M. Ziesing. Erasme ou Salignac
2. Tome XI, p. 5ôo du Thésaurus Hottingerianus. En tète de la lettre de Rabelais, on lit ces mots : « Aléander personat. Scaliger. De Scaligeri audacia et mente profano. » La bibliothèque de la ville de Zurich possède également une copie de la lettre en question : elle a ete faite entre tyio et 1760) par Simler pour sa collection de copies, connue sous le nom de Collectio Simleriana. Elle a été' indubitablement prise sur l'original d'Hottingcr, et elle est de Simler lui-même qui renvoie au tome XI du Thésaurus hottingerianus. Elle a pour suscription : Rabelœsus ad NX.
Ces deux NN ont été remplacées depuis par Bernardum Salignacum, d'après la suscription que donne Brant par qui la lettre a été éditée en 1702. On lit, en effet, le long du coté gauche de la copie, une mention qui renvoie à Brant (Amsterdam, 1702 et 1 7 1 5). I.e long du côté droit, on en lit une autre, faite postérieurement, et qui renvoie à Buscher, lequel, en 17S4, dit la lettre adressée à Erasme.
dans sa préface. Jl demande au lecteur de les en remercier spécialement; les autres lettres étaient déjà imprimées, elles allaient paraître, mais celles-ci lui ont semblé de telle importance qu'il n'a pas hésité à les joindre à la collection. On peut évidemment se demander s'il n'y a pas mis un peu de précipitation, mais comme son volume contient une table et une page d'errata, il avait deux moyens de rectifier une erreur.
Qu'il tienne la lettre de Le Clerc ou de Scherpezelius, peu importe. La voici entre ses mains, il la copie, il en relève la suscription. Avec soin? Sans doute. Ceux qui la lui ont donnée sont encore vivants : Le Clerc notamment ne mourut que beaucoup plus tard. S'il lui prend fantaisie de changer la suscription ou simplement de l'altérer, Le Clerc et Scherpezelius sont là qui protesteront contre la supercherie. On peut donc être certain que, soit conscience, soit prudence, il l'a transcrite littéralement. Au surplus, Jean Brant est un homme sérieux, théologien et fils de théologien, savant et fils de savant, Hollandais avant tout : si la lettre ne contient aucune indication, on se demande par quelle opération de l'esprit il aurait mis le nom de l'obscur Salignac là où il eût pu mettre celui d'un compatriote, le grand Erasme. Dans le doute il eût mis : Incerlo. Donc elle portait l'adresse ou la mention : Bernardo Salignaco.
Si c'est de Le Clerc qu'il la tient, et je le crois, Le Clerc est impardonnable, car il connaissait la vie d'Erasme mieux que personne; dans le moment même où il communiquait la lettre de Rabelais à Brant, il poursuivait son édition complète des Œuvres d'Erasme, et il venait de ranger toute la correspondance du grand homme dont le recueil troisième volume de l'édition) était en quelque sorte sous presse. Alors comment expliquer, qu'éditeur des lettres d'Erasme et encore tout plein de son sujet, il ait pu donner celle de Rabelais comme adressée à Bernard Salignac, alors qu'il pouvait se rappeler les incidents de la guerre déclarée par Scaliger à Erasme, les soupçons qui avaient excité celui-ci contre Aléandre, et par conséquent toutes les circonstances qui lui permettaient de dire à Brant : « Rabelais écrit à Erasme ? »
Le culte d'Érasme était héréditaire dans la famille de Jean Le Clerc, dont le père descendait de Guillaume Copus, médecin de François Ier, celui-là même qui soigna et guérit Erasme lors de son séjour à Paris, au commencement du xvi° siècle. Guillaume Copus était le bisaïeul maternel d'Etienne Le Clerc, père de notre Le Clerc. Enfin, non content de publier la correspondance d'Érasme , Le Clerc en fit l'analyse dans sa Hibliothèqiie choisie, et revit une seconde fois toutes les pièces de la cause. Le Clerc avait tous les moyens de rectifier son erreur, s'il eût jugé l'avoir commise. Il pouvait dire : « Nous nous sommes trompés en 1702, Brant et moi, nous avons donné la lettre de Rabelais comme adressée à Bernard Salignac; en réalité, elle l'est à Érasme. »
Évidemment, Brant n'eut en mains qu'une copie, cela est certain, puisque l'original était à Zurich ( . Mais sur cette copie il faut absolument qu'il y ait eu le nom de Bernard Salignac. Entre tant de héros, on ne choisit pas Childebrand sans cause. Il faut, je le répète, ou que la copie ait porté quelque part le nom de Bernard Salignac, ou que Brant soit un imposteur, et avec lui Le Clerc ou Scherpezelius, qui ont forgé une suscription là où il n'y en avait pas.
