LES JEUX DE L'AMOUR
Sous les vertes charmilles Où se cache le jour, Allez, ô jeunes filles!
Jouer avec l'amour.
Dans un couvent, sur la dalle glacée.
Du crépuscule au rayon matinal ,
Voyez -vous pas une femme affaissée
Sous le fardeau de l'habit virginal?
Le crucifix qui scintille aux lumières,
Lui parle en vain de vœux et de prières;
Elle est sans foi, sans prière et sans vœux
Un souvenir lui fit prendre le voile,
Un sonvenir est son unique étoile.
Et ses soupirs ne vont pas vers les deux.
Sous les vertes charmilles Où se cache le jour.
Allez, ô jeunes fdles!
Jouer avec l'amour.
Dans un grenier, sur une paille humide, La soif aux dents, les frissons à la peau, Voyez -vous pas une femme livide Que couvre à peine un sordide lambeau?
Le froid mépris est de garde à sa porte, Faisant bon guet, de crainte que ne sorte La triste faim au cortège hideux; Crainte que Dieu n'envoie un de ses anges, Pour arraclier à Tabîme des fanges Ce corps, souillé par un trafic honteux.
Sous les vertes charmilles Où se cache le jour. Allez, ô jeunes filles!
Jouer avec Tamour.
Dans un hospice, aux grilles suspendue.
Les cheveux gris, le sein maigre et flétri.
Voyez -vous pas une femme éperdue
A tout passant jeter un nom chéri?
Le désespoir, implacal)le vampire.
De sa raison a détrôné l'empire;
Un seul penser lui reste et la poursuit;
Son doux regard s'est brûlé dans sa veille, Et, quand la nuit sur la cité sommeille. Son chant plaintif épouvante la nuit.
Sous les vertes charmilles Où se cache le jour.
Allez, ô jeunes fdles!
Jouer avec l'amour»
Dans le flot noir, ballotée à la houle, Le corps taché des baisers de la mer, Voyez -vous pas une femme qui roule, Pâle noyée, au fond du gouffre amer?
Son pauvre père, à travers la campagne, Aidant les pas de sa vieille compagne.
Appelle au loin sa belle et seule enfant: Sa belle enfant, dans son rêve trahie, Sa seule enfant, a rejeté la vie Et dort, bercée en son tombeau mouvant.
Sous les vertes charmilles Où se cache le jour, Allez, ô jeunes filles!
Jouer avec l'amour.
Dans la charrette au bourreau consacrée. Le crâne ras, l'orbite desséché, Voyez -vous pas une femme parée Pour Téchafaud, dressé sur le marché?
Tout à l'entour, la grande foule avide Lui jette au front le nom d'infanticide. Et, doigt tendu, lui montre le couteau, Qui, suspendu sur ce cou blanc et frêle. Comme un vautour sur une tourterelle.
Plane au sommet de son double poteau.
Sous les vertes charmilles Où se cache le jour, Allez, ô jeunes filles!
Jouer avec l'amour.