‹ Une lyre a la mer. PoésiesChapitre 26 sur 42 · AU BAL · texte numérisé non relu

AU BAL

Comme sa mer, Naples avait sa houle; Naples fêtait son bruyant carnaval.

Pauvre chanteur, emporté par la foule, J'allai tomber au foyer dun grand bal.

Jamais grandeur ne fit tant d'étalage Et j'étais là comme un buffle sauvage

Emprisonné dans un grenier à foin;

Et, loin des yeux des joyaux et des belles,

Sous un rideau ruisselant de dentelles

Je m'accroupis, acculé dans un coin.

Mille instruments à la voix éclatante Faisaient bondir des milliers de seins nus; La jeune fleur, sous les lambris pendante, Se balançait à ces sons inconnus.

Galonnés d'or, chamarrés de livrée, Deux cents laquais, dans la foule enivrée Erraient, chargés du plateau fléchissant. Le vaste lustre aux branches élargies Laissait neiger la cire des bougies.

Et les danseurs s'enfuyaient en valsant.

Moi, l'inconnu, j'admirais en silence, Et cet éclat aux flambeaux emprunté.

Et ces écarts d'une folle opulence.

Et le fracas de ce luxe eflronté»

J'admirais tout en ce tas de merveilles, Quand j'entendis — et de mes deux oreilles — Ces quelques mots, prononcés haletants:

— Qui? vous ici, belle et noble comtesse! On accusait votre cœur de tristesse — ?

— Que voulez -vous? il faut tuer le temps.

Ah! vous voulez tuer le temps. Madame, Tuer le temps, ?ans en prendre le deuil. Tuer le temps, cpiand la bêche s'entame. Matin et soir, à creuser le cercueil!

Tuer le temps , quand toute heure qui coule , Mieux qu'un boulet, fait brèche dans la foule: Quand un clin d'œil a la faulx d'un géant; Quand tout midi chasse une matinée; Quand toute nuit éteint une journée; Quand tout demain peut être le néant!

Tuer le temps! le bal commence à peine, Et cette fleur se meurt à votre main; Regardez - la , vienne l'aube prochaine, Et dites -moi ce qu'est un lendemain .... Vos petits pieds, vos petits pieds, ma belle, Votre sein blanc qui brave et qui flagelle Le blanc satin auquel il fait affront, Ce flanc cambré dont vous êtes si fiére: Nous coucherons cela dans une bière.

Je vois d'ici quelque ride à ton front.

Tuer le temps! quand la plèbe affamée, Sans lit, sans feu, l'àme grosse de fiel. Vous voit passer, la main pleine et fermée. Et peut d'un mot vous assurer le Ciel. Quand elle est là! pullullant à vos porches, Quand elle est là, dessinant à vos torches, Comme un Rembrandt, ses traits cadavéreux; Quand elle est là, l'œil envieux et louche, Se demandant, le blasphème à la bouche, Combien il faut de bonheur aux heureux?

Tuer le temps! mais c'est tuer la vie.

Tuer la foi, l'espoir, le souvenir,

La charité, de prière suivie;

La charité, reine de l'avenir.

Tuer le temps! quand des joyaux sans nombres

Sont prodig-ués à vous donner des ombres ,

A réhausser votre douce pâleur ;

Quand vos palais se dressent prés du bouge

— Et vous avez besoin d'un pot de roug-e!

La honte a -t- elle oublié sa couleur?

Oh! c'est en vain, qu'à travers la cadence. Le corps brûlant, l'air facile et rieur. Vous m'invitez à me joindre à la danse . . . Faites plutôt la cour au fossoyeur.

Le fossoyeur a, dit- on, la main rude.

Moi, qui le vis coucher notre Gertrude, Je vous le dis: priez -le d'être doux! Priez -le bien, fdlette ou grande dame!

Priez -le bien! ou plutôt, pauvre femme, Dansez pour moi, j'irai prier pour vous. —

Page 1