Notons que cette copie était assez ancienne pour que nos gens, dans leur ignorance de l'écriture de Rabelais — ignorance explicable et excusable par l'insigne rareté des spécimens — aient pu la prendre pour l'original lui-même. Si elle eût été faite sur l'autographe que possédait Hoitingcr, elle n'aurait pas eu de suscription du tout, puisqu'il n'y en avait
1 . 11 11c saurait y avoir deux originaux, ci nous devons admettre que la lettre présentée par Burscher, en 1784, comme étant l'autographe, est une autre copie. Burscher croyait fermement posséder l'original. 11 ne parait pas avoir soupçonné que la lettre se trouvait, manuscrite, dans les collections d'Hotlinger depuis prés dj cent cinquante ans, et imprimée dans le Recueil de Brant depuis plus de quatre-vingts ans. Il ne se doute pas que chez Hottinger elle ne portait pas de suscription, et que chez Brant elle est adressée à Bernard Salignac. En tout cas, il voit juste, quand il dit le premier : « La lettre s'adresse à ICrasme. »
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pas, le feuillet qui la contenait ayant disparu. Elle a été faite avant que l'original ne vint aux mains d'Hottinger, et peut-être restait-il encore, à ce moment, quelque fragment du second feuillet sur lequel il y avait le nom de Bernard Salignac.
Dans cette hypothèse, Bernard Salignac serait simplement le porteur de la lettre, et Brant l'aurait pris pour le destinataire. Rabelais aurait mis quelque part : « A Bernardo Salignaco mittenda »,ou « ferenda », ou « Bernardo Salignaco has litteras committo », ou toute autre mention destinée à présenter le porteur au destinataire. Et alors la question se pose, moins pressante, mais intéressante encore, de savoir quel est ce Bernard Salignac à qui Rabelais aurait confié la mission de porter à Erasme le manuscrit de Flavius Josèphe et la lettre qui accompagnait ce précieux envoi. Ce n'était pas une petite affaire, et nous voyons que Georges d'Armagnac, le savant évêque de Rhodez, recommande bien à Rabelais de n'employer qu'un homme absolument sûr.
En dehors de la famille périgourdine des Salignac dont était Bertrand, à laquelle se rattachait Barthélémy et d'où est issu notre grand Fénelon, (famille qui s'est illustrée à la guerre, dans les lettres et dans la diplomatie) il v avait d'autres Salignac ou Sallignas, originaires de la Bresse, et qui se distinguèrent à l'Université de Paris ' . C'est peut-être un de ceux-là que Rabelais chargea d'aller vers Erasme, à Fribourg-en-Brisgau. L'un d'eux, en effet, répondait au prénom de Bernard et fut régent du collège du Mans en i5 p.
11 se peut très bien que Rabelais ait connu un membre de cette famille, car il eut des amis dans la Bresse (où il a peut-être séjourné), ne fût-ce que le commandeur de Bourg, le bon Antoine de Saix, à qui il envoie un trait plein de cordialité dans Gargantua J.
i. Jérôme de Salinas, qui eau de Bourg-en-Bresse, « socius Sorbonicus >■, fut élu recieur ie 24. mars 1:29. (Du Boulay, histoire de l'Université.) D'Argcntré nous apprend qu'en i533, à la requête de Pierre Cornu et autres maîtres, la Faculté de théologie s'assembla pour prendre des mesures coercitives contre les docteurs, bacheliers et étudiants de ladite Faculté suspects de propositions hérétiques, et que, le
12 ja' vier notamment, '• plainte fut portée au nom du syndic contre deux bacheliers : de Suptiis, de l'ordre des frères mineurs, et de Sallignas, du grand Monastère, a cause de leur doctrine; sur quoi il fut dit qu'ils n'argumenteraient plus dans l'école avant de s'être lavés de ce qu'on leur imputait. Anno Domini 1 533, die 1; mensis januarii...
« Item Cuit facta querimonia de duobus Baccalaureis per Dominum syndicum, videlicet, de Nuptiis Ord. FF. min. et de Sallignas Ord. Majoris Monastcrii propter doctrinam eorum : et dictum fuit quod r.on argumentabuntur in schola, donec fuerint purgati d; aliquibus eis impositis. >• D'Argcntré. Collectio jiidiciorum de novis errovibus, t. 1, Index, p. - .'
