paul Lacroix. Barthélémy de Salignac, protonotaire du Saint-Siège apostolique et professeur en chacun droit, est l'auteur d'un Voyage en Terre-Sainte dont la première édition est de Lyon, 1 525, chez Gilbert de Villiers. A la rigueur, cela pouvait aller.
Bien avant Paul Lacroix, les éditeurs et annotateurs de la Bibliothèque Française de Lacroix Du Maine et du Verdier avaient hésité entre Bertrand de Salignac, gentilhomme périgourdirr, dont les voyages diplomatiques sont suffisamment connus, ainsi que ses divers écrits (notamment le Discours du siège de Met{ en i552 , et Bernard de Salignac,
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qui a écrit des traités de mathématiques et de grammaire. Mais, Bertrand étant mort à Bordeaux en i5qq, ei. Bernard ayant surtout vécu dans la seconde moitié du xvie siècle, il y avait peu de chances pour qu'il s'agit de l'un ou de l'autre. Car il fallait chercher uniquement parmi les Salignac qui pouvaient avoir mérité cette reconnaissance d'élève à maître, dont la lettre de Rabelais nous rend témoignage, et il fallait nécessairement que le maître fut plus âgé que l'élève. Cela ne s'accordait pas avec ce qu'on savait de Bertrand et de Bernard.
Il plaisait à quelques-uns de penser que Rabelais, au moment d'entrer dans la carrière où il allait briller, s'était tourné vers le vieux précepteur de ses jeunes années, et qu'ému de tant de modestie jointe à tant de mérites, il avait voulu s'incliner humblement devant cette gloire pédagogique ignorée du vulgaire. C'est dans ce sentiment que M. Rathery avait travaillé à dégager l'identité de Bernard. M. Quicherat, qui dirigea l'École des Chartes et qui certes avait qualité pour cela, s'est prononcé à son tour. C'est, pensaiton, quelque moine très obscur et pourtant très savant (il y en eut des exemples) qui aura fait la première éducation de Rabelais. Et alors M. Quicherat appelait à la rescousse le poète latin Voulté ', lequel nomme dans ses vers un Salignac qui répond bien à cette idée :
A Joachim Pkrion -
« Erasme veut-il prouver qu'un homme est insensé, imbécile, impudent, inepte, que dis-je ? obscur et ténébreux, il le dit moine; bien! Mais il en est trois ou quatre en ce monde qui font mentir ouvertement Érasme, et dont les noms sont plus brillants que la lumière. Connais-tu Courtois et Dampierre ? Connais-tu Denis et, sans te compter, Pylade et Salignac? Ceux-là sont des moines, hommes pieux, savants et déjà célèbres de tous côtés, qui prouvent qu'Erasme (je ne veux rien ôter au mort) en a parlé à la légère : mais il n'a pas parlé, je pense, en général. »
M. Quicherat observait que Voulté avait été de la société de Rabelais. Il ajoutait que Salignac était un religieux, on ne pouvait le confondre avec Barthélémy et Bertrand. Quant au Pylade dont le nom est accolé à celui de Salignac, ce pourrait bien être Rabelais lui-même, quoique Rabelais fût déjà relevé de ses vœux à l'époque où ces vers furent composés. Mais la qualification de Voulté ne laissait pas de rester vraie, puisque Rabelais s'est distingué comme humaniste, lorsqu'il portait encore l'habit de Saint-François. Cela
i. Hendecasyllabes, lib. i, p. 21.