‹ Une lyre a la mer. PoésiesChapitre 13 sur 42 · ÉLÉGIE ROMAINE · texte numérisé non relu

ÉLÉGIE ROMAINE

C'est un brave, l'époux que m'a choisi ma mère! Nul ne le vit jamais, de sa sueur amère

Arroser les sillons d'un champ; Au porche du couvent nul ne le vit s'étendre;

Quand j'ai faim, il me dit d'attendre,

El sort au soleil couchant.

Son épaule, en tout temps, porte une carabine,

De quatre pistolets et d'une lame fine

Son ceinturon se montre armé.

Le respect en tous lieux, comme un saint l'accompagne, C'est le démon de la montagne.

C'est mon noble bien -aimé!

Nul ne peut supporter l'éclat de sa prunelle, Du voyageur transi c'est la crainte éternelle,

n rit des suppôts de la loi.

Son chapeau, de rubans est orné par centaine.

Et l'on prendrait mon capitaine

Pour le fils aine d'un roi.

Quand il passe parfois le soir prés d'une ferme, Tout homme, à son aspect, pâlit et se renferme

En son logis jusqu'au matin.

Le prêtre, s'il le voit, bégaie une prière.

Les filles baissent la paupière

Et jalousent mon destin.

Chaque arbre des forêts l'a couvert de ses ombres. Il dérobe aux rochers leurs secrets les plus sombres.

Cent voix répondent à sa voix.

Deux cents bras, qu'on dirait comme on voit dans un rêve,

Sitôt que son bras se soulève,

Se soulèvent à la fois.

Si la tempête éclate et dévaste la plaine,

Certes! ce n'est pas lui qui tremble à son haleine

Ou comme un pâtre joint les mains:

Il se jette en riant sur sa folle cavale. Et les deux avec la raffale Vont balayer les chemins. —

C'est le fort bûcheron à la rude cognée.

Il est maudit partout comme une âme damnée.

Son nom bruit comme l'autan.

De lui, dix ans passés, le Saint Père est en quête,

Et, pour un cheveu de sa tête

Donnerait le Vatican.

Tous les jours, au matin, il revient sans blessure Le regard effronté , la marche lente et sûre ,

Comme celui qui ne craint rien; Puis il court au berceau de sa fdle adorée. Et de sa main chaude et pourprée Nous tend le pain quotidien. —

Enfant, pourquoi pleurer? Au front de la fenêtre. Avec ses rayons blancs le jour a déjà lui. Les oiseaux ont chanté, le père va paraître; Oh! puisses -tu trouver un époux tel que lui!

Enfant, pourquoi pleurer ? comme un saint dans sa niche, En ton berceau de joncs tu dois dormir encore: Le père va venir, bientôt tu seras riche: Nous aurons du pain bis et de longs rouleaux d'or.

Mais, je ne sais pourquoi, la nuit m'a paru lente; Deux fois je me suis mise à prier à genoux, J'ai rallumé deux fois ma lampe vacillante: Je ne veux pas plem-er — mon enfant, taisons -nous!

Aux pauvres, tu sais bien que loujours sa main doinie, Qu'il porte une amulette où ton nom est écrit, Quil fait de son butin des voeux à la madone. Que son poignard toscan forme la croix du Christ,

Qu'il montait en partant sa jument calabraise Dont les flancs n'ont jamais approché ses talons. Dont le vent des naseaux plus ardents que la braise, Fait des dragons romains pâmer les étalons. — . -

Mais, écoute! j'entends au fond de la vallée

Un galop; entends- tu? C'est lui, c'est mon époux;

11 rentre glorieux du prix de sa veillée

Mon enfant, lève -toi! mon enfant, à genoux!

Sainte Brigitte! à vous, ma bonne sainte, Pour vos bienfaits, je veux en votre enceinte Chaque matin aller porter des fleurs.

D'un chapelet je veux vous faire hommage, Mettre un grand cierge aux pieds de votre image Et vous parer de rubans de couleurs. — !

Le g-alop s'approchait. La cavale effarée, Tous ses crins battant Fair, la prunelle égarée, L'étrier déserté, les quatre fers au vent, La selle sur son flanc ensanglantée et vide. Vint tomber à deux pas, le sabot dans la bride. En jetant un lugubre et long hennissement.

Un lourd charriot traîné par deux buffles sauvages Cheminait cependant du côté des villages.

Les soldats à Tentour s'ennivraient de vin noir. Un pâle moribond y gisait triste à voir. Sa poitrine s'ouvrait par une large entaille.

Un moine qui passait s'accroupit sur la paille, Lui parla quelque peu de ciel et de remords, Et se prit à chanter la prière des morts. —

Vellétri.

Page 1