Et, en effet, le 29 du même mois, maître Jérôme Sallignas (c'est de lui qu'il s'agit) comparut devant la Faculté réunie aux Mathurins, pour entendre la lecture des thèses des candidats à la licence. Beda, syndic, releva dans la thèse de Jérôme Sallignas diverses assertions contre lesquelles il requit, et s'opposa à sa nomination avant que la Faculté eût statué sur l'orthodoxie desdites assenions. Sallignas déclara se soumettre d'avance à l'opinion de la Faculté là dessus et n'y sous-entendre malice aucune.
Mais les sorbonieoles ne se laissèrent pas convaincre, si nous en croyons Oswald Myconius, qui écrit ceci à Bullinger, de Bàlc, le 8 avril 1 334, d'après des nouvelles de Paris : -c Deux évéques, ceux de « Paris et de Senlis, sont en mauvaise odeur pour cause de luthéranisme. .. Salinas, moine parlant trois 11 langues, a été chassé de la Faculté de théologie. » Episcopi duo, Parisiensis et Sanlius malè audiunt propter Lutheranismum. . . Salinas, Monachus trilinguis, extra synagogam ejectus est theologorum. (Herminjast, ouvrage cité). L'évéque de Paris était Jean du Bellay, celui de Senlis, Guillaume Petit. Quant à Salinas, je doute qu'il s'agisse d'un autre que maître Jérôme, lequel est bénédictin. C'est, je crois, le Salinacus que Voulté nomme dans les vers que j'ai cités.
2. L'Histoire de l'Université, par Du Boulay, nous appiend que BernarJinus de Salinas. originaire de i; >urg cjinne Jérôme, tut élu recteur de l'Université de Paris le 10 octobre 1546. Il suppose que c'est le même homme que Bernard Salinas, régent du Collège du Mans en 1 b+b .
Maintenant, ce Bernard de Salignas est-il le même que Bernard de Salignac, le grammairien et théologien: Je le crois. Salinas, Sallignas ou Salignac, c'est tout un, vu la manie des latinisations. Sa vie active s'est écoulée hors de France; il avait embrassé le parti de la Réforme et s'itait assuré un refuge dans les pays protestants d'Allemagne et de Suisse. Il était disciple de Ramus. La Bibliothèque Nationale a de lui : Mesolabii expositio Bern. Salignaco authore, 1374, Genève, apud Artusium Calvinum, in-S°, avec cette dédicace : ■< B. Salignacus illustrissimo Fr. Fuxio Comiti Candala: S. » Salignac lui dédie la la solution de ce problème de géométrie comme à un moderne Euclide (avril i'74 ■ Le même est l'auteur d'un Tractatus arithmetici partium et alligationis, Francofurti, apud Andream Wechelium, >?~ï, in-8", dédié à Frédéric duc de Bavière, Nehausii, 1:175. Salignac s'y déclare ardent défenseur du Christ, dépositaire de toute sagesse et vérité, et félicite le prince de l'appui qu'il prête à ceux qui sont exilés pour la
Si Bernard Salignac ne fut pas le messager, une autre hypothèse se présente, qui offre de la vraisemblance. La vie de Bernard Salignac s'est écoulée en Allemagne; il y est mort vers la fin du xvic siècle. Ne se peut-il que la lettre de Rabelais lui soit venue entre les mains à la mon d'Episcopius ou d'Amerbaeh, à qui Erasme légua tous ses papiers? Original ou copie, il . v aura inscrit son nom en quelque coin pour marquer sa
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propriété d'un signe, et c'est cette innocente mention qui, mal interprétée par Brant, est devenue suscription un siècle plus tard.
Nous sommes tous ailes buter ci mire cette malencontreuse adresse qui semblait avoir tous les caractères de l'authenticité et s'offrait sous la garantie d'un homme dont le crédit n'était pas contesté.
Mais alors, on peut donc eue trompé par un théologien?
foi. Les abréviateurs a continualeui s de Gesner, Simler et Frisius lui attribuent, en outre, les uu\ rages suivants : Arithmeticco libri II. libri II, cum demonstrationibus, Francofurti, upini Weche-
lium. i?8o, in-j.": Régula veri, Heide! in-8 ; Rudimenta greca précipite ex Pétri Rami
grammaticis, Francofurti, apud Wechelium, t.58o, in-8°.
RABELAIS A ERASME i5
Quand on se confesse, il faut que ce soit complètement.
M. Ziesing nous ménage trop en nous disant que Brant est le seul coupable. Nous avons tous notre part de faute. Si nous avions soumis la lettre à une critique attentive, nous aurions découvert que Bernard Salignac n'a pu être le maître de Rabelais.
En effet, Rabelais avoue que ce prétendu maure ne l'a jamais vu ; ce n'est pas la condition ordinaire d'un élève. Mais le problème d'histoire nous a touchés plus que le reste. Ne doutant point que Rabelais s'adressât à Salignac, nous avons cherché le lien qui les unissait, et nous avons trouvé celui de l'éducation, qui se présentait le plus naturellement à l'esprit.
De cela Brant est innocent: c'est nous qui nous sommes trompés. Pour avoir voulu serrer de trop près le mot à mot, nous n'avons pas bien saisi le sens intime de la phrase où Rabelais compare aune femme enceinte l'homme à qui il écrit. Ce serait une image fort osée et qui friserait le ridicule, si elle ne se sauvait par l'exactitude. C'est « sans l'avoir vu, sans même le connaître de nom », que le destinataire l'a nourri et élevé spirituellement: Rabelais est le fruit d'entrailles qui l'ignorent. Or, c'est un médecin, c'est Rabelais qui parle; nous aurions dû voir qu'en empruntant sa comparaison au phénomène de la gestation pendant laquelle ni la mère ni l'enfant ne se connaissent, il traduisait un fait incontestable.
Or, quelque vertu que nous prétassions à Salignac, nous savions qu'il n'était pas de ces génies dont l'influence s'exerce à travers l'espace, sans le secours du contact. C'était même une raison, plus forte que beaucoup de déductions ou de rapprochements, pour que Rabelais ne s'adressât pas à un homme inconnu de l'histoire. Celui à qui parle Rabelais l'a nourri et élevé sans l'avoir vu, « sans même le connaître de nom », ce ne pouvait être qu'un génie universel.
Voilà où nous fûmes vraiment en défaut. Et cela doit engager M. Ziesing à la prudence, lorsqu'il examinera les rapports de Rabelais avec Érasme; ils semblent bien n'avoir jamais été que spirituels, au moins jusqu'en i 532.
Où se seraient-ils vus? En 1496, à Paris, lorsque Erasme fut au collège de Montaigu, ou lorsqu'il y revint l'année suivante? Rabelais n'était peut-être pas né. A Orléans, à la fin de 1497 et de 1499? A Paris, en i5oo? Dans l'Orléanais, chez Tutor, chez l'abbé de Saint-Bertin, en 1 5oi ? A Paris de nouveau, en i5o3 et i5o4?A Orléans, chez Nicolas Bérauld, en 1 5o6 ? A Lyon, la même année, lorsque Erasme alla en Italie, ou en 1 5 2 1 \ si toutefois il y est revenu à cette date ? Pas davantage.
A Besançon, lorsqu'il fut l'hôte de Carondelet, dans les beaux jours de 1524? Non plus. Rabelais était à Maillezais.
A la date où il écrit, novembre i532, à moins qu'il n'ait fait le voyage de Bàle ou de Fribourg-en-Brisgau ^vovage dont il ne reste aucune trace), Rabelais n'a jamais vu Érasme; il est le fils spirituel d'un père qui, de son coté, ne connaît son fils que parla correspondance de Budé, de [523, les Lettres médicales de Manardi, le Testament de Cuspidius et les traités d'Hippocrateel de Galien parus chez Gryphe, dans l'été de la même année, en supposant que ces nouveautés lui soient parvenues. C'est à peine si Gargantua a mis son nez à la boutique des libraires. Donc, pas d'adoption : paternité purement littéraire, filiation purement philosophique; je dirai bientôt (Fan prochain, j'espère) ce qu'il en faut penser.
Comment Scaliger discourut contre Érasme à propos de Cicéron, et pourquoi Erasme
1. M. PcrjcauJ, Érasmedans ses rapports avec Lyon. (Lyon, 1843, in-S".) Mais il n'en fournit aucune preuve.
i6 UNE LETTRE FAMEUSE
soupçonne Aléandre d'avoir écrit le discours, je ne le dirai pas cette fois-ci. Érasme tenait tellement à ce que le pamphlet fût d'Aléandre, que je ne sais si Rabelais lui fut agréable en lui révélant l'existence de Scaliger.
Mais l'occasion de le détromper s'offrait si naturellement !
Erasme préparait une édition de Flavius Josèphe pour les Froben , et il faisait rechercher partout les manuscrits qui pouvaient contribuer à l'établir. Il avait appris que Jean de Pins, l'érudit évêque de Rieux, en possédait un, et il lui avait écrit pour l'avoir.
a ... Les Froben viennent de suer sang et eau pour restituer le texte de Flavius Josèphe, historien célèbre entre les premiers; mais nous l'avons trouvé altéré sans remède, à moins d'avoir recours à l'original grec. Assurément Rurin (l'ancien traducteur de Josèphe en latin) ne traduit jamais rien consciencieusement, mais beaucoup d'autres encore paraissent s'être fait à leur manière un jeu de cet auteur. Il en existe, à ce qu'on nous a dit, un manuscrit grec dans votre bibliothèque. Si vous consentez à nous le prêter pour peu de mois, vous vous attacherez non seulement notre reconnaissance, mais encore celle de tous fes savants. Le livre vous reviendra sain et sauf, et pour le jour que vous aurez fixé, sans la moindre avarie '.. »
L'envoyé d'Erasme était chargé de lui apporter le manuscrit.
Flavius Josèphe inquiétait et rassurait à la fois par ses obscurités. C'est un de ces historiens qui disent beaucoup de choses à mots enveloppés, et à qui on peut en faire dire encore plus en les pressant. Il était à la fois un espoir et un effroi. On en avait donné des traductions latines et françaises, toutes suspectes d'infidélité, et, comme il était le seul juif qui eût parlé de Jésus-Christ en langue grecque, on se demandait ce que ces pêcheurs de manuscrits pourraient bien ramener dans leurs filets. Car on se défiait surtout des traducteurs des premiers âges, comme Rurin d'Aquilée, qu'on soupçonnait fort capable d'avoir •< tripatouillé » le passage relatif à l'homme-Dieu dans le sens de l'Église.
Comment sut-on qu'Érasme avait demandé le Flavius Josèphe de Pévêque de Rieux? Jean de Pins, malgré son âge et son rang, fut mandé devant le Parlement de Toulouse, et presque prévenu d'entretenir une correspondance criminelle avec les novateurs. Pour toute réponse, il rit voir aux conseillers la lettre d'Érasme, et il les eut embarrassés davantage en leur montrant le Flavius Josèphe qui provenait, paraît-il, delà bibliothèque de Philelphe et que son ancienneté rendait indéchiffrable. Ce fut le prélude des poursuites dirigées contre Boysson et Caturce, lequel fut brûlé : on voulait frapper en haut.
Cela ne refroidit pas Georges d'Armagnac, évêque de Rhodez. qui, lui aussi, possédait un manuscrit de Josèphe et voulait le faire passer à Érasme. Puisque l'ami Rabelais était à Lyon, il s'en chargerait bien, lui !
On s'étonne de ne pas trouver dans la correspondance d'Érasme un mot de remerciement pour Rabelais ou tout au moins pour d'Armagnac : en effet, le Josèphe est arrivé à bon port avec la lettre qui l'accompagnait. Érasme le remit au bon, gros et lourd Si^ismond Gelenius qui corrigeait à Baie chez les Froben, et que son poids seul eût suffi à retenir près d'eux. Ce tonneau, plein de savoir, avait pris (orme à Prague, puis d'uni-
i. Erasmus Roterodamus Episcopo Rivensi S. Friburgi Brisgoae, i3 décembre i53i . ... n Sudatum est pridem a Frobeniis iri restituendo Josepho historiographe) cum primis celebri, sed comperimus illum insanabiliter depravatum, nisi ipsuin grsece loquentem adhibeamus. Ruffinus quidem nih.il unquam vertit bonâ ti.lc, sed in hoc autore yidentur multi suo lusisse arbitrio. Eum accepimus in tua bibliotheca grascum esse, cujus codieis si nobis ad paucos menses copiam facere non gravaberis, non nos tantum sed universos ctiam studiosos isio beneficio tibi reddideris obstrictos. Liber ad te redibit incolumis, atquc adeo ill.esus, ad quemcunque dieni tu prescripseris. .. >: [Epistolarum libri XXXI, liber XXV, .àpistola '}. Londres, [642, in-fol. .
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versité en université, avait roulé jusqu'à Râle et là, devenu énorme, était resté au milieu de l'imprimerie d'où il ne pouvait plus sortir. C'est Gelenius qui préparait le Flavius Josèphe des Froben. Dès qu'Erasme eut reçu le manuscrit que Rabelais lui tit tenir à Fribourg-en-Rrisgau, il l'envoya à Gelenius qui sua dessus toute l'année 1 5 3 1 sans toutefois rien y laisser de sa graisse. L'édition parut au mois de janvier 1 33^, précédée d'une épitre explicative.
Voici le passage où Erasme, par la plume de Sigismond Ghelen, accuse réception du manuscrit à d'Armagnac et conséquemment à Rabelais :
;< Nous en avons été réduits à collationner les Antiquités sur les anciens textes